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10/02/2017

Lire, relire... L’amour et la barbarie

Autobiographie, récit, francophone, Marceline Loridan-Ivens,Judith Perrignon, Grasset, Jean-Pierre LongreMarceline Loridan-Ivens, avec Judith Perrignon, Et tu n’es pas revenu, Grasset, 2015, Le livre de poche, 2016. Suivi d'un dossier d'Annette Wievorka. Grand prix des lectrices de Elle - Document.

Arrêtés en mars 1944 à Bollène, passés par Drancy, Froim Rozenberg et sa fille Marceline ont été déportés à Auschwitz. Séparés dès l’arrivés (lui à Auschwitz, elle à Birkenau), ils ne se sont revus que furtivement, de manière risquée – et lui n’est jamais revenu. Le récit que Marceline fait de cette tragédie bien des années plus tard est une extraordinaire lettre ouverte à son père tant aimé ; comme une amorce épistolaire, cette lettre débute par l’évocation d’un mot que son père avait réussi à lui faire passer là-bas et qui commençait par « ma chère petite fille », et le livre se termine par une terrible question posée par sa belle-sœur : « Maintenant que la vie se termine, tu penses qu’on a bien fait de revenir des camps ? »…

La réponse est contenue par anticipation dans ces cent pages denses, qui racontent l’horreur vécue par une jeune fille de 16 ans, dans le côtoiement quotidien des chambres à gaz et des cadavres, dans la famine et le gel, sous les coups de la cruauté nazie. Elles racontent aussi le retour, l’absence si lourde de celui qui lui avait prédit : « Tu reviendras, Marceline, parce que tu es jeune », un retour auprès d’une mère qui « ne voulait pas comprendre » et d’une famille qui a sa vie, malgré tout, et la tentation du suicide, de l’effacement désespéré.

autobiographie,récit,francophone,marceline loridan-ivens,judith perrignon,grasset,jean-pierre longreIl y aura les mariages – le deuxième avec Joris Ivens, pionnier du cinéma, fameux documentariste, avec qui elle vivra l’engagement, les réussites, les erreurs, les voyages, la création. « Imagine le monde après Auschwitz. Quand la pulsion de vie succède à la pulsion de mort. Quand la liberté retrouvée contamine la planète entière et décrète de nouvelles batailles. ». Chant d’amour filial écrit à l’âge de 86 ans, où on lit entre autres cette phrase bouleversante : « Je t’aimais tellement que je suis contente d’avoir été déportée avec toi. », Et tu n’es pas revenu est aussi une belle leçon d’humanité, de courage et d’intransigeance dans le combat contre la barbarie.

Jean-Pierre Longre

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19/10/2016

La naissance de l’existence

Récit, Essai, francophone, Yves Déchavanne, Edilivre, Jean-Pierre LongreYves Déchavanne, Et nous croquerons la pomme ou Du bon usage de la liberté, Edilivre, 2014  

« La vie ne peut exister sans imperfection ». Le plan divin, lui, était parfait. La souffrance, les malheurs, les soucis, le doute, et aussi – autres conditions nécessaires à toute véritable existence humaine – la liberté et l’amour. Les hommes iront « s’élevant de chute en chute, progressant dans la connaissance, et créant la vie. […] Et si, conscients de leur existence, certains en viennent à douter de nous, à nous maudire, voire à nous nier, n’y vois pas malice et réjouis-toi : c’est qu’ils grandissent. ». Voilà ce que le créateur dit au « Bénin » (vous savez, celui qui deviendra le « Malin » sous la forme du Serpent), mettant au-dessus de tout l’autonomie de sa Création vouée à devenir créatrice, à commencer par Adam et Ève.

Attention : Et nous croquerons la pomme n’est ni un traité de théologie ni un essai philosophique. Quoique. Les allusions, les références, voire les citations peuplent la prose d’Yves Déchavanne. Liberté et responsabilité, essence et existence, connaissance du bien et du mal, conscience du temps et rôle de l’inconscient – les concepts vont bon train dans la parole divine et humaine, de même que dans la méditation d’Adam, qui va jusqu’à anticiper sur un « L’enfer, c’est les autres » plus intemporel qu’anachronique. Et il y a la découverte du plaisir, de la sensualité, de la musique, de l’amour et de la mort. Ève, rendue experte en ces domaines par l’action du Serpent, va tenter de persuader Adam que tout cela vaut la peine. Une quête quasiment bachelardienne occupe ses pensées : « C’étaient des orgies d’imaginations, des symphonies de rêveries où chaque sens, tout à tour sollicité, devenait tantôt soliste, tantôt concertiste. ». Louise Labé elle-même est un recours pour exprimer les signes de l’amour (chaud et froid, rire et larmes…).

On l’aura vite compris, si l’érudition n’est pas écartée (en témoignent les expressions latines qui accompagnent les apparitions de Dieu), l’humour est la dominante. Un humour sans cesse renouvelé, toujours porteur de sens, qui sous-tend le développement des réflexions et les pages de belle poésie accompagnant le récit d’une Genèse revisitée (thème et variations). Sans oublier le chœur des anges qui chante à la fin de chaque chapitre, élevant la prose vers les sphères de la musique céleste. C’est ainsi, d’une manière plaisante et décalée, qu’est décrit le passage du jardin d’Eden (paradisiaque mais monotone et ennuyeux, tout compte fait) à l’existence pleine de douleur et d’amour, d’inquiétude et de satisfactions, de dépressions et de passions, au demeurant source de promesses et d’optimisme. « L’homme est en marche », et cela, espérons-le, ne s’arrêtera pas. Impatients, nous attendons la suite du cheminement.

Jean-Pierre Longre

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13/10/2016

Sortir de la zone

Autobiographie, récit, francophone, Louis Calaferte, Folio, Jean-Pierre LongreLouis Calaferte, Requiem des innocents, Folio, 2016  

La grande ville n’est jamais nommée mais le caractère autobiographique du récit laisse deviner qu’il s’agit de Lyon. Peu importe. Comme partout et comme toujours, en marge de la cité il existe une « zone » grouillante de crasse et de vermine, envahie par la misère et l’alcoolisme, par la violence et la débauche, un ghetto peuplé d’êtres humains pourtant. C’est une longue rue boueuse bordée de taudis où les lieux de rassemblement sont des bistrots sordides, un terrain vague ou de vieux wagons au rancart, et qui vit d’une vie quasiment autonome, avec ses petits et grands trafics et son désoeuvrement.

Il y a là une bande de gamins parmi lesquels le jeune Calaferte est une personnalité, disons le second du chef. Derrière les mauvais coups reçus et donnés, se manifeste une solidarité de petits délinquants, une amitié de terrain vague que le fils non désiré d’immigrés italiens qui a pu s’extirper de la fange n’oubliera jamais. « Je sais d’où je viens. Je n’ai pas renié ma race. Je sais que là-bas la vie était pareille à la terre, noire, sale. Qu’elle ne pardonnait pas. Ni le mal ni le bien. Je sais que tout y était sujet à ordure et à désespérance. Je sais qu’on n’empoigne pas le malheur. Qu’on ne lui fracasse pas la tête. Que ce n’est pas une question de force. Vous pouvez amener demain vos pitoyables dépouilles : je pleurerai en vous accueillant, les bras ouverts. Vous pouvez m’appeler, je n’aime bien que la misère des hommes. C’est un bout de notre vérité, la misère. Ça vous fait tenir les yeux écarquillés. Ça vous dérange. Ça vous détruit. Ça vous réforme. C’est mâle, la misère. Faut écouter ou s’en aller. C’est exigeant. Vous pouvez m’appeler. Je vous reconnaîtrai. ». Mauvais garçons, mais amis bénis, alors qu’une malédiction vengeresse tombe sur les parents indignes : « Toi, ma mère, garce […]. Si tu savais ce que c’est qu’une mère. Rien de commun avec toi, femelle éprise, qui livra ses entrailles au plaisir et m’enfanta par erreur. ». Et pour le père : « Ridicule embryon, toi, Calaferte, je sais où te trouver. […] Un jour dans cette rue à mendier ton pain, demain ailleurs à t’enivrer. Rien n’était peut-être de ta faute. Je te ressemble. Nous subissons la vie sans trop songer à nous révolter. ». (Voilà de longues citations, mais de vrais échantillons d’un style hors du commun).

Autobiographie, récit, francophone, Louis Calaferte, Folio, Jean-Pierre LongreS’il ne s’est pas révolté, comment le jeune Calaferte est-il sorti de ce cloaque ? Pas de mystère : par l’école. Pas n’importe laquelle. Surtout, par un maître, Lobe, qui « avant tout était un homme. Pour lui, la vie était une chose. Les diplômes en étaient une autre. ». Lorsqu’il apprend que, seul de la bande, il a réussi le certificat d’études, et ne trouve pas mieux pour garder l’estime de ses camarades que de déchirer son papier, le garçon garde intacte l’affection de ce Lobe, qui « était exactement le pédagogue qu’il nous fallait », qui a su faire confiance à ceux qui, auparavant, étaient objets des pires contrôles et d’une cruauté sadique.

