« Traquer l’énigme » (16/02/2026)
Pierre Péju, Échappées, Gallimard, 2025
« Il y a des choses qui se passent pendant les guerres qu’on ne peut plus comprendre ensuite. » Voilà ce qu’un jour la mère de l’auteur lui dit alors qu’il était petit garçon. Devenu adulte et écrivain, Pierre Péju ne va pas vouloir « en rester là. » Il va « traquer l’énigme », tenter de retracer, en mêlant souvenirs, témoignages et fiction, ce que l’époque de l’occupation a recelé dans sa famille lyonnaise et autour d’elle, « parce que la voix humaine qui désire encore et toujours raconter n’est jamais morte. »
Le récit tourne autour du destin mystérieux et tourmenté d’une fillette, Stella Wirst, découverte dans une malle en osier en octobre 1942, en pleine occupation : le patron de l’entreprise « Le Déménagement moderne », où Aimée, la mère de l’auteur, est secrétaire, est un responsable de la Résistance locale, et ses employés, secrétaire comprise, apportent leur contribution, chacun à sa mesure, à la lutte clandestine, notamment pour entreposer et cacher du mobilier appartenant à des Juifs arrêtés et emmenés par les Allemands et leurs complices français. Visiblement, la petite Stella a échappé à la rafle subie par sa famille en se recroquevillant dans la malle découverte par les déménageurs. « Une enfant momentanément échappée du grand troupeau des petits êtres qu’on ramasse, qu’on embarque et déporte. Un signe ? Quel signe ? L’étoile du réconfort qui brille très faiblement dans beaucoup de noir ? » Aimée va la recueillir, la loger dans le petit appartement qu’elle occupe avec sa sœur, et n’aura de cesse que de mettre la petite Juive à l’abri des atrocités. Elle l’emmènera, avec la complicité d’un certain « Merlichte », chef résistant, dans une famille de la région grenobloise, des fermiers qui vont quelque temps après subir une rafle à laquelle Stella échappera, une fois encore recroquevillée dans un coin invisible. De cachette en cachette, elle sera recueillie en Suisse, et on n’aura plus de nouvelles jusqu’après la guerre, en 1948. Entretemps, Aimée a épousé Raymond, fils du patron, et en 1946 a donné naissance à Pierre, qui évidemment n’avait jamais vu Stella ; lorsqu’elle réapparaît dans la maison de campagne familiale, c’est pour disparaître à nouveau…
« Les histoires non dites rôdent sans fin. Elles hantent qui elles peuvent, qui elles trouvent sur leur chemin de nuit et de brouillard. » L’histoire de Stella Wirst, Pierre Péju ne la connaîtra que plus tard, et il découvrira certains secrets petit à petit, par exemple comment son père a perdu une jambe. Son récit est aussi un saisissant tableau de la vie lyonnaise dans les années noires de l’occupation, vues du côté de la Résistance, à laquelle la famille Péju participa largement. Jusqu’au surprenant épisode final, la figure de Stella court mystérieusement, ouvertement ou en filigrane, en « échappées » et en retours furtifs, tout au long d’un roman captivant, qui mêle habilement, sans artifices ni faux-semblants, les existences individuelles et l’Histoire collective, la narration objective et l’authentique émotion.
Jean-Pierre Longre
16:24 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, francophone, pierre péju, gallimard, jean-pierre longre |
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