Le basculement d’une vie (24/02/2026)
Philippe Besson, Une pension en Italie, Julliard, 2026
C’est une famille d’apparence ordinaire : Paul, professeur d’italien, Gaby, employée des Postes, leurs deux filles, Suzanne et Colette. Ordinaire, et pourtant… Nous sommes dans les années 1960, à une époque où certaines choses doivent être tues. Après la mort de sa grand-mère Gaby, en 2010, l’auteur/narrateur va interroger sa mère, Suzanne, afin qu’elle lui dévoile ce qu’elle sait du secret qui a autrefois détruit la vie familiale.
À l’été 1964, le couple et ses deux filles décident de partir visiter la Toscane. Paul, très organisé, a préparé un programme culturel complet : Florence, Fiesole, Sienne, San Gimignano et autres hauts lieux architecturaux et artistiques. Ils logent dans une pension où se côtoient touristes italiens, belges, français, où règne une sympathique hôtesse et où les repas sont assurés par Sandro, cuisinier attentif. Sandro, dont la présence et les regards vont provoquer, chez Paul, la révélation de ce qu’il ne s’avouait pas jusqu’à présent, même s’il sentait bien que malgré une véritable affection le désir pour son épouse n’avait jamais vraiment existé, même s’il a mené jusqu’à présent un « combat douloureux », même si la nuit venue, il « n’est pas rare que des représentations masculines se forment devant ses yeux clos et que ses penchants inassouvis trouvent soudain à s’exercer sur une créature rêvée. » « On parlerait aujourd’hui de refoulement », analyse l’auteur.
Un matin, Paul étant fiévreux, il garde la chambre tandis que Gaby et leurs filles partent en visite, suivant le programme établi. C’est alors que la présence de Sandro dans la maison désertée par les pensionnaires fait tout éclater : les deux hommes vivent des heures de passion, laissant s’épanouir une sensualité que Paul ne connaissait pas jusque-là. Ce qu’il a pris tout d’abord pour « un moment d’égarement », une « mésaventure » devient dans son esprit « révélation, confirmation, libération. » « Il a compris que ce désir immémorial, ce désir censuré, concassé, cadenassé, méprisé, constituait sa vérité fondamentale. » Alors, cette « révélation » qu’il s’est faite à lui-même, il va la faire à sa femme, sur les hauteurs de Florence. Sous la plume du petit-fils, les questions s’accumulent : « Qu’a dit Paul exactement ? Qu’il aimait les hommes et c’est tout ? L’information, si gigantesque fût-elle, suffisait-elle ? […] A-t-il évoqué Sandro ? Mentionné leur rapprochement ? […] Et elle, alors ? […] A-t-elle compris l’ampleur des dégâts, compris qu’ils étaient irréversibles ? […] A-t-elle voulu préserver sa propre dignité ? Ne pas s’humilier davantage ? » Toujours est-il que Gaby fait monter ses filles dans la voiture et part avec elles, définitivement, laissant Paul seul avec ses aveux. Il ne les reverra jamais, et l’auteur, fils de Suzanne, ne le connaîtra pas. En allant enquêter sur place, il connaîtra son destin, un destin qui fera dire à Suzanne : « Ça me fait du bien d’apprendre qu’il a été heureux, mon père. » Réconfortante conclusion d’un roman dans lequel, d’étape en étape, Philippe Besson révèle les faces cachées de la nature humaine, un roman aussi émouvant que captivant.
Jean-Pierre Longre
13:19 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, francophone, philippe besson, julliard, jean-pierre longre |
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