11/05/2013
Derrière les portes du pénitencier
Matéi Visniec, Monsieur K. libéré, traduit du roumain par Faustine Vega, éditions Non Lieu, 2013
Comme celui du Joseph K… de Kafka, le roman du Kosef J. de Visniec commence par un manquement au rituel du petit déjeuner, qu’a en quelque sorte entraîné le dévoilement du sort subi par les deux personnages : « On avait sûrement calomnié Joseph K…, car, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté un matin. » (Kafka) ; « Un beau matin, Kosef J. fut libéré. […] Au début, Kosef J. fut profondément stupéfait, légèrement offensé même. » (Visniec). Sans poursuivre le parallèle, qui irait de soi mais qui ne se prête pas au systématisme, on dira que les deux personnages – l’accusé qui conserve jusqu’à un certain point sa liberté, et le libéré qui reste jusqu’à un certain point prisonnier – vont pénétrer dans le labyrinthe de l’absurde, être confrontés à un monde dont ils ne saisissent pas la cohérence, si jamais il en a une, et sentir leur profonde solitude et leur profond désarroi.
C’est bien là le paradoxe : Kosef J. est libéré, mais reste englué « dans l’incapacité d’agir », de sortir de sa condition de prisonnier, de passer les portes. Si d’ailleurs physiquement il y parvient peu ou prou (mais à partir d’où et de quand est-on libre ?), c’est le sentiment d’être un « déserteur » qui le mine, c’est la culpabilité qui le ronge. Et les êtres étranges qu’il côtoie, les dédales souterrains qu’il entrevoit, rien ni personne n’apporte aux questions qu’il se pose des réponses satisfaisantes ou apaisantes. L’univers le plus rassurant ne serait-il pas celui du pénitencier, où la captivité est compensée par la certitude d’une vie immuablement organisée ?
Bien sûr, la fable peut être interprétée comme celle de la libération des pays totalitaires, plus particulièrement de la Roumanie, plus particulièrement encore de ceux qui, comme l’auteur l’a fait en 1987, ont fui le joug de la dictature, et pour qui l’adaptation à un monde différent, énigmatique, comportant aussi ses duretés, voire son hostilité, fut loin d’être aisée. Mais c’est aussi, plus largement et plus profondément, une illustration de ce que l’homme, aspirant à la fois à la liberté et à la servitude, présente de fondamentalement contradictoire. « Ça va être dur avec eux, ils n’accepteront pas aussi facilement la liberté parce qu’elle leur sera incompréhensible ». Fascinant roman que Monsieur K. libéré – déroutant, implacable, et drôlement lucide en même temps.
Jean-Pierre Longre
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08/05/2013
Poèmes en dialogue
Pernette du Guillet, Maurice Scève, Heureuse peine et longue mort, éditions hochroth Paris, 2013
Parmi les couples qui parsèment l’histoire littéraire, celui que forment Pernette du Guillet et Maurice Scève est singulier. Couple poétique s’il en est, une vingtaine d’années les sépare ; lui est un poète savant qui laissa plusieurs recueils dont Délie, écrit pour elle, qui n’eut le temps que de laisser « quelques brouillons de Rymes » avant de mourir à 25 ans, bien avant lui.
Belle idée que de réunir quelques-uns de leurs textes et de les faire se répondre, en un dialogue amoureux et versifié. Beau choix anthologique, aussi, que celui de Nicolas Cavaillès, qui a eu soin de livrer les poèmes dans leur version originale, tels quels. Belle répartition, enfin, que cette alternance entre les dizains à la syntaxe et à la prosodie parfaites de Délie (dont le titre, rappelons-le, est l’anagramme de « l’Idée »), et les strophes musicales et sensuelles des Rymes. À la recherche platonicienne d’un idéal portée par le souvenir de Pétrarque répond l’harmonie pathétique du désir :
Si le servir merite recompense
Et recompense est la fin du desir,
Toujours vouldrois servir plus, qu’on ne pense,
Pour non venir au bout de mon plaisir.
Et puisque Pernette vient d’être citée, ne résistons pas au plaisir d’en faire autant avec Maurice, vari « lionnois » :
Plus tost seront Rhosne, et Saone desjoinctz,
Que d’avec toy mon cœur se dessassemble :
Plus tost seront l’un, et l’aultre Mont joinctz,
Qu’avecques nous aulcun discord s’assemble :
Plus tost verrons et toy, et moy ensemble
Le Rhosne aller contremont lentement,
Saone monter tresviolentement,
Que ce mien feu, tant soit peu, diminue,
Ny que ma foy descroisse aulcunement.
Car ferme amour sans eulx est plus, que nue.
Vers précieux, aussi précieux que ce petit livre à l’esthétique à la fois sobre et très élaborée.
Jean-Pierre Longre
15:19 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : poésie, pernette du guillet, maurice scève, nicolas cavaillès, alice rambert, éditions hochroth paris, jean-pierre longre |
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03/05/2013
« Comment emporter la musique avec soi ? »
Alain Gerber, Une année sabbatique, Éditions de Fallois, 2013
Sunny Matthews est l’un des meilleurs saxophonistes de sa génération, peut-être le meilleur après leur illustre prédécesseur à tous, celui qui hante les esprits, les lieux et le récit, et que l’on nomme « Le Bleu ». Sunny, donc, est l’un des meilleurs, mais sans doute celui qui s’aime le moins, qui croit le moins en lui-même et à la sincérité de sa musique, fuyant les approbations et les « compliments immérités ».
C’est pourquoi il choisit le recours radical : renoncer. Renoncer à la supercherie, à la musique et à la « dope » pour aller se désintoxiquer du côté de Lexington et s’en remettre, comme d’autres jazzmen de son acabit, aux bons soins du docteur Jim Phillips. Il ne s’en sortira pas si mal que ça, découvrant malgré lui que, par certains côtés, la vie peut valoir la peine d’être vécue, à condition d’y mettre de la vigueur. La vigueur de celui qu’une femme dévoile comme un musicien « sculpteur », la vigueur de celui qui décide de s’adonner sans réserves à la boxe, la vigueur de celui qui prend sous son aile le jeune Scott Lloyd, trompettiste dont le génie ne demande qu’à s’épanouir et qui va, dans un filial mouvement de retour, faire redécouvrir la musique à Sunny.
Bref, tout cela ne s’annonce pas mal, et cette « année sabbatique » va donner ses fruits, quand arrive le drame et ce que l’on pourrait prendre pour un écroulement. Retour à la case départ, aux mensonges, aux errances, à la musique dopée par la drogue ? Apparemment. Mais il y a la mémoire de Scotty et de ses chorus, et il y a, peut-être, ce à quoi Sunny rêvait parfois sans y croire : l’amour.
Et bien sûr il y a la prose d’Alain Gerber, qui n’a pas son pareil pour décrire et raconter la musique, cette musique qui, sans cacher les paradoxes, et même en s’appuyant sur eux, dit à chacun sa vérité, abolit les distances que, sans s’en apercevoir, on entretient avec soi-même. « Sunny pense à travers la musique. Il pense à tout, sauf à la musique qu’il est en train de jouer. La substance de cette musique est sa substance à lui. C’est une sensation qu’il n’avait jamais éprouvée auparavant. […] Ou bien le musicien ne fait qu’un avec sa musique, ou bien ils se tiennent à distance l’un de l’autre, comme deux hommes se tiennent mutuellement en respect ». À lire Une année sabbatique, il semble bien que cela vaut aussi pour l’écriture.
Jean-Pierre Longre
Éditions de Fallois
01 42 66 91 95
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Dans l’intimité du Cantor
Jean Miniac, Et ta main fermera mes yeux… Bach, journal intime, Fondencre, 2013
Le rayonnement de Jean-Sébastien Bach est tel que, souvent, on voudrait percer les secrets de son génie. Vœu irréalisable, bien sûr. Nous sommes voués à écouter (ou à jouer) sa musique, à nous laisser prendre par elle, tout en ayant conscience que jamais nous ne pourrons en mesurer la profondeur.
Percer les secrets du génie, non. L’imaginer dans ses réflexions, ses méditations, ses souvenirs, oui. Pour cela, il fallait un poète qui soit aussi un musicien (ou l’inverse). Jean Miniac, organiste et auteur de plusieurs recueils poétiques, réussit à plonger le lecteur dans l’intimité du Cantor – sans prétendre ni à l’exhaustivité ni à la vérité absolue, bien heureusement.
