Le roman d’un « éternel oublié » (13/03/2026)
Alain Gerber, Ne laissez pas le soleil se lever sur vos larmes, « Mémoires imaginaires de Sonny Criss. Le génie oublié de la West Coast », Frémeaux & associés, 2026
On connaît les monographies qu’Alain Gerber a consacrées à des musiciens aussi divers que notoires, tels Miles Davis, Jelly Roll Morton, Martial Solal, Louis Armstrong, Franck Sinatra, Django Reinhardt, Billie Holyday, Paul Desmond, Chet Baker, Charlie Parker, et aussi à un introuvable Emmet Ray – ce dernier exemple laissant penser que la plume de notre auteur, qui a maintes fois fait ses preuves, ô combien, dans la fiction romanesque, peut volontiers l’emmener vers la fiction musicale. Et c’est à mi-chemin de la biographie minutieuse et de la narration romanesque que se situe son dernier opus, puisque – le sous-titre l’indique sans faux-fuyant – il se révèle comme les « Mémoires imaginaires de Sonny Criss » : un document érudit sous forme d’autobiographie fictive sur cet « éternel oublié des distributions de prix » dans la grande histoire du jazz. Rendre justice sous forme romanesque est sans doute le meilleur moyen d’aller au plus profond d’un être et de ce qui l’entoure, à condition que cette justice soit rendue par une prose magistrale – et comment en douter ici ?
Sonny est ici raconté comme un saxophoniste de grand talent qui se dirige « vers la lumière en pressant le pas », mais à l’ombre du blues et toujours inspiré par Lucy Criss, sa mère, qui avait une « foi farouche » en lui. L’autre figure tutélaire est celle de Bird, Charlie Parker : « Ayant rencontré Bird sur mon chemin, j’avais la conviction que, si je n’essayais pas de le suivre, je n’aurais plus aucun endroit où aller. C’était sa trace, ou bien l’ornière, déjà profonde comme un tombeau – et je n’avais pas vingt ans. » Et il y a eu les autres, tous les autres, dont Alain Gerber a pris soin de dresser la liste en tête du volume, parmi lesquels Chet Baker et Teddy Edwards, dont il dit : « Nous avons partagé bien des choses : la peur du lendemain, le désarroi, la débine, l’humiliation et la rage impuissante, le froid de l’indifférence et la brûlure permanente de l’ostracisme. »
On n’en finirait pas de citer, de reproduire des anecdotes, d’évoquer des noms, des épisodes qui font de cette autobiographie imaginaire déroulée d’un seul souffle, comme un immense solo de saxo, le roman vrai et beau d’un homme, de la musique, d’une époque, servi par un art consommé du récit. Voyez par exemple le mystère qui plane sur ce début de paragraphe, digne de Stendhal : « Le 4 mars 1956, un musicien blanc célèbre, mais qui n’entretenait aucun rapport avec le cool californien, se rendit dans un studio de Hollywood, celui de la compagnie Capitol, afin d’y effectuer l’ultime enregistrement qui serait publié sous son nom, car il allait mourir l’année suivante. » On saura qu’il s’agit « du baryton Serge Chaloff », mais seulement au bout de longues lignes de suspense. Le tout à l’avenant, ponctué de ces formules dont Alain Gerber a le secret. Jugez plutôt : « Pas plus que le grand art ne fait les grandes stars, les grands thèmes ne font les grands tubes. » Ou encore : « Il n’y a pas de mystère. Pas plus dans l’art que dans la dentisterie ou la pêche à la mouche. Il n’y a que du travail et de l’application. » On sait ainsi comment se crée le « grand art », tant en musique qu’en littérature. Ce livre en est une nouvelle démonstration.
Jean-Pierre Longre
"Sonny Criss est un unsung hero de l’histoire du jazz. Saxophoniste alto brillant de l’ère bebop, son talent inégalable est pourtant resté dans l’ombre de Charlie Parker. Publiée en même temps que le livre « Ne laissez pas le soleil se lever sur vos larmes », le roman biographique d’Alain Gerber, cette anthologie met en évidence la virtuosité et l’expressivité hors du commun du musicien. Un hommage inespéré à l’un des plus grands maîtres oubliés du jazz du XXe siècle."
Patrick FRÉMEAUX
CD1 - 1947-1955 : WARDELL GRAY SEXTET : HOT HOUSE. AL KILLIAN SEXTET : SONNY’S BOP • OUT OF NOWHERE. FLIP PHILLIPS & HIS ORCHESTRA : FLIP’S IDEA • PUT THAT BACK. SONNY CRISS QUARTET : THE FIRST ONE • CALIDAD • BLUES FOR BOPPERS • TORNADO. HARRY BABASIN ALL STARS : IRRESISTIBLE YOU • THE SQUIRREL. BUDDY RICH QUINTET : BROADWAY • A SMOOTH ONE.
CD2 - 1955-1958 : BUDDY RICH QUINTET : THE TWO MOTHERS • SONNY AND SWEETS. SONNY CRISS : ALABAMY BOUND • WEST COAST BLUES • SWEET GEORGIA BROWN • THE MAN I LOVE • AFTER YOU’VE GONE • HOW HIGH THE MOON • NIGHT AND DAY • WHAT IS THIS THING CALLED LOVE • IN THE STILL OF THE NIGHT. SONNY CRISS QUARTET : EASY LIVING • WILLOW WEEP FOR ME • WAILIN’ FOR JOE. SONNY CRISS : I GOT IT BAD • SYLVIA • BUTTS DELIGHT.
