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18/08/2016

Une interminable chute

Roman, francophone, Haïti, Lyonel Trouillot, Actes sud, Babel, Jean-Pierre LongreLyonel Trouillot, Parabole du failli, Actes sud, 2013, Babel, 2016  

Jacques Pedro Lavelanette, dit simplement Pedro, comédien exigeant et marginal, « doué et tourmenté », s’est jeté du douzième étage d’un immeuble alors qu’il se trouvait en tournée en Europe. Issu d’une famille relativement aisée de la société haïtienne, mais ayant choisi la vie miséreuse du petit peuple du quartier Saint-Antoine, spécialiste des « mots des autres », il disait des poèmes aussi bien aux coins des rues que dans les salons mondains, ne manquant pas à l’occasion d’y laisser éclater sa colère de révolté.

C’est donc là, dans ce quartier plein de pauvreté et de chaleur humaine, qu’il partageait la chambre (le « bateau ivre ») de « l’Estropié », professeur de maths exploité, spécialiste des calculs les plus inattendus, et du narrateur, journaliste attaché à la rubrique nécrologique. Leur amitié sans concessions, aux non-dits éloquents, faisait leur force, mais il faut croire que Pedro cachait profondément ses faiblesses sous ses incartades, sous les textes qu’il extirpait des œuvres d’Éluard, de Rimbaud, de Baudelaire, d’Hugo, de Musset, de Verlaine, de Villon et sous les pages poétiques qu’il écrivait en secret et qu’il avait intitulées, comme pour annoncer sa chute, « Parabole du failli ».

Le roman de Lyonel Trouillot n’est pas une simple biographie plus ou moins imaginaire, plus ou moins réaliste. C’est un monde grouillant de personnages – le trio d’amis, certes, mais aussi les enfants de la rue, les camarades artistes ou pseudo artistes, une certaine Madame Armand, prêteuse sur gages et donneuse sans gages, dont la présence s’imposera peu à peu. Tous ont leur histoire, ici racontée ou esquissée, tous composent ce genre humain auquel l’auteur ne manque pas de dire son affection, mais dont il ne se prive pas non plus de faire la satire dès qu’elle est méritée.

Non, ce n’est pas un simple roman. C’est, le temps d’une interminable chute depuis un douzième étage européen, « une virulente adresse au disparu » (comme l’annonce la quatrième de couverture), un long poème en prose et en forme épistolaire, une foisonnante recréation de la réalité individuelle et collective, une tentative désespérée pour forcer le silence du langage, dans le style rebondissant et inimitable que Lyonel Trouillot, mine de rien, définit sous la plume de son journaliste de narrateur : « J’ai parfois envie de laisser courir les mots, d’écrire comme tu parlais, comme les voix de la colère, de suivre le flux des cris qui ne s’arrêtent qu’à épuisement de la voix. À d’autres moments, me vient le rythme calme des paysages dans lesquels chaque chose occupe la place qui convient, attend son tour sans impatience. Le désespoir se moque des normes académiques. Il dérange l’ordre de la phrase et s’oppose aux grammaires progressives. ». L’essentiel est là, même si l’on ressent le besoin d’en dire toujours davantage.

Jean-Pierre Longre

www.actes-sud.fr

12/08/2016

« Un beau conte d’amour et de mort »

Roman, Histoire, francophone, Jean Teulé, Julliard, Jean-Pierre LongreJean Teulé, Héloïse, ouille !, Julliard, 2015, Pocket 2016

Tout le monde connaît, au moins dans ses grandes lignes, l’histoire tant chantée d’Héloïse et Abélard : l’amour fou né entre le maître (l’un des plus fameux philosophes de son époque) et sa jeune élève, nièce et filleule du jaloux chanoine Fulbert. Et les conséquences : mariage secret, naissance d’un enfant, fuite, castration de l’un, enfermement au couvent de l’autre, honte, errances, et aussi correspondance amoureuse, spirituelle et intellectuelle… Tout cela fera finalement l’admiration de beaucoup, tel l’abbé de Cluny : « Je connais votre histoire. Elle fait de vous deux des héros et des saints. ».

Les détails de cette aventure devenue légende, Jean Teulé s’en empare à sa manière, celle qui lui a valu le succès de romans historiques tels que Le Montespan ou Charly 9. Sa manière ? Respect des péripéties biographiques et des événements vérifiés, liberté absolue du ton et du style, dans les dialogues comme dans la narration et les descriptions. En l’occurrence, le Moyen Âge en langue (verte) d’aujourd’hui. Comme dans les romans précédents, le procédé, un peu systématique, court le risque de l’abus. Voilà le prix de l’Histoire prise à la hussarde, et de son renouvellement.

roman,histoire,francophone,jean teulé,julliard,jean-pierre longreLangue verte, donc. L’auteur décrit sans vergogne, avec délices même, les ébats des deux amants (faits avérés : ils succombèrent volontiers, sans vergogne eux-mêmes, à une sensualité débridée) : à toutes occasions, à toute heure, dans toutes les positions, avec accompagnement d’un vocabulaire adéquat. On sent que le plaisir d’Héloïse et Abélard rejaillit (pour ainsi dire) sur l’auteur, et qu’il prend lui-même plaisir à le partager. Mais lorsqu’il s’agit, pour nos deux tourtereaux, de fuir la débauche et l’opprobre, de devenir des saints, le partage se fait aussi, par la voie épistolaire et par la voix des témoins. On entre dans le secret des personnages, et ce n’est pas sans émotion que l’on suit leur destinée. Oui, « un beau conte d’amour et de mort ».

Jean-Pierre Longre

www.julliard.fr   

06/08/2016

Prémonitions

Nouvelles, anglophone, Rhoda Broughton, Patrick Reumaux, Frédéric Bézian, Henri Beugras, L’arbre vengeur, Jean-Pierre LongreRhoda Broughton, Rêves cruels, traduit de l’anglais par Patrick Reumaux, illustrations de Frédéric Bézian, L’arbre vengeur, 2014  

Les rêves peuvent-ils être prémonitoires ? Les trois nouvelles tragiques qui composent ce livre tendent à nous en persuader. En tout cas si nous les considérons comme des relations fidèles de la réalité – ce que les descriptions, les portraits, la couleur locale, l’atmosphère, les péripéties, l’écriture contribuent à nous laisser croire.

Trois nouvelles, donc, qui mettent en scène (expression particulièrement appropriée à la première) des personnages de la société anglaise aisée (affichant avec naturel leur savoir-vivre et leur mépris pour les petites gens) au tournant des XIXe et XXe siècles. C’est le premier point commun. Le second – la thématique principale –, ce sont les rêves annonçant d’horribles meurtres. Une mère de famille décide, malgré les remontrances de ses filles et les rigueurs de l’hiver, de partir voir une quasi-inconnue pour l’avertir du cauchemar qu’elle a fait à son sujet. Le second rêve, celui d’une jeune femme en visite chez une amie, laisse présager un dénouement tout aussi « cruel ». Dans le troisième récit, le rêve énigmatique d’une sœur montrera qu’il n’annonçait rien de bon pour son frère adoré militaire aux Indes…

Même si l’on s’attend, au moins en substance, aux dénouements de ces nouvelles, leur construction laisse planer mystère et suspense, entretenus par un sens aigu de la narration, l’art de camper des personnages, de les faire parler, le tout accentué par les gravures inquiétantes de Frédéric Bézian. De quoi s’effrayer délicieusement.

Jean-Pierre Longre

Nouvelles, anglophone, Rhoda Broughton, Patrick Reumaux, Frédéric Bézian, Henri Beugras, L’arbre vengeur, Jean-Pierre LongreÀ lire, dans une autre veine mais toujours dans l’esprit qui guide les éditions de l’Arbre vengeur, Le brouillard de Henri Beugras (avec des illustrations d’Alfred) (2013). Une belle et terrible fable fantastique à caractère social et universel.

 

www.arbre-vengeur.fr

30/07/2016

Une percutante symphonie

Roman, francophone, Scholastique Mukasonga, Gallimard, Jean-Pierre LongreScholastique Mukasonga, Cœur tambour, Gallimard, 2016

Prisca, jeune Rwandaise « solitaire et rêveuse » (ce qui la met en marge de ses camarades et de sa famille, pour qui la solitude songeuse n’est pas concevable), aime les livres et l’étude, et devient avec l’aide d’un prêtre de la paroisse et l’assentiment de son père une élève promise à de brillantes études. Celles-ci seront malheureusement interrompues à cause de son appartenance à l’ethnie des Tutsis, soumis à un intraitable quota universitaire.