Et ta main fermera mes yeux… est donc le « journal intime » que Bach aurait pu écrire durant les derniers mois de sa vie. Il aurait pu tenter d’expliquer, par exemple, « pourquoi [il est] devenu musicien », se rappelant un air de son enfance qui le poursuit toujours et avouant sa « manie de la résolution » qui lui fait détester l’inachèvement. Il aurait pu écrire des pages sur le jeu de l’organiste, sur le contrepoint et les voix « mises en dialogue », sur l’univers clos du choral, sur la composition de la fugue, sur les fondements sacrés de sa musique… Il aurait pu évoquer avec pudeur et émotion la mort de Maria Barbara, sa première femme, ou la rencontre de la seconde, Anna Magdalena (en n’hésitant pas, pour l’occasion, à se décrire lui-même sur le mode burlesque).
Jean Miniac tient en quelque sorte la plume du compositeur, en connaisseur et en écrivain. La poésie et la musique fondent ces pages, comme elles fondent l’existence de Jean-Sébastien Bach. Qu’on en juge tout simplement par ces quelques lignes : « J’aime l’eau lustrale qui baigne les accords épanchés du fond du cœur. J’aime leur intense vibration parcourant les cordes qui relient le cœur à la structure même du clavier – et presque nonchalamment – déjà entaché de cette même vibration (les pleurs aussi la ravivent) ; j’aime tout ce qui nous fait bruire, sentir, résonner, palpiter, ondoyer, j’aime les pleurs de l’eau (ou ses murmures), la caresse du vent (ou sa colère), la fureur de l’océan (ou son apaisement) – tous ces excellents maîtres qu’enfant déjà j’aimais appeler : « Mes instituteurs sauvages ». Je leur dois la vie, comme à Dieu même ; tout le reste n’est que broutilles et poussière, acharnement de niais, conquête du vide ».
Jean-Pierre Longre
09:59 Publié dans Littérature et musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : roman, journal, musique, francophone, jean-sébastien bach, jean miniac, fondencre, jean-pierre longre |
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19/04/2013
Rêves d’azur
Jérôme Garcin, Bleus Horizons, Gallimard, 2013
Né à Bordeaux en 1886, Jean de la Ville de Mirmont est mort sur le front en novembre 1914, laissant une œuvre forcément interrompue : un bref roman, Les dimanches de Jean Dézert, quelques contes et, surtout, un recueil poétique, L’horizon chimérique. Qui s’en souvient ? Quelques amateurs éclairés, quelques lecteurs obstinés, quelques auditeurs attentifs aussi, puisque les beaux vers du poète ont été mis en musique par Gabriel Fauré. Les autres ne savent pas ce qu’ils perdent.
Jérôme Garcin, qui a l’art de ressusciter de grandes silhouettes enfouies sous des années d’oubli (pensons, par exemple, à ce qu’il a écrit sur Jean Prévost, mort dans le Vercors, lui aussi les armes à la main, trente ans après Jean de la Ville de Mirmont), le fait cette fois par le truchement d’un personnage imaginaire, Louis Gémon, frère d’armes du poète, blessé au Chemin des Dames, qui va consacrer sa vie à la mémoire de Jean. La consacrer sans relâche, jusqu’à sacrifier son existence sociale, jusqu’à en mourir seul dans une obscure maison des bords de l’Yonne. Avant cela, écrit-il, « m’occuper de Jean fut ma seule raison de vivre. Il donnait un sens à ce qui n’avait plus de sens. Si je n’avais décidé, un matin, de faire connaître ses poèmes et son roman, de lui tendre la main comme s’il me glissait le témoin dans la tranchée où il fut enterré vivant, peut-être aurais-je mis fin à mes jours. Il m’a distrait de mon chagrin, il m’a sauvé de la dépression ». Et la seule œuvre que laissera Louis est Bleus Horizons, ce manuscrit abandonné sur son bureau.
La fiction est un moyen de rendre le réel plus prégnant, et le roman de Jérôme Garcin l’atteste magistralement. Le réel collectif, comme ce début de l’été 1914, où l’ambiance est à l’enthousiasme patriotique avec lequel tout le monde pense que la guerre ne sera qu’une « formalité », voire une « belle expérience »… « Nous étions invincibles. Dieu que nous étions bêtes ». Et, bien sûr, le réel individuel, le destin tragique du jeune héros, l’amour exclusif et réciproque qu’il éprouvait pour sa mère, ses rêves de voyages lointains, son « courage incroyable », son « goût pour l’exceptionnel »… Et il y a l’intangible, suggéré par les mots et les vers de Jean de la Ville de Mirmont qui rythment la narration, qui lui donnent sa couleur poétique et pathétique. Au-delà des hommes, au-delà des faits, L’horizon chimérique est, en quelque sorte, le personnage principal et omniprésent de ce livre émouvant et ardent.
« À vivre parmi vous, hélas ! avais-je une âme ?
Mes frères, j’ai souffert sur tous vos continents.
Je ne veux que la mer, je ne veux que le vent
Pour me bercer, comme un enfant, au creux des lames. »
Jean-Pierre Longre
13:44 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : roman, poésie, francophone, jean de la ville de mirmont, jérôme garcin, gallimard, jean-pierre longre |
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15/04/2013
Polyphonies fantastiques
Ana Blandiana, Les saisons. Traduit du roumain par Muriel Jollis-Dimitriu, Le Visage Vert, 2013
Quatre nouvelles, comme il y a quatre saisons, voilà qui, au premier coup d’œil, paraît logique et rassurant. Mais chaque sous-titre met d’emblée le lecteur sur les voies détournées qui le mènent vers des lieux inattendus : « La chapelle aux papillons » pour l’hiver, « Chers épouvantails » pour le printemps, « La ville qui fond » pour l’été, « Souvenirs d’enfance » pour l’automne.
De fait, le voilà embarqué, ce lecteur, dans le monde fantastique et poétique de la narratrice, un monde dans lequel l’air, la terre, la mer, le feu sont éléments de transformation et de combinaison intime entre l’au-delà et l’ici-bas, la peur et la joie, la veille et le sommeil, le présent et le passé. Un monde qui peut être envahi aussi bien par la neige que par les papillons, où la ville se métamorphose en désert ou en « steppe fluide », où une bibliothèque peut devenir couloir infini et sombre ou, à l’envi, verger odorant… Le récit se tourne volontiers vers l’enfance, « mon étrange enfance qui se consumait entre les cataclysmes presque physiques des découvertes et les orages des amours précoces dévastées par des jalousies féroces, mon enfance étrange et gloutonne, pressée de consumer en inclinations incomprises et en vertiges dérisoires les réserves de passion et de présence d’une vie entière » ; et on se prend à chercher encore et encore les messages cachés derrière chaque scène « qui, assise au fondement même de mon devenir et de mon entendement futurs, s’est enrichie de significations sans cesse renouvelées, comme une boule de neige qui grossit de par sa propre dégringolade vers le néant ».
Ana Blandiana, l’une des grandes figures de la poésie roumaine et de la résistance au réel absurde et borné du totalitarisme, livre ici une prose d’une richesse lyrique quasiment sans limites. Chacune de ces quatre nouvelles est un morceau de vie intérieure qui déborde largement la subjectivité, laissant entrevoir un univers où règnent le fantasme et le symbole.
Jean-Pierre Longre
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10/04/2013
Vivantes épitaphes
Blandine Le Callet, Dix rêves de pierre, Stock, 2013
L’auteur explique dans sa postface que l’idée de ces nouvelles lui est venue au Musée Gallo-Romain de Lyon, à la lecture de l’épitaphe d’une certaine Blandinia Martiola, épouse « incomparable » de Pompeius Catussa, morte « pleine d’innocence » à 18 ans. À partir de là, visites de cimetières et de musées ont fourni les occasions de lectures d’autres inscriptions funéraires, sources de récits dans lesquels l’imagination ressuscite de modestes héros condamnés à une éternelle obscurité.
C’est ainsi que, dans l’ordre chronologique, de l’antiquité à nos jours, reviennent momentanément à la vie Hermès, jeune esclave et précepteur mort avec ses deux petits protégés lors d’un tremblement de terre ; Blandinia déjà citée, qui vécut au deuxième siècle ; la duchesse Sibylle qui dut échanger « la lumière d’Apulie » contre le château de Caen où règnent l’obscurité et un mari sans scrupules ; un frère et une sœur qui s’aimaient trop ; un homme « simple et juste », généreux et trop naïf ; une femme soumise au malheur de ses enfants morts nés ; une victime de la cruauté nazie ; un chien pathétiquement adoré ; une mère qui a « semé la zizanie entre [ses] enfants »… et les ancêtres mêmes de Blandine Le Callet, dans un cimetière breton qui, bien qu’elle n’y retrouve pas la tombe familiale, lui réserve une surprenante découverte.
Vu le prétexte de chaque nouvelle, on se doute que le point commun de l’ensemble est la mort. Mais – paradoxe inhérent à la stratégie narrative – c’est l’humanité vivante qui se décline ici, sur tous les tons : tragique, pathétique, comique, satirique, lyrique. Ces épitaphes, dont la pierre conserve une trace durable, deviennent l’immuable support de beaux récits de vie, émouvants et mémorables.
Jean-Pierre Longre
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09/04/2013
Croisements ferroviaires, bifurcations personnelles
Gaëlle Josse, Noces de neige, Autrement / Littérature, 2013
Anna Alexandrovna Oulianova, jeune aristocrate russe, laide et mal aimée de sa mère la « somptueusement belle » Maria Petrovna, passe chaque année avec sa famille un hiver de fêtes et de mondanités sur la Côte d’Azur. En mars 1881, tout le monde prend le train de retour vers Saint-Petersbourg. En compagnie de Mathilde, sa jeune gouvernante française, Anna Alexandrovna voyage au rythme de ses souvenirs et de ses projets, dans la hâte de retrouver les chevaux, qui sont sa passion, et Dimitri Sokolov, cadet du tsar, qui un jour lui a dit cette phrase qui ne sort pas de sa mémoire : « Comme vous êtes radieuse, Anna Alexandrovna, tellement radieuse ! ».
Irina Tanaiev, jeune fille d’aujourd’hui dont on apprend peu à peu quels drames elle a vécus, prend à Moscou, en mars 2012, le Riviera Express qui doit la mener à Nice en deux jours. Sous la houlette de son amie Oksana, elle a fréquenté des sites de rencontre et échangé pendant plus de six mois une correspondance électronique avec Enzo, qui lui a dit travailler dans une banque niçoise. « Il est très amoureux de moi, il m’écrit tous les jours, il m’envoie des photos. Il est beau, en plus. Je vais rester un mois, on va se découvrir, se connaître. Il voudrait qu’on se marie vite », dit-elle à Sergueï, le chef de bord du train.
Noces de neige raconte en quatorze chapitres croisés le trajet de ces deux jeunes filles, dont le destin – pour ne pas en dire plus – va basculer, d’une manière ou d’une autre. Car il ne s’agit pas seulement de voyages en train, mais d’itinéraires intérieurs et passionnels, que toutes deux tracent dans leur vie sentimentale – ou que l’on trace pour elles. Gaëlle Josse, dans sa prose suggestive et musicale, a l’art de rendre les subtilités de l’esprit et du cœur, de traduire les impressions furtives et les émotions envahissantes, de créer la surprise, de faire éclater la tragédie, et de tracer des chemins de vie qui, à plus d’un siècle de distance, se croisent sans se confondre.
Jean-Pierre Longre
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Silence et da capo
Gaëlle Josse, Nos vies désaccordées, Autrement / Littérature, 2012, J'ai Lu, 2013
« Sophie était donc chez les dingues, dans un lieu dont j’ignorais jusqu’à l’existence, et c’était là-bas que je devais aller la chercher ». François Vallier, pianiste de renom, a connu Sophie, l’amour de sa vie, chez Zev, vieux luthier autrefois échappé du ghetto d’Odessa. Elle est peintre, belle, solitaire, fragile, passionnée; lui est embarqué un peu sans le vouloir, mais sans déplaisir, dans le tourbillon des tournées internationales et des applaudissements. Lucide sur lui-même et sur les autres, mais pas suffisamment pour se rendre compte du mal qu’il fait à Sophie en l’abandonnant à un moment tragique pour honorer un engagement au Japon. Il ne retrouvera sa trace que bien plus tard, peut-être trop tard.
Délaissant les succès clinquants et la belle Cristina et ses bijoux, au grand dam de son agent, il quitte tout pour reprendre un contact difficile et aléatoire avec Sophie, son mutisme, son enfermement obstiné, et pour découvrir qu’elle est doublement victime, de lui, François, mais aussi d’une famille sans scrupules.
Cela, c’est l’histoire, une suite d’événements qui composent un beau roman d’amour et de peine, sensible et prenant. Seulement un de plus, s’il n’y avait l’écriture, la tonalité – ou plutôt les tonalités, épousant les contours de la narration, comme dans une symphonie. Ce peut être allègre (avec des touches de savoureuse satire sociale), mélancolique, grave, c’est toujours en harmonie avec le contexte… Et chaque chapitre se termine par un élargissement évocateur d’autres récits, mythiques ou historiques : Orphée cherchant Eurydice aux Enfers, Clara Schuman perpétuant la musique de son mari qui a perdu la raison…
Les références rattachent Nos vies désaccordées aux drames qui parsèment l’histoire et la légende de l’humanité, liant intimement l’amour et la musique. Celle-ci est, bien sûr, le fil conducteur du roman, qui n’oublie pas non plus la peinture et, disons, l’art en général. Création esthétique et délicatesse des sentiments se combinent en subtiles résonances, comme dans le premier roman de Gaëlle Josse, Les heures silencieuses.
Jean-Pierre Longre
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08/04/2013
Mouvantes architectures
Mario Capasso, L’immeuble. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, La dernière goutte, 2012
Voilà un immeuble composé, apparemment comme les autres, d’escaliers, de couloirs, de bureaux, de toilettes, un immeuble sur lequel règnent une direction (Super), une trésorerie, où se dénouent et se dénouent à l’envi des histoires d’amitié, d’amour, voire de sexe, mais aussi d’inimitié, de rivalité, voire de meurtre.
Comme les autres ? L’auteur a vite fait de déstabiliser le lecteur en montrant d’emblée, et de plus en plus cruellement, combien l’immeuble est lui-même instable et, disons, plus meuble qu’immeuble… Tout y bouge, tout s’y bouscule, tout y devient être vivant aux réactions imprévisibles. Et si l’on s’y perd, on peut toujours faire appel au « Bureau central des informations impétueuses », ou accrocher son regard aux pancartes du type « On rase gratis, se présenter à la Trésorerie à toute heure tant qu’il n’est pas trop tard ». Cela n’empêche pas les couloirs de changer de dimensions selon les besoins, ou la « zone d’influence » du narrateur de le suivre partout où il va…
Comme les autres ? Oui, sans doute, si l’on considère que la vie menée par les occupants de ce bâtiment fantasmé est une déformation systématique, poussée à la saturation, à l’excès et à l’absurde, de celle que chacun d’entre nous mène quotidiennement. Il y a dans cet « immeuble » du Courteline, du Marcel Aymé, du Kafka, du Beckett… Ce pourrait être désespérant ; ça ne l’est pas complètement, parce que c’est aussi drôle ; et, comme les paliers des escaliers, on trouve dans le foisonnement descriptif du roman, parfois, « de vastes plages de repos ». Désespérer, rire, méditer : Mario Capasso nous donne généreusement toutes les possibilités.
Jean-Pierre Longre
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06/04/2013
Le puzzle des destins croisés
Yasmina Reza, Heureux les heureux, Flammarion, 2013
Yasmina Reza, on le sait, est une femme de théâtre. Et Heureux les heureux, roman aux multiples personnages, pourrait l’attester si c’était nécessaire. Comme sur une scène aux profondeurs insondables, passent des êtres, des couples, des groupes sur lesquels, tour à tour, se fait la lumière et se focalise l’attention, tandis que les autres restent dans l’ombre, silhouettes mystérieusement concernées.
De même que vont et viennent les personnages, avec leurs aventures intimes et leurs relations sociales, se succèdent dans l’esprit du lecteur des questions qui tournent autour de l’amour, de la souffrance, de la violence, de la mort – celles que la littérature pose inlassablement. Dans La vie mode d’emploi de Perec, l’unité de l’ensemble se construit sur les multiples ouvertures de l’immeuble où se croisent les destins. Dans Heureux les heureux, elle se compose différemment, mais elle est bien là, dans la vivante convergence de tous les monologues, dans l’ironie pessimiste du ton, dans l’incessante interrogation des humains.
La réputation de Yasmina Reza n’est plus à faire, il est donc inutile d’en dire davantage. Il faut lire Heureux les heureux, texte foisonnant, aux potentialités innombrables, aux ramifications infinies.
Jean-Pierre Longre
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27/03/2013
« Mon vieux, je t’emmène faire la révolution »
Marc Villemain, Ils marchent le regard fier, Les éditions du Sonneur, 2013
Une manifestation qui tourne mal, on a déjà vu ça dans le passé, on le verra encore dans l’avenir. Il suffit d’une maladresse, d’un geste de trop, d’une provocation idiote, et on bascule dans la violence incontrôlée. C’est en quelque sorte ce que raconte le dernier livre de Marc Villemain.
Si ce n’était que cela, l’intérêt en serait limité. Mais justement, c’est bien plus que la relation d’un simple fait divers. D’abord, tout en débusquant quelques repères familiers, à la ville comme à la campagne, on s’immerge dans une époque incertaine, dans une sorte d’avenir brouillé mais tout compte fait prévisible, pas très lointain du nôtre, pour ainsi dire dans un monde à l’envers, où ce sont les jeunes qui sont au pouvoir, qui imposent leur loi : « À l’époque nos gouvernants avaient quoi, trente ans, quarante pour les plus aguerris. Des qui croyaient connaître la vie parce qu’ils avaient été à l’école. Des zigotos de fils à papa, teigneux et morveux du même tonneau. Mais qui ne se mouchaient pas du coude ». Alors Donatien, l’ami de toujours, celui qui a épousé la belle, fière, discrète et tendre Marie, vient trouver le narrateur et le convainc, lors d’une soirée bien arrosée de prune, de venir avec lui et quelques autres « faire la révolution », de manifester contre cette jeunesse toute puissante qui les opprime (et au nombre de laquelle on compte, soi dit en passant, le propre fils de Marie et Donatien, Julien).
À partir de là s’enchaînent les événements. On se retrouve à la capitale, on prépare soit fiévreusement soit tranquillement, dans la colère et dans la joie, la grande journée de la vieillesse en révolte. Celle-ci va tourner au face à face mal maîtrisé, et à la tragédie. On n’en dira pas plus, sinon que ce court roman nous plonge à la fois dans la tension des péripéties et dans le plaisir de savourer une prose collant à la parole rurale, goûteuse, touchante et rugueuse de personnages campés par l’auteur avec une affection contagieuse.
Jean-Pierre Longre
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20/03/2013
Une belle voyageuse. Regard sur la littérature française d’origine roumaine
Parution
Jean-Pierre Longre, Une belle voyageuse. Regard sur la littérature française d’origine roumaine. Éditions Calliopées, mars 2013.
Juillet 1990 : à l’invitation d’une amie née en Transylvanie, Jean-Pierre Longre, après avoir traversé une Europe en pleine métamorphose, arrive en Roumanie, dans ce pays qui vient de sortir d’une longue période de dictatures et de s’ouvrir à la liberté de circuler, de créer, d’accueillir. Frappé, comme d’autres visiteurs, non seulement par l’hospitalité, mais aussi par la francophilie des habitants, par leur connaissance précise de la langue, de la culture et de l’histoire de la France – les livres avaient été pour eux une échappatoire, un refuge, une ouverture vers le passé et l’avenir – il lie amitié avec plusieurs Roumains, de ceux qui le reçoivent à cette époque. Une amitié qui ne s’est pas relâchée, entretenue par de nombreuses visites de part et d’autre.
EN PLUS DE VINGT ANS, LA ROUMANIE A NOTABLEMENT CHANGÉ, SA LITTÉRATURE AUSSI, COMME LES RELATIONS ÉDITORIALES QU’ELLE ENTRETIENT AVEC LA FRANCE. CET OUVRAGE EST ISSU DE PLUSIEURS ANNÉES DE FRÉQUENTATION ASSIDUE DE LA LITTÉRATURE ROUMAINE D’EXPRESSION FRANÇAISE OU, POUR UNE MOINDRE PART, TRADUITE EN FRANÇAIS, FRÉQUENTATION DONT JEAN-PIERRE LONGRE A TENTÉ DE RENDRE COMPTE DANS DES ARTICLES DE FOND ET DANS DES NOTES DE LECTURE. AINSI EST MIS EN VALEUR LE CARACTÈRE À LA FOIS DURABLE ET DYNAMIQUE D’UNE LITTÉRATURE QUI A ENRICHI DEPUIS AU MOINS UN SIÈCLE ET DEMI LE PATRIMOINE FRANCOPHONE ET EUROPÉEN –ET QUI CONTINUE À L’ENRICHIR. TOUT EN TENANT COMPTE DE CETTE DUALITÉ, ON PEUT LIRE UNE BELLE VOYAGEUSE « À SAUTS ET GAMBADES », Y VAGABONDER À LA FAÇON DE MONTAIGNE, SELON L’INTÉRÊT DU MOMENT, D’UNE MANIÈRE CONTINUE OU DISCONTINUE. À CHACUN SON MODE DE TRANSPORT.
Voir la couverture complète ici: PRINT COUV BV.pdf
En vente ou en commande possible en librairie, ou aux éditions Calliopées
contact@calliopees.fr, tél. + 33 1 46 42 15 77
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13/03/2013
« Un arc dans le temps »
Matéi Visniec.
Le spectateur condamné à mort. Traduit du roumain par Claire Jéquier et l’auteur. Avertissement de Gilles Losseroy.
Mais, Maman, ils nous racontent au deuxième acte ce qui s’est passé au premier. Traduit du roumain par l’auteur. Préface de Jean-Claude Drouot.
Les chevaux à la fenêtre. Traduit du roumain par l’auteur. Préface de Benoît Vitse.
Mais qu’est-ce qu’on fait du violoncelle ? Traduit du roumain par l’auteur.
Théâtre décomposé ou L’homme-poubelle. Préface de Georges Banu.
Ce beau volume réunit les dernières pièces écrites par l’auteur en Roumanie et les premières écrites en France. Une anthologie bienvenue, « qui tient lieu d’arc dans le temps », et qui forme une belle synthèse de l’art et de la thématique littéraires et dramaturgiques de Matéi Visniec.
« Vous avez compris le message de la pièce ? », demande l’un des personnages. « Bien sûr, répond son interlocuteur. Mais vous voyez… Il y a plusieurs niveaux de compréhension. Chaque niveau a son rythme… sa nuance… petit à petit… ». Alors ? Selon un premier niveau, avec Le spectateur condamné à mort, on a affaire à une pièce où l’absurde sert la satire : un tribunal (juge, défenseur, procureur, greffier), une brochette de neuf témoins successifs, un accusé muet qui va être condamné à mort pour on ne sait quoi : parce qu’il se tait, parce qu’il est là, parce qu’il est ce qu’il est – ou n’est pas ce qu’il n’est pas, ou est susceptible d’être ce qu’il pourrait être –, parce qu’il ne se dit pas lui-même coupable… On reconnaît là, bien sûr, la substance des procès staliniens, de tous les procès intentés par les régimes totalitaires et au cours desquels juges, greffiers, défenseurs même deviennent des pantins manipulés par l’accusation.
Si l’on pousse plus avant l’exploration, on s’aperçoit vite que la mascarade concerne tout le monde – le tribunal, les témoins, les spectateurs, la foule extérieure, le genre humain dans son ensemble – tout ce qui existe, et qui finalement se voit condamné à la négation absolue, éternelle. Seul un « clochard aveugle », personnage récurrent des pièces de Visniec, pourra faire un ultime constat : « Vraiment rien ni personne… Je suis pour de vrai seul au monde… ».
Le monde est un théâtre, c’est bien connu. Parodie de justice, Le spectateur condamné à mort est une parodie de pièce, une parodie du monde. Tout s’y confond, acteurs, auteur, metteur en scène, spectateurs, juges, accusés, accusateur, défenseur et témoins. Le monde entier est un vaste tribunal où chacun tente d’effacer la présence de l’autre, et par là même d’effacer sa propre présence ; la représentation théâtrale, opération cathartique absolue, est une gageure : représenter des êtres qui font tout pour se purger non seulement du mal contenu en eux, mais aussi de leur propre existence.
Ecrite en roumain en 1984 (période fort critique pour les écrivains du pays), créée en sa langue d’origine en 1992 à Iasi (Jassy), la pièce fut représentée pour la première fois en France en 1998 (Festival off d’Avignon). Comme les autres pièces de Matéi Visniec, elle mériterait de nombreuses autres représentations : du vrai théâtre d’aujourd’hui – et de tout temps.
Mais, Maman, ils nous racontent au deuxième acte ce qui s’est passé au premier est une « fantaisie, mascarade, bouffonnerie et expérience en deux actes » qui a été écrite en roumain en 1979, et aussitôt censurée. Matéi Visniec la livre au public français, et c’est tant mieux. Autour d’un trou, symbole d’on ne sait quoi, mais d’un « on ne sait quoi » dans lequel se tapit, on le subodore, du malheur, de l’oppression, de la séduction, de la résignation… autour de ce trou, donc, grouille, se précipite, se dispute, se perd, se retrouve, s’enfuit tout un monde d’humains anonymes ou identifiés, atemporels ou historiques, menteurs ou sincères. Et là, dans ce magma d’illusion, émergent quelques instants de vraie vie, quelques instants qui font que la folie vaut d’être exhibée, avec toute la liberté dont dispose le metteur en scène, par la grâce de l’auteur qui précise bien cependant : « Le titre de la pièce est sacré ».
Quand des chevaux fous regardent par la fenêtre, se rassemblent pour occuper les abattoirs et deviennent des bêtes féroces, faut-il s’attendre à ce que les hommes fassent preuve de sagesse ? La folie des animaux est comme un signal de celle des hommes. Ce sont alors des dialogues de sourds entre préoccupations quotidiennes et vaines illusions de l’héroïsme, l’angoisse devant le temps détraqué, le recours désespéré à la discipline militaire, le sombre constat de l’éternelle obscurité qui entoure la destinée humaine… Et, rythmant le tout, l’imperturbable litanie des guerres que se sont livrées les hommes au cours de leur histoire.
Si Les chevaux à la fenêtre met en scène les velléités du patriotisme et de la gloriole dans un espace-temps illusoire, Mais qu’est-ce qu’on fait du violoncelle ? est un huis clos tout aussi désespérant. Dans une salle d’attente, devant le jeu répétitif et obstiné d’un violoncelliste, l’attitude de personnages bien ordinaires, prêts aux concessions et aux compromis, tourne à la folie furieuse et débridée, jusqu’au rejet total. Existe-t-il des remèdes à l’enfer des autres, à la solitude et à l’absurdité ? « L’homme ? Un grain de poussière… Un rien… Mais, malgré tout, tout est possible ».
Les brèves séquences qui forment Théâtre décomposé ou L’homme-poubelle, qualifiées par Georges Banu de « monades, textes autonomes, ronds », forment des tableaux très variés dans leur forme et dans leur contenu, laissant au metteur en scène toute liberté pour « recomposer » ce théâtre à sa manière. Monologues ou dialogues, ces textes sont des « modules théâtraux », et « le jeu consiste à essayer de reconstruire l’objet initial ». Sans rompre avec les thèmes récurrents qui jalonnent son œuvre, et en les réunissant autour du motif de la « décomposition », l’auteur fait jouer là une sorte de théâtre potentiel, donnant à l’écriture des perspectives inattendues.
Avec ces pièces, Matéi Visniec confirme la portée à la fois très humaine et universelle d’une œuvre théâtrale dans laquelle le sens de l’absurde et de la révolte, la combinaison du tragique et de l’humour ne peuvent pas laisser indifférent.
Jean-Pierre Longre
Saison roumaine en Syldavie :http://www.sildav.org/component/allevents/display/section/default/11-saison-roumaine-en-syldavie
Salon du Livre de Paris 2013 : les lettres roumaines à l’honneur
Pour sa 33ème édition, le Salon du livre met à l’honneur les lettres roumaines. En 2013, les visiteurs du Salon viendront à la rencontre d’une belle sélection de 27 auteurs roumains dont une dizaine de romanciers découverts en 2012 par les éditeurs français : des essayistes d’envergure européenne ; des auteurs de roman graphique ; des dramaturges au ton percutant et rafraîchissant ; des poètes et des romanciers à la veine chatoyante et portant un regard acéré sur la société roumaine.
Voir:
http://www.salondulivreparis.com/?IdEvent=8&IdNode=4053&Lang=FR&IdNodeVersion=6673&FromBO=Y
Pour mieux connaître la littérature roumaine, voir : http://rhone.roumanie.free.fr/rhone-roumanie/index.php?option=com_content&task=category§ionid=4&id=41&Itemid=29
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11/03/2013
Mots, lignes, couleurs
Madeleine Ravary, Apollinaire illustré, Éditions Calliopées, 2012
« Admirez le pouvoir insigne
Et la noblesse de la ligne :
Elle est la voix que la lumière fit entendre
Et dont parle Hermès Trismégiste en son Pimandre. »
Le premier poème, placé sous le signe d’Orphée, suggère la double dimension de ce double recueil : la musique des mots et des vers, la plastique des illustrations.
À chaque poème son dessin aux lignes courbes, aux couleurs abondantes ou, au contraire, en sobre noir et blanc. Le plus souvent, le figuratif se détache sur un foisonnement de volutes ou de lignes simplement suggestives, parfois frisant l’abstraction, parfois tenant du calligramme. Animaux ou êtres humains se glissent discrètement ou s’imposent carrément dans la profondeur de la page. Et comme le proclame l’enchanteur :
« Bêtes en folie… Croyez-moi je vous aime
Et sais le nom de chacune de vous. »
Claude Debon rappelle dans sa préface que Madeleine Ravary a eu de fameux ou d’obscurs prédécesseurs dans l’illustration du Bestiaire, et pratiquement aucun pour ce qui concerne L’Enchanteur pourrissant, et juge qu’« il faut du courage » pour se lancer dans ce genre de travail. C’est vrai. Le courage de se libérer des carcans tout en restant fidèle à la magie des poèmes, Madeleine Ravary l’a eu. Et l’influence chinoise, qui se manifeste ouvertement dans la traduction des titres du Bestiaire, plus secrètement dans les dessins eux-mêmes, n’est pas la moindre preuve de cette fusion entre liberté et fidélité, qui est l’un des propres de l’art.
Jean-Pierre Longre
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05/03/2013
Les déambulations d’un érudit
Pierre Brunel, Rue des Martyrs, Les éditions du littéraire, 2012
En adoptant le genre, le rythme et le ton du journal personnel, Pierre Brunel s’écarte apparemment de sa vocation de professeur dont les multiples publications sont des références indispensables à la recherche littéraire. Mais il ne rompt pas avec elle. Car toutes les chroniques, tous les rappels, tous les mystères dévoilés qui peuplent ces pages sont d’un grand lecteur, d’un érudit sans cesse à l’affût d’anecdotes littéraires ou historiques, d’un érudit qui se plaît parfois à laisser échapper quelque confidence.
Profitant des promenades de l’auteur dans ce quartier de Montmartre (le Mont des Martyrs) qu’il affectionne, nous croisons aussi bien Rimbaud que Napoléon, Nerval qu’Octave Mirbeau, Mérimée que Victor Hugo, Dreyfus que Zola, Baudelaire que Péguy, André Breton que Georges Duhamel, Edgar Quinet qu’Offenbach (on en passe), et aussi nous faisons la connaissance de Jean-Claude le boucher, de Léon Cladel (auteur des Martyrs ridicule) et d’autres obscurs…
Comme on passe sans raison consciente d’une rue à l’autre, comme on tourne au hasard à gauche plutôt qu’à droite et inversement, Pierre Brunel nous fait passer d’un sujet à l’autre, au gré des rapprochements d’idées et des méandres de la mémoire.
« Et sans un plan sous les yeux
on ne comprendra plus
car tout ceci n’est qu’un jeu
et l’oubli d’un temps perdu »,
a écrit Queneau, qui comme Apollinaire s’y entendait en « antiopées » et a si bien couru les rues de Paris. Ici, le hasard, certes, joue son rôle ; mais il tourne toujours autour des martyrs et de leur rue.
C’est avec les délices mesurées des promenades à pas comptés que nous suivons les itinéraires dans l’espace et dans le temps proposés par l’auteur. À le lire, on a le sentiment que cette rue des Martyrs résonne de rencontres sans lesquelles notre patrimoine ne serait pas ce qu’il est. Et, semble-t-il, elle attire toujours autant qu’aux siècles passés, celle que chantait encore récemment François Hadji-Lazaro dans une rocailleuse et truculente chanson, « Dans la salle du bar-tabac de la rue des Martyrs ».
Jean-Pierre Longre
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21/02/2013
Une odyssée roumaine
Gabriela Adameşteanu, Une matinée perdue, traduit du roumain par Alain Paruit, Gallimard, « Du monde entier », 2005, Folio, 2013
Romancière reconnue en Roumanie depuis la publication en 1975 de Drumul egal al fiecărei zile (La monotonie de chaque jour), consacrée en 1985 par le prix de l’Union des écrivains pour Dimineaţă pierdută (Une matinée perdue), Gabriela Adameşteanu a consacré une grande partie de son temps, depuis 1991, à militer au sein du « Groupe pour le dialogue social », dont elle dirige l’hebdomadaire, 22. Activité littérairement préparée, sous et malgré la dictature, par une écriture sans concession, dans sa forme et sa signification.
Une matinée perdue, dont on peut penser que la traduction, parce qu’elle est d’Alain Paruit, est des plus fidèles – d’autant plus que l’auteur est parfaitement francophone et francophile – , est un magnifique témoignage de cette écriture foisonnante et polyphonique qui présente, à travers des destinées individuelles, presque un siècle d’histoire collective. Quelques heures de la vie de Vica font revivre, avec ses mots de vieille femme du peuple, mais aussi avec les mots de ceux qu’elle a côtoyés, fréquentés, servis, des instants cruciaux du passé de la Roumanie, les « bouleversements qui ont secoué le pays » : les péripéties de l’entrée dans la guerre de 14-18, les disparités et les difficultés de la vie sociale et politique, l’exil à l’Ouest de ceux qui cherchent à fuir les tracasseries de l’existence quotidienne… Et il ne s’agit pas seulement de l’histoire d’un pays particulier, mais bien de l’histoire des relations humaines dans leur fonctionnement minutieusement et humoristiquement décortiqué grâce à une technique de la parole parfaitement maîtrisée ; l’alternance et la superposition du discours direct (dans la conversation) et du discours indirect libre (dans le monologue intérieur) illustrent avec saveur et justesse la dualité, la duplicité, la complexité des rapports sociaux : la longue entrevue entre Vica et son ancienne patronne Ivona en est un exemple frappant. Ainsi se dessinent les silhouettes d’êtres chez qui la tendresse et l’agacement, l’amour et la haine, le bien et le mal se combinent sans se contredire. Au-delà des cas particuliers de la fiction romanesque, un vrai tableau du genre humain.
En surface, on pourrait croire que Vica perd effectivement son temps à errer dans Bucarest, à attendre et à discourir en vain – comme semblent discourir en vain les autres personnages, chacun dans son registre. En profondeur, la matinée n’est pas perdue pour tout le monde, en tout cas pas pour le lecteur. Selon une démarche proustienne discrètement évoquée par le titre, le temps est finalement retrouvé dans la création artistique. Comme le Leopold Blum de Joyce dans Dublin, comme l’Ulysse d’Homère sur les flots, Vica et les autres représentent l’humanité en perpétuel mouvement, en inlassable quête. L’auteur parvient à combiner la construction esthétique et le sens de l’Histoire ; en cela, sous sa plume, le roman est le digne successeur de l’épopée.
Jean-Pierre Longre
Salon du Livre de Paris 2013 : les lettres roumaines à l’honneur
Pour sa 33ème édition, le Salon du livre met à l’honneur les lettres roumaines. En 2013, les visiteurs du Salon viendront à la rencontre d’une belle sélection de 27 auteurs roumains dont une dizaine de romanciers découverts en 2012 par les éditeurs français : des essayistes d’envergure européenne ; des auteurs de roman graphique ; des dramaturges au ton percutant et rafraîchissant ; des poètes et des romanciers à la veine chatoyante et portant un regard acéré sur la société roumaine.
Voir :http://www.salondulivreparis.com/?IdEvent=8&IdNode=4053&Lang=FR&IdNodeVersion=6673&FromBO=Y
Pour mieux connaître la littérature roumaine, voir : http://rhone.roumanie.free.fr/rhone-roumanie/index.php?option=com_content&task=category§ionid=4&id=41&Itemid=29
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En mémoire du fils
Nicolas Fargues, Tu verras.Prix du livre France Culture Télérama 2011. P.O.L., 2011, Folio, 2012
Comme si le narrateur (dont on apprend très tard qu’il s’appelle Colin, un prénom qui sonne un peu comme celui de l’auteur) n’osait pas en arriver au fait, ne se résolvait pas à avouer ce qui le hante, ce n’est qu’après plusieurs longues pages d’évocations mélancoliques que l’on apprend le drame : Clément, son fils de 12 ans, est mort dans un accident de métro ; comment ? On ne le saura qu’après d’autres longues pages : en tombant sur la voie devant une rame. D’autres pages encore : est-ce vraiment un accident ? C’est en quelque sorte au détour de phrases torturées comme l’esprit de Colin que se manifestent les vérités – ou plutôt les demi-vérités, selon les perceptions des personnages.
Nicolas Fargues ou l’art du non-dit révélateur. Colin a élevé son enfant quasiment seul, comme un père moderne, et n’a jamais rechigné à manifester une tendre complicité envers son fils ; en même temps, comme un père traditionnel, il ne reculait devant aucun reproche : la manière de s’habiller et de se comporter, les mauvaises notes, le choix des musiques etc. Maintenant que son fils est mort, cela le ronge, cela le mine, au point qu’il cherchera des dérivatifs fort inhabituels pour lui. L’Afrique, qui occupe les dernières pages, apportera peut-être la sérénité.
Tu verras – dont le titre reprend le lieu commun parental (« Tu verras plus tard, tu comprendras… ») – est le monologue éploré (mais non larmoyant) d’un homme qui tente de faire remonter par bribes ce qui restait enfoui au plus profond ; c’est la quête d’un être qui cherche à percer sa propre vérité, à s’ouvrir aux secrets de son fils, à ceux des autres et à leur amour.
Jean-Pierre Longre
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13/02/2013
Papiers millimétrés
Jean-Jacques Nuel, Courts métrages, Le Pont du Change, 2013
Le texte bref, malgré les apparences, n’est pas un genre facile. Il n’est pas donné à tout le monde de réussir à dire (ou, le plus souvent, à suggérer) en quelques lignes ce que d’autres développent en plusieurs centaines de pages. Il faut pour cela non seulement le sens de la concision, la maîtrise du mot et de l’expression justes, l’art de la chute, mais aussi de l’imagination, beaucoup d’esprit et beaucoup de travail.
Ces qualités, Jean-Jacques Nuel les réunit dans ses Courts métrages, qui donnent un avant-goût déjà fort savoureux de ses Contresens à venir. Ces ensembles, taillés au millimètre (de trois lignes à une page), se succèdent sur les modes humoristique, étrange, désespérant, poétique… De l’épigramme classique au conte absurde, de la leçon morale à l’anecdote terrifiante, de la fable sociale au récit d’anticipation, il y en a pour tous les goûts, et chacun peut cueillir parmi ces quatre-vingts œuvres en puissance ce qui lui convient au moment voulu, dans un contexte donné.
On aurait envie de faire profiter tout le monde de sa cueillette personnelle, et de citer ce qui tombe, même au hasard, sous le regard. On se contentera d’un exemple, « Le bureau des admissions » : « Les candidats attendaient toute la nuit dans la rue, sous la pluie ou dans le froid, devant les grilles de la préfecture, pour être certains d’obtenir dès l’ouverture du bureau ce précieux ticket, délivré en nombre limité, qui leur donnait le droit d’attendre, la nuit suivante, dans la rue, sous la pluie ou dans le froid, devant les grilles de la préfecture ».
Jean-Pierre Longre
Et relire J.-J. Nuel…
Le nom, éditions A Contrario, 2005
La littérature est d'abord une affaire de mots, et le tout est de pouvoir utiliser ce matériau artistiquement, le fin du fin consistant en une combinaison harmonieuse du plus petit nombre de mots possible avec la plus grande longueur de texte (voir par exemple Cent mille milliards de poèmes de Raymond Queneau).
Jean-Jacques Nuel - ou, en tout cas - le protagoniste-narrateur (l'unique personnage) qui, dans le livre, s'appelle Jean-Jacques Nuel, a tenté de battre tous les records : bâtir une œuvre d'ampleur infinie, universellement reconnue comme telle, conférant à son auteur l'aura des idoles, en n'utilisant qu'un petit mot de quatre lettres, qui passe par le truchement de l'écriture réitérée à l'envi du statut de nom propre à celui de nom commun décliné sous toutes ses faces, dans toutes ses dimensions, selon toutes les formes esthétiques. Ce petit mot est tout bonnement le nom du narrateur (qui est aussi celui de l'auteur), lieu commun ainsi renouvelé (ce par quoi Cocteau définit la poésie), nom trop usé résonnant de son étrangeté fictionnelle, "comme si c'était appeler les choses / Justement de ce bizarre nom qui est le leur " (Aragon).
L'obsession du nom s'empare du souci de perfection définitive, et alors survient la folie des nombres, l'utopie de la machine littéraire donnant toutes facilités au scripteur, dans une tentative d'épuisement (toute perecquienne) de la vie littéraire : déambulations quotidiennes dans l'appartement, dans le quartier (une Part-Dieu lyonnaise qui n'a en soi rien pour inspirer l'artiste…), courriers aux éditeurs (réponses négatives ou inexistantes), reniement des œuvres antérieures, vains espoirs de notoriété… tout cela pour s'apercevoir au bout du compte que l'écrivain est un homme, avec des souvenirs, le sentiment de la vie et de la mort, qu'il doit faire ce qu'il a à faire, se reposer de temps en temps (disons chaque septième jour), et que la création n'est pas seulement une questions de mécanique et d'arithmétique.
Le nom est un roman de la création, et aussi - prénom oblige - une véritable confession d'écrivain.
http://lepontduchange.hautetfort.com
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11/02/2013
Fruits défendus
Geoffrey Lachassagne, Et je me suis caché, Aux Forges de Vulcain, 2012
Il est des histoires d’enfants et d’adolescents qui ne disent pas grand-chose aux adultes, ni même aux premiers intéressés. Celle de Titi et Jérémie « parle » au sens plein du terme, et en tout cas ne peut laisser le lecteur indifférent, quel que soit son âge. Ce sont leurs voix mêmes que l’on entend, avec leurs mots, leurs phrases, leurs cris, leurs rires, leurs pleurs, leurs prières, leur lyrisme, les voix d’enfants plutôt perdus dans un monde dont, sur le mode brutal ou sur le mode affectueux, ils se sentent rejetés, et qu’ils cherchent à fuir, d’une manière ou d’une autre.
Ils vivent avec une grand-mère à la fois intraitable et possessive, adepte d’une secte dans laquelle elle les a introduits tout naturellement. Titi, 14 ans, attend le retour du grand frère Jules (qui deviendra vers la fin le troisième protagoniste, prenant à son tour la parole) ; Jérémie, 7 ans, fait cohabiter dans ses rêves les prophètes, les Indiens, les Infidèles, Yahweh… Désorientés, sevrés d’amour, ils errent, rêvent, font des projets fous et flous. « J’avais tout qui me bouillonnait dans la tête, en désordre ». Ils rencontrent d’autres êtres aussi perdus qu’eux, et vivent en leur compagnie des aventures inattendues, exaltantes et frustrantes, des aventures qui leur font toucher du doigt les vérités de la vie.
Car, sans en être conscients, c’est une quête qu’ils mènent, une quête de vérités que les adultes ne peuvent ni concevoir ni transmettre. « Et si les adultes étaient un peu moins cons, ils l’écouteraient, et alors ils comprendraient peut-être un peu de ce qu’ils répètent comme des perroquets en réunion ». Sur fond biblique, semi-rural, semi-urbain, Et je me suis caché mêle narration et poésie, veille et rêve, réalisme et imaginaire, et les héros recréent pour ainsi dire la Création, retrouvant mine de rien les origines mythiques de l’humanité – qui a osé toucher au fruit de l’arbre interdit.
Jean-Pierre Longre
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08/02/2013
« Alimenter le désir de vivre »
Jacques Lusseyran, Le monde commence aujourd’hui, Silène, L’artisan philosophe, 2012
« Les deux miroirs brisés, les yeux continuent de vivre. Ceux dont je veux parler, les vrais yeux, travaillent au-dedans de nous ». Et plus tard, à propos des images et de la mémoire : « Celles-ci, les souvenirs, je les voyais aussi, mais dans ma tête, au niveau et de mon front et de mon cerveau. Celles-là, les choses vues, je les percevais beaucoup plus largement : dans l’ensemble de mon organisme ». Oui, à la suite d’un accident, Jacques Lusseyran (1924-1971) est devenu aveugle à huit ans. Mais une fois ces précisions données, il faut bien avouer que Le monde commence aujourd’hui n’est pas un livre sur la cécité. C’est un livre tout en clarté.
S’il comporte un aspect autobiographique, le récit de vie est un support pour autre chose, qui tient à la fois du témoignage, de la réflexion et de la poésie. L’expérience dramatique du camp de Buchenwald n’est, par exemple, jamais misérabiliste, au contraire : elle est jalonnée de rencontres d’hommes à la fois ordinaires et admirables comme Jérémie, qui « trouvait la joie en plein bloc 57 », Louis, qui semblait « se chercher une famille », Pavel le Russe qui prenait la vie comme elle vient…
La vie, c’est bien d’elle qu’il s’agit, à travers le regard intérieur porté sur soi et sur les autres. La vie du prisonnier, et aussi celle de l’enseignant, du conférencier qui doit éveiller son auditoire en restant lui-même éveillé aux autres. De quoi s’agit-il encore ? De la poésie, qui n’est pas seulement de la littérature, mais aussi « un acte », « une des rares, très rares choses au monde, qui puisse l’emporter sur le froid et la haine », et qui somme toute illustre parfaitement ce que réussissent à susciter la méditation active de Jacques Lusseyran (si bien suggérée par le portrait qu’en a fait Jean Hélion) et son écriture à la fois subtile, vigoureuse et apaisante : « Alimenter le désir de vivre ».
Jean-Pierre Longre
18:11 Publié dans Essai, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : essai, récit, francophone, jacques lusseyran, silène, jean-pierre longre |
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07/02/2013
Honneur aux méconnus
Alain Gerber, Petit Dictionnaire Incomplet des Incompris, Alter Ego Éditions, 2012
« Ils ont fait l’Histoire, mais l’Histoire ne leur a pas fait de cadeaux. Car l’Histoire est ingrate, quelquefois : des hommes l’écrivent, mais elle rechigne pourtant à inscrire leurs noms sur ses monuments. Le musicien sous-estimé n’est pas une denrée rare dans le jazz. Il est encore plus répandu que le musicien surestimé, ce qui n’est pas peu dire ». Alain Gerber y remédie à sa manière, en mettant son érudition jazzistique au service des « méconnus », des « invisibles », des « transparents », des anonymes, de ceux qui ne sont qu’une « silhouette furtive » empruntant des « chemins de traverse », de ceux qui se mettent « à contre-courant », des solitaires, des malchanceux… Bref, de Dolorez Alexandria Nelson, dite Lorez Alexandria, à Attila Zoler, l’auteur passe en revue les « incompris » ou (ce qui est encore autre chose) les « non compris ».
« Incomplet », ce dictionnaire ? Peut-être, puisqu’il le dit – impossible d’en juger. En tout cas, fort documenté : en matière d’histoire du jazz, on ne fait pas plus précis, pas plus affectueux, non plus, pour ces figures que la plupart du temps on n’aperçoit que de profil – si jamais on les aperçoit. Il y a aussi ceux dont la malédiction n’est pas celle de l’anonymat, mais celle de la réputation : « déclarés sulfureux », alcooliques, violents, la plume d’Alain Gerber les tire de l’enfer ou de l’oubli – même si, selon lui, « il n’est pas impossible qu’au bout du compte, ce déficit de notoriété ne soit pas préférable à la gloire trop brutale à laquelle d’autres furent confrontés ». Il y a ceux, aussi, qui ratent jusqu’à leur échec, comme « Jelly Roll » Morton, ou dont « l’apport inestimable reste trop largement méconnu », bien que leur prestige soit « universel », comme Martial Solal.
Un dictionnaire, certes, dans l’ordre alphabétique, avec un index des musiciens et des instruments, mais un dictionnaire qui ne se contente pas de la savante sécheresse des ouvrages spécialisés. Cette recension, pour méthodique qu’elle soit, baigne dans la prose poétique d’Alain Gerber. Qu’on lise, par exemple, les débuts de l’article sur Robert Leo « Bobby » Hackett, évoquant les « hommes du bord de mer, nés dans des villes lointaines… », ou du texte sur Eli Thompson, dit « Lucky », ne s’en laissant pas conter par « les mots errants, [qui] traînent à travers le monde, et parfois se collent à nous ». Sans oublier ce sens de la formule synthétique et de l’image savoureuse dont ou voudrait donner de multiples échantillons, du genre « Il y a des musiciens d’escabeau, des musiciens trônant sur des taupinières, mais que l’on a portés aux nues, non sans parfois de grandes contorsions » ; ou encore « Un géant peut en cacher un autre » ; ou encore… Ce « petit » dictionnaire est un grand ouvrage, qui a le mérite non seulement de réhabiliter les « incompris », mais encore de se lire comme un recueil de nouvelles que l’on peut parcourir à grandes enjambées ou déguster à petites doses, selon l’humeur.
Jean-Pierre Longre

Dans la collection « Jazz Impression » des éditions Alter Ego, n’oublions pas deux ouvrages récemment parus :
- Les Blessures du Désir, Pulsions et Puissances en Jazz, de Jean-Pierre Moussaron (tout récemment décédé, en octobre 2012), série de « portraits » et « esquisses » d’autant plus émouvants qu’ils sont très personnels.
- John Coltrane, La musique sans raison, de Michel Arcens, « Esquisses d’une philosophie imaginaire » et « Essai pour une phénoménologie du jazz », ouvrage qui dépasse Coltrane, sans le contourner, pour construire une véritable esthétique musicale.
Alter Ego Editions
3, rue Elie Danflous
66400 Céret
http://leseditionsalterego.wordpress.com
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06/02/2013
« Psychose mystique »
Dinu Pillat, En attendant l’heure d’après. Traduit du roumain par Marily Le Nir, Éditions des Syrtes, 2013
Peu de livres ont eu un destin aussi aventureux que ce roman – destin que relatent, dans leurs postfaces respectives, Gabriel Liiceanu et Monica Pillat. Achevé en 1948, En attendant l’heure d’après n’a pas pu être publié, et les deux exemplaires dactylographiés ont été confisqués dès l’arrestation de l’auteur, en 1959. Condamné pour apologie du mouvement légionnaire (mouvement d’extrême-droite créé en Roumanie entre les deux guerres) et pour « crime de trahison de la patrie », amnistié en 1964, Dinu Pillat (1921-1975) cherchera en vain à retrouver son texte, qui ne reverra le jour, d’une manière quasiment miraculeuse, qu’en 2010.
Sa publication en roumain et sa traduction en français sont salutaires, non seulement parce que le roman a suivi un cheminement hors du commun, mais aussi parce qu’il rend compte, sous la forme d’une fiction littéraire longuement mûrie et finement élaborée, de l’exaltation de jeunes gens qui, dans les années 1930, se laissèrent séduire par les délires apocalyptiques et parfois meurtriers d’une révolution nationale. Ainsi, sans que cela relève de l’essai, se démontent les mécanismes du fanatisme, de tous les fanatismes.
Roman à clefs, En attendant l’heure d'après n’est pas une fresque historique, mais s’attache à l’évolution psychologique et morale d’individus représentant des figures typiques du mouvement, qui devient ici celui des « Messagers ». Sans les approuver (loin s’en faut), l’auteur, adoptant différents angles d’approche, cherche à comprendre comment certains en arrivent à la violence, d’autres à la trahison, d’autres encore à la prise de conscience de l’illusion mystico-politique dans laquelle ils se fourvoient. Divers personnages gravitent autour des protagonistes – politiciens, étudiants, parents, parmi lesquels Raluca Holban, mère pitoyable et tragique voyant ses enfants lui échapper –, peuplant ce récit à la fois rigoureusement construit et foisonnant, qui vaut d’abord par la facture littéraire dans laquelle se coulent les désespérances individuelles et les errances collectives.
Jean-Pierre Longre
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05/02/2013
Amélie à Paris
Amélie-Les-Crayons, Jusqu’à la mer, nouvel album, nouveau spectacle.
La Cigale, Paris, 7 février 2013
L’album
« 13 chansons et un nouveau grand voyage à travers l'imagination d'Amélie-les-crayons ! Comme pour "La Porte Plume", c'est Olivier Longre qui réalise les arrangements avec Amélie et l'intervention de quelques collègues dont Antoine Amigues (banjo), Bruz (basse, batterie), Yann-Gaël Poncet (violon), Loic Joucla (uileann pipes). On notera aussi la présence d'instruments non homologués tels que le cymbalum, la basse japonaise, le moineau frétillant et un choeur de femmes échevelées tout-à-fait incongru. L'ensemble est proposé dans un joyeux emballage particulièrement seyant et plein de surprises... »
La critique de Télérama du 31/10/2012
(http://www.telerama.fr/musiques/jusqu-a-la-mer,88773.php):
« Tellement classique qu'elle en devient osée. Classique, ou plutôt hors d'âge. Antimode, antibuzz, exquise et aiguisée. Dix ans après un premier disque, Amélie-les-Crayons est l'une des dernières à assumer une chanson à la fois simple et poétique. Quoique... L'honnêteté nous pousserait à avouer le contraire : des disques de cette famille-ci, on en reçoit quelques brassées par semaine. Sauf que la plupart nous donnent envie de pleurer, ou de rire. Ce type d'expression ne supporte pas la médiocrité ; par la place singulière qu'elles accordent aux textes et à la voix, ces chansons-là ne peuvent faire illusion, se planquer derrière une production en trompe l'oeil.
Or les siennes, qui se donnent sans filet, sont infiniment touchantes. Dépouillées, mais pas à la manière d'un Boogaerts, chez qui le minimalisme est une esthétique sophistiquée. Elles se rapprocheraient plutôt de celles d'une Anne Sylvestre, d'une Michèle Bernard ou d'une Jeanne Cherhal (époque L'Eau). Le chant y est solaire et les mots y coulent comme un flux poétique et naturel, qui ne cherche pas à épater, mais à cerner la vérité. A l'écouter, on songe à la tradition des trouvères. Aux airs populaires d'antan, qui rythmaient la vie des gens et les travaux des champs. Aux ritournelles traditionnelles de sa Bretagne d'adoption — les paysages venteux, les côtes découpées et l'appel de la mer sont omniprésents. Chansons sur le fil, à l'équilibre gracile. Et merveilleusement gracieux. »
Le spectacle
« Amélie-les-crayons a toujours été appréciée pour sa poésie légère, son humour irrésistible et la qualité de ses spectacles. 2 albums, 2 dvd et des centaines de concerts plus tard, la voici qui revient avec des histoires de voyage. Dans les bois, sur la mer ou à flanc de montagne, les chansons du nouveau spectacle Jusqu’à la Mer sont autant de petits galets à suivre sur cette route cousue par une artiste nomade, insaisissable, imprévisible. Avec elle sur scène, son comparse de toujours : Olivier Longre, multi-instrumentiste excentrique et attachant affublé d’objets sonores aussi étranges que variés, un binôme qui pourrait être son double : Nicolas Allemand, lui aussi multi-instrumentiste, percussionniste et danseur de claquettes, et son pianiste : Antoine Amigues. À quatre sur scène donc, rassemblés autour d’un piano dissimulant, comme à chaque spectacle d’Amélie-les-crayons, d’innombrables secrets qui apparaitront tout au long du voyage. »
La Cigale, 120, Boulevard de Rochechouart - 75018 Paris.
01 55 79 10 10
7 février 2013
Toutes les dates sur http://www.amelielescrayons.com/show.htm
15:00 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : musique, poésie, amélie-les-crayons, olivier longre, nicolas allemand, antoine amigues, neomme, le radiant-bellevue |
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29/01/2013
Entre deux
Willa Cather, Le pont d’Alexander, traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne-Sylvie Homassel, Les éditions du Sonneur, 2012
Bartley Alexander a bâti sa réputation en construisant des ponts, et il a tout pour être un homme heureux : un métier qu’il aime et qui lui permet de largement gagner sa vie, la renommée, une épouse parfaite et vigilante, des occasions de voyager entre les États-Unis, où il réside, et l’Angleterre, où il se rend fréquemment pour son travail, au prix de longues traversées en bateau (nous sommes au début du XXe siècle).
Mais parallèlement aux difficultés qu’il rencontre dans la construction du pont Moorlock, au Canada, une faille va s’ouvrir dans sa vie sentimentale. À Londres, il retrouve Hilda Burgoyne, fameuse actrice de théâtre, qu’il a autrefois connue et aimée, et qu’il redoute d’aimer de nouveau. Le roman est la relation de sa passion (au sens premier et plein du terme) qui le mine intérieurement, pris entre la fidélité à son épouse Winifred qui a « modelé sa vie » et la tentation de tout recommencer avec Hilda, qui lui donne une « force nouvelle ». Comment combler cet écart, comment échapper à « la fissure dans le mur, [à] l’écroulement, [au] nuage de poussière » ?
Le pont d’Alexander, dont le titre est à la fois reflet d’une réalité matérielle et symbole des émotions et incertitudes plus ou moins voilées du protagoniste, est un récit à la fois tout en délicatesse et tout en puissance, tout en fragilité et tout en force, comme le sont les personnages et comme l’est la destinée d’un homme qui ne peut échapper à sa dualité fondamentale. Publié en 1912, ce premier roman de Willa Cather (dont les éditions du Sonneur ont déjà publié La nièce de Flaubert) témoigne déjà d’une maîtrise parfaite de la faculté d’évocation des troubles de l’âme humaine.
Jean-Pierre Longre
15:41 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : roman, anglophone, états-unis, willa cather, anne-sylvie homassel, les éditions du sonneur, jean-pierre longre |
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