SÉLECTION D’ALAIN GERBER ASSISTÉ PAR JEAN BUZELIN ET JEAN-PAUL RICARD
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Pascal Anquetil, Pourquoi j'aime le jazz? "Ecrits sur le jazz et autres exercices d'admiration".
Présentation:
« Un jour de 1957 ou 1958, je ne sais plus, un disque orange arriva par la poste à la maison. Il était édité par la Guilde du jazz. (...) Ce mystérieux 25cm inonda la même année des milliers de foyers français et contamina, sans s’en douter, toute une génération d’adolescents au virus du swing. Demandez à Didier Levallet, Jean-Paul Boutellier (fondateur de jazz à Vienne), Alain Pailler, Francis Marmande et beaucoup d’autres encore si cela ne fut pas le cas pour eux. Ce disque qui s’intitulait avec pertinence “Horizons du jazz” fut pour moi et mon frère jumeau Gilles la révélation éblouie d’un nouveau monde. À l’affiche de cette première anthologie jamais publiée en France, des noms qui m’étaient, à l’exception de Sidney Bechet, tous encore inconnus : Art Tatum, Charlie Parker, Coleman Hawkins, Dizzy Gillespie, Erroll Garner, Woody Herman, etc. Dans le texte de pochette, on présentait le jazz comme “l’expression vivante de la musique du peuple afro-américain”. Il n’avait pas tort. Je ne cesse depuis d’essayer avec passion et détermination d’élargir les horizons. »
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Pourquoi aimons-nous le jazz ? Pascal Anquetil, plume essentielle et témoin infatigable des scènes françaises, y répond par une collection de chroniques où l’émotion guide la pensée. De Billie Holiday à Ella Fitzgerald, de Monk à Miles, de Django à Petrucciani, il célèbre celles et ceux qui ont façonné cette musique de fièvre, de combat et de beauté. Son écriture, à la fois sensible et précise, saisit l’instant : une voix, un souffle, un éclat de lumière sur une scène de club. Ces textes sont autant d’exercices d’admiration que de déclarations d’amour au jazz. Une invitation à écouter autrement.
PATRICK FRÉMEAUX
Billie Holiday, Ella Fitzgerald, Sarah Vaughan, Shirley Horn, Abbey Lincoln, Diana Krall, Nat King Cole, Frank Sinatra, Scream Jay Hawkins, Al Green, Louis Armstrong, Sidney Bechet, Duke Ellington, Thelonious Monk, Miles Davis, John Coltrane, Art Blakey, Chet Baker, Stan Getz, Keith Jarrett, Brad Mehldau, Django Reinhardt, Stéphane Grappelli, Martial Solal, Trio HUM, Michel Petrucciani, Didier Lockwood Pascal Anquetil est journaliste français spécialisé dans le jazz, notamment à Jazz Magazine. Il a également dirigé le Centre d’Information du Jazz, contribuant à la diffusion et à la structuration de la connaissance sur cette musique et sa professionnalisation. Son travail s’inscrit dans une approche critique et documentaire de l’histoire du jazz.
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Présentation :
« Ses dons merveilleux, son labeur inapparent mais incessant lui feront bientôt toute la place à laquelle il a droit. »
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En 1930, Charles Trenet, dix-sept ans, « monte » à Paris avec l’ambition de devenir journaliste, peintre en atelier, acteur de cinéma… bref, Parisien. Dans sa valise, il emporte son premier roman, Les Rois fainéants, deux cents feuillets que les éditeurs refuseront, mais qui le conduiront vers Max Jacob puis Jean Cocteau, scellant ainsi son destin d’artiste.
Avant ce départ, à Perpignan, il s’était déjà illustré dans Le Coq catalan d’Albert Bausil comme chroniqueur, conteur et poète. Ce manuscrit marque sa première entreprise d’envergure : on y retrouve sa sensibilité à fleur de peau et sa joie de vivre, l’ironie, la nostalgie, l’humour, mais aussi la culture littéraire et historique qui nourriront plus tard ses chansons. Considéré comme perdu par Trenet lui-même, Les Rois fainéants fut longtemps l’« arlésienne » de son oeuvre. Retrouvé par Vincent Lisita, historien d’art et spécialiste du Fou chantant, déjà auteur de deux ouvrages et directeur de l’intégrale chronologique chez Frémeaux, ce roman historique est publié ici pour la première fois.
L’édition est accompagnée d’une présentation et d’une biographie de Charles Trenet rédigées par Vincent Lisita. Ce roman de jeunesse n’est pas seulement l’essai d’un apprenti écrivain : il constitue l’acte de naissance littéraire de celui qui allait révolutionner la chanson française.
Patrick Frémeaux
Historien d’art, Vincent Lisita travaille depuis plus de trente ans sur la biographie et l’oeuvre de Charles Trenet. Il lui a consacré deux ouvrages : Trenet méconnu (Les Échappés, 2013) puis Trenet-Cabu : La Vie qui va (Robert Laffont, 2018). Au décès de Daniel Nevers, il a repris la direction artistique de son intégrale discographique, en compagnie de Pascal Halbeher, chez Frémeaux & Associés.
17:03 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, biographie, musique, francophone, alain gerber, frémeaux & associés, jean-pierre longre |
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