Entre temps, la jeune fille se révèle être une chanteuse à la voix particulièrement adaptée au répertoire afro-américain (jazz, blues, gospels), et parallèlement elle fait en secret la connaissance de Muguiraneza, « La-faiseuse-de-bien », que certains appellent Nyabingui, « esprit très puissant » à la réputation sulfureuse, et qui est aussi Kitami, « la reine du royaume des femmes ». Celle-ci semble donner à Prisca le pouvoir de guérir – et c’est ce qui se passe : le père et la petite sœur de la jeune fille, qui souffraient de graves maladies, sont rétablis lorsqu’elle revient de sa mystérieuse entrevue avec Nyabingui / Kitami, dont elle lit par ailleurs la légende dans le « Carnet du frère Rogatien » datant de 1911.

Vie mouvementée que celle de Prisca, qui n’en a pas fini avec les aventures et les métamorphoses. Des musiciens que l’on appelle « les Américains » passent dans la région ; ce sont en fait des tambourinaires venus de Jamaïque, de Guadeloupe et du Rwanda même (ou de l’Ouganda ?), qui font une tournée en Afrique en passant par l’Éthiopie, royaume du « roi des rois », terre sacrée des rastas. Ayant entendu la voix de Prisca, dont le chant devient transe, ils sont pris d’enthousiasme : « Étonnant ! Magnifique ! C’est elle ! C’est elle qu’il nous faut enfin : Prisca, tu fais déjà partie de la troupe. […] Que je sois possédée par un esprit ne semblait ni les inquiéter ni les impressionner : ils considéraient qu’ils avaient trouvé en ma personne la vivante racine de l’ordre de Nyabinghi. ». Après avoir retrouvé « Ruguina », le « Tambour avec un cœur », gigantesque instrument qui va les accompagner dans toutes leurs tournées, ils partent avec Prisca qui profite de l’aubaine pour fuir le Rwanda. Elle va devenir leur chanteuse, « la reine Kitami », dont le destin glorieux et tragique fera l’objet de nombreux reportages, de maints commentaires et de titres plus « tapageurs » les uns que les autres, du genre « Le mystère du tambour sanglant », « Crime et magie noire sous le volcan », « La vengeance du tambour »…

Faute de pouvoir rappeler toutes les péripéties et vanter toutes les qualités de ce roman foisonnant, on dira simplement que Cœur tambour est une percutante symphonie en trois mouvements (allegro : Kitami et ses tambourinaires ; andante : l’histoire de Prisca ; finale : le sacrifice), dont les rythmes, les mystères et les révélations risquent de hanter longtemps les songes du lecteur.

Jean-Pierre Longre

 

www.gallimard.fr

www.scholastiquemukasonga.net  

22/07/2016

Symphonie du Mal

Roman, catalan, Jaume Cabré, Edmond Raillard, Actes Sud, Jean-Pierre LongreJaume Cabré, Confiteor, traduit du catalan par Edmond Raillard, Actes Sud, 2014, Babel, 2016

« Ce n’est qu’hier soir, alors que je marchais dans les rues trempées de Vallcarca, que j’ai compris que naître dans cette famille avait été une erreur impardonnable ». La première phrase de cet impressionnant roman est à la fois énigme liminaire et, si l’on y revient après coup, paradoxe éclairant. Le récit foisonne de personnages de toutes sortes, de tous horizons, de toutes époques, et pourtant Adrià Ardèvol, protagoniste et narrateur, prend conscience qu’il est désespérément seul, sans Dieu (auquel il ne croit pas), sans famille (ses parents, qui ne l’ont pas aimé, voulaient faire de lui un singe savant – musicien virtuose ou linguiste surdoué).

Dans la longue lettre en forme de confession adressée à Sara, son unique grand amour, par l’entremise de Bernat, son seul grand ami, Adrià explore cette si humaine solitude et les inhumaines turpitudes de ses semblables, remuant les vases nauséabondes de l’histoire individuelle et de l’Histoire collective. En effet, en suivant le double fil conducteur de sa quête personnelle et des tribulations d’un violon précieux (un « Storioni »), la narration transporte le lecteur de la Catalogne actuelle à celle de la fin du Moyen Âge, de Crémone à l’époque des grands luthiers (XVIIe-XVIIe siècles) à Rome pendant la guerre de 14-18, de la Flandre à Tübingen, de l’Europe à l’Arabie… Rien n’est dû au hasard : le questionnement central, c’est celui qui porte sur le point de convergence de toutes les hontes, l’exemple type du mal absolu : Auschwitz-Birkenau. Comment se fait-il que des hommes (Grands Inquisiteurs, bourreaux SS, médecins poursuivant jusqu’au bout des expériences sur des enfants, hommes acharnés à la lapidation…) s’adonnent au Mal sans scrupules, que d’autres le subissent sans secours – sans même celui d’une puissance et d’une commisération divines ?

Les 770 pages des Mémoires d’Adrià posent sans répit cette question, qui hante aussi les recherches de l’érudit qu’il est devenu. Pas de réponse, mais quelques découvertes. Parmi celles-ci, la malhonnêteté de son père et de quelques autres (sur fond de spoliations nazies), l’existence et les difficultés de l’amour, les joies de la connaissance et de l’art, la bonté de certaines âmes, les trahisons de quelques autres, le poids des responsabilités personnelles et familiales, jusqu’au sentiment de culpabilité… Et pour le lecteur, les mêmes découvertes, à travers une prose brillante, surprenante, vibrante, musicale, une prose qui superpose allègrement, dramatiquement, et aussi, parfois, avec humour, dans la même page, le même paragraphe, voire la même phrase, le « je » et le « il », les personnages multiples et les époques différentes. La composition, abolissant toute transition, toute limite architecturale, faisant sonner ensemble les êtres, les siècles, les lieux, transforme la narration en une symphonie dont les échos résonnent et résonneront encore longtemps, avant que s’efface le souvenir de tout, comme chez Adrià. « Après tant de jours intenses, voici venir le temps du repos ».

Jean-Pierre Longre

www.actes-sud.fr  

14/07/2016

Singer les hommes ? Festival off d’Avignon 2016

Théâtre, Franz Kafka, Alejandro Jodorowsy, Brontis Jodorowsy, ID Production, Théâtre Les 3 Soleils, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre LongreFranz Kafka / Alejandro Jodorowsky, Le Gorille, mise en scène d’Alejandro Jodorowsky, avec Brontis Jodorowsky, ID Production, Théâtre Les 3 Soleils, Avignon.

Il a le profil, la démarche et le regard simiesques. Mais c’est un homme. En tout cas il l’est devenu, et il se présente devant une docte assemblée pour raconter sa transformation en une conférence autobiographique qui constitue le texte de la pièce. Une pièce où l’on rit, mais d’un rire souvent inquiet, voire angoissé devant la leçon prodiguée par l’ex animal.

L’absurde selon Kafka (qui s’y connaît en métamorphoses) est au cœur du texte : pourquoi accéder à l’humanité ? Pourquoi devenir un de ces êtres agités guidés par l’ambition, la vanité, Théâtre, Franz Kafka, Alejandro Jodorowsy, Brontis Jodorowsy, ID Production, Théâtre Les 3 Soleils, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre Longrele goût du pouvoir et toute la violence qui en découle ? N’aurait-il pas mieux valu rester le gorille primitif qui vit sa vie sans se poser de questions insolubles ? Texte drôle et tragique, admirablement servi par un comédien à la présence puissante, à l’étonnant pouvoir de transformation et d’adaptation. Le gorille devenu homme vous salue bien, et gare à lui !

Jean-Pierre Longre

www.les3soleils.fr   

www.idproduction.org

Dans le grenier de Musset. Festival off d’Avignon 2016

Théâtre, Alfred de Musset, Isabelle Andréani, Xavier Lemaire, Compagnie Les Larrons, Ninon Théâtre, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre LongreAlfred de Musset / Isabelle Andréani, Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée / La clé du grenier d’Alfred, mise en scène d’ Isabelle Andréani, avec Isabelle Andréani et Xavier Lemaire, Compagnie Les Larrons, Ninon Théâtre, Avignon.

Le spectateur est comblé, puisqu’en un seul mouvement il a droit à deux pièces (qui, il est vrai, se reflètent l’une dans l’autre). Il y a d’abord l’histoire de la servante et du cocher qui, cherchant d’improbables harnais dans le grenier du poète Alfred de Musset, se racontent des anecdotes, se récitent ou se lisent des textes de leur maître admiré, tout en se coulant des œillades significatives, puis deviennent eux-mêmes les personnages de la pièce qu’ils connaissent par cœur et qu’ils se mettent à jouer, Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, avant de revenir dans les dernières secondes à la « réalité » de leur condition et à leurs propres  roucoulades.

Théâtre, Alfred de Musset, Isabelle Andréani, Xavier Lemaire, Compagnie Les Larrons, Ninon Théâtre, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre LongreÀ deux niveaux différents, double jeu de l’amour, double marivaudage aux résonances romantiques, l’emboîtement du théâtre dans le théâtre est subtil. Il y a, bien sûr, la langue élégamment savoureuse de Musset, mais aussi l’inventivité des situations, le foisonnement du décor et la finesse des jeux scéniques, servis par des comédiens dont le dynamisme, le talent et la complicité sont réjouissants. On se régale.

Jean-Pierre Longre

www.ninon-theatre.fr    

www.leslarrons.com  

Ne rien renier. Festival off d’Avignon 2016

Théâtre, Françoise Sagan, Caroline Loeb, Alex Lutz, Compagnie On Peut, Théâtre Au coin de la Lune, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre LongreFrançoise Sagan, textes choisis par Caroline Loeb, Françoise par Sagan, mise en scène d’Alex Lutz, avec Caroline Loeb, Compagnie On Peut, Théâtre Au coin de la Lune, Avignon.

Dans Je ne renie rien, publié chez Stock, Françoise Sagan se souvient, se confie, se fâche, s’amuse, s’émeut… À partir de ce recueil d’entretiens, Caroline Loeb a composé un monologue tour à tour ou à la fois drôle, sincère, lucide (sur soi, sur les autres), sans concessions (pour soi, pour les autres), passionné, angoissé parfois, et elle l’interprète avec une vivante fidélité.

Dans une mise en scène sobre, dont le jeu des ombres et des lumières met en relief la fragile présence d’une Sagan « toujours sur le fil du rasoir », la comédienne se fond dans son Théâtre, Françoise Sagan, Caroline Loeb, Alex Lutz, Compagnie On Peut, Théâtre Au coin de la Lune, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre Longrepersonnage, incarnant ce qui la caractérise le mieux : son langage. Loin de la vision caricaturale qu’avec la complicité de la presse elle a pu donner d’elle-même (la flambeuse, la mondaine alcoolique), elle dévoile ici ses doutes, ses utopies, sa générosité sans faille, sa fibre maternelle, sa considération pour les autres (« Lorsque je regarde quelqu’un, c’est pour le voir, ce n’est pas pour voir dans ses yeux mon reflet »), et ce qui par-dessus tout a guidé sa vie : l’amour de la littérature.

Jean-Pierre Longre

www.theatre-aucoindelalune.fr

La petite fille et l’homme simple. Festival off d’Avignon 2016

Théâtre, Catherine Maignan, Bernard Crombey, Compagnie Macartan, Théâtre du Roi René, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre LongreBernard Crombey, Monsieur Motobécane, mise en scène de Catherine Maignan et Bernard Crombey, avec Bernard Crombey, Compagnie Macartan, Théâtre du Roi René, Avignon.

La petite Amandine a disparu, et tout le village est en émoi. Accident ? Enlèvement ? Meurtre ? Rien de tout cela. La fillette, lasse d’être maltraitée par sa mère, n’est pas rentrée chez elle après l’école, et s’est réfugiée auprès de « Monsieur Motobécane » - homme sans histoires, qui sur sa mobylette sillonne les routes du coin en quête de bouteilles vides à vendre. Lui aussi est un maltraité de la vie, subsistant dans le grenier de sa maison (sa mère et son pochtron de compagnon se sont accaparés le rez-de-chaussée). L’homme simple et la petite fille n’ont jamais été aussi heureux que rassemblés tous les deux dans leur affection mutuelle, à l’insu de tous, sans arrière-pensée.

Théâtre, Catherine Maignan, Bernard Crombey, Compagnie Macartan, Théâtre du Roi René, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre LongreCela, c’était avant. Dans la « chambre à barreaux » de « neuf mètres au carré » où on l’a enfermé pour enlèvement d’enfant, Monsieur Motobécane raconte son histoire, dans sa langue de Picard du terroir (il faut s’y faire, et on s’y fait bien), une langue qui fait ressortir la poignante innocence du personnage, et aussi son authentique intelligence du monde et des hommes. Au-delà de la performance théâtrale et verbale de Bernard Crombey, c’est une émouvante, dramatique et belle leçon de vie que reçoit le spectateur.

Jean-Pierre Longre

www.compagnie-macartan.fr

www.theatreduroirene.com

05/07/2016

L'enlèvement de Constance

Roman, francophone, Jean Échenoz, Les éditions de minuit, Jean-Pierre LongreJean Échenoz, Envoyée spéciale, Les éditions de minuit, 2016 

Un matin d’avril, sortant du cimetière de Passy où elle a fait une promenade de jeune femme désoeuvrée, Constance est enlevée – sans brutalité, presque avec politesse. Son mari, censément riche puisqu’il fut sous le pseudonyme de Lou Tausk un auteur-compositeur de chansons à succès, reçoit une demande de rançon à laquelle il ne donnera finalement pas suite, oubliant même progressivement Constance au profit d’une nouvelle aventure amoureuse. C’était là le but de la manœuvre fomentée par un certain général Bourgeaud, ancien du « Service Action », et par son adjoint Objat : trouver une jeune femme disponible, créer chez elle « un petit état de choc », l’isoler, la faire oublier puis la faire intervenir. C’est ainsi que Constance va devoir jouer les Mata-Hari, chargée de déstabiliser le régime de la Corée du Nord – rien que ça –, terrible dictature comme on le sait, mais pays où elle est restée « une idole dans les milieux dirigeants » en tant qu’interprète d’Excessif, le grand tube de son oublieux de mari.

Voilà la trame. Un roman d’espionnage, certes, avec tous les ingrédients du genre : de la violence, du mystère, des voyages, de l’exotisme, de l’érotisme… Mais surtout un roman de Jean Échenoz, dans la lignée de ses précédents ouvrages, dans la filiation de Sterne ou Stendhal, et plus près de nous des Queneau, Perec et Roubaud (auteur entre autres d’un Enlèvement d’Hortense un peu différent de celui de Constance, mais tout de même…), et avec l’originalité d’un écrivain qui sait combiner comme pas un l’élégance et l’audace. Qui d’autre qu’Échenoz peut glisser en plein épisode à suspense une assertion telle que « À de nombreux égards le rêve est une arnaque » ? Qui d’autre peut se permettre sans dommage (au contraire) les digressions les plus érudites sur, par exemple, les travaux du docteur L. Elizabeth L. Rasmussen concernant la femelle de l’Elephas maximus, sur le nombre d’accidents domestiques en France, sur Pierre Michon ou sur le taekwondo. Tout cela sans perdre ni le fil de l’intrigue, ni un humour complice, donnant à l’ensemble toutes les allures de la parodie.

Oui, nous avons affaire à de la parodie. Mais pas seulement, et ce n’est pas le principal. La mise à distance du récit romanesque recèle un savant travail de construction. Si les personnages (nous ne les avons pas tous nommés, loin s’en faut) paraissent se rencontrer sous la poussée du hasard, c’est en réalité à un ballet très étudié, minutieusement et plaisamment agencé, que nous assistons. Et si l’auteur paraît bien s’amuser (n’hésitant pas à intervenir en personne, faisant mine de dévoiler les arcanes de son travail d’écriture, jouant avec la construction romanesque et le scénario cinématographique), Envoyée spéciale est un beau morceau de littérature – nous parlons là de la littérature qui, sans rien sacrifier à l’art, se lit avec jubilation.

Jean-Pierre Longre

www.leseditionsdeminuit.fr

28/06/2016

Énigmes et secrets d’un carnet d’adresses

Roman, francophone, Patrick Modiano, Gallimard, Jean-Pierre LongreLire, relire: Patrick Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Gallimard, 2014, Folio, février 2016

Jean Daragane, écrivain vieillissant et solitaire, est un jour bizarrement contacté par un certain Ottolini à propos d’un mystérieux Guy Torstel, dont le nom figure dans le carnet d’adresses naguère perdu par l’écrivain lors d’un voyage en train. « Comme une piqûre d’insecte », ce coup de téléphone va déclencher les mécanismes de souvenirs revenant par bribes, au cours d’une enquête que Daragane va mener pour ainsi dire malgré lui, poussé par l’insistance d’Ottolini, de quelques autres personnages et circonstances qui le pressent de toutes parts – dont la lointaine parution de son premier roman, Le Noir de l’été, qu’il a oublié et qu’il n’a pas envie de relire. À partir de là, son occupation principale consistera à « remonter le cours du temps » sur les traces de ce Torstel, mais aussi des personnages louches qu’il fréquentait, et que lui-même avait sans doute connus enfant – surtout cette Annie Astrand qui l’hébergeait, qui s’occupait de lui comme une mère de substitution, qui l’avait un jour emmené dans le midi, et dont le bruit court qu’elle a fait de la prison.

roman,francophone,patrick modiano,gallimard,jean-pierre longrePour que tu ne te perdes pas dans le quartier, dont la narration se construit sur l’avalanche instable des noms propres et le glissement cahoteux des tranches de souvenirs, n’est pas le récit d’une simple enquête littéraire ou pseudo-policière, mais le roman d’une quête personnelle, avec mise en abîme narrative : Patrick Modiano, écrivain, met en scène le personnage de Jean Daragane, écrivain, qui tente de retrouver quelques épisodes d’une enfance tourmentée, ballottée entre Saint-Leu-la-Forêt et divers logements parisiens. À quoi se raccrocher dans ce magma ? Les souvenirs sont fluctuants, les silhouettes fuyantes, les documents tronqués et désordonnées, et, comme par un désir de rupture avec tout cela, Le Noir de l’été, ce premier roman qui malgré son titre aurait pu éclairer le passé, avait été amputé par son auteur de ses deux premiers chapitres, « Retour à Saint-Leu-la-Forêt » et « Place Blanche ». « Et pourtant, les seuls souvenirs qu’il gardait de ce premier roman, c’étaient les deux chapitres supprimés qui avaient servi de pilotis à tout le reste, ou plutôt d’échafaudages que l’on enlève, une fois le livre terminé. ». Au cœur du roman, les mystères de la mémoire et et le travail de l’écrivain sont intimement liés.

Parmi les incertitudes et les peurs, quelques points d’ancrage fixes et rassurants, tel le papier plié en quatre que lorsqu’il était enfant Annie lui laissait avec l’adresse de l’appartement accompagnée de la petite phrase « Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier »,  tel aussi l’arbre vu par la fenêtre du bureau : « Il jeta un regard au charme dont le feuillage était immobile, et cela le rassura. Cet arbre était une sentinelle, la seule personne qui veillât sur lui. ». Importants, ces points d’ancrage, pour ne pas se perdre complètement au cours de cette navigation à vue d’îlot en îlot qui, parfois, se dérobent lorsqu’on s’en approche (même les noms de famille peuvent être changeants). L’écriture est alors le fil à la fois souple et solide qui relie les lieux de mémoire les uns aux autres – cafés, carrefours, voitures, maisons, chambres –, cette écriture fluide et limpide qui seule demeure une fois qu’on a tout oublié.

Jean-Pierre Longre

www.gallimard.fr

21/06/2016

L’évangile selon Coudray

Récit, francophone, Jean-Luc Coudray, L’Amourier, Jean-Pierre LongreJean-Luc Coudray, Jésus l’apocryphe, L’Amourier, 2016  

Voilà un Christ bien étonnant. Non par ses actes mêmes, qui ne diffèrent pas grandement de ceux que relatent les Écritures. Il guérit des malades et des infirmes, marche sur les eaux, provoque une pêche miraculeuse, prêche l’amour de Dieu et des hommes… Toujours en marche, il gravit des montagnes, traverse des forêts, franchit des déserts, se confronte victorieusement à Satan, parle aux gens simples, aux enfants, aux bêtes…

L’originalité de ce Messie d’un genre nouveau réside justement dans sa parole d’une teneur surprenante, d’une sagesse paradoxale, justifiant la souffrance par le plaisir (et inversement), l’amour des autres par l’amour de soi, l’omniprésence de Dieu par son invisibilité, voire son absence, la laideur de la vieillesse par la « beauté spécialisée, qui n’exprime que la sagesse », la création par soustraction et inversion. Par exemple :

         « Au commencement, Dieu a créé l’homme.

         Puis, il a enlevé sa conscience l’homme, et cela a créé l’animal.

         Puis, il a enlevé son mouvement à l’animal, et cela a créé l’arbre.

         Puis, il a enlevé sa vie à l’arbre, et cela a créé le caillou.

         Puis, il a enlevé son existence au caillou, et cela a créé Dieu. ».

En images aussi originales que le langage du protagoniste, mêlant l’ancien et le nouveau, le traditionnel et le moderne, Jean-Luc Coudray récrit l’Histoire avec un humour qui provoque la réflexion, avec des raisonnements qui confinent à la philosophie. Et, pour revenir à l’idée de miracle, c’est celui de la nature qui est ici révélé : « La beauté de la nature était un miracle permanent qui montrait la capacité de Dieu de concilier la simplicité de son amour avec la complexité des rouages de la vie. ». Jésus l’apocryphe est un précieux petit livre qui, explorant une psychologie exempte de tout a priori, construisant une cosmologie inattendue, remet en question avec à-propos les croyances et les incroyances, les certitudes et les doutes. 

Jean-Pierre Longre

www.amourier.com  

www.jean-luc-coudray.com

11/06/2016

« Un monde sans âme »

Roman, francophone, Nancy Huston, Actes Sud, Leméac, Jean-Pierre LongreNancy Huston, Le club des miracles relatifs, Actes Sud/Leméac, 2016  

Varian, né sur le tard dans une famille modeste et affectueuse, est un garçon surdoué, avec tout ce que cela entraîne de bonheurs et de malheurs : mémoire hors du commun, résultats scolaires brillants, vie intérieure foisonnante, faiblesse physique, élocution hésitante, comportement étrange et ambigu… Objet d’un amour exclusif de la part de sa mère et de déconvenues progressives pour son père, il devient le souffre-douleur de ses camarades et se réfugie dans la solitude.

Diplôme en poche, il part à la recherche de son père qui, pêcheur au chômage, a dû trouver du travail dans une contrée où l’unique activité est l’extraction de l’ambroisie (produit de la terre dont on comprend qu’il représente le pétrole), et où les hommes deviennent esclaves d’une société cauchemardesque, qui a quelque chose à voir avec celle du 1984 de George Orwell ou du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Varian trouve une place d’infirmier à Terrebrute, et avec deux amis crée le « club des miracles relatifs », micro-association écologiste et contestataire qui, évidemment, fait l’objet d’une répression brutale de la part des autorités d’un lieu qui porte bien son nom. Le monde dévorant de l’industrie sauvage n’a aucune hésitation devant ces combattants lucides et dérisoires de la Nature et de la Culture, ni d’ailleurs devant toutes les victimes qu’il plonge dans le dénuement, dans les cachots de « BigMax » ou carrément dans la disparition.

Le club des miracles relatifs a toutes les caractéristiques du roman d’anticipation : lieux imaginaires mais dans lesquels on reconnaît des régions réelles, comportements poussés à leur paroxysme, société implacable rejetant comme inutile tout ce qui relève de l’humain, surveillance incessante des travailleurs, cruauté de la répression… C’est par tout cela un roman engagé, voire militant, mais qui ne relève pas du manichéisme politique. Le personnage de Varian est complexe, et sa richesse psychologique est au centre du récit. C’est par le prisme de sa vie familiale, sociale, intérieure, par l’intermédiaire de ses raisonnements, de ses obsessions et de son langage particulier que nous réagissons à l’enfer qui l’environne, le ronge jusqu’à l’engloutir, comme beaucoup d’autres. Reste cependant une lueur, et l’écriture de Nancy Huston est là pour l’attester : la lueur de la poésie, poésie du récit et de sa construction, poésie que Leysa, l’amie de l’infirmerie d’AbsoBrut, lisait à Varian, et qui le rendait « un peu moins seul ». Le miracle poétique est « relatif », certes, mais il reste un motif d’espoir.

Jean-Pierre Longre

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02/06/2016

Black Herald Press


Du 8 au 12 juin, Black Herald Press sera au Marché de la poésie, place Saint-Sulpice, 75006 Paris. Stand 710, en compagnie du Visage Vert et des Carnets d'Eucharis.

Poésie, francophone, anglophone, Black Herald Press, Marché de la poésie, Les éternels FMR

 

Présence aussi du 3 au 13 juin au festival Les Éternels FMR, Halle Saint-Pierre, 2 rue Ronsard, 72018 Paris.

Poésie, francophone, anglophone, Black Herald Press, Marché de la poésie, Les éternels FMR

 

 

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28/05/2016

« Deux histoires sur une plage sans fin »

Roman, francophone, Algérie, Kamel Daoud, Albert Camus, Actes Sud, Jean-Pierre LongreLire, relire: Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête, Actes Sud, 2014, Babel/Poche, 2016

Prix Goncourt du premier roman

La première phrase claque comme une réplique cinglante à celle qui ouvre L’étranger : « Aujourd’hui, M’ma est toujours vivante. ». Le vieil homme qui, sur toute la longueur du livre (exactement la même que celle du roman de Camus), va se confier de soir en soir, de verre en verre, à un jeune universitaire français, se présente comme le frère de l’Arabe anonyme tué par Meursault sur « une plage vibrante de soleil », cet Arabe qui « n’a eu droit à aucun mot dans cette histoire », et qui mériterait la justice des « équilibres ». « L’absurde, c’est mon frère et moi qui le portons sur le dos ou dans le ventre de nos terres, pas l’autre. ».

Un règlement de comptes ? Non. Il s’agit de l’autre histoire, celle de l’inconnu, ou, comme l’indique le titre, d’une « contre-enquête » dans laquelle la langue, la culture, la littérature ont beaucoup à voir. La confession du vieil homme (qui rappelle par sa forme celle de Jean-Baptiste Clamence dans La chute) est un long retour sur lui-même, ce personnage narrateur émouvant auquel on s’attache intimement, un retour sur ce frère qu’il appelle Moussa (mêmes consonances que Meursault), sur leur mère (« Chez nous, la mère est la moitié du monde »), sur la Révolution et l’Indépendance de l’Algérie, sur l’absence de Dieu, sur la présence de la langue « autre » qu’il lui a fallu apprendre. « Les livres et la langue de ton héros me donnèrent progressivement la possibilité de nommer autrement les choses et d’ordonner le monde avec mes propres mots. ». Dans tous les détails du monologue, dans tous les recoins de sa prose, Kamel Daoud explore la complexité de l’âme, de la mémoire et de l’imagination humaines. Au-delà des circonstances (l’histoire de l’Algérie, les aberrations de la colonisation et les ambiguïtés de l’indépendance), c’est de l’identité et de la condition humaines qu’il s’agit, ainsi que de la révolte contre l’absurde de cette condition.

roman,francophone,algérie,kamel daoud,albert camus,actes sud,jean-pierre longreComme chez Camus, dira-t-on. Mais différemment aussi, selon une trame narrative et des points de vue autres, à la manière d’un écho qui prolonge le son et qui, en même temps, crée d’autres harmoniques. À la fois retour critique et hommage au « chef-d’œuvre » reconnu comme tel, rempli de citations plus ou moins reformulées, plus ou moins voilées, Meursault, contre-enquête ne doit rien à personne, sinon à son auteur, qui s’inscrit avec ce premier roman dans la lignée des grands écrivains de langue française – et pour qui le Prix Goncourt eût été largement mérité.

Jean-Pierre Longre

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20/05/2016

Retour au village

Récit, autobiographie, Pierre Jourde, Gallimard, Folio, Jean-Pierre LongreLire, relire: Pierre Jourde, La première pierre, Gallimard, 2013, Folio, 2015 

Les faits, plus ou moins déformés, ont suffisamment défrayé la chronique pour qu’on n’y revienne pas en détail. Un écrivain publie un livre sur le village de ses origines et de ses vacances, un certain nombre d’habitants prennent mal ce qu’il en a écrit, et l’été suivant, l’auteur et sa famille sont pris physiquement à partie dès leur arrivée devant la maison : coups échangés, bébé blessé, enfants affolés, fuite éperdue sous les jets de pierre – le tout vécu dans une double dimension temporelle, accélération des événements, étirement du temps. Le récit se poursuit avec ses nécessaires conséquences : plainte chez les gendarmes, dépositions des uns et des autres, procès (intenté essentiellement pour le traumatisme vécu par les enfants), médiatisation, et surtout, avec le souvenir indélébile, la rupture irrémédiable avec les anciens compagnons du « pays perdu », ceux qui vous ont fait naguère partager leurs travaux et leurs jeux, leurs soirées conviviales et la rudesse de la montagne.

Récit, autobiographie, Pierre Jourde, Gallimard, Folio, Jean-Pierre LongreIls y sont remontés depuis, l’auteur et sa famille, dans le hameau resserré, au bout des lacets de la route, parmi les regards fuyants et les figures fermées, définitivement considérés comme inexistants, et acceptés comme tels par eux-mêmes. « Comment peut-on supposer que tu accueillerais tout content, reconnaissant presque, les signes de dégel, les embryons d’échange, les tentatives de pacification ? Après les pierres aux enfants, le mur du silence refermé sur des gens qui n’y peuvent rien, les étrangers circonvenus, les dos tournés de ceux qui n’étaient même pas concernés ? C’est terminé, et à jamais, et c’est très bien ainsi. Il y a le sang d’un gamin d’un an entre nous. ». Et il y a le sang familial qui attache définitivement à la terre des ancêtres, celle qui est au cœur du livre et dans le cœur de ceux qui l’habitent ou l’ont habitée. Ce livre, qui ne tient pas du règlement de comptes, mais de l’explication, de l’examen des faits comme vus de l’extérieur (le "tu" que le narrateur s’applique à lui-même est celui de l’observation de soi), finalement d’un « tout compte fait » à caractère profondément littéraire et humain, ce livre donc est aussi un hymne à ce coin de montagne auvergnate, aux anciennes estives, aux derniers hameaux avant les sommets, à la vie rude de leurs habitants, au silence des paysages, et nous vaut de poétiques évocations : les pentes du volcan avec « toute une végétation rase où se détachent par intervalles les hautes tiges des gentianes […], un vieux bois de pins tout tordus, où l’on imagine que doivent se réunir des magiciens par les nuits de pleine lune. ».

Lieu étrange et familier, si lointain et si proche, « le pays est un exil et un égarement. Ici, la terre montre la trame, le paysage est une violence en voie d’effacement. C’est au moment où il va s’évanouir que l’être nous saisit dans son évidence et son mystère. Voilà ce qui retient, sur ces grands plateaux entaillés de gorges profondes, où le vent ne cesse d’énoncer un appel incompréhensible. ». La première pierre est un beau livre qui ne lève pas les mystères, mais qui met au jour les paradoxes de l’attachement au pays et la complexité des comportements humains. 

Jean-Pierre Longre

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18/05/2016

Journal de l’hypermarché

Essai, journal, autobiographie, Annie Ernaux, Le Seuil, Jean-Pierre LongreLire, relire: Annie Ernaux, Regarde les lumières mon amour, Seuil, « Raconter la vie », 2014, Folio, 2016

Rien de plus trivial, rien de plus nécessaire que de « faire ses courses » en grande surface, lieu de survie de l’espèce humaine dans le monde occidental actuel. De cette réalité quotidienne (ou, disons, hebdomadaire), Annie Ernaux a tiré une substance mi-sociologique mi-littéraire en tenant pendant un an le journal de ses passages à l’hypermarché Auchan de Cergy.

On retrouve dans cette relation régulière les sensations, les impressions que l’on éprouve en ces lieux sans leur prêter vraiment attention, en tout cas sans leur donner plus d’importance qu’aux gestes répétitifs d’une existence banale. On y retrouve aussi des contraintes et des agacements plus ou moins éprouvants (le caddie bancal, les bousculades dans des rayons surpeuplés, l’attente aux caisses, la déshumanisation des machines automatiques…), ainsi que la reproduction presque caricaturale des divisions sociales (hommes / femmes, jeunes / vieux, classes populaires / classes moyennes et supérieures). Paradoxalement, l’hypermarché est aussi comme un refuge, un lieu de plaisir personnel, sinon de fascination : « Je suis allée à Auchan au milieu de l’après-midi après avoir travaillé depuis le matin à mon livre en cours et en avoir ressenti du contentement. Comme un remplissage du vide qu’est, dans ce cas, le reste de la journée. Ou comme une récompense. Me désoeuvrer au sens littéral. Une distraction pure ». Une « distraction » qui fait prendre conscience de sa modestie et de son impuissance devant les interdictions diverses (de photographier, de consommer ou de lire sur place etc.) et devant le gigantisme : « L’hypermarché contient environ 50 000 références alimentaires. Considérant que je dois en utiliser 100, il en reste 49 900 que j’ignore ».

essai,journal,autobiographie,annie ernaux,le seuil,jean-pierre longreSociologie et littérature, donc, devant ce qui relève à la fois de l’observation de soi et des autres dans un contexte qui dépasse l’individu : l’auteure est à la fois, sans honte affichée ni fausse modestie, dans le monde (la foule des acheteurs) et hors du monde, puisqu’il s’agit pour elle de prendre du recul par l’écriture. « Voir pour écrire, c’est voir autrement. C’est distinguer des objets, des individus, des mécanismes et leur conférer valeur d’existence ».

Jean-Pierre Longre

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16/05/2016

L’or des mots

Poésie, francophone, Roumanie, Ghérasim Luca, José Corti, Jean-Pierre LongreGhérasim Luca, La paupière philosophale, José Corti, 2016  

Chez Ghérasim Luca, la parole poétique est plurielle et singulière, fragmentaire et fluide. On le constate dans tous les recueils à la fois issus du surréalisme et tendus vers la poésie sonore, l’expérimentation et la performance, composés de textes dans lesquels les mots sont plus que des mots : des objets saturés de sons et de sens, répartis dans leurs vers comme des notes sur leurs portées.

Le titre du recueil est celui de la première partie : La paupière philosophale – et c’est déjà tout un programme incluant la manipulation verbale et le jeu sonore. On découvre dans les poèmes (où pullulent les allitérations en « p ») la volonté de « muer le vil métal / en pot-au-feu d’or mental » et de se couler dans une « peau fine / paupière finale / fatale / philosophale ».

Suivent neuf autres mini-recueils consacrés à des pierres précieuses. Non pour les décrire, mais pour tirer de leurs noms, en formules délicates, les riches sonorités qu’ils contiennent (l’opale « avec les pôles d’une pile », le lapis-lazulis « sur la piste du lis », la chrysophrase (chrysoprase ?), « cristal du sophisme / et sopha du phonème », la turquoise, « truc coi et oisif », l’émeraude « comme la mère d’une robe » – ce ne sont que quelques exemples). Avec cela, le poète ne rechigne pas à chanter des refrains enfantins (« turlututus et turlurettes ») ni à se jouer de mots rares comme « ulex », « saphène », « sarrussophone », « thrips », « cynips » et autres termes spécialisés.

Dans une langue épiée, espionnée, triturée, malaxée, remâchée, La paupière philosophale opère une extraction à la fois douloureuse et jubilatoire de l’or des mots.

Jean-Pierre Longre

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10/05/2016

« Qui me réveillera ? »

Roman, autobiographie, Roumanie, Max Blecher, Elena Guritanu, Claro, Hugo Pradelle, Éditions de l’Ogre, Jean-Pierre LongreMax Blecher, Aventures dans l’irréalité immédiate, suivi de Cœurs cicatrisés,  traduit du roumain par Elena Guritanu, préface de Claro, postface de Hugo Pradelle, Éditions de l’Ogre, 2015  

« L’impression générale et essentielle de théâtralité devenait une véritable terreur dès que je pénétrais dans un cabinet de curiosités exposant des figures de cire. À mon effroi se mêlaient une vague ondulation de plaisir et la sensation étrange, que nous éprouvons tous parfois, d’avoir déjà vécu la même chose, dans le même décor. Si jamais naissait en moi le sentiment d’un but existentiel et si cette ébauche était véritablement liée à quelque chose de profond, d’essentiel et d’irrémédiable, alors mon corps devrait se transformer en une statue de cire dans un musée et ma vie en une contemplation sans fin de ses vitrines. ». Telle est la prose d’un écrivain encore trop méconnu, né dans le nord de la Roumanie, mort en 1938 à l’âge de 29 ans après avoir vécu pendant 10 ans atteint par le « mal de Pott », tuberculose osseuse qui l’obligea à interrompre ses études de médecine à Paris et à passer son existence dans divers sanatoriums.

Trop méconnu, et pourtant plusieurs fois traduit en français (par Mariana Şora, Georgeta Horodinca, Hélène Fleury, Gabrielle Danoux…). Ce volume, qui réunit deux ouvrages différents traduits par Elena Guritanu, témoigne d’une écriture à la fois introspective et expressive, qui met en relation étroite le rêve et la réalité, l’hallucination et la sensation. Aventures dans l’irréalité immédiate est l’exploration d’une âme en proie à la perception d’un monde à la fois étrange et familier, défiguré par la douleur et recomposé par la poésie des mots et des phrases, une âme qui, comme une spectatrice de théâtre, est à la fois à l’extérieur et à l’intérieur, observatrice et observée. Ce premier récit, en va-et-vient et en circonvolutions, est un pathétique et admirable appel à la survie, malgré tous les obstacles : « Je me débats, je crie, je m’agite. Qui me réveillera ? ».

Cœurs cicatrisés, de facture plus narrative, est le récit du séjour d’Emanuel (le double de l’auteur) dans un sanatorium de Berck. La maladie y est certes omniprésente, pensionnaires enserrés dans leur corset de plâtre, couchés nuit et jour, transportés en calèche, souffrant de mille maux – mais pensionnaires vivants. Emanuel, comme les autres, participe à des fêtes clandestines et alcoolisées, noue des amitiés solides, connaît des aventures amoureuses, fait de longues promenades dans les dunes ; il recherche aussi la solitude, découvre les Chants de Maldoror, rêve, voit disparaître certains de ses compagnons, jusqu’à son propre départ vers une autre destination, un autre sanatorium, d’autres espérances. Sous la linéarité du récit, se tissent les aventures intérieures, ainsi qu’une sorte de commentaire voilé, fruit d’une observation de soi et des autres qui n’exclut ni l’humour (noir ou morbide) ni la satire (discrète) ni bien sûr l’introspection.

Ainsi saisit-on le bien-fondé de cette double publication : sous deux formes différentes, Max Blecher est un écrivain de la relation intime que l’individu entretient avec lui-même et avec ce qui l’entoure, entre imaginaire et réel transfigurés.

Jean-Pierre Longre

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06/05/2016

Le poids du génie

Récit, biographie, Musique, Nicolas Cavaillès, Les éditions du Sonneur, Jean-Pierre LongreNicolas Cavaillès, Les huit enfants Schumann, Les éditions du Sonneur, 2016  

Tout commence avec « la mort du père », compositeur de génie et « malheureux musicien », passionné, exalté, mort fou dans un asile, écarté des siens – après avoir aimé, avoir rêvé, aussi, d’un calme bonheur familial. Puis le livre égrène les morts successives, dans un ordre rigoureusement chronologique. Celles des « huit enfants », dont certains furent vite effacés, d’autres vécurent assez longtemps pour conserver la mémoire familiale et artistique : Émile, Julie, Félix (jeune poète disparu trop tôt), Ferdinand, Ludwig, Élise (elle-même pianiste de talent), Marie (qui « se dévoua tout entière » à sa mère), Eugénie (qui contribua à la pérennité de la mémoire familiale et paternelle par les livres qu’elle écrivit).

Au centre des huit chapitres consacrés aux enfants, il y a « La mort de la mère », Clara la fameuse pianiste, elle-même compositrice, qui poursuivit sa carrière tout en enchaînant les grossesses et les accouchements et en supportant durant un certain nombre d’années le génie exalté de son mari tant aimé. « Mère exigeante et défaitiste à la fois, peu généreuse mais énergique et tenace, mettant la sourdine à la sensibilité brillante dont elle fit montre sur scène, tendancieusement autoritaire mais avant tout soucieuse d’inculquer à ses garçons comme à ses filles le devoir d’indépendance morale et matérielle, Clara sembla, consciemment ou non, classer sa progéniture en deux catégories, la forte et la faible ». Et il y a Brahms, arrivé jeune homme dans le foyer, à qui Schumann avait « symboliquement » légué « sa très haute mission artistique – et avec elle, sans le dire explicitement, son épouse et ses enfants. », et qui fut pour la famille un ami, un conseiller, un frère, un oncle, un père de substitution…

De ce récit familial, de ces « drames redondants » parmi lesquels les petits bonheurs s’insinuent malgré tout, de ces « anecdotes », de ces « visages figés » par le temps, Nicolas Cavaillès tire, avec une tranquille économie de moyens rhétoriques, avec une justesse définitive et dans une prose nourrie de poésie, des réflexions sur la mort, la « reproduction » et l’aspiration au néant, sur la filiation et l’enfance, sur la « musique spirituelle » et les « angoisses latentes » qu’elle exprimait chez Schumann (comme chez d’autres), par opposition à celle « qui beugle aujourd’hui […] ses mélodies débiles au service du système consumériste » (oh la belle page de colère !). Sous les apparences d’une composition claire et sans ambiguïtés, Les huit enfants Schumann met en relief les mystères de l’enfance, de la vie et de la mort, ainsi que les exigences et les impératifs du génie musical, qui a investi l’existence entière de la famille Schumann. Dans ce beau livre, dont le thème principal et grave est la mort, le protagoniste est la musique, qui donne (d'une manière souvent sous-jacente, en tout cas discrète) à chaque chapitre/mouvement une tonalité différente. 

Jean-Pierre Longre

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02/05/2016

Shanghai transit

 

Essai, récit, francophone, Suisse, Chine, Philippe Rahmy, La Table Ronde, Jean-Pierre Longre

Philippe Rahmy, Béton armé, La Table Ronde, 2013, Folio 2015

« Ce n’est pas une ville que voit celui qui débarque à Shanghai, mais un symbole incandescent de l’humanité ». Le livre de Philippe Rahmy évoque, certes, le séjour que l’auteur a accompli en résidence, invité par l’Association des écrivains de Shanghai, mais c’est bien de l’humanité, à travers certains de ses échantillons, qu’il s’agit d’une manière plus générale. Celle de la Chine, celle du monde littéraire, celle qui peuple les souvenirs du narrateur/personnage (sa famille, son enfance), et aussi son existence propre, fragilisée par la maladie des os de verre, ainsi d’autant plus précautionneuse et attentive au moindre instant de vie.

essai,récit,francophone,suisse,chine,philippe rahmy,la table ronde,jean-pierre longreBéton armé est, en quelque sorte, un livre d’images puisées dans le présent et le passé de l’auteur ; une « traversée de la nuit, entrecoupée de flashs ». Il y a, par exemple, les lectures de l’Ancien Testament que lui faisait sa mère lorsque, « couvert de fractures », il restait au lit, de même que tous les livres qui ont empli son enfance. Il y a l’histoire familiale, entre Égypte et Allemagne. Il y a le peuple de Shanghai, la foule, le bruit, une masse remuante ou figée, compacte ou éparpillée, mêlant la tradition et l’avant-garde, l’ordre et le désordre, la révolte et la soumission… Sous la forme de la relation quotidienne, du journal occasionnel, c’est une vision complexe, tendre et sans concessions, qui est donnée de la vie chinoise actuelle.

Or il n’est pas question ici de pittoresque et d’exotisme, mais de tentative d’appréhension de la réalité par l’écriture, entre « ce qu’on voit avec les yeux du corps et ce que regarde l’esprit ». C’est en cela que l’évocation de la société humaine (avec des pages impayables décrivant sur le mode satirique les réceptions académiques et les discours officiels, ou brossant le portrait de certaines personnalités du monde des arts et des lettres) ne va pas sans la réflexion sur soi et sur les autres, sans l’exploration des mondes intérieurs qui, sinon, resteraient silencieux. « L’écriture n’a d’autre but que de briser le silence ». Béton armé témoigne de la dimension humaine de la littérature, et aussi des sentiments  profonds qui lient les hommes entre eux, collectivement et individuellement, au-delà de la mort.

Jean-Pierre Longre

 

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21/04/2016

Ukraine-Méditerranée

Roman, Histoire, francophone, Ukraine, Marie-France Clerc, Jean-Pierre LongreMarie-France Clerc, Cinq zinnias pour mon inconnu, édité par l’auteure, 2016

Zinovij Jamkowij et sa jeune épouse Maroussia, fuyant dans les années 1920 leur Ukraine natale en proie à la mainmise meurtrière de la Russie soviétique, se réfugièrent en France, à Lunéville. Près de cent ans plus tard, leur petite-fille, Natalie, devenue elle-même grand-mère, se remémore les épisodes enfantins qu’elle vécut dans la « khata » française de ses grands-parents. Et elle fait bien plus que raviver ses souvenirs : elle cherche ses racines grâce à Internet et avec l’aide efficace d’une correspondante ayant accès aux archives de Vinnytsia, alors que là-bas, au même moment, la Russie d’aujourd’hui tente de mettre à mal l’indépendance et les aspirations européennes de l’Ukraine.

Nous sommes en août 2014. En vacances dans une maison du midi de la France, près de la mer, Natalie alterne dans un saisissant contraste les plages de joie avec ses petits-enfants Léo et Lucie et les rappels dramatiques du passé – ce qui n’exclut pas les délicats récits faits aux enfants qui s’intéressent de plus en plus à ce passé. Entre les jeux, les bains, les promenades et les autres activités estivales au milieu d’une nature florissante et idyllique, l’histoire des générations précédentes, avec ses petits bonheurs et ses grands malheurs, ressurgit peu à peu, et la correspondante de Natalie va lui envoyer une « confession » terrible qui va lui livrer le secret de la mort de cet « inconnu » à qui sont dédiés les « cinq zinnias » du titre.

Le livre de Marie-France Clerc n’est pas un simple récit historique concernant l’anéantissement de l’Ukraine par les massacres de Staline. C’est bien un « roman » à la fois personnel et collectif dont la vérité passe par les points de vue des personnages qui le peuplent. Rythmant la relation objective des faits, il y a le Livre de Lydia où la mère de Natalie a recueilli ses souvenirs de fille d’exilés ; il y a les messages envoyés par Ludmilla, la correspondante ukrainienne ; il y a le fil de l’actualité puisée dans les nouvelles du jour ; il y a le Carnet noir, journal dans lequel Natalie consigne les résultats de ses recherches sur la « toile », ses propres souvenirs, ses émotions ; il y a les histoires (vraies) – anecdotes de sa propre enfance et histoire de la famille et du pays d’origine – qu’elle raconte à ses petits-enfants ; et il y a les découvertes faites par ceux-ci, découverte de la nature environnante, et découverte du passé familial et d’un pays qu’ils aspirent à mieux connaître. C’est ainsi que se déroule le fil ténu et risqué d’une narration toujours vivante qui, suivant ce fil, garde son équilibre fragile mais tenace entre la joie innocente et prometteuse de l’enfance et la cruauté implacable de l’Histoire humaine. 

Jean-Pierre Longre

https://mariefranceclerc.com 

12/04/2016

Cruels itinéraires

roman, anglophone, ilustration, Iain Banks, Anne-Sylvie Homassel, Frédéric Coché, L’œil d’or, Jean-Pierre LongreIain Banks, Un chant de pierre, traduit de l’anglais par Anne Sylvie Homassel, gravures de Frédéric Coché, L’œil d’or, 2016  

L’œuvre de l’écrivain écossais Iain Banks (1954-2013) relève de plusieurs genres : la science-fiction (sous la signature de Iain M. Banks), l’essai, la fiction. Un chant de pierre appartient à cette dernière catégorie – sous de fausses allures de réalisme historique mêlé de merveilleux sanglant et d’onirisme poétique.

Abel, le narrateur et protagoniste, aristocrate en butte à une guerre dévastant le pays et jetant la population sur les routes, fuit le domaine familial avec sa sœur-amante (à qui le récit s’adresse), avant d’être arrêté par une Lieutenant qui les ramène de force à leur point de départ, investit le château avec ses sbires et ne lâchera plus le couple, le séduisant et le séparant, provoquant un mélange d’attirance et de répulsion, de séduction et de cruauté. Une cruauté qui n’épargne personne, ni le peuple venu se réfugier sous les murailles, ni les soldats, ni les pillards, ni les domestiques, ni les maîtres ; la torture, la souffrance, la mort menacent chacun dans un conflit dont on ne perçoit ni les tenants ni les aboutissants, et auquel on participe à faible hauteur d’homme, comme Fabrice del Dongo à Waterloo. Un conflit à la fois moderne (il y a des jeeps, des pistolets, des grenades) et d’apparence médiévale (il y a des épées, des armures, des potences), dans lequel la nature végétale ou minérale et les constructions humaines (les pierres…) jouent des rôles importants, un conflit, surtout, à l’absurdité intemporelle : « Je ne comprends pas leur guerre, ne sais plus maintenant qui combat contre qui, ni pour quelle raison. Nous pourrions être à n’importe quelle époque, n’importe quel endroit ; n’importe quelle cause produirait les mêmes résultats, les mêmes fins, incertaines ou définitives, gagnées ou perdues. ». Un conflit qui donne des occasions de retours sur le passé, sur soi, sur la destinée : « Chacun d’entre nous contient l’univers dans son être, l’existence dans sa totalité contenue par tout ce dont il nous faut tirer du sens […]. Peut-être inventons-nous nos propres destins, de sorte qu’en un sens nous méritons ce qui nous arrive, n’ayant pas eu assez d’esprit pour nous figurer mieux. ».

Roman inclassable, entre fable (im)morale et conte fantastique, Un chant de pierre tient aussi du récit d’aventures, de la fantaisie morbide, du roman d’analyse, de l’érotisme sadien et de la parodie ducassienne, comme en témoignent certaines évocations qui mènent le lecteur sur des chemins inattendus : « Le matin arrive, radieux ; l’aube aux doigts de sang de sa lueur zélée incendie des océans célestes et courbe vers la terre un autre commencement factice. Mes yeux s’ouvrent comme des bleuets, se collent, encroûtés de leur propre rosée rance puis absorbent cette lumière. ». Roman poétique, pourrait-on dire, d’une poésie sans concessions, violente, oppressante, déroutante, fascinante.

Jean-Pierre Longre

www.loeildor.com

07/04/2016

« Alimenter le désir de vivre »

Essai, récit, francophone, Jacques Lusseyran, Silène, Jean-Pierre LongreJacques Lusseyran, Le monde commence aujourd’hui, Silène, L’artisan philosophe, 2012, Folio, 2016

« Les deux miroirs brisés, les yeux continuent de vivre. Ceux dont je veux parler, les vrais yeux, travaillent au-dedans de nous ». Et plus tard, à propos des images et de la mémoire : « Celles-ci, les souvenirs, je les voyais aussi, mais dans ma tête, au niveau et de mon front et de mon cerveau. Celles-là, les choses vues, je les percevais beaucoup plus largement : dans l’ensemble de mon organisme ». Oui, à la suite d’un accident, Jacques Lusseyran (1924-1971) est devenu aveugle à huit ans. Mais une fois ces précisions données, il faut bien avouer que Le monde commence aujourd’hui n’est pas un livre sur la cécité. C’est un livre tout en clarté.

essai,récit,francophone,jacques lusseyran,silène,jean-pierre longreS’il comporte un aspect autobiographique, le récit de vie est un support pour autre chose, qui tient à la fois du témoignage, de la réflexion et de la poésie. L’expérience dramatique du camp de Buchenwald n’est, par exemple, jamais misérabiliste, au contraire : elle est jalonnée de rencontres d’hommes à la fois ordinaires et admirables comme Jérémie, qui « trouvait la joie en plein bloc 57 », Louis, qui semblait « se chercher une famille », Pavel le Russe qui prenait la vie comme elle vient…

La vie, c’est bien d’elle qu’il s’agit, à travers le regard intérieur porté sur soi et sur les autres. La vie du prisonnier, et aussi celle de l’enseignant, du conférencier qui doit éveiller son auditoire en restant lui-même éveillé aux autres. De quoi s’agit-il encore ? De la poésie, qui n’est pas seulement de la littérature, mais aussi « un acte », « une des rares, très rares choses au monde, qui puisse l’emporter sur le froid et la haine », et qui somme toute illustre parfaitement ce que réussissent à susciter la méditation active de Jacques Lusseyran (si bien suggérée par le portrait qu’en a fait Jean Hélion) et son écriture à la fois subtile, vigoureuse et apaisante : « Alimenter le désir de vivre ».

Jean-Pierre Longre

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essai,récit,francophone,jacques lusseyran,silène,jean-pierre longreJacques Lusseyran, Et la lumière fut, préface de Jacqueline Pardon, Folio, 2016

Présentation de l'éditeur:

En 1940, la France capitule. En 1941, Jacques Lusseyran, alors qu’il est aveugle et n’a pas dix-huit ans, entre en résistance en rejoignant le mouvement Défense de la France. Le 20 juillet 1943, il est arrêté par la Gestapo, interrogé pendant des jours interminables et enfermé à Fresnes. Il sera déporté en 1944 à Buchenwald. Comment un aveugle peut-il survivre à cet enfer? Grâce à la protection d’un groupe de Russes et à sa connaissance de l’allemand qui lui permettra d’informer les autres déportés des agissements des S.S. Après un an et demi d’horreur, il est libéré et revient en France où il poursuivra ses études en affirmant ses aspirations littéraires balayées par la guerre.
Cette autobiographie est un exceptionnel exemple d’amour de la vie, de courage et de liberté intérieure face à l’adversité.

Clarté intérieure

Récit, biographie, francophone, Jacques Lusseyran, Jérôme Garcin, Gallimard, Jean-Pierre LongreJérôme Garcin, Le voyant, Gallimard, 2015, Folio, 2016

Jacques Lusseyran (1924-1971) a vécu hors normes : enfant choyé devenu accidentellement aveugle à huit ans, résistant actif alors qu’il était encore un brillant lycéen, arrêté puis déporté à Buchenwald, marié trois fois, professeur de littérature française aux États-Unis (les portes de l’Université française lui étant fermées depuis le régime de Vichy à cause de sa cécité), membre d’un ésotérique et étrange « Groupe Unitiste », conférencier à succès, séducteur invétéré, écrivain méconnu, mort prématurément dans un accident de la route, et finalement disparu dans les limbes de l’oubli littéraire…

récit,biographie,francophone,jacques lusseyran,jérôme garcin,gallimard,jean-pierre longreTout cela est raconté, rappelé dans Le voyant, livre qui n’est pourtant pas une biographie ordinaire, qui est bien plus que cela. Le titre lui-même contient l’essence de ce dont il est question : Jacques Lusseyran a maintes fois expliqué « l’incroyable pouvoir qu’il avait tiré de son traumatisme originel » ; maintes fois montré « combien ce choc tellurique avait, en contrariant à la fois les idées reçues et les invariants scientifiques, déterminé toute son existence ; pourquoi enfin sa morale, sa philosophie de la vie, sa disposition au bonheur, son perpétuel besoin d’aimer découlaient naturellement de ce drame dont il n’allait cesser de faire une promesse et une chance. ». Aussi contradictoire que cela puisse paraître, il voit dans la cécité une source de courage dans les épreuves physiques et morales, un surcroît d’aptitude au bonheur, à l’amour, au désir, un insatiable appétit de vivre – et voici, très justement, ce qu’écrit encore Jérôme Garcin : « Du camp de Buchenwald, un homme sans regard, si maigre qu’il semble flotter dans sa tenue rayée et puis s’y noyer, a pu écrire : « J’ai appris ici à aimer la vie. » Même si l’on en comprend le sens – il a appris ici à refuser de mourir, à se battre pour survivre –, cette phrase n’a pas d’équivalent dans toute la littérature concentrationnaire. Elle explose, comme une bombe, à la tête de tous les bourreaux. Elle les tue. ».

Jérôme Garcin, qui s’intéresse et nous intéresse assidûment à des écrivains que la postérité littéraire a injustement laissés de côté, mis en réserve en quelque sorte (Jean Prévost, maintenant mieux reconnu, Jean de la Ville de Mirmont, Jacques Chauviré, bien d’autres encore auxquels il fait une place de choix dans ses chroniques du Nouvel Observateur), et qui aime, par le jeu paradoxal des mots, des idées, des sentiments et des épisodes biographiques, dévoiler les secrets des existences et des créations, donne ici à la destinée de Jacques Lusseyran des couleurs, un relief, une profondeur que cet exceptionnel « voyant » eût aimé goûter de tous ses sens.

Jean-Pierre Longre

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