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01/12/2016

Soupçons

Roman, francophone, Édith Masson, Les éditions du Sonneur, Jean-Pierre LongreÉdith Masson, Des carpes et des muets, Les éditions du Sonneur, 2016  

Ça commence vite et fort : en curant un canal, des hommes découvrent un sac en plastique (de ceux que l’épicerie du coin distribue aux clients) rempli d’ossements humains. Branle-bas dans le village (lequel ? Il n’est jamais nommé, mais on va apprendre à le connaître de l’intérieur). Boule, le maire, alerte les autorités, les discussions vont bon train dans le bistrot de Nazaire… Mais si l’on s’attend à une enquête policière en bonne et due forme, on en sera pour ses frais.

Non. Tout est dans l’atmosphère (la chaleur, l’humidité – on étouffe un peu, on tourne en rond comme poissons dans un bocal), dans les non-dits, les rumeurs, les allusions, les silences. Le personnage qui ouvre et ferme le récit, et qui est une sorte de témoin extérieur tout en ayant, on s’en doute, des liens avec le passé du village, porte un nom de fleur qui sonne comme un objet (ou un corps) lancé dans l’eau : Phlox. Au lecteur de déchiffrer les symboles, les messages cryptés, les réflexions et attitudes des hommes et des femmes, parfois étranges et pourtant si humains, qui animent le récit. Et de se plonger dans les mystères des origines : « C’est important, les origines. C’est passionnant aussi, parfois, comme ces énigmes dans les films qu’il faut résoudre. La réponse se trouve quelque part, il faut savoir la chercher. Ce n’est pas toujours celle qu’on s’imagine… Les familles ont leurs petits secrets, n’est-ce pas ? Qui n’en a pas ? ». Les familles, et le reste. Il y a eu autrefois la mort d’Athanase, poussé à l’eau à l’issue d’une soirée particulièrement agitée. Il y a eu cet Allemand, Heinrich, resté sur place après la guerre. D’autres choses encore, que l’on raconte sans en avoir l’air, que l’on ne raconte pas en feignant de le faire, ou que l’on ressasse indéfiniment – au café, dans la rue, chez l’un ou l’autre…

Le maire, qui a été témoin de faits importants dans son enfance, tente de donner cohérence à tout cela – et l’éclairage des lampadaires pendant toute une nuit est comme un signe concret de ses recherches. « Il faut que les choses aient un sens, n’importe lequel. Qu’il y ait une histoire autour de ces os, de toi, Prisque, de chacun de nous, et qu’elle tienne debout. Qu’elle ait un début, une fin. Qu’on la croie vraie. Qu’au besoin on la fabrique. ». Et puis : « Tout à coup on te regarde autrement. Pourquoi ? Sans que tu saches comment, une histoire a poussé autour de toi. On te regarde comme ça et, peu à peu, si tu n’es pas assez fort, tu seras réellement ce raté, ce héros, ce sale caractère, ce malhonnête, ce personnage qu’ils auront inventé. ». Une histoire, des histoires qui se développent, et nous voilà en plein dans le roman, ou dans les romans qui se soupçonnent. Des personnages s’agitent, se cachent, s’exhibent, se regardent en silence, se parlent à mots couverts, et le récit s’épaissit au fur et à mesure. Les lecteurs, eux, investissent la fiction, s’investissent dans l’atmosphère du lieu, se construisent leurs fictions ; ils deviennent eux-mêmes carpes et muets, pris dans le filet de la narration et plongés dans leur propre imagination, par l’entremise de celle de l’auteure.

Jean-Pierre Longre

www.editionsdusonneur.com

http://www.marcvillemain.com/archives/2016/10/10/34420983...

23/11/2016

« Mégalométropolis »

poésie, anglophone, David Gascoyne, Michèle Duclos, Roger Scott, black herald press David Gascoyne, Pensées nocturnes, ouvrage bilingue – bilingual book, traduit de l’anglais par Michèle Duclos. Postface / Afterword by Roger Scott, Black Herald Press, 2016

Après la parution en français de La vie de l’homme est cette viande (Man’s Life Is This Meat) de David Gascoyne (1916-2001), dont on fête cette année le centenaire de la naissance, Black Herald Press propose une édition bilingue de son poème radiophonique, Pensées nocturnes, diffusé en 1955 par le Third Programme de la BBC. Au sommaire : le poème en trois volets (« Les Veilleurs de Nuit », « Carnaval Mégalométropolitain », « Rencontre avec le Silence »), « Le Poète et la Ville » (1981), essai de Gascoyne inédit en français, et une postface de Roger Scott – ami, archiviste, éditeur du poète et spécialiste de son œuvre ; le tout dans une traduction de Michèle Duclos.

After the publication of a bilingual edition of Man’s Life Is This Meat (La vie de l’homme est cette viande) by David Gascoyne (1916-2001), the centenary of whose birth is celebrated this year, Black Herald Press releases a bilingual edition of his radiophonic poem Night Thoughts, broadcast in 1955 by the Third Programme (BBC). This book includes the three-part poem (‘The Nightwatchers’, ‘Megalometropolitan Carnival’, ‘Encounter with Silence’), an essay by Gascoyne ‘The Poet and the City’ (1981), and an afterword by Roger Scott—a friend, archivist, and editor of the poet, and a specialist of his work; French translation by Michèle Duclos.

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Diffusé en 1955 par le Third Programme de la BBC et publié en 1956 en Grande-Bretagne, Pensées nocturnes, poème radiophonique pour plusieurs voix de David Gascoyne (1916-2001), se présente comme une déambulation en trois volets dans une ville nocturne – en l’occurrence, Londres – qui revêt des formes multiples : cité réelle, rêvée et assoupie, puis fantasmagorique et hallucinatoire, enfer souterrain et ultra-mécanisé, enfin silencieuse et apaisée, rendue à la Nature, à l’espoir et à la renaissance. Partant du thème de la Cité primitive et mythique devenue « Mégalométropolis », le poète dépeint tant « le vide éthique qui est au cœur de notre monde » que la figure du Solitaire perdu dans la multitude, tantôt « privé d’âme et d’individualité », tantôt luttant pour préserver son humanité. À travers cette exploration tour à tour tragique, satirique et existentielle de la Ville, le poète entend aborder « la nuit spirituelle » inextricablement liée à la civilisation moderne et souligner sa quête incessante de lumière, seule capable « d’écarter l’obscurité du Vide », pour citer Roger Scott, et de nous permettre d’accéder à une « solitude partagée ». En complément, deux textes, l’un de David Gascoyne, « Le Poète et la Ville », l’autre de Roger Scott, en postface, retracent la genèse de ce triptyque poétique et ses influences, parmi lesquelles les « Villes » de Rimbaud, le Paradis perdu de Milton, l’Enfer de Dante, ou encore La Terre vaine de T. S. Eliot.

