Les mystères de la Nationale 7 (24/10/2026)
Sophie Loubière, Accident(s), Belfond, 2026
« La grande question est là […] : qui a opéré sur cette route ? Quel genre de prédateur ? » Voilà la question qui commande tout l’itinéraire de Cécile, la protagoniste, et tout le fil d’un roman aux mille rebondissements. Il y a d’abord les accidents familiaux : celui où, trente ans auparavant, ont été tués sa mère et son petit frère ; celui de Cécile elle-même avec sa fille, et celui de son père, mort carbonisé dans sa voiture. À la suite de ce dernier, elle découvre dans la maison familiale une valise dans laquelle son père a rassemblé des articles de presse mentionnant des faits divers, disparitions et meurtres, qui se sont égrenés le long de la nationale 7.
Célèbre autrice de polars, Cécile Varennes voit là une matière toute trouvée pour son prochain livre. Accompagnée du photographe de presse Tristan Frato, elle va parcourir la fameuse route qui, de Paris à Menton, fut celle de tous les trajets vers le sud, le soleil, la mer, qui a beaucoup vieilli et qui, selon elle, « regorgeait d’affaires non élucidées » qui vont « nourrir la trame de [son] roman. » Les étapes de leur voyage dans la vieille Saab de Tristan (depuis son accident, Cécile est paniquée à la simple idée de conduire une voiture) vont être celles des meurtres et des disparitions relatées dans les coupures de presse trouvées chez son père. « Mais qu’est-ce que vous comptez trouver sur cette route, à part des stations-services désaffectées et des publicités murales qui partent en miettes ? ». Réponse : « Un assassin. » Plus loin, s’adressant au père d’une disparue : « Il ne s’agit pas de mener une enquête policière, à proprement parler, précisa-t-elle, mais d’explorer des pistes, d’émettre des hypothèses. Comme je vous l’ai expliqué au téléphone, je m’inspire de faits réels pour construire la trame du roman. »
Parcourant l’itinéraire avec les deux voyageurs, on ne va pas seulement d’étape en étape, mais aussi de surprise en surprise, les mystères s’accumulant et l’angoisse se resserrant au fur et à mesure du trajet, une angoisse à laquelle n’échappe pas Cécile – car les mystères semblent concerner de près sa propre personne. S’ajoutant au suspense narratif, alternant avec lui, des chapitres de dialogues montrent la jeune femme soumise à des entretiens à caractère psychologique dans lesquels la figure de son père prend une large place : « Le délire de mon père s’établissait dans les hautes sphères. Il ne croyait pas en Dieu, il se croyait au-dessus de Dieu. Et il fallait quelqu’un pour l’écrire et le faire imprimer à des milliers d’exemplaires. – Votre père serait donc un grand manipulateur ? – Il avait instillé son venin en moi. Il était l’étincelle immatérielle et romanesque de ma vocation. Rien ne s’opposait à ce que je grandisse dans une autre vérité que la sienne. Comprenez que je n’ai jamais été libre, mais prisonnière, comme je le suis ici, entre ces murs. » Jusqu’à la fin, nous sommes tenus en haleine, tout au long d’un voyage à la fois spatial et mental, au cours duquel des secrets semblent se dévoiler, mais au bout duquel une surprise de taille nous attend. Sophie Loubière a l’art de nous conduire, dans une profonde mise en abyme romanesque, vers des destinations inattendues. Presque malgré nous, mais on se laisse prendre au jeu avec délices.
Jean-Pierre Longre
18:05 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, francophone, sophie loubière, belfond, jean-pierre longre |
Facebook | |
Imprimer |