Si tout est vrai dans ce livre qui « n’est pas un roman », qui n’invente rien, sa prose directe, aussi brutale que ce qu’elle raconte, aussi pathétique dans sa sécheresse voulue que la souffrance qu’elle décrit, est la preuve que la littérature n’est pas une question de fioritures, l’art pas une question d’artifices. Le jeune homme qu’était Louis Calaferte (1928-1994) lorsqu’il mena cette entreprise autobiographique (première publication chez Julliard en 1952) réussit, comme subrepticement, à composer une œuvre qui, par sa puissance émotionnelle, risque bien de laisser une trace indélébile dans le cœur du lecteur.

Jean-Pierre Longre

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01/09/2016

Du Kremlin aux Invalides, 1812-2012

Récit, Histoire, francophone, Sylvain Tesson, Éditions Guérin, Folio, Jean-Pierre LongreSylvain Tesson, Berezina, Éditions Guérin, 2015, Folio, 2016  

L’idée lui vint, on ne sait par quel itinéraire de l’esprit, lors d’un périple en Terre de Baffin : « Une dérive, un délire quoi, traversé d’Histoire, de géographie, irrigué de vodka, une glissade à la Kerouac, un truc qui nous laissera pantelants, le soir, en larmes sur le bord d’un fossé », dit-il à son ami Gras. Et la décision fut prise de faire Moscou-Paris en side-car, « une belle Oural de fabrication russe », à l’occasion des deux cents ans de la Retraite de Russie. Décision rapidement suivie d’effet – on n’est pas bourlingueur pour rien) : trois side-cars russes, cinq amis voyageurs (français et russes), départ de Moscou le 3 décembre 2012.

Chaque chapitre correspond à une étape, chaque étape est l’occasion de souffrances physiques (le froid, bien sûr), de dangers mortels (glissades des véhicules sur des chaussées gelées, camions frôlant à toute allure les tricycles bringuebalants), de miracles mécaniques (les braves « Oural » toujours au bord de la panne et toujours repartant vaillamment pour des pointes à 80 km/h), de beuveries chaleureuses entre amis et de rappels historiques (la déroute de la Grande Armée harcelée par les Russes, les dizaines de milliers de morts, le retour fulgurant de Napoléon à Paris).

Récit, Histoire, francophone, Sylvain Tesson, Éditions Guérin, Folio, Jean-Pierre LongreLe livre de Sylvain Tesson n’est pas seulement un récit de voyage, pas seulement une évocation historique. Il est les deux à la fois, avec mise en regard, à deux siècles de distance exactement, de la capacité des humains à se surpasser physiquement et moralement, et aussi à accepter la souffrance et la mort. Certes, les cinq voyageurs de 2012 n’ont pas subi le sort de la plupart des hommes qui ont suivi aveuglément leur empereur, mais le trajet leur permet de ressentir un tant soit peu ce qu’ont ressenti les soldats de 1812, et permet à l’auteur de faire part de ses réflexions sur l’Histoire, sur les Russes (qu’il aime), sur Napoléon (qu’il admire en tant que stratège, homme politique et personnage historique tout en admettant qu’il jouait sans vergogne avec les vies humaines sans jamais se placer « du côté de la tragédie »). « Les souffrances endurées en 1812 par près d’un million d’hommes de toutes les nationalités m’avaient obsédé. J’avais clapoté dans le souvenir napoléonien pendant des semaines. La nuit, je les voyais, ces civils éperdus et ces soldats blessés, ces bêtes suppliciées, danser leur sabbat devant mes yeux. J’offrais mes insomnies à leur souvenir. Le jour, mon imagination à leur sacrifice. ». À lire, aussi, les mises au point sur ce qu’on appelle les « hauts lieux » (de l’Histoire, de la géographie, du souvenir etc.), et les méditations sur la Révolution et ses suites, sur l’héroïsme, sur le courage et la lâcheté, sur les tenants et les aboutissants des voyages… Berezina, double narration de pérégrinations parallèles et parfois confondues, est un livre doublement épique.

Jean-Pierre Longre

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21/06/2016

L’évangile selon Coudray

Récit, francophone, Jean-Luc Coudray, L’Amourier, Jean-Pierre LongreJean-Luc Coudray, Jésus l’apocryphe, L’Amourier, 2016  

Voilà un Christ bien étonnant. Non par ses actes mêmes, qui ne diffèrent pas grandement de ceux que relatent les Écritures. Il guérit des malades et des infirmes, marche sur les eaux, provoque une pêche miraculeuse, prêche l’amour de Dieu et des hommes… Toujours en marche, il gravit des montagnes, traverse des forêts, franchit des déserts, se confronte victorieusement à Satan, parle aux gens simples, aux enfants, aux bêtes…

L’originalité de ce Messie d’un genre nouveau réside justement dans sa parole d’une teneur surprenante, d’une sagesse paradoxale, justifiant la souffrance par le plaisir (et inversement), l’amour des autres par l’amour de soi, l’omniprésence de Dieu par son invisibilité, voire son absence, la laideur de la vieillesse par la « beauté spécialisée, qui n’exprime que la sagesse », la création par soustraction et inversion. Par exemple :

         « Au commencement, Dieu a créé l’homme.

         Puis, il a enlevé sa conscience à l’homme, et cela a créé l’animal.

         Puis, il a enlevé son mouvement à l’animal, et cela a créé l’arbre.

         Puis, il a enlevé sa vie à l’arbre, et cela a créé le caillou.

         Puis, il a enlevé son existence au caillou, et cela a créé Dieu. ».

En images aussi originales que le langage du protagoniste, mêlant l’ancien et le nouveau, le traditionnel et le moderne, Jean-Luc Coudray récrit l’Histoire avec un humour qui provoque la réflexion, avec des raisonnements qui confinent à la philosophie. Et, pour revenir à l’idée de miracle, c’est celui de la nature qui est ici révélé : « La beauté de la nature était un miracle permanent qui montrait la capacité de Dieu de concilier la simplicité de son amour avec la complexité des rouages de la vie. ». Jésus l’apocryphe est un précieux petit livre qui, explorant une psychologie exempte de tout a priori, construisant une cosmologie inattendue, remet en question avec à-propos les croyances et les incroyances, les certitudes et les doutes. 

Jean-Pierre Longre

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20/05/2016

Retour au village

Récit, autobiographie, Pierre Jourde, Gallimard, Folio, Jean-Pierre LongreLire, relire: Pierre Jourde, La première pierre, Gallimard, 2013, Folio, 2015 

Les faits, plus ou moins déformés, ont suffisamment défrayé la chronique pour qu’on n’y revienne pas en détail. Un écrivain publie un livre sur le village de ses origines et de ses vacances, un certain nombre d’habitants prennent mal ce qu’il en a écrit, et l’été suivant, l’auteur et sa famille sont pris physiquement à partie dès leur arrivée devant la maison : coups échangés, bébé blessé, enfants affolés, fuite éperdue sous les jets de pierre – le tout vécu dans une double dimension temporelle, accélération des événements, étirement du temps. Le récit se poursuit avec ses nécessaires conséquences : plainte chez les gendarmes, dépositions des uns et des autres, procès (intenté essentiellement pour le traumatisme vécu par les enfants), médiatisation, et surtout, avec le souvenir indélébile, la rupture irrémédiable avec les anciens compagnons du « pays perdu », ceux qui vous ont fait naguère partager leurs travaux et leurs jeux, leurs soirées conviviales et la rudesse de la montagne.

Récit, autobiographie, Pierre Jourde, Gallimard, Folio, Jean-Pierre LongreIls y sont remontés depuis, l’auteur et sa famille, dans le hameau resserré, au bout des lacets de la route, parmi les regards fuyants et les figures fermées, définitivement considérés comme inexistants, et acceptés comme tels par eux-mêmes. « Comment peut-on supposer que tu accueillerais tout content, reconnaissant presque, les signes de dégel, les embryons d’échange, les tentatives de pacification ? Après les pierres aux enfants, le mur du silence refermé sur des gens qui n’y peuvent rien, les étrangers circonvenus, les dos tournés de ceux qui n’étaient même pas concernés ? C’est terminé, et à jamais, et c’est très bien ainsi. Il y a le sang d’un gamin d’un an entre nous. ». Et il y a le sang familial qui attache définitivement à la terre des ancêtres, celle qui est au cœur du livre et dans le cœur de ceux qui l’habitent ou l’ont habitée. Ce livre, qui ne tient pas du règlement de comptes, mais de l’explication, de l’examen des faits comme vus de l’extérieur (le "tu" que le narrateur s’applique à lui-même est celui de l’observation de soi), finalement d’un « tout compte fait » à caractère profondément littéraire et humain, ce livre donc est aussi un hymne à ce coin de montagne auvergnate, aux anciennes estives, aux derniers hameaux avant les sommets, à la vie rude de leurs habitants, au silence des paysages, et nous vaut de poétiques évocations : les pentes du volcan avec « toute une végétation rase où se détachent par intervalles les hautes tiges des gentianes […], un vieux bois de pins tout tordus, où l’on imagine que doivent se réunir des magiciens par les nuits de pleine lune. ».

Lieu étrange et familier, si lointain et si proche, « le pays est un exil et un égarement. Ici, la terre montre la trame, le paysage est une violence en voie d’effacement. C’est au moment où il va s’évanouir que l’être nous saisit dans son évidence et son mystère. Voilà ce qui retient, sur ces grands plateaux entaillés de gorges profondes, où le vent ne cesse d’énoncer un appel incompréhensible. ». La première pierre est un beau livre qui ne lève pas les mystères, mais qui met au jour les paradoxes de l’attachement au pays et la complexité des comportements humains. 

Jean-Pierre Longre

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06/05/2016

Le poids du génie

Récit, biographie, Musique, Nicolas Cavaillès, Les éditions du Sonneur, Jean-Pierre LongreNicolas Cavaillès, Les huit enfants Schumann, Les éditions du Sonneur, 2016  

Tout commence avec « la mort du père », compositeur de génie et « malheureux musicien », passionné, exalté, mort fou dans un asile, écarté des siens – après avoir aimé, avoir rêvé, aussi, d’un calme bonheur familial. Puis le livre égrène les morts successives, dans un ordre rigoureusement chronologique. Celles des « huit enfants », dont certains furent vite effacés, d’autres vécurent assez longtemps pour conserver la mémoire familiale et artistique : Émile, Julie, Félix (jeune poète disparu trop tôt), Ferdinand, Ludwig, Élise (elle-même pianiste de talent), Marie (qui « se dévoua tout entière » à sa mère), Eugénie (qui contribua à la pérennité de la mémoire familiale et paternelle par les livres qu’elle écrivit).

Au centre des huit chapitres consacrés aux enfants, il y a « La mort de la mère », Clara la fameuse pianiste, elle-même compositrice, qui poursuivit sa carrière tout en enchaînant les grossesses et les accouchements et en supportant durant un certain nombre d’années le génie exalté de son mari tant aimé. « Mère exigeante et défaitiste à la fois, peu généreuse mais énergique et tenace, mettant la sourdine à la sensibilité brillante dont elle fit montre sur scène, tendancieusement autoritaire mais avant tout soucieuse d’inculquer à ses garçons comme à ses filles le devoir d’indépendance morale et matérielle, Clara sembla, consciemment ou non, classer sa progéniture en deux catégories, la forte et la faible ». Et il y a Brahms, arrivé jeune homme dans le foyer, à qui Schumann avait « symboliquement » légué « sa très haute mission artistique – et avec elle, sans le dire explicitement, son épouse et ses enfants. », et qui fut pour la famille un ami, un conseiller, un frère, un oncle, un père de substitution…

De ce récit familial, de ces « drames redondants » parmi lesquels les petits bonheurs s’insinuent malgré tout, de ces « anecdotes », de ces « visages figés » par le temps, Nicolas Cavaillès tire, avec une tranquille économie de moyens rhétoriques, avec une justesse définitive et dans une prose nourrie de poésie, des réflexions sur la mort, la « reproduction » et l’aspiration au néant, sur la filiation et l’enfance, sur la « musique spirituelle » et les « angoisses latentes » qu’elle exprimait chez Schumann (comme chez d’autres), par opposition à celle « qui beugle aujourd’hui […] ses mélodies débiles au service du système consumériste » (oh la belle page de colère !). Sous les apparences d’une composition claire et sans ambiguïtés, Les huit enfants Schumann met en relief les mystères de l’enfance, de la vie et de la mort, ainsi que les exigences et les impératifs du génie musical, qui a investi l’existence entière de la famille Schumann. Dans ce beau livre, dont le thème principal et grave est la mort, le protagoniste est la musique, qui donne (d'une manière souvent sous-jacente, en tout cas discrète) à chaque chapitre/mouvement une tonalité différente. 

Jean-Pierre Longre

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02/05/2016

Shanghai transit

 

Essai, récit, francophone, Suisse, Chine, Philippe Rahmy, La Table Ronde, Jean-Pierre Longre

Philippe Rahmy, Béton armé, La Table Ronde, 2013, Folio 2015

« Ce n’est pas une ville que voit celui qui débarque à Shanghai, mais un symbole incandescent de l’humanité ». Le livre de Philippe Rahmy évoque, certes, le séjour que l’auteur a accompli en résidence, invité par l’Association des écrivains de Shanghai, mais c’est bien de l’humanité, à travers certains de ses échantillons, qu’il s’agit d’une manière plus générale. Celle de la Chine, celle du monde littéraire, celle qui peuple les souvenirs du narrateur/personnage (sa famille, son enfance), et aussi son existence propre, fragilisée par la maladie des os de verre, ainsi d’autant plus précautionneuse et attentive au moindre instant de vie.

essai,récit,francophone,suisse,chine,philippe rahmy,la table ronde,jean-pierre longreBéton armé est, en quelque sorte, un livre d’images puisées dans le présent et le passé de l’auteur ; une « traversée de la nuit, entrecoupée de flashs ». Il y a, par exemple, les lectures de l’Ancien Testament que lui faisait sa mère lorsque, « couvert de fractures », il restait au lit, de même que tous les livres qui ont empli son enfance. Il y a l’histoire familiale, entre Égypte et Allemagne. Il y a le peuple de Shanghai, la foule, le bruit, une masse remuante ou figée, compacte ou éparpillée, mêlant la tradition et l’avant-garde, l’ordre et le désordre, la révolte et la soumission… Sous la forme de la relation quotidienne, du journal occasionnel, c’est une vision complexe, tendre et sans concessions, qui est donnée de la vie chinoise actuelle.

Or il n’est pas question ici de pittoresque et d’exotisme, mais de tentative d’appréhension de la réalité par l’écriture, entre « ce qu’on voit avec les yeux du corps et ce que regarde l’esprit ». C’est en cela que l’évocation de la société humaine (avec des pages impayables décrivant sur le mode satirique les réceptions académiques et les discours officiels, ou brossant le portrait de certaines personnalités du monde des arts et des lettres) ne va pas sans la réflexion sur soi et sur les autres, sans l’exploration des mondes intérieurs qui, sinon, resteraient silencieux. « L’écriture n’a d’autre but que de briser le silence ». Béton armé témoigne de la dimension humaine de la littérature, et aussi des sentiments  profonds qui lient les hommes entre eux, collectivement et individuellement, au-delà de la mort.

Jean-Pierre Longre

 

www.editionslatableronde.fr

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www.rahmyfiction.net 

 

07/04/2016

« Alimenter le désir de vivre »

Essai, récit, francophone, Jacques Lusseyran, Silène, Jean-Pierre LongreJacques Lusseyran, Le monde commence aujourd’hui, Silène, L’artisan philosophe, 2012, Folio, 2016

« Les deux miroirs brisés, les yeux continuent de vivre. Ceux dont je veux parler, les vrais yeux, travaillent au-dedans de nous ». Et plus tard, à propos des images et de la mémoire : « Celles-ci, les souvenirs, je les voyais aussi, mais dans ma tête, au niveau et de mon front et de mon cerveau. Celles-là, les choses vues, je les percevais beaucoup plus largement : dans l’ensemble de mon organisme ». Oui, à la suite d’un accident, Jacques Lusseyran (1924-1971) est devenu aveugle à huit ans. Mais une fois ces précisions données, il faut bien avouer que Le monde commence aujourd’hui n’est pas un livre sur la cécité. C’est un livre tout en clarté.

essai,récit,francophone,jacques lusseyran,silène,jean-pierre longreS’il comporte un aspect autobiographique, le récit de vie est un support pour autre chose, qui tient à la fois du témoignage, de la réflexion et de la poésie. L’expérience dramatique du camp de Buchenwald n’est, par exemple, jamais misérabiliste, au contraire : elle est jalonnée de rencontres d’hommes à la fois ordinaires et admirables comme Jérémie, qui « trouvait la joie en plein bloc 57 », Louis, qui semblait « se chercher une famille », Pavel le Russe qui prenait la vie comme elle vient…

La vie, c’est bien d’elle qu’il s’agit, à travers le regard intérieur porté sur soi et sur les autres. La vie du prisonnier, et aussi celle de l’enseignant, du conférencier qui doit éveiller son auditoire en restant lui-même éveillé aux autres. De quoi s’agit-il encore ? De la poésie, qui n’est pas seulement de la littérature, mais aussi « un acte », « une des rares, très rares choses au monde, qui puisse l’emporter sur le froid et la haine », et qui somme toute illustre parfaitement ce que réussissent à susciter la méditation active de Jacques Lusseyran (si bien suggérée par le portrait qu’en a fait Jean Hélion) et son écriture à la fois subtile, vigoureuse et apaisante : « Alimenter le désir de vivre ».

Jean-Pierre Longre

http://www.omalpha.com/jardin/lusseyran.html

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essai,récit,francophone,jacques lusseyran,silène,jean-pierre longreJacques Lusseyran, Et la lumière fut, préface de Jacqueline Pardon, Folio, 2016

Présentation de l'éditeur:

En 1940, la France capitule. En 1941, Jacques Lusseyran, alors qu’il est aveugle et n’a pas dix-huit ans, entre en résistance en rejoignant le mouvement Défense de la France. Le 20 juillet 1943, il est arrêté par la Gestapo, interrogé pendant des jours interminables et enfermé à Fresnes. Il sera déporté en 1944 à Buchenwald. Comment un aveugle peut-il survivre à cet enfer? Grâce à la protection d’un groupe de Russes et à sa connaissance de l’allemand qui lui permettra d’informer les autres déportés des agissements des S.S. Après un an et demi d’horreur, il est libéré et revient en France où il poursuivra ses études en affirmant ses aspirations littéraires balayées par la guerre.
Cette autobiographie est un exceptionnel exemple d’amour de la vie, de courage et de liberté intérieure face à l’adversité.

Clarté intérieure

Récit, biographie, francophone, Jacques Lusseyran, Jérôme Garcin, Gallimard, Jean-Pierre LongreJérôme Garcin, Le voyant, Gallimard, 2015, Folio, 2016

Jacques Lusseyran (1924-1971) a vécu hors normes : enfant choyé devenu accidentellement aveugle à huit ans, résistant actif alors qu’il était encore un brillant lycéen, arrêté puis déporté à Buchenwald, marié trois fois, professeur de littérature française aux États-Unis (les portes de l’Université française lui étant fermées depuis le régime de Vichy à cause de sa cécité), membre d’un ésotérique et étrange « Groupe Unitiste », conférencier à succès, séducteur invétéré, écrivain méconnu, mort prématurément dans un accident de la route, et finalement disparu dans les limbes de l’oubli littéraire…

récit,biographie,francophone,jacques lusseyran,jérôme garcin,gallimard,jean-pierre longreTout cela est raconté, rappelé dans Le voyant, livre qui n’est pourtant pas une biographie ordinaire, qui est bien plus que cela. Le titre lui-même contient l’essence de ce dont il est question : Jacques Lusseyran a maintes fois expliqué « l’incroyable pouvoir qu’il avait tiré de son traumatisme originel » ; maintes fois montré « combien ce choc tellurique avait, en contrariant à la fois les idées reçues et les invariants scientifiques, déterminé toute son existence ; pourquoi enfin sa morale, sa philosophie de la vie, sa disposition au bonheur, son perpétuel besoin d’aimer découlaient naturellement de ce drame dont il n’allait cesser de faire une promesse et une chance. ». Aussi contradictoire que cela puisse paraître, il voit dans la cécité une source de courage dans les épreuves physiques et morales, un surcroît d’aptitude au bonheur, à l’amour, au désir, un insatiable appétit de vivre – et voici, très justement, ce qu’écrit encore Jérôme Garcin : « Du camp de Buchenwald, un homme sans regard, si maigre qu’il semble flotter dans sa tenue rayée et puis s’y noyer, a pu écrire : « J’ai appris ici à aimer la vie. » Même si l’on en comprend le sens – il a appris ici à refuser de mourir, à se battre pour survivre –, cette phrase n’a pas d’équivalent dans toute la littérature concentrationnaire. Elle explose, comme une bombe, à la tête de tous les bourreaux. Elle les tue. ».

Jérôme Garcin, qui s’intéresse et nous intéresse assidûment à des écrivains que la postérité littéraire a injustement laissés de côté, mis en réserve en quelque sorte (Jean Prévost, maintenant mieux reconnu, Jean de la Ville de Mirmont, Jacques Chauviré, bien d’autres encore auxquels il fait une place de choix dans ses chroniques du Nouvel Observateur), et qui aime, par le jeu paradoxal des mots, des idées, des sentiments et des épisodes biographiques, dévoiler les secrets des existences et des créations, donne ici à la destinée de Jacques Lusseyran des couleurs, un relief, une profondeur que cet exceptionnel « voyant » eût aimé goûter de tous ses sens.

Jean-Pierre Longre

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14/01/2016

Des lettres pour comprendre

roman, récit, épistolaire, francophone, Antoine Choplin, Hubert Mingarelli, La fosse aux ours, Jean-Pierre LongreAntoine Choplin, Hubert Mingarelli, L’incendie, La fosse aux ours, 2015  

Après la guerre qui a ensanglanté l’ex-Yougoslavie, l’un est resté à Belgrade, l’autre s’est exilé en Argentine. Celui-ci est revenu quelque temps dans son pays pour enterrer son père, et ils se sont revus à cette occasion, ont évoqué des souvenirs, dont celui de Branimir, le troisième compagnon qui, va-t-on apprendre, est mort.

Mais leur conversation n’est pas allée très loin. Jovan, de Belgrade, et Pavle, de Puerto Madryn, finissent par s’écrire, et ce sont leurs lettres qui reconstruisent le passé, celui de la guerre contre la Croatie, et plus particulièrement celui d’un épisode dramatique dont ils ont été les acteurs. Dramatique, noir, maudit – et c’est cette malédiction qui fait obstacle à la parole et à la mémoire. C’est donc par l’écrit, un écrit dans lequel le non-dit va peu à peu laisser transparaître les aveux, dans lequel la limpidité va éclore dans l’obscurité, dans lequel le pathétique va prendre l’ascendant sur le tragique, que la vérité va se faire.

Durant le conflit, les trois jeunes hommes se sont vu confier par leur chef la  mission d’aller fouiller une maison – qui est finalement devenue le lieu du drame que Jovan et Pavle ont en vain tenté d’oublier, tant la noirceur des hommes peut être aveuglante. Cependant de leurs aveux épistolaires vont naître non seulement la honteuse vérité, mais aussi une lueur d’espoir en l’âme humaine, dans sa complexité. Et de cette complexité, Antoine Choplin et Hubert Mingarelli font un récit dont la progression à la fois simple et minutieusement dosée, lettre par lettre, structure l’attente du lecteur, qui petit à petit apprend à connaître le passé des deux amis. Dans une prose simple et harmonieuse,  rythmée par les scrupules, les réticences et les questions qui n’en sont pas vraiment (l’absence de points d’interrogation est significative), une prose collant aux préoccupations et aux sentiments des protagonistes, L’incendie est un récit qui, exempté des grands effets de style et de la rhétorique superflue que l’on trouve parfois dans les ouvrages relatifs à ce genre d'événement, suscite l’émotion et donne à méditer sur les conséquences bouleversantes de la guerre. 

Jean-Pierre Longre

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07/12/2015

Un père, malgré tout?

Pascal Bruckner, Un bon fils, Grasset, 2014Essai, autobiographie, récit, Pascal Bruckner, Grasset, Jean-Pierre Longre, Le Livre de Poche, 2015

« Mon père m’a permis de penser mieux en pensant contre lui. Je suis sa défaite : c’est le plus beau cadeau qu’il m’ait fait ». Tel est le point de convergence des souvenirs et des réflexions dont est composé Un bon fils. Récit de vie paternelle ? Autobiographie ? Règlement de compte ? Essai de psychologie familiale ? Il n’y a pas à choisir : le livre est un peu tout cela, qui, entre narration discontinue et mosaïque de maximes philosophiques, en fait une œuvre littéraire.

En trois parties (« Le détestable et le merveilleux », « L’échappée belle », « Pour solde de tout compte ») et un épilogue-surprise, Pascal Bruckner développe le paradoxe du « bon fils » d’un père qui, dirait-on, fait tout pour être haï : mari brutal, pervers et infidèle, antisémite, xénophobe, pronazi s’empressant d’aller travailler pour l’ennemi, être despotique et imprévisible, puis exemple encore vivant de la décrépitude physique – s’accrochant envers et contre tout à son fils unique qui, en réaction, s’éloigne avec vigueur et passion d’une enfance inquiète. « Je me suis allégé de ma famille en m’alourdissant d’autres liens qui m’ont enrichi ».

essai,autobiographie,récit,pascal bruckner,grasset,le livre de poche,jean-pierre longreLe salut, pour le fils du tyran, ce sera d’abord la lecture. « Dans les livres, enfin, j’apprends la grammaire de la liberté grâce aux dieux de ma jeunesse, Sartre, Gide, Malraux, Michaux, Queneau, Breton, Camus. Je me construis à travers eux une forteresse inexpugnable ». Ce sera aussi la prise de l’indépendance et de la liberté (les voyages, les amours, le rejet des contraintes de l’existence bourgeoise). Et ce sera, bien sûr, l’écriture, ces livres qui font de Pascal Bruckner un auteur original, à la fois penseur (de ceux que l’on rangeait naguère parmi les « nouveaux philosophes ») et auteur de belles fictions romanesques. « Tant qu’on crée, tant qu’on aime, on demeure vivant ». Ce récit initiatique, qui ne s’arrête pas au simple dévoilement de secrets de famille, mais élargit le champ d’investigation à l’apprentissage de la vie, le prouve avec limpidité.

Jean-Pierre Longre

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06/12/2015

Boccace au bistrot

récit, conte, francophone, Melvin Van Peebles, André Hardellet, Topor, Wombat, Jean-Pierre LongreMelvin Van Peebles, Le Chinois du XIVe. Préface d’André Hardellet, illustrations de Topor, Wombat, 2015

Dans le Décaméron, Boccace (1313-1375) imagine que dix jeunes gens et jeunes filles, isolés dans une villa à cause de la peste qui sévit à Florence, consacrent dix journées à se raconter des histoires de toutes sortes. Dans Le Chinois du XIVe, la villa de Toscane est remplacée par Mon Moulin, bistrot du quatorzième arrondissement de Paris, la peste devient une coupure d’électricité provoquée par la grève, et les conteurs sont des « petits », des gens du peuple parisien des années 1960, dont les histoires sont tirées de leur expérience, de leurs rêves, de leur imagination…

Il y a là, par exemple, un veilleur de nuit inquiet de la puissance des savants, un clochard qui a laissé filer le grand amour par ambition, un représentant suggérant mine de rien le moyen de régler radicalement les problèmes familiaux, une bonne à tout faire réincarnation de l’immaculée conception, le patron du troquet et sa femme, aux souvenirs d’enfance où les chiens jouent un rôle, d’autres encore… Le fameux Chinois, lui, joue les Arlésiennes dès le début ; il a disparu de la circulation, et finalement au bout de quelques jours il n’est plus question de lui, sinon dans le titre du livre.

Un livre par ailleurs impossible à résumer – ou alors il faudrait raconter toutes les histoires qu’échangent les convives autour d’une table éclairée par une lampe à pétrole. Des histoires dans lesquelles la réalité, avec ses grand malheurs et ses petits bonheurs, ses tristesses et ses joies, avec les colères et la solidarité que tout cela suscite, la réalité, donc, côtoie allègrement les rêves d’une autre vie, les fantasmes et les cauchemars. Le Chinois du XIVe est un livre d’atmosphère (à laquelle contribuent largement les illustrations de Topor), écrit par un Américain éclectique, musicien, cinéaste, traducteur et, bien sûr écrivain « d’expression française », une « expression » originale, dans tous les sens du terme – disons à la fois de pure origine populaire et sortant de l’ordinaire. Narration et poésie, burlesque et pathétique, suspense et sagesse, étrange et pittoresque – un beau mélange des genres pour une lecture d’une réjouissante variété.

Jean-Pierre Longre

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« En faveur de la lecture »

récit, poésie, francophone, Jean-Jacques Nuel, Le Pont du Change, Jean-Pierre LongreJean-Jacques Nuel, Billets d’absence, Le Pont du Change, 2015 

Il y a eu les Courts métrages, il y a maintenant les Billets d’absence, comme de petits mots signalant que l’on est toujours là, même si la « séparation de corps » (titre du premier texte) signale un éloignement de soi, une prise d’indépendance. Jean-Jacques Nuel est toujours présent, dans une sorte de dédoublement, le trait d’union entre Jean et Jacques prenant parfois de drôles d’allure et le choix entre l’espace et le temps étant parfois difficile à faire.

La longueur des textes varie entre trois lignes et une page. C’est suffisant pour que s’y logent les surprises, l’humour (noir, rose ou les deux à la fois), les réflexions sous forme d’anecdotes légères ou tragiques (en particulier sur le livre, la littérature, la lecture), l’absurde, la poésie. Oui, quelques mots suffisent pour laisser une belle image onirique s’imposer à l’esprit (par exemple : « La ligne de flottaison du rêve était si basse que le dormeur risquait à tout moment, s’il se retournait trop fort dans son lit, de sombrer. ») ; ou pour livrer quelques confidences sur le temps qui passe, sur la mort, sur la vie, confidences qui, si personnelles qu’elles soient, concernent tout un chacun ; ou encore pour cibler quelque défaut flagrant de la société humaine.

Passent au fil des pages quelques auteurs fameux : Schopenhauer, Emily Brontë, Faulkner, Isidore Ducasse (en compagnon de route), Kafka (bien sûr), Jacques Sternberg (sans doute, en filigrane) ; mais surtout Jean-Jacques Nuel, qui, comme naguère l’ami Pierre Autin-Grenier, voue une sorte de culte mitigé au ratage, à l’échec, jusqu’à s’étonner d’être lu : « Le timide succès qui semble commencer à se dessiner aujourd’hui me perturbe et ne laisse pas de m’inquiéter : quelle erreur ai-je bien pu commettre pour plaire enfin et trouver sur le tard un public ? ». Eh bien, cher écrivain, pas d’étonnement ! Si succès il y a, il est mérité. Et vos « billets d’absence » participent sans conteste à « une politique en faveur de la lecture ».

Jean-Pierre Longre

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05/12/2015

Une assourdissante absence

Récit, autobiographie, Pascal Herlem, Gallimard, L’arbalète, Jean-Pierre LongrePascal Herlem, La soeur, L’arbalète Gallimard, 2015

Le premier mot du titre, en deux lettres, en dit déjà long : ni « ma », ni « notre » ; « la » sœur n’appartient à personne, à peine à la famille, cette « sœur aînée, presque une inconnue. Une sœur qu’en croyant bien faire on a lobotomisée », cette sœur dont l’auteur écrit : « Je l’ai toujours connue ainsi, absente ».

Absente, mais sans cesse présente d’une manière ou d’une autre, pendant et après l’enfance, dans une famille dominée par « la » mère (toujours cette non appartenance). Pascal Herlem puise dans ses souvenirs d’enfant et d’adulte, mais aussi dans trois récits laissés par la mère, « trois récits glaçants » qui composent quelque peu avec la vérité, sans occulter les faits : la lobotomie qui ne résoudra rien, les hospitalisations, les périodes de crise, la disparition de Françoise dans différentes maisons où elle restera enfermée loin de ses deux frères qui paraissent s’accommoder de cette absence, de ce silence en réalité assourdissant. Une sorte de mort par anticipation – et la découverte finale en est pour ainsi dire une attestation.

Racontant l’histoire de Françoise, l’auteur raconte sa propre histoire et celle des siens, remontant aux « origines » d’une famille déclassée, dans laquelle la bâtardise, la mort, la folie voudraient être effacées par les rêves de réhabilitation sociale de la mère, comme par les « arrangements », les non-dits et l’enfouissement des secrets. De surcroît, l’étrange (ou compréhensible ?) effacement du père devant l’omniprésence de la mère est une constante, jusqu’à la fin : « Papa n’est pas là, il est ailleurs, on ne sait pas où ». Bref, tout cela méritait d’être raconté, et Pascal Herlem le fait avec une courageuse sincérité, sans complaisance mais sans animosité, avec une sensibilité tout en retenue qui n’exclut ni la prise de distance, ni l’esquisse d’explications socio-psychologiques, ni, surtout, un travail de mise en ordre littéraire. La force du sujet et de son traitement qui laisse percer de tendres et tenaces regrets, le choix précis des mots, la belle et suggestive limpidité du style font de La sœur un livre que l’on ne peut oublier.

Jean-Pierre Longre

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04/12/2015

Lointain familier

Essai, récit, dessin, francophone, Arménie, Jean-Luc Sahagian, Varduhi Sahagian, Ab irato, Jean-Pierre LongreJean-Luc Sahagian, Varduhi Sahagian, Gumri, Arménie, si loin du ciel… Ab irato, 2015  

La grand-mère (« Tamam ») de Jean-Luc Sahagian, fuyant la Turquie après le génocide des Arméniens en 1915, se retrouva un jour à Marseille, et c’est ainsi que son petit-fils est un Arménien de France (ou un Français d’origine arménienne ?). Longtemps après, il décide de partir pour Gumri, ville du Nord-Ouest de l’Arménie, où son père s’était rendu après le tremblement de terre de 1988, peu avant la fin de l’Union Soviétique.

L’Arménie est pour lui « non pas une terre d’identité, de racines, mais une étrangeté peut-être familière ». Accueilli avec la bienveillance orientale que l’on manifeste là-bas aux visiteurs, Jean-Luc raconte ses découvertes, ses rencontres – dont celle de l’amour – et ce livre est le fruit « de deux regards » complémentaires, le sien et celui de « Rose » (Varduhi), qui donne en artiste sa vision dessinée de Gumri, vue de l’intérieur.

Il ne s’agit ni pour l’un ni pour l’autre de verser dans le pittoresque exotique, mais de décrire avec vivacité, tendresse, humour la vie quotidienne d’une ville qui a été durement éprouvée par la dictature soviétique, le tremblement de terre meurtrier et destructeur, le capitalisme sauvage entraînant l’émergence des mafias et des disparités sociales – sans parler du souvenir latent du génocide –, une ville où beaucoup rêvent d’ailleurs, mais à laquelle la solidarité, un « fort sentiment de communauté », le sens de la fête et du rire donnent une coloration pleinement humaine. L’auteur, dans ses allées et venues à Gumri, au-delà de tous les inconforts, de toutes les contraintes matérielles, va s’y trouver « en pays de connaissance » et s’y attacher profondément. « Bien sûr, l’Arménie est dure à vivre pour ses habitants et cette dureté est renforcée encore par la douleur profonde de son histoire. Mais on trouve aussi tellement de raisons d’y être heureux malgré tout… ». Bien mieux qu’un guide touristique, ce beau livre, texte et dessins combinés, incite à aller voir là-bas, « à quatre mille kilomètres de la France. ».

Jean-Pierre Longre

https://abiratoeditions.wordpress.com   

02/06/2015

Une revue, deux livres, trois volumes…

Les publications du Black Herald, printemps 2015

Le Black Herald sera présent au Marché de la Poésie, Place Saint-Sulpice, Paris 6ème, du 10 au 14 juin 2015.

 

Poésie, essai, récit, francophone, anglophone, Anne-Sylvie Salzman, Blandine Longre, Paul Stubbs, Black Herald PressThe Black Herald n° 5
Literary magazine – Revue de littérature

Issue #5 – Spring 2015  – printemps 2015
160 pages – 15€  – ISBN 978-2-919582-12-9 (ISSN 2266-1913)

With / avec David Gascoyne, Olive Moore, Egon Bondy, Rosemary Lloyd, Pierre Cendors, Andrew Fentham, Peter Oswald, Charles Nodier, Alistair Ian Blyth, Emil Cioran, Bensalem Himmich, Paul Stubbs, Eurydice Antolin, Afonso Cruz, Heller Levinson, Anne-Sylvie Homassel, Philippe Annocque, David Spittle, Cécile Lombard, Jos Roy, Michael Lee Rattigan, Yves et Ada Rémy, Victor Segalen, César Vallejo, Anthony Seidman, Edward Gauvin, Blandine Longre.

Interview with Emil Cioran / Entretien (inédit) avec Emil Cioran.

Contents & contributors / Sommaire et contributeurs 

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The Black Herald’s editors are  Paul Stubbs and Blandine Longre.
Comité de Rédaction : Paul Stubbs et Blandine Longre.

To order the issue / Pour commander le numéro

 

 

Poésie, essai, récit, francophone, anglophone, Anne-Sylvie Salzman, Blandine Longre, Paul Stubbs, Black Herald PressDITS DES XHUXHA’I

ANNE-SYLVIE SALZMAN

Tales of the xhuxha’i
bilingual book
translated from the French by the author

recueil bilingue
Black Herald Press, mai 2015
58 pages – 9 €  – ISBN 978-2-919582-11-2

 

« La femme (la xhuxha’i) se retire dans la hutte menstruelle.

Médite le monde.
Elle reviendra dans un corps fait de sang. »

Au fil de contes, de chants, de témoignages mais aussi de quelques malédictions, Anne-Sylvie Salzman, en ethnologue de l’imaginaire, sonde les mœurs et les corps des femmes xhuxha’i – qui parlent aux bêtes, peignent les pierres de leurs menstrues et qui, selon les khyang, auraient pour déesse une matrice séchée. Dits des xhuxha’i esquisse entre les mots la fresque fabuleuse, atemporelle, d’une peuplade dont la chair mythique et immatérielle, à mesure que l’on pense en pénétrer le cœur et l’opaque nature, ne cesse de se dérober à nous ainsi qu’à toute interprétation raisonnée.

 

*

 

“The woman (the xhuxha’i) takes herself to the menstrual shack.
Broods over the world.

She will come back in a body made of blood.”

Through various tales, songs, eyewitness accounts and a few curses, Anne-Sylvie Salzman, as an ethnologist of the imaginary, explores the customs and the bodies of the xhuxha’i women—who talk to beasts, paint stones with their menstrual blood and whose goddess, according to the khyang, is a dried womb. Tales of the xhuxha’i outlines the legendary portrait of a timeless tribe and its mythical, immaterial flesh—whose core and opaque nature we imagine we can grasp, yet which constantly evades us, escaping any reasoned interpretation.

commander l’ouvrage / order the book

 

 

 

Poésie, essai, récit, francophone, anglophone, Anne-Sylvie Salzman, Blandine Longre, Paul Stubbs, Black Herald PressCOSMOGRAPHIA
& other poems

 

BLANDINE LONGRE 

with an introduction by Paul Stubbs

Black Herald Press, may 2015
70 pages – 9 €  – ISBN 978-2-919582-10-5

 

These poems are ploughing new territories outside of the compulsion to portray any particular emotion or feeling, for what each of them demands of itself is not just ‘expression’ or an escape from expression, but to uproot the very trunk of the language which has already outgrown such things. Blandine Longre, in carving away at the object of the idol of her own primordial will, draws blood fresh from the fingertips of any reader who might happen to pick up and inspect the rough-hewn contours of her truest self—that is from the detritus of each imaginary torso-in-the-making that may float inside of our brains soon after reading her: ‘senses maddened into bone-tales distold: / fronting the words of thick-wet / their loose skeleton only savant mimicry’. (Paul Stubbs)

 

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21/12/2014

« J’espère en ton jardin »

Jacques Chauviré, Fils et mère, Le temps qu’il fait, 2014Récit, autobiographie, francophone, Jacques Chauviré, Le temps qu’il fait, Jean-Pierre Longre

Jacques Chauviré, né en 1915, mort en 2005, a connu ce qu’ont connu beaucoup d’enfants de sa génération : le père tué, la mère, devenue veuve de guerre, obligée d’élever seule ses enfants – en l’occurrence, comme souvent, avec l’aide des grands-parents. En 1985, celui qui est devenu depuis longtemps médecin et écrivain sollicite sa mémoire toujours vive, rédigeant un vaste portrait, original et passionné, de celle qui le considérait comme « la chair de sa chair », résurgence presque sensuelle de son époux, allant jusqu’à donner à l’enfant le prénom du défunt, Ivan, brouillant inconsciemment les identités.

Ce récit rétrospectif d’un fils à la fois aimant et lucide a la forme d’une lettre (de plus de cent pages) adressée à celle qui a été marquée, dans son cœur et dans son corps, par la mort et l’absence, qui en a marqué son dernier fils, et qui a lutté avec obstination et simplicité contre le vide. « Le jardin témoigne de l’ordre que tu souhaites sur la terre. Dans son ordonnance, il s’est opposé aux fureurs de la guerre, maintenant il t’apporte une certaine paix. ». Rien n’est figé : l’adoration filiale quasiment charnelle, au fil des ans, devient amour, dévouement, révolte parfois (notamment devant la jalousie exacerbée d’une mère trop possessive) – rapports tourmentés de deux êtres à qui il arrive de vivre des « drames de la passion », successions de scènes violentes et de réconciliations.

Plusieurs années après la disparition de Jacques Chauviré, c’est un plaisir toujours neuf de retrouver la prose à la fois limpide et poétique d’un écrivain qui sait comme personne chanter les paysages humides des bords de Saône, les saisons brumeuses et les arbres penchés des campagnes lyonnaises, mais aussi les rues et les couloirs sombres de la ville et de ses maisons. D’un écrivain qui sait comme personne évoquer l’espoir et l’apaisement de l’âme au contact de la nature, sans toutefois hésiter à écrire sans vergogne, par exemple : « La mort de grand-mère, en plein juillet, me fut une fête ». Les bienfaits et les scandales de la vie, tout uniment, et les doutes qui en résultent. « Ma mère, toi seule me relie à l’au-delà. C’est dans l’espoir de te retrouver que vacille une faible lueur. Tout, sans toi, me porte au doute. ».

Jean-Pierre Longre

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Pour retrouver Jacques Chauviré:

Jacques Chauviré, quelques livres.pdf

et ici

18/11/2014

Les reliefs de la mémoire

Récit, autobiographie, Yves Wellens, Noam Van Cutsem, Ker éditions, Jean-Pierre LongreYves Wellens, Vert bouteille, Ker éditions, 2014 

« Chaque personne est singulière, et c’est bien ainsi. Et son histoire. Et sa mémoire ; et son expression pour la dire. ». Yves Wellens, dans sa postface, ajoute plus ou moins explicitement que l’autobiographie à laquelle il s’est livré dans ce livre, loin d’être un récit gratuit et narcissique, a pour finalité d’explorer la genèse de l’œuvre littéraire – de dire « contre quoi elle devait être construite », après qu’il eut quitté le « vert paradis de l’enfance » (démarquage ironique du « vert bouteille » cher au père).

Cela dit, Vert bouteille est aussi, en soi, une construction qui fonde son esthétique sur ce que Michel Leiris appelait l’authenticité, celle qui commande une narration épousant le rythme du souvenir, les saillies de la mémoire. C’est par touches éparses, par taches mises en relief sur le blanc de la page que l’écrivain raconte la partie de son enfance qui, dans les années 1960 à Bruxelles, a semble-t-il le plus influé sur sa vie et sur son écriture à venir. L’isolement, les malheurs familiaux, les lectures, le cinéma, les violences, la confrontation à l’alcoolisme, à la séparation, à la mort – parfois souvenirs de souvenirs (à propos des grands-parents). Périodiquement, sous l’artifice typographique des caractères italiques, apparaissent des évocations moins personnelles, ou à la fois personnelles et collectives : actualités, livres, émissions télévisées, sport, événements de mai 68 – rien que du tangible, comme des témoins de la vérité.

Cette vérité, c’est bien celle de la « personne singulière » qui raconte et qui se met en scène au milieu des autres (la liste des personnages qui ouvre le livre et les dessins de Noam Van Cutsem donnent un espace quasiment théâtral à la narration). Et la singularité, comment la rendre à la fois dans sa subjectivité et avec le détachement nécessaire à la relation objective ? Par la distorsion grammaticale : première et troisième personnes confondues, « Lui, c’est Je ». Ici, « Je » n’est pas un autre, mais le même qui se raconte en tant que moi et que lui, sujet et objet du récit, observé et observateur, et c’est en cela que la constante et scrupuleuse fidélité à la mémoire construit par tableaux successifs et autonomes l’œuvre littéraire.

Voilà l’un des fondements de l’écriture à venir : dès Le cas de figure, elle se manifeste par une quête qui, sous des allures objectives et lacunaires, procède à l’exploration personnelle de l’humain. On peut ainsi constater que la première œuvre de « Je » est une rédaction scolaire dans laquelle « l’événement important, qui était le thème de l’exercice, n’était ici en réalité jamais vraiment exposé ». Et lorsque le professeur, séduit par ce texte, le lisait devant la classe, « Je gardait la tête baissée » ; l’image est parlante, qui n’occulte pas complètement (et même pas du tout) la tête levée de l’artiste vers la réalité, une réalité que, comme son passé, l’on ne pourra jamais connaître complètement.

Jean-Pierre Longre

www.kerditions.eu   

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08/09/2014

Se remettre en selle

Récit, essai, francophone, Pascal Quignard, Grasset, Jean-Pierre LongrePascal Quignard, Les désarçonnés, Grasset, 2012, Folio 2014

L’Histoire est jonchée de cavaliers désarçonnés. Pascal Quignard, évoquant le passé lointain et proche, rapporte un certain nombre de chutes de cheval, parmi les plus fameuses. Évidemment, les anecdotes ne sont que des points de départ : « Saint Paul, Abélard, Agrippa d’Aubigné se mettent à écrire parce qu’ils tombent de cheval ».

Peu à peu, par courts chapitres, l’auteur explore les lourds secrets de l’humanité, et ses tentatives désespérées pour se les dévoiler à elle-même. « La première langue de l’humanité consistait dans le silence de mort ». Le rappel de certains épisodes n’est pas le moindre charme du livre : la mort du maréchal de la Palisse et la complainte qui s’ensuivit, Roland (désarçonné) appelant à l’aide avec son olifant, Pétrarque bébé sauvé in extremis de la noyade… Voilà qui ravive la mémoire et, surtout, laisse à penser. Car là encore, ces épisodes ne sont que les préludes d’une réflexion sans concessions sur la vie, la mort, la guerre, la violence, les « joies animales » auxquelles jamais l’humanité n’a su se soustraire. « Ce qui était férocité chez les animaux devint cruauté chez les hommes. Ce qui était périssement et dévoration chez les animaux devint mort et funérailles chez les hommes. La cruauté est la sublimation de la férocité comme la guerre est la sublimation de la chasse, qui elle-même était la sublimation de la prédation. Chasse et sacrifice sont les deux faces de la même pièce de monnaie infernale ».

récit,essai,francophone,pascal quignard,grasset,jean-pierre longrePascal Quignard revendique la solitude, celle dans laquelle il s’est volontairement enfermé, celle que nécessitent l’écriture, la musique, l’art, le recueillement, la liberté, l’indépendance ; celle des ermites, de Rousseau, de Louise Michel, du patricien romain Paulin ; celle de l’homme tombé de cheval qui se relève sous une autre lumière. Et l’auteur a l’art de débusquer ce que les mots recèlent, en remontant à leurs origines. C’est, par exemple, la présence de la « chair » dans le substantif « acharnement », qui reprend ainsi ses dimensions sexuelle, sanglante, carnivore. C’est encore le rapprochement entre nation, nativité, nature : « Natio comme natura renvoyaient au fait de naître ». Ainsi de suite, selon un cheminement original et complexe qui va de la définition à la méditation, de la mise au point à la remise en cause. La remise en cause, voilà le seul moyen de se remettre en selle, et voilà l’un des centres de ce livre multiple, profond, exigeant.

Jean-Pierre Longre

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23/05/2014

Mortelles espérances à Brangues

Essai, récit, francophone, Jean Prévost, Stendhal, Philippe Berthier, Emmanuel Bluteau, La Thébaïde, Jean-Pierre LongreJean Prévost, L’affaire Berthet, préfacé par Philippe Berthier, édition établie par Emmanuel Bluteau, La Thébaïde, 2014

Stendhal, fervent lecteur de La Gazette des tribunaux, y découvrit fin 1827 le compte rendu du procès d’un certain Antoine Berthet, jugé aux Assises de l’Isère pour avoir tiré, dans l’église de Brangues, sur son ex-maîtresse Madame Michoud ; condamné à mort, il fut exécuté en février 1828, à l’âge de 25 ans. Sur cette trame narrative, transfigurée par le génie du romancier, se bâtit Le Rouge et le Noir, publié en 1830.

Mais, comme le précise à juste titre Philippe Berthier, Julien  Sorel n’est pas Antoine Berthet, et Stendhal s’est largement écarté du fait divers, de ses protagonistes et de sa simple relation, qui toutefois reste grâce à lui dans les annales des affaires judiciaires. Jean Prévost, dont les talents de journaliste et de romancier n’occultent pas ceux du critique et du grand stendhalien qu’il fut (ce qu’atteste, entre autres, la très belle et très originale thèse qu’il soutint à Lyon en 1942 : La Création chez Stendhal. Essai sur le métier d’écrire et la psychologie de l’écrivain.), Jean Prévost, donc, s’empara de l’Affaire Berthet pour la publier dans Paris-Soir du 10 janvier au 12 février 1942. Ici édité en volume, ce feuilleton est complété par le compte rendu fait en 1827 dans La Gazette des tribunaux et par quelques autres documents.

Tout y est, mais enrichi par l’esprit inventif et le style incisif de Jean Prévost. Sous sa  plume, les brefs épisodes de la vie d’Antoine deviennent les chapitres d’un feuilleton journalistique devenu roman biographique haletant. Le frêle jeune homme victime des brutalités de son forgeron de père, devenu séminariste puis précepteur dans une famille de notables, amoureux de la mère de ses élèves, puis rêvant d’un mariage noble et tombant du haut de ses ambitions et de ses illusions, est ainsi le héros de ce récit qui ne s’embarrasse ni de précautions oratoires ni de fioritures, mais qui campe un personnage en complet désarroi social et psychologique. « L’espérance a toujours été le vrai poison d’Antonin Berthet ». Même s’il l’a inspiré, Antoine (ou Antonin) n’est pas Julien, et Jean Prévost ne nous sert pas une version remaniée du Rouge et le Noir. Son « grand récit historique » a les couleurs et le rythme du roman vrai.

Jean-Pierre Longre

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11/05/2014

L’essentiel et la marge

Récit, nouvelle, Jean-Jacques Nuel, Marie-Ange Sebasti, Passages d’encre, Le pont du change, Jean-Pierre LongreJean-Jacques Nuel, Le mouton noir, Passages d’encre, « Trait court », 2014

« Si l’on produit des fragments, on peut, en une même journée, dire une chose et son contraire. Pourquoi ? Parce que chaque fragment est issu d’une expérience différente, et que ces expériences, elles, sont vraies : elles sont l’essentiel », a dit Cioran. Jean-Jacques Nuel obéit-il à ce besoin d’« essentiel » quand, dans un entretien avec Christian Cottet-Emard, il avoue ne pas vraiment choisir d’écrire des textes courts ? « L’écriture s’impose », en des textes qui « ne sont pas des poèmes en prose, ni des contes brefs, ni des histoires drôles, ni des mini-nouvelles, mais un mélange d’étrange, d’humour, d’absurde et de poésie qui peut déconcerter ».

Déconcertants, oui, mais aussi pleins de malice, de savoir-faire, d’imagination et de réalisme, ces récits présentés sous un titre révélateur, Le mouton noir, autodéfinition de celui qui se voit rejeté aussi bien par les « vrais » poètes que par les « prosateurs » et qui se situe « dans les marges de la littérature ».

Après Courts métrages, l’écrivain lyonnais poursuit son travail d’inventions lapidaires, construisant pierre à pierre un « vaste ensemble de plusieurs centaines de textes courts », Contresens. Et peu à peu, nous suivons cette construction et en découvrons les différents étages, pour notre plus grand plaisir.

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Récit, nouvelle, Jean-Jacques Nuel, Marie-Ange Sebasti, Passages d’encre, Le pont du change, Jean-Pierre LongreIl y a Jean-Jacques Nuel écrivain, et Jean-Jacques Nuel éditeur, qui lui aussi donne à découvrir une littérature fragmentaire. C’est le cas du dernier volume publié au Pont du Change, Heures de pointe, de Marie-Ange Sebasti. Des textes qui se situent entre la nouvelle étrange et le conte fantastique, tournant souvent autour des livres et des personnages littéraires, et qui puisent leur inspiration dans une vie quotidienne transfigurée, ménageant de belles surprises.

À noter : Jean-Jacques Nuel et Marie-Ange Sebasti liront des textes de cette dernière le jeudi 22 mai 2014 à 19 heures, galerie Jean-Louis Mandon, 3 rue Vaubecour, 69002 Lyon.

Jean-Pierre Longre

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11/11/2013

Almanach insolite

Poésie, récit, illustration, francophone, Alain Joubert, Bathélémy Schwartz, Guy Cabanel, Ab irato, Jean-Pierre LongreAlain Joubert, Le passé du futur est toujours présent, illustrations de Barthélémy Schwartz, Ab irato, 2013

Si vous voulez prendre connaissance – sans les percer – des mystères liés à la découverte de débris humains dans le lac du bois de Boulogne ou au fond du bassin des Tuileries, n’hésitez pas à vous plonger dans ce petit livre. Vous y apprendrez aussi qui est le « cycliste inconnu » de l’autoroute A7 (vous savez, celui qui a été écrasé près de Givors), vous ferez connaissance avec Henri Sigisbée, professeur au Collège de France, vous rencontrerez Jacques Lacan et Jean-Pierre Mocky, ou encore la coiffeuse Jacqueline Gemona… Et vous assisterez à maints événements peu banals de l’existence quotidienne et de la vie rêvée.

Car Le passé du futur est toujours présent relate les « faits et gestes de quarante-huit jours oubliés », qu’Alain Joubert, ex-surréaliste et ami du vélo, a exhumés d’un almanach complet qu’avec quelques autres (Georges Sebbag, Marc Pierret, Paul Virilio) il avait tenté de réaliser.

De beaux restes, à vrai dire, que ceux de cet almanach, jadis parus sous le titre Huit mois avec sursis. C’est à la fois drôle, inquiétant, tragique, comique, réaliste, bizarre… Les textes brefs sont à lire sans idée préconçue, l’esprit ouvert et les capacités mentales (conscientes et inconscientes) en éveil. Les illustrations de Barthélémy Schwartz, suggestives, toniques, morbides, brumeuses, dialoguent harmonieusement avec les dissonances des histoires ici narrées, contribuant à les fixer dans la mémoire. En cas de défaillance, on retiendra au moins la leçon du professeur Sigisbée : « Tout trésor appartient à celui qui l’invente ! ».

Poésie, récit, illustration, francophone, Alain Joubert, Bathélémy Schwartz, Guy Cabanel, Ab irato, Jean-Pierre LongreP.S. : On recommandera particulièrement et sans vergogne, aux éditions Ab irato, les ouvrages de la collection Abiratures, « dédiée à l’approche poétique, ce court moment d’élaboration qui se concrétise dans la poésie, quelle que soit la forme (rêve, texte, jeu, dessin, dialogue etc.) qu’elle prend pour s’exprimer ». Parmi eux, notamment, Hommage à l’Amiral Leblanc de Guy Cabanel, précédé d’une « induction » d’Alain Joubert, justement. Un beau chantier naval et poétique.

Jean-Pierre Longre

 

http://abiratoeditions.wordpress.com

28/10/2013

Mots en fuite

Poésie, récit, francophone, Jean-Baptiste Monat, éditions hochroth Paris, Jean-Pierre LongreJean-Baptiste Monat, Cavales, éditions hochroth Paris, 2013

Écrire un roman ? L’idée, l’envie, voire le besoin en ont effleuré l’esprit de « l’homme sans réseaux ». Il y a résisté, mû cependant par l’irrépressible geste narratif. Alors, il a sauvé quelques morceaux de son blog personnel, il les a « repeints, ajustés, affûtés », et cela donne un « récit incertain », en trente-neuf chapitres aux fortes résonances poétiques.

« Marié de force à la réalité absconse », le narrateur, sans pouvoir en divorcer, compose avec elle, tente de « reprendre élan » en chevauchant les mots en fuite. Des mots violents parfois, de mort et de souffrance, des mots ailés aussi, qui tiennent à distance, qui survolent le monde et les êtres étranges et familiers qui le peuplent. Surtout, des mots finement choisis et agencés, qui tantôt saisissent sur le vif le réel quotidien et ses contraintes, tantôt lancent des images étonnantes et infinies, celles par exemple de « cet échassier devant des cruches vides » ou de ce « vol d’étudiantes qui piquent au sud »… On se dit alors, comme lui, que tout serait possible, que ce soit avec l’indifférence de « l’ennui liquide » ou avec « une force suspendue en moi sans limite », entre aboulie instinctive et volonté créatrice.

Non, Cavales n’est pas un roman. C’est une multitude d’ébauches romanesques, d’esquisses narratives, dont la densité fait résonner toutes sortes d’harmoniques et dont les lignes mélodiques libèrent chez chacun la « surface vierge du passage ». Tout se déroule « en musique, tristement, dans l’errance de l’espèce », l’essentiel étant de « maintenir en équilibre la colonne de ciel branlante posée sur notre tête ». Lourde responsabilité. 

Jean-Pierre Longre

www.paris.hochroth.eu

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28/06/2013

Une passion française

Récit, autobiographie, francophone, Corée, Eun-Ja Kang, Le Seuil, Jean-Pierre LongreEun-Ja Kang, L’étrangère, Le Seuil, 2013

« Le français a une âme […]. Je saisis ce qui vient de se produire : le français est entré dans ma chair et dans mon âme, tandis que l’anglais est resté sur ma peau. […] Je trouverai dans sa profondeur ce que je cherche. Ce que tu cherches ? Qu’est-ce que tu cherches ? Je ne sais pas. En tout cas, je sens que c’est dans le français que je le trouverai ». Ces considérations quasiment sensuelles n’émanent pas d’un éminent linguiste, ni même d’un étudiant avancé, mais d’une petite lycéenne née au fond de la campagne coréenne dans une famille pauvre, et dont la mère est analphabète… Tombée « amoureuse » du Petit Prince, elle va se prendre d’une passion inextinguible pour la langue de Saint-Exupéry, et pour cela va franchir tous les obstacles qui se dressent devant elle.

Car la société coréenne n’est pas tendre, c’est le moins que l’on puisse dire. À chaque étape de sa scolarité, Eun-Ja doit être la première de sa promotion pour obtenir ou conserver la bourse qui lui permet d’accéder au niveau supérieur. Elle raconte ainsi son enfance, avec ses malheurs et ses bonheurs, ses tristesses et ses joies, le dénuement et le labeur, la solidarité familiale, les relations avec ses camarades, les longs trajets à pied vers l’école, les espoirs et les déceptions, les peurs et les rires, les succès scolaires et la fierté qu’elle en ressent, le départ pour Séoul et l’université, la boulimie intellectuelle qui, comparable et parallèle à l’appétit sexuel, la jette tout entière dans l’étude de la langue qu’elle a choisie, jusqu’à ce que, au prix d’une ténacité sans faille, de décisions draconiennes et de sacrifices financiers (auxquels sa famille n’hésite pas à participer), elle puisse partir pour la France préparer son doctorat et écrire des romans…

Le simple résumé de cet itinéraire est impuissant à dire ce qu’il a d’étonnant, de bouleversant même. Mais l’écriture de l’auteur, qui ne dissimule rien, qui n’use d’aucun artifice, est en elle-même une démonstration probante de son caractère exceptionnel. Comme le fait l’eau d’un fleuve, elle coule, à la fois immuable et mouvante, fluctuante et transparente, inégale et imparable, dans une langue acquise à travers Stendhal et Proust (entre autres), une langue qui laisse sentir le poids de chaque mot, de chaque phrase, une langue dont la sincérité est à la mesure de l’enthousiasme que « l’étrangère » a mis à s’en pénétrer.

Jean-Pierre Longre

www.seuil.com