28/01/2026
Les voix du corps, de l’âme et de l’esprit
Alta Ifland, Voix de Glace / Voice of Ice, recueil bilingue français-anglais, préface de John Taylor, Les Figues / Puctumbooks, 2025
Le parcours biographique et linguistique d’Alta Ifland est singulier : de la Roumanie aux États-Unis, des États-Unis à la France, du roumain à l’anglais, de l’anglais au français. Les textes de cette « Voix de Glace » qu’elle fait entendre ici sont, en l’occurrence, présentés en français et en anglais, les deux langues de l’exil. Et, comme s’ils voulaient recouvrir une vie entière, ils commencent avec « Naissance » et finissent avec « Mort », en une sorte de lutte commune : « Nous luttons contre la mort et nous luttons contre la vie. »
Cette double lutte existentielle est d’ailleurs au cœur de certains textes invoquant un dédoublement de la personnalité, à la fois présence et reflet (comme dans la « glace », polysémie suggérée par le titre), corps et ombre, mère et enfant, « femme vêtue de blanc » et « homme en noir ». « Je sais que moi n’est que l’ombre douteuse et invraisemblable de mon double. » La référence à Rimbaud proposée par John Taylor dans sa préface est judicieuse – et l’on pourrait aussi penser à d’autres poètes comme Hector de Saint-Denys Garneau. Cela peut induire, clairement ou non, des tableaux fantastiques telle la mise à nu des corps devenus squelettes (« la chair épluchée »), les visions de la mort et de la destruction des êtres (« Les yeux crevés », « Les lépreux ») ou des choses (« Ses murs s’écroulent avec un bruit de neige blessée à vif »), et la quête désespérée de soi : « Quelque part derrière une porte dans une ville il y a un corps qui est le mien. Mais je ne saurai jamais lequel. » Ce qui n’exclut pas les images à caractère surréaliste, mettant en regard, par exemple, la « noblesse » et un « spectacle digestif », ou présentant des scènes où se côtoient « une bûche de Noël mangée par un chien inexistant », une « dentelle », le « bureau de Tourgueniev » et « un tournesol dont je n’ai rien à dire ». Le jeu sur les mots, parfois, forme une image étrangement cubiste : « Le nez de mon dos se reflète bizarrement dans l’œil de ma cheville. »
Voilà, dira-t-on, que l’humour n’est pas loin, et on aura raison. Il est là, parfois avec « la douceur des choses », parfois dans des scènes tournant au burlesque, parfois encore dans des portraits sarcastiques, comme ceux des « professeurs au nez pédant et hoquets ataviques » ou d’une voisine « le visage tendu par les nombreuses chirurgies esthétiques, la peau translucide à cause du sérum, la bouche ouverte dans la grimace permanente d’un sourire avorté… » Au-delà du sourire sans concessions, il y a le temps qui passe et les souvenirs qui nous rappellent qui est l’autrice, semblable à « cette émigrée dont je connais l’histoire, une jeune fille qui débarqua – pardon, atterrit – à New York un jour de septembre au début des années quatre-vingt-dix », elle qui se rappelle « la cuisine d’été » dans son pays natal : « Et le feu ne se lassait pas de se réfléchir dans ses yeux, y laissant les souvenirs à venir, et dans ses yeux le temps s’arrêtait et le présent coulait dans le passé et le passé dans l’avenir, riche de silence et de mots. »
Ensemble aux tonalités et aux genres divers, tenant tantôt (ou en même temps) du poème en prose et du récit, de l’évocation onirique et du réalisme morbide, du conte et du mythe, de la réflexion et de la parodie, cette Voix de Glace en appelle à l’esprit, à l’âme, au corps, et offre un concert très dense, quasiment inépuisable, auquel, une fois que l’on a commencé à l’écouter, on a du mal à se soustraire.
Jean-Pierre Longre
19:01 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : poésie, anglophone, francophone, alta ifland, john taylor, les figues puctumbooks, jean-pierre longre |
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16/10/2013
Présences poétiques
John Taylor, Le fontaine invisible, traduit de l’anglais (É.-U.) par Françoise Daviet, Éditions Tarabuste, 2013.
Frédérick Houdaer, Fire notice, Le Pont du Change, 2013.
Voilà deux recueils dont les origines et les horizons diffèrent sensiblement, et dont les lectures parallèles imposent, pourtant, de fulgurantes intersections. Ne serait-ce que par la présence au monde dont les textes portent témoignage.
Dans La fontaine invisible, John Taylor, écrivain américain qui vit en France depuis de nombreuses années, observe et décrit, écoute et raconte, comme Jean le visionnaire à Patmos, en multipliant les points de vue et les options esthétiques. Cela donne des instantanés narratifs, des confidences recueillies sur l’île de Samos, des évocations de paysages (parfois apocalyptiques), des poèmes aux résonances mystérieuses, des interrogations en prose, en versets, en vers disloqués… En quête du réel, on n’est jamais sûr de rien, et il faudrait « avoir foi dans les fontaines invisibles », même si les mémoires ne sont que « des tessons / des éclats de pierre / des échardes / dans la glaise ». Il faut se le dire : la recherche du réel ne peut que passer par la poésie.
Avec Fire notice, nonobstant le titre, on a affaire à un auteur français (lyonnais…), qui n’hésite pas à se colleter avec le monde, avec la vie quotidienne, ses violences, ses injustices, et à tenter de voir à travers le prisme de l’écriture poétique ce que cache tout cela, et à le traduire en brefs constats rythmés, sur tous les tons, en mineur ou en majeur. Quitte à dire, par exemple, que « les astrologues se sont trompés », car « la fin du monde / a bel et bien eu lieu / une fois / deux fois / dix fois / on a fini par ne plus y prêter attention » ; et à écrire « au nom » de ceux qui ne le font pas parce qu’ils restent spectateurs impuissants et que – répétons-le sans vergogne – la recherche du réel ne peut que passer par la poésie.
Jean-Pierre Longre
18:27 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : poésie, anglophone, francophone, john taylor, frédérick houdaer, françoise daviet, éditions tarabuste, le pont du change, jean-pierre longre |
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