David Gascoyne, l’un des grands poètes britanniques du xxe siècle, est l’auteur de plusieurs recueils – dont Roman Balcony, paru alors qu’il n’a que 16 ans, La vie de l’homme est cette viande, La Folie de Hölderlin et Poems, 1937-42. Dès 1933, lors de ses séjours en France, il fréquente de nombreux artistes et écrivains (Breton, Dalí, Ernst, Éluard…) avant de lier amitié avec Benjamin Fondane et Pierre Jean Jouve. D’abord influencé par le surréalisme (on lui doit le premier ouvrage en anglais consacré à ce mouvement et la traduction des Champs magnétiques de Breton et Soupault), Gascoyne s’en détachera pour se consacrer à une poésie humaniste et spirituelle. Son œuvre, d’une originalité saisissante et visionnaire, est marquée par une profonde angoisse existentielle, empreinte d’un mysticisme prophétique et tourmenté.

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Broadcast in 1955 by the Third Programme (BBC) and published in Great-Britain in 1956, Night Thoughts, a radiophonic poem by David Gascoyne, is a three-part quest in a nocturnal city—in this case, London—which dons various forms: a real, dreamed, and sleeping city, then a phantasmagorical and hallucinatory one, like an underground and mechanized inferno, and lastly silent and appeased, restored to Nature, hope and rebirth. Taking as a starting point the theme of the primaeval and mythic City turned into a “Megalometropolis”, the poet depicts “the ethical emptiness at the core of our…world” as well as the figure of the Solitary, either “soulless” and “devoid of all individuality”, or struggling to preserve his humanity. Through this alternately tragic, satirical, and existential exploration, the poet intends to confront the “spiritual night” inextricably associated with modern civilisation and insists on “his constant search for the light to displace the darkness of the Void” (as Roger Scott writes in his afterword), a search that may allow us to reach “a shared solitude”. This book comprises two additional texts, “The Poet and the City” by David Gascoyne and an afterword by Roger Scott: they unveil the genesis of this poetical triptych and its influences—among them the “Villes” texts by Rimbaud, Milton’s Paradise Lost, Dante’s Inferno, and T. S. Eliot’s The Waste Land.

David Gascoyne (1916-2001), one of the great British poets of the 20th century, is the author of several collections—Roman Balcony, published when he was only 16 years old, Man’s Life Is This Meat, Hölderlin’s Madness and Poems, 1937-42, while his New Collected Poems, edited and introduced by Roger Scott, was released in 2014 (Enitharmon Press). From 1933 onwards, while staying in France, he met many artists and writers (Breton, Dali, Ernst, Éluard...) before befriending the Romanian-French poet and philosopher Benjamin Fondane and the French poet Pierre Jean Jouve. At first influenced by Surrealism (he wrote the first book in English dedicated to this movement and translated into English The Magnetic Fields by Breton and Soupault), by the late 1930s Gascoyne distanced himself from it and began to write a more humanistic and spiritual poetry. Imbued with a startling and visionary originality, his work is marked by a deep existential angst while being fraught with a prophetic, tormented mysticism.

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Black Herald Press
https://blackheraldpress.wordpress.com/books/pensees-noct...  

To pre-order the book / Pour précommander l’ouvrage

http://blackheraldpress.wordpress.com/buy-our-titles

17/11/2016

« Géographie sonore »

Essai, francophone, Gaëlle Josse, Le temps qu’il fait, Jean-Pierre LongreGaëlle Josse, De vives voix, Le temps qu’il fait, 2016  

La voix est « ce qui précède le verbe, la parole, le discours », écrit l’auteure dans son « Avant-dire ». Et puis le verbe est nécessaire pour en parler. Même chose avec la musique, que Gaëlle Josse évoque avec ferveur, ici et dans d’autres livres (par exemple Les heures silencieuses ou Nos vies désaccordées). Autre point commun : le silence. C’est sur les plages de silence que les sons prennent leur relief ; toute parole, toute musique se construit sur le silence. C’est ainsi que les textes de Gaëlle Josse sur la voix ont pris la forme de la brièveté, interrompus et reliés par des espaces vides comparables à ceux qui ponctuent la parole, le chant, le cri – reprises de souffle, pauses qui permettent à la voix d’être « signe de présence au monde, signe d’un possible vers autrui. », et au lecteur de méditer un instant sur ce qu’il vient de lire.

La voix, donc, thème central, est l’objet de variations multiples permettant à l’auteure d’aborder toutes sortes de sujets dont le caractère personnel s’élargit à des considérations d’ordre général. Souvenirs d’enfance, instantanés de la vie quotidienne (le métro, la rue, une réunion familiale ou amicale, la radio et la télé…), agacement et colère contre les voix qui veulent se donner de l’importance, mise en avant d’expressions sur lesquelles il est bon de s’attarder (« Parler à la cantonade », « Une vois tranchante, une voix coupante, une voix caressante », et, avant tout, le titre, auquel le pluriel donne une particulière résonance), aussi et encore la musique, avec notamment une belle description de voix chantant Schubert : « Voix de baryton pour le narrateur, voix de ténor pour l’enfant et le Roi des Aulnes, voix de basse pour le père. Le piano fait entendre les rafales de vent à la main gauche, et le galop du cheval par des triolets d’accords à la main droite. La nature tourmentée, le déchaînement des instincts, l’aveuglement puis l’angoisse paternelle, l’issue tragique. Les forces obscures contre la seule raison. ».

« Ni essai, ni récit, ni roman, ni autobiographie », précise la quatrième de couverture. D’accord. Mais si l’on peut en effet exclure le roman, De vives voix est peuplé de réflexions (essai), d’histoires (récit), de mémoire personnelle (autobiographie). Il y a donc de tout cela, à quoi il faut ajouter la poésie. Ces brefs agencements de mots tiennent souvent du poème en prose, à la fois par leur condensation et les perspectives qu’ils ouvrent. Leurs échos ont des chances de résonner bien au-delà de leurs significations premières.

Jean-Pierre Longre

www.letempsquilfait.com

http://gaellejosse.kazeo.com

08/11/2016

La route, les mots

Roman, francophone, Lionel-Édouard Martin, Les éditions du Sonneur, Jean-Pierre LongreLionel-Édouard Martin, Icare au labyrinthe, Les éditions du Sonneur, 2016  

« Tu prends la route, là, n’importe laquelle, tu débouches sur des mots. Tu peux bien sûr baliser ton itinéraire, savoir où tu vas. Mais tu peux aussi te laisser guider par le hasard, te fier à la rencontre. L’amour, les blagues, l’art : joindre, poser l’insolite, tracer du neuf dans le vieux, créer de nouveaux sens. ». Nous sommes là au cœur du livre, au centre d’un itinéraire qui, entre Le Puy et Paris, se trace dans le sillage d’un drôle de couple : lui, poète vieillissant, revenu de beaucoup de choses mais pas de l’art et de l’écriture ; elle, jeune fille de vingt ans à la langue bien pendue et au verbe déluré, Zazie du XXIème siècle issue de l'immatérialité des réseaux sociaux.

Chaque chapitre nous mène sur des territoires qui, apparemment, n’ont rien de romanesque en soi (Le Puy, Vichy, Montmorillon, Tours), avec des incursions dans le passé récent du côté de Paris et Saint-Ouen (où, finalement, tout se rejoindra et tout se dénouera). Rien de romanesque, mais Lionel-Édouard Martin (Liolio pour les intimes, au moins pour la petite Palombine) a l’art, avec une verve non vergogneuse, de faire roman des plus petits événements, des moindres situations : un repas de restaurant provincial, le cours d’une rivière, un bon crû de derrière les fagots, un souvenir d’enfance, un paysage paisiblement rural, le vide d’une ruelle… Et, périodiquement, un morceau de bravoure, une page d’épopée ou de lyrisme grandiose : l’éclatement d’un orage (« la bruyante déferlante, les fracas d’orange et de zébrures, le jour éphémère, convulsif, le battement spasmodique du noir et du safran, la cravache des bourrasques, la pluie en vrac, diluvienne, sur le monde. ») ; ou encore l’apparition de deux volets d’un triptyque de Mantegna (« un raccourci de l’angoisse déboulant sur le triomphe ») où s’est glissé un lapin, « Le lapin », roux comme le Christ dont pour le narrateur il est le symbole (tiens, l’ami versaillais amateur de littérature se nomme Portechrist – tout un programme, et pourquoi pas un fil (d’Ariane) conducteur).

Icare sortira-t-il de son dédale de routes secondaires ? Se brûlera-t-il les ailes au feu des illusions ? Se fera-t-il dévorer par un Minotaure d’aujourd’hui ? Palombine, sa virtuelle compagne de voyage, le rappelle à la réalité avec sa verdeur naturelle. Le dernier morceau de bravoure est la description savoureusement satirique d’une petite foule de parasites snobinards feignant de s’intéresser à l’art, à la musique, à la poésie, et devant qui le narrateur s’aventure à lire sa poésie, avec un succès qu’on laissera au lecteur le soin d’interpréter – de même qu’il interprétera aussi lui-même le tout dernier épisode d’un roman plein de saveurs et de réminiscences (en témoigne la liste des écrivains et artistes déroulée en annexe), d’un roman plein de tendresse et de passion, d’humour et de fureur, et dans lequel, surtout, les mots règnent en maîtres.

Jean-Pierre Longre

www.editionsdusonneur.com

https://lionel-edouard-martin.net

02/11/2016

« D’ombre et de fantaisie »

Roman, francophone, Suisse, Jacques-Pierre Amée, Infolio, Jean-Pierre LongreJacques-Pierre Amée, Comme homme, Infolio, 2016  

Jacques-Pierre Amée est un artiste. Son site Internet le prouve, qui donne à voir ses « Lipographies », inspirées par le « Nuage ôté » (le « Blur » du lac d’Yverdon que les riverains ont décidé de supprimer après l’exposition de 2002) et par les « Palafittes », ces constructions sur pilotis dans lesquelles vivaient jadis des pêcheurs. Jacques-Pierre Amée est un artiste. Son dernier roman le prouve, qui donne à lire de brefs tableaux colorés ou sombres, qui comme un peintre hollandais s’attache aux petits détails dont l’addition suggère une vision d’ensemble tantôt floue tantôt évidente, en jeux d’ombres et de lumières, et qui laisse entendre qu’une pièce de théâtre intitulée Comme homme se prépare, où les chansons, la danse, les numéros de clown seront de la partie.

Comme homme, pièce en préparation donc, est d’abord un roman racontant en un va-et-vient de séquences diverses l’histoire de Zo et Zach, qui se retrouvent chaque fin de semaine dans le chalet (ou cabane) de celui-ci, situé sur la pente d’une montagne, vraisemblablement en Suisse. Dans leurs esprits et leurs discussions, il y a le passé : Jeff, mort maintenant, qui a laissé son chalet à Zach ; Haïti, où Zo vivait lorsqu’elle était enfant et où elle a perdu sa main droite, Haïti où est morte la petite Fanette, peu après le grand tremblement de terre. Et il y a le présent : l’amour mutuel de deux êtres à la fois ancrés dans la pérennité et implantés dans la modernité; Noémie qui, ailleurs, au bord du Saint-Laurent, monte sa « pièce d’ombre et de poésie »… Bref. On ne va pas résumer ce qui est suggéré par bribes poétiques, sonores, entrecoupées de digressions ouvertes sur des horizons inattendus, éparpillés.

Ce roman, tout compte fait, est une sorte de long poème en sept chants dont l’unité est assurée par des éléments de la nature : plumes, racines, fruits, feuilles, fleurs, lune, cendres, pierre, sable… Un long poème ponctué par des chansons (Zach en a composé d’innombrables) ou des expressions aux harmoniques pleines d’écho (du genre « Poisson d’audace », « Les voix des titans déchirent l’univers », « Ensemble, joyeux et ivres, au-delà du vrai et du faux »). Un long poème dans lequel, comme il se doit, le langage est primordial, avec des jeux verbaux dont s’amuse Zach, évoquant par exemple pour Zo les Langues O (« Langues Zo ») où il a failli s’inscrire et qui sont maintenant situées dans une « ZAC »… Un long poème dans le « désordre soigneux » duquel ce qui passe par les mots est, au-delà de l’ombre et de la fantaisie et par-dessus tout, l’universelle chaleur humaine.

Jean-Pierre Longre

www.infolio.ch  

www.comme-homme.com

27/10/2016

Comment s’en sortir ?

Roman, francophone, Christian Oster, Éditions de l’Olivier, Points, Jean-Pierre LongreChristian Oster, Le cœur du problème, Éditions de l’Olivier, 2015, Points, 2016  

Avec Christian Oster, on n’est jamais au bout de sa surprise. Dans ce roman (comme dans d’autres, rappelons-le), l’événement déconcertant intervient dès le départ : Simon, le narrateur, rentrant chez lui un soir, trouve dans son salon le cadavre d’un homme, visiblement tombé de la mezzanine dont la balustrade, déjà branlante auparavant, a cédé. Diane, sa compagne, qui prenait son bain, et dont l’inconnu était vraisemblablement l’amant, le quitte dans la foulée, le laissant se « débrouiller » avec l’encombrant colis. Que va-t-il en faire ? Après maintes tergiversations et divers transports dans le coffre de sa voiture, il décide de l’enterrer dans le potager, sous les plants de tomates.

D’autres, à partir de cette situation à suspense, auraient bâti un polar, voire un thriller, avec enquête à rebondissements multiples. On a bien affaire à un roman noir, mais le noir n’est pas celui des péripéties ; plutôt celui qui habite et ronge le personnage de l’intérieur, avec ses hésitations, ses doutes, sa solitude. Un personnage qui s’enfonce comme malgré lui, mais aussi avec une sorte de délectation, dans les difficultés, ne trouvant pas de porte de sortie. « J’ai eu pitié de moi, plus ça allait moins je trouvais de solution satisfaisante ». Ce genre de lucidité paraît commander son comportement. Fait marquant et significatif : la principale rencontre qu’il fait est celle d’un policier à la retraite, avec qui il va jouer au tennis, partir pour un improbable séjour chez la belle-sœur de son nouvel ami, y faire d’autres rencontres – toujours avec en lui le souvenir et le poids du cadavre qu’il a enterré.

Roman, francophone, Christian Oster, Éditions de l’Olivier, Points, Jean-Pierre Longre« Le cœur du problème » réside au premier degré dans ce cadavre non identifié. Mais il concerne surtout Simon, qui se tend des pièges à lui-même tout en les considérant avec une certaine distance. Saisi d’une culpabilité qui ne devait pas le concerner, il semble vouloir se laisser deviner. « Tout est normal. C’est-à-dire rien. En même temps, ça n’a pas tellement d’importance. J’ignore si je ressens quoi que ce soit, en fait. Quand j’arrive chez moi, c’est pareil. ». Et l’amour qu’il éprouve toujours malgré tout pour Diane n’est pas pour rien dans cette sorte d’indifférence à soi. L’auto-analyse est circonstanciée, dans une recherche incessante, et le style de Christian Oster colle à cette recherche, suit dans le détail les méandres de la pensée. Avec cela, l’important est suggéré, la narration se développe avec ses vides, ses non-dits. Au lecteur, sous le choc et sous le charme, de prendre en charge les angoisses de Simon.

Jean-Pierre Longre

www.editionsdelolivier.fr  

www.lecerclepoints.com

19/10/2016

La naissance de l’existence

Récit, Essai, francophone, Yves Déchavanne, Edilivre, Jean-Pierre LongreYves Déchavanne, Et nous croquerons la pomme ou Du bon usage de la liberté, Edilivre, 2014  

« La vie ne peut exister sans imperfection ». Le plan divin, lui, était parfait. La souffrance, les malheurs, les soucis, le doute, et aussi – autres conditions nécessaires à toute véritable existence humaine – la liberté et l’amour. Les hommes iront « s’élevant de chute en chute, progressant dans la connaissance, et créant la vie. […] Et si, conscients de leur existence, certains en viennent à douter de nous, à nous maudire, voire à nous nier, n’y vois pas malice et réjouis-toi : c’est qu’ils grandissent. ». Voilà ce que le créateur dit au « Bénin » (vous savez, celui qui deviendra le « Malin » sous la forme du Serpent), mettant au-dessus de tout l’autonomie de sa Création vouée à devenir créatrice, à commencer par Adam et Ève.

Attention : Et nous croquerons la pomme n’est ni un traité de théologie ni un essai philosophique. Quoique. Les allusions, les références, voire les citations peuplent la prose d’Yves Déchavanne. Liberté et responsabilité, essence et existence, connaissance du bien et du mal, conscience du temps et rôle de l’inconscient – les concepts vont bon train dans la parole divine et humaine, de même que dans la méditation d’Adam, qui va jusqu’à anticiper sur un « L’enfer, c’est les autres » plus intemporel qu’anachronique. Et il y a la découverte du plaisir, de la sensualité, de la musique, de l’amour et de la mort. Ève, rendue experte en ces domaines par l’action du Serpent, va tenter de persuader Adam que tout cela vaut la peine. Une quête quasiment bachelardienne occupe ses pensées : « C’étaient des orgies d’imaginations, des symphonies de rêveries où chaque sens, tout à tour sollicité, devenait tantôt soliste, tantôt concertiste. ». Louise Labé elle-même est un recours pour exprimer les signes de l’amour (chaud et froid, rire et larmes…).

On l’aura vite compris, si l’érudition n’est pas écartée (en témoignent les expressions latines qui accompagnent les apparitions de Dieu), l’humour est la dominante. Un humour sans cesse renouvelé, toujours porteur de sens, qui sous-tend le développement des réflexions et les pages de belle poésie accompagnant le récit d’une Genèse revisitée (thème et variations). Sans oublier le chœur des anges qui chante à la fin de chaque chapitre, élevant la prose vers les sphères de la musique céleste. C’est ainsi, d’une manière plaisante et décalée, qu’est décrit le passage du jardin d’Eden (paradisiaque mais monotone et ennuyeux, tout compte fait) à l’existence pleine de douleur et d’amour, d’inquiétude et de satisfactions, de dépressions et de passions, au demeurant source de promesses et d’optimisme. « L’homme est en marche », et cela, espérons-le, ne s’arrêtera pas. Impatients, nous attendons la suite du cheminement.

Jean-Pierre Longre

www.edilivre.com

13/10/2016

Sortir de la zone

Autobiographie, récit, francophone, Louis Calaferte, Folio, Jean-Pierre LongreLouis Calaferte, Requiem des innocents, Folio, 2016  

La grande ville n’est jamais nommée mais le caractère autobiographique du récit laisse deviner qu’il s’agit de Lyon. Peu importe. Comme partout et comme toujours, en marge de la cité il existe une « zone » grouillante de crasse et de vermine, envahie par la misère et l’alcoolisme, par la violence et la débauche, un ghetto peuplé d’êtres humains pourtant. C’est une longue rue boueuse bordée de taudis où les lieux de rassemblement sont des bistrots sordides, un terrain vague ou de vieux wagons au rancart, et qui vit d’une vie quasiment autonome, avec ses petits et grands trafics et son désoeuvrement.

Il y a là une bande de gamins parmi lesquels le jeune Calaferte est une personnalité, disons le second du chef. Derrière les mauvais coups reçus et donnés, se manifeste une solidarité de petits délinquants, une amitié de terrain vague que le fils non désiré d’immigrés italiens qui a pu s’extirper de la fange n’oubliera jamais. « Je sais d’où je viens. Je n’ai pas renié ma race. Je sais que là-bas la vie était pareille à la terre, noire, sale. Qu’elle ne pardonnait pas. Ni le mal ni le bien. Je sais que tout y était sujet à ordure et à désespérance. Je sais qu’on n’empoigne pas le malheur. Qu’on ne lui fracasse pas la tête. Que ce n’est pas une question de force. Vous pouvez amener demain vos pitoyables dépouilles : je pleurerai en vous accueillant, les bras ouverts. Vous pouvez m’appeler, je n’aime bien que la misère des hommes. C’est un bout de notre vérité, la misère. Ça vous fait tenir les yeux écarquillés. Ça vous dérange. Ça vous détruit. Ça vous réforme. C’est mâle, la misère. Faut écouter ou s’en aller. C’est exigeant. Vous pouvez m’appeler. Je vous reconnaîtrai. ». Mauvais garçons, mais amis bénis, alors qu’une malédiction vengeresse tombe sur les parents indignes : « Toi, ma mère, garce […]. Si tu savais ce que c’est qu’une mère. Rien de commun avec toi, femelle éprise, qui livra ses entrailles au plaisir et m’enfanta par erreur. ». Et pour le père : « Ridicule embryon, toi, Calaferte, je sais où te trouver. […] Un jour dans cette rue à mendier ton pain, demain ailleurs à t’enivrer. Rien n’était peut-être de ta faute. Je te ressemble. Nous subissons la vie sans trop songer à nous révolter. ». (Voilà de longues citations, mais de vrais échantillons d’un style hors du commun).

Autobiographie, récit, francophone, Louis Calaferte, Folio, Jean-Pierre LongreS’il ne s’est pas révolté, comment le jeune Calaferte est-il sorti de ce cloaque ? Pas de mystère : par l’école. Pas n’importe laquelle. Surtout, par un maître, Lobe, qui « avant tout était un homme. Pour lui, la vie était une chose. Les diplômes en étaient une autre. ». Lorsqu’il apprend que, seul de la bande, il a réussi le certificat d’études, et ne trouve pas mieux pour garder l’estime de ses camarades que de déchirer son papier, le garçon garde intacte l’affection de ce Lobe, qui « était exactement le pédagogue qu’il nous fallait », qui a su faire confiance à ceux qui, auparavant, étaient objets des pires contrôles et d’une cruauté sadique.

Si tout est vrai dans ce livre qui « n’est pas un roman », qui n’invente rien, sa prose directe, aussi brutale que ce qu’elle raconte, aussi pathétique dans sa sécheresse voulue que la souffrance qu’elle décrit, est la preuve que la littérature n’est pas une question de fioritures, l’art pas une question d’artifices. Le jeune homme qu’était Louis Calaferte (1928-1994) lorsqu’il mena cette entreprise autobiographique (première publication chez Julliard en 1952) réussit, comme subrepticement, à composer une œuvre qui, par sa puissance émotionnelle, risque bien de laisser une trace indélébile dans le cœur du lecteur.

Jean-Pierre Longre

www.folio-lesite.fr

05/10/2016

Sanglants désordres

Romain Verger, Ravive, Éditions de l’Ogre, 2016  

Nouvelle, francophone, Romain Verger, Éditions de l’Ogre, Jean-Pierre LongreLes rochers battus par l’océan, souvent, cachent des chemins qui mènent les hommes vers le chaos. C’est en tout cas l’impression que laissent plusieurs nouvelles de Ravive. Suivant une irrépressible progression, les personnages (« je », « tu », « il », selon les points de vue) semblent se couler dans un paysage plus ou moins familier (les étés de l’enfance, le soleil brûlant, le vent du large, la lande bretonne, la Lombardie, une île ou un rivage mystérieux, la grande ville, la « maison familiale »…), s’en extirpent ou s’y enfoncent pour vivre d’étranges phénomènes hallucinatoires, menaçants, cauchemardesques, sanglants.

Après une entrée en matière qui « ravive » un souvenir d’enfance propre à marquer toute une vie (et tout un livre) du sceau de l’horreur, se posent les questions lancinantes de l’existence face au monde, de la « part d’humanité » que peuvent conserver les êtres face à l’inhumanité qui les environne. Serait-il possible de garder « l’insouciance d’un enfant, la force d’un colosse », voire de faire ressurgir la vie au milieu du sanglant désordre de l’univers, devant le naufrage perpétuel qui nous guette, avec la fièvre incessante qui nous saisit ?

L’écriture de Romain Verger, qui tend des pièges surprenants ou effrayants à chaque coin de phrase, qui exploite toute la gamme du lexique et toutes les possibilités de la syntaxe, ne laisse pas en paix. Une écriture à la fois grouillante et maîtrisée, en courbes baroques et en lames aiguisées, acharnée au combat de la création contre l’anéantissement. Malgré tout, le dernier texte, dont le protagoniste, écrivain de son état, est comme pris au piège de l’illusoire notoriété, sonne comme un ultime et paradoxal aveu : « Cette nouvelle est mon dernier récit. ». N'en croyons rien.

Jean-Pierre Longre

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28/09/2016

Une vie simple et dense

Marie-Hélène Lafon, Joseph, Buchet-Chastel, 2014, Folio, 2016. 

Roman, francophone, Marie-Hélène Lafon, Buchet-Chastel, Folio, Jean-Pierre Longre« Quand on rentre dans une étable bien tenue, l’odeur large des bêtes est bonne à respirer, elle vous remet les idées à l’endroit, on est à sa place. Joseph avait toujours retrouvé ça dans sa vie, même aux pires moments. Il avait surtout aimé s’occuper des veaux qui grandissaient tous dans les fermes avant la mode de les vendre à trois semaines pour l’engraissement en Italie ou ailleurs ». Voilà des phrases comme seule Marie-Hélène Lafon sait en écrire, et voilà un personnage comme elle seule sait en créer d’après nature, entre passé et présent, du dehors et du dedans, surtout du dedans.

Ouvrier agricole, Joseph n’a donc pas son pareil pour s’occuper des animaux, et ses employeurs lui en savent gré. Il remplit sa solitude d’observations et de souvenirs, sans compliquer les choses, sans non plus se dévoiler. Il y a eu les parents, le frère jumeau Michel qui est parti ailleurs tenir un commerce avec sa femme et que la mère a rejoint, ne donnant à Joseph que quelques nouvelles épisodiques. Il y a eu Sylvie, rencontrée « au bal à Condat », avec qui il aura partagé un bout de vie et qui est finalement partie avec un représentant « du côté de Vichy ». Il y a eu le grand trou de plusieurs années, l’alcool, les cures successives qui l’ont mené là où il est maintenant, dans le sérieux de son travail et le profond de ses pensées.

Roman, francophone, Marie-Hélène Lafon, Buchet-Chastel, Folio, Jean-Pierre LongreJoseph est, si l’on veut, « un cœur simple » à la Flaubert, mais avec sa personnalité, sa vie intérieure, et les chiffres : il n’a pas son pareil pour compter, calculer, rappeler les dates du passé. Ce passé qui le tarabuste, dont certains événements le hantent et forgent les secrets de son destin. « Vie minuscule » d’un anti-héros, Joseph, qu’il ne faut prendre ni pour un roman du terroir, ni pour un témoignage régionaliste, ni pour une évocation bucolique, est l’émouvant et beau récit d’une existence particulière qui se construit entre deux mondes, l’ancien et le moderne, et se nourrit de peines, de joies et de mystères.

Jean-Pierre Longre

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21/09/2016

Une voix « autre »

Poésie, anglophone, Michael Lee Ratigan, Blandine Longre, Black Herald PressMichael Lee Ratigan, Hiraeth, recueil bilingue traduit de l’anglais par Blandine Longre, Black Herald Press, 2016 

‘Poetry is the other voice’, wrote Octavio Paz, referring to what is re-created in silence, beyond history, and to what governs man’s conversations and etymological thrusts. Michael Lee Rattigan also has been seeking to pinpoint that ‘other’ voice, as each of his poems seems to exist only to advancesilence, or at least our unmediated access to it—for this poet does not shape a merely verbal language, but establishes an impalpable syntax of listening. In this collection, he succeeds in crossing what the poet Philippe Jaccottet described as ‘the unique uncrossable space’, a no-place of conflicting truths, a living territory of the soul and of the poetic mind, on which the imagination can be projected anew.

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« La poésie est l’autre voix », écrivait Octavio Paz, faisant référence à ce qui est recréé en silence, au-delà de l’histoire, à ce qui régit les discours et les élans étymologiques de l’humain. Michael Lee Rattigan s’efforce lui aussi de localiser cette voix « autre », et chacun de ses poèmes ne semble exister que pour accroître le silence – ou du moins pour nous permettre d’y accéder directement ; car le poète ne se contente pas de modeler un langage verbal, mais bâtit également une syntaxe impalpable de l’écoute. Dans ce recueil, il réussit à franchir ce que Philippe Jaccottet appelle « l’unique espace infranchissable », un non-lieu de vérités conflictuelles, territoire vivant de l’âme et de l’esprit poétique sur lequel l’imagination peut se projeter et se renouveler.

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Michael Lee Rattigan has lived and taught in Mexico and Spain, and translated the complete collection of Fernando Pessoa’s Alberto Caeiro Poems (Rufus Books, 2007). More translations have appeared in The Los Angeles Review, Asymptote Magazine, The Black Herald, The Fiend Journal, and in Selected Writings of César Vallejo (ed. Joseph Mulligan, Wesleyan University Press, 2015). His poetry collection Liminal was published in 2012 (Rufus Books).

Michael Lee Rattigan est poète et traducteur. Plusieurs traductions ont paru dans The Los Angeles Review, Asymptote Magazine, The Black Herald, The Fiend Journal, et dans l’anthologie Selected Writings of César Vallejo (éd. Joseph Mulligan, Wesleyan University Press, 2015). Un précédent recueil de poèmes, Liminal, a paru en 2012 (Rufus Books).

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14/09/2016

Un lourd héritage

Roman, francophone, Jean-Paul Dubois, Éditions de l’Olivier, Jean-Pierre LongreJean-Paul Dubois, La succession, Éditions de l’Olivier, 2016  

En lisant le dernier roman de Jean-Paul Dubois, vous saurez tout sur la pelote basque et la vie des « pelotari » professionnels de Miami, leurs maigres salaires et la « grande grève » qu’ils menèrent en 1988. Vous saurez tout sur la Triumph Vitesse MK2, sur la Karmann Ghia, sur le dernier des quaggas, ces drôles de zèbres, sur le prétendu « complot des blouses blanches » fabriqué par Beria à la mort de Staline, sur la tentative d’assassinat de Roosevelt par le maçon Zangara, sur les hespérophanes et sur bien d’autres choses encore, dont l’art de se suicider.

À part le dernier point, ce n’est pas l’essentiel, loin s’en faut, mais cela fait partie du tout romanesque. L’auteur a l’art de raconter des histoires ébouriffées tournant autour d’un axe solide, généralement un personnage prénommé Paul, menant ce qui est pour lui une vie normale, pour d’autres une vie étrange. « Qu’est-ce qui cloche chez toi ? », comme le répète régulièrement son amie Soraya au protagoniste de La succession. Paul Katrakilis, médecin sans patients et surtout joueur de pelote basque, se souvient des quatre années où il fut « un homme profondément heureux, comblé en toutes choses », entre 1983 et 1987. Il exerçait alors le seul métier qui lui plaisait, vivait en parfaite harmonie avec un petit chien qu’il avait sauvé de la noyade, jouissait de la solide amitié d’Epifanio, pelotari comme lui, était tombé sous le charme d’une splendide norvégienne en pleine maturité, menait avec jubilation sa Karmann sur les routes de Floride et son vieux petit bateau le long des côtes…

Quatre années qui durent s’interrompre pour un retour à Toulouse, dans la grande maison pleine des fantômes familiaux. Un lourd héritage pèse sur Paul : les suicides de son grand-père, paraît-il ancien médecin de Staline, de sa mère et de son oncle qui ne pouvaient se passer l’un de l’autre, enfin de son père… Ce père médecin qui avait prévu que son fils prenne sa suite. C’est ce que Paul va se risquer à faire : rouvrir le cabinet Katrakilis, recevoir et visiter les malades, en une « succession » qui ira plus loin que ce qu’il avait pensé. « J’avais 44 ans, la vie sociale d’un guéridon, une vie amoureuse frappée du syndrome de Guillain-Barré et je pratiquais avec application et rigueur un métier estimable mais pour lequel je n’étais pas fait. ». Un métier qui le conduira jusqu'au partage des secrets de son père.

Jean-Paul Dubois sait réunir dans un même mouvement narratif l’humour et le désespoir, sait superposer le bonheur d’exister et le malheur de vivre, la chaleur humaine et la méchanceté des hommes. La succession le prouve brillamment.

Jean-Pierre Longre

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08/09/2016

Les « chemins de traverse » de l’écriture

Roman, francophone, Éric Fottorino, Gallimard, Jean-Pierre LongreÉric Fottorino, Trois jours avec Norman Jail, Gallimard, 2016  

« L’écriture est un chemin aussi imprévisible que le vol d’un papillon. ». Vérité absolue ou assertion de circonstance ? C’est en tout cas ce que Norman Jail, écrivain retiré du monde, qui a publié un seul roman dans sa jeunesse, répond à l'étudiante venue s’entretenir avec lui. Il s’avère toutefois que sa bibliothèque est remplie de ses propres manuscrits signés de noms différents. « L’important est que chaque signataire est une part de moi. Nous ne sommes pas des êtres stables. Êtes-vous la même personne que ce matin ? Par moments, assez longs il est vrai, je suis Norman Jail. D’autres fois, je suis plus que jamais Alkin Shapirov, ou Omar Sen, et parfois encore, le temps d’écrire le pire en rêvant du meilleur, je suis le nom de mon état civil. ».

Écrivain mystérieux, donc, qui n’hésite pas à dévoiler à celle qui est venue l’interroger avec une certaine appréhension les arcanes de son art et l’utilisation qu’il fait des mots et de leurs résonances ludiques, poétiques et musicales. Étonnamment, lui qui a le souci de préserver ses secrets, confie à la lecture de l’étudiante son manuscrit La vie arrive deux fois – titre énigmatique qui s’éclairera peu à peu à la lecture – non sans l’avertir : « “Écrire″ contient “crier”, n’est-ce pas ? Dans “écrire″, il y a “rire”, aussi. Écrire c’est rire, lança-t-il d’un air sinistre. Et rire est une autre façon de pleurer. ».

Alors, peu à peu, le lecteur découvre (ou tente de découvrir) avec Clara se qui se cache sous l’étrange manuscrit composé uniquement de chapitres 1… Norman Jail et Clara deviennent personnages du manuscrit comme du livre d’Éric Fottorino, observateurs, créateurs et acteurs d’une fiction qui met dramatiquement l’Histoire collective et l’histoire familiale en perspective. Récit tortueux, fait de va-et-vient, de repentirs, de reprises, Trois jours avec Norman Jail est un dialogue littéraire plein de rebondissements didactiques, un récit à tiroirs plein de pièges narratifs, un roman avec lequel on aime se perdre dans les sinuosités des « chemins de traverse » de l’écriture.

Jean-Pierre Longre

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01/09/2016

Du Kremlin aux Invalides, 1812-2012

Récit, Histoire, francophone, Sylvain Tesson, Éditions Guérin, Folio, Jean-Pierre LongreSylvain Tesson, Berezina, Éditions Guérin, 2015, Folio, 2016  

L’idée lui vint, on ne sait par quel itinéraire de l’esprit, lors d’un périple en Terre de Baffin : « Une dérive, un délire quoi, traversé d’Histoire, de géographie, irrigué de vodka, une glissade à la Kerouac, un truc qui nous laissera pantelants, le soir, en larmes sur le bord d’un fossé », dit-il à son ami Gras. Et la décision fut prise de faire Moscou-Paris en side-car, « une belle Oural de fabrication russe », à l’occasion des deux cents ans de la Retraite de Russie. Décision rapidement suivie d’effet – on n’est pas bourlingueur pour rien) : trois side-cars russes, cinq amis voyageurs (français et russes), départ de Moscou le 3 décembre 2012.

Chaque chapitre correspond à une étape, chaque étape est l’occasion de souffrances physiques (le froid, bien sûr), de dangers mortels (glissades des véhicules sur des chaussées gelées, camions frôlant à toute allure les tricycles bringuebalants), de miracles mécaniques (les braves « Oural » toujours au bord de la panne et toujours repartant vaillamment pour des pointes à 80 km/h), de beuveries chaleureuses entre amis et de rappels historiques (la déroute de la Grande Armée harcelée par les Russes, les dizaines de milliers de morts, le retour fulgurant de Napoléon à Paris).

Récit, Histoire, francophone, Sylvain Tesson, Éditions Guérin, Folio, Jean-Pierre LongreLe livre de Sylvain Tesson n’est pas seulement un récit de voyage, pas seulement une évocation historique. Il est les deux à la fois, avec mise en regard, à deux siècles de distance exactement, de la capacité des humains à se surpasser physiquement et moralement, et aussi à accepter la souffrance et la mort. Certes, les cinq voyageurs de 2012 n’ont pas subi le sort de la plupart des hommes qui ont suivi aveuglément leur empereur, mais le trajet leur permet de ressentir un tant soit peu ce qu’ont ressenti les soldats de 1812, et permet à l’auteur de faire part de ses réflexions sur l’Histoire, sur les Russes (qu’il aime), sur Napoléon (qu’il admire en tant que stratège, homme politique et personnage historique tout en admettant qu’il jouait sans vergogne avec les vies humaines sans jamais se placer « du côté de la tragédie »). « Les souffrances endurées en 1812 par près d’un million d’hommes de toutes les nationalités m’avaient obsédé. J’avais clapoté dans le souvenir napoléonien pendant des semaines. La nuit, je les voyais, ces civils éperdus et ces soldats blessés, ces bêtes suppliciées, danser leur sabbat devant mes yeux. J’offrais mes insomnies à leur souvenir. Le jour, mon imagination à leur sacrifice. ». À lire, aussi, les mises au point sur ce qu’on appelle les « hauts lieux » (de l’Histoire, de la géographie, du souvenir etc.), et les méditations sur la Révolution et ses suites, sur l’héroïsme, sur le courage et la lâcheté, sur les tenants et les aboutissants des voyages… Berezina, double narration de pérégrinations parallèles et parfois confondues, est un livre doublement épique.

Jean-Pierre Longre

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25/08/2016

« Saisir quelque chose du monde »

Essai, francophone, Pascal Quignard, Grasset, 2014, Folio, Jean-Pierre LongrePascal Quignard, Mourir de penser, Grasset, 2014, Folio, 2016  

Le titre du neuvième volume de Dernier Royaume n’est pas exempt de paradoxe provocateur. Provocateur de pensée, donc… Les justifications par anecdotes exemplaires ne manquent pas. Celles qui ouvrent et ferment le volume – Rachord, roi des Frisons,  refusant au dernier moment le baptême, le cadavre de Locronan choisissant lui-même sa sépulture… Entre temps, beaucoup d’autres faits tirés de l’histoire et des mythes, beaucoup d’érudition, beaucoup de réflexion.

Il y a, entre autres, David Oïstrakh confiant à son ami Isaac Stern : « Si j’arrête de jouer, je pense. Si je me mettais à penser, je mourrais. ». Il y a la « dépression nerveuse » de Thomas d’Aquin prenant conscience de la vanité de sa Somme théologique. Il y a l’histoire des disciples d’Emmaüs. Etc. Il y a, par-dessus tout, le langage, point de départ de la réflexion chez Quignard, qui comme souvent fait jouer (met du jeu dans) l’étymologie, l’évolution sémantique, phonétique, historique des mots, établissant une « esthétique de la pensée » (titre de l’un des chapitres) : « le mot nous (esprit) vient du mot noos (flair) » ; ou encore « le verbe latin cogito peut se décomposer » et devient une « coagitation » de la psychè (le souffle) avec la langue… De même tout au long de ces essais épars qui n’en forment qu’un. « C’est ainsi que l’étude est le plus beau des dons. » ; et c’est ce qui permet de « saisir quelque chose du monde. ».

Essai, francophone, Pascal Quignard, Grasset, 2014, Folio, Jean-Pierre LongreExplorer au long de ces 230 pages les idées remuées par Pascal Quignard n’est pas une sinécure ; c’est un plaisir mérité, qui vient avec la lecture. Justement, la lecture. Si la pensée et la mort (et vice-versa) sont au centre du livre, l’acte de lire en est une clé. Lisons donc, car « lire, c’est suivre sans finir des yeux la présence invisible ». « La lecture naît de la désintégration de soi à l’intérieur d’un autre. Il y a d’abord une désintégration difficile (il faut « rentrer » dans le roman) laquelle est suivie d’une fusion merveilleuse dans la lecture (on ne peut plus la quitter). ». Et si on s’intéresse plutôt à la bêtise et/ou à la science du cerveau, on trouve aussi son compte. Et si on se demande pourquoi « du début jusqu’à la fin de son histoire la philosophie fut fascinée par la proximité du pouvoir », l’auteur donne des éléments de réponse (avec Platon, Aristote, Sénèque, Descartes, Diderot, Hegel, Heidegger…). Pour finir, une référence parmi d’autres à Socrate (l’un de ceux qui est vraiment mort de penser) : « Socrate meurt au cœur du groupe, entouré de ses amis. C’est ainsi qu’il préfère mourir : au cœur de la cité qui l’a vu naître. Mais Socrate dit à ses amis, alors qu’il est en prison : « L’objet de notre désir n’est pas la vérité mais la pensée. ».

Jean-Pierre Longre

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18/08/2016

Une interminable chute

Roman, francophone, Haïti, Lyonel Trouillot, Actes sud, Babel, Jean-Pierre LongreLyonel Trouillot, Parabole du failli, Actes sud, 2013, Babel, 2016  

Jacques Pedro Lavelanette, dit simplement Pedro, comédien exigeant et marginal, « doué et tourmenté », s’est jeté du douzième étage d’un immeuble alors qu’il se trouvait en tournée en Europe. Issu d’une famille relativement aisée de la société haïtienne, mais ayant choisi la vie miséreuse du petit peuple du quartier Saint-Antoine, spécialiste des « mots des autres », il disait des poèmes aussi bien aux coins des rues que dans les salons mondains, ne manquant pas à l’occasion d’y laisser éclater sa colère de révolté.

C’est donc là, dans ce quartier plein de pauvreté et de chaleur humaine, qu’il partageait la chambre (le « bateau ivre ») de « l’Estropié », professeur de maths exploité, spécialiste des calculs les plus inattendus, et du narrateur, journaliste attaché à la rubrique nécrologique. Leur amitié sans concessions, aux non-dits éloquents, faisait leur force, mais il faut croire que Pedro cachait profondément ses faiblesses sous ses incartades, sous les textes qu’il extirpait des œuvres d’Éluard, de Rimbaud, de Baudelaire, d’Hugo, de Musset, de Verlaine, de Villon et sous les pages poétiques qu’il écrivait en secret et qu’il avait intitulées, comme pour annoncer sa chute, « Parabole du failli ».

Le roman de Lyonel Trouillot n’est pas une simple biographie plus ou moins imaginaire, plus ou moins réaliste. C’est un monde grouillant de personnages – le trio d’amis, certes, mais aussi les enfants de la rue, les camarades artistes ou pseudo artistes, une certaine Madame Armand, prêteuse sur gages et donneuse sans gages, dont la présence s’imposera peu à peu. Tous ont leur histoire, ici racontée ou esquissée, tous composent ce genre humain auquel l’auteur ne manque pas de dire son affection, mais dont il ne se prive pas non plus de faire la satire dès qu’elle est méritée.

Non, ce n’est pas un simple roman. C’est, le temps d’une interminable chute depuis un douzième étage européen, « une virulente adresse au disparu » (comme l’annonce la quatrième de couverture), un long poème en prose et en forme épistolaire, une foisonnante recréation de la réalité individuelle et collective, une tentative désespérée pour forcer le silence du langage, dans le style rebondissant et inimitable que Lyonel Trouillot, mine de rien, définit sous la plume de son journaliste de narrateur : « J’ai parfois envie de laisser courir les mots, d’écrire comme tu parlais, comme les voix de la colère, de suivre le flux des cris qui ne s’arrêtent qu’à épuisement de la voix. À d’autres moments, me vient le rythme calme des paysages dans lesquels chaque chose occupe la place qui convient, attend son tour sans impatience. Le désespoir se moque des normes académiques. Il dérange l’ordre de la phrase et s’oppose aux grammaires progressives. ». L’essentiel est là, même si l’on ressent le besoin d’en dire toujours davantage.

Jean-Pierre Longre

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12/08/2016

« Un beau conte d’amour et de mort »

Roman, Histoire, francophone, Jean Teulé, Julliard, Jean-Pierre LongreJean Teulé, Héloïse, ouille !, Julliard, 2015, Pocket 2016

Tout le monde connaît, au moins dans ses grandes lignes, l’histoire tant chantée d’Héloïse et Abélard : l’amour fou né entre le maître (l’un des plus fameux philosophes de son époque) et sa jeune élève, nièce et filleule du jaloux chanoine Fulbert. Et les conséquences : mariage secret, naissance d’un enfant, fuite, castration de l’un, enfermement au couvent de l’autre, honte, errances, et aussi correspondance amoureuse, spirituelle et intellectuelle… Tout cela fera finalement l’admiration de beaucoup, tel l’abbé de Cluny : « Je connais votre histoire. Elle fait de vous deux des héros et des saints. ».

Les détails de cette aventure devenue légende, Jean Teulé s’en empare à sa manière, celle qui lui a valu le succès de romans historiques tels que Le Montespan ou Charly 9. Sa manière ? Respect des péripéties biographiques et des événements vérifiés, liberté absolue du ton et du style, dans les dialogues comme dans la narration et les descriptions. En l’occurrence, le Moyen Âge en langue (verte) d’aujourd’hui. Comme dans les romans précédents, le procédé, un peu systématique, court le risque de l’abus. Voilà le prix de l’Histoire prise à la hussarde, et de son renouvellement.

roman,histoire,francophone,jean teulé,julliard,jean-pierre longreLangue verte, donc. L’auteur décrit sans vergogne, avec délices même, les ébats des deux amants (faits avérés : ils succombèrent volontiers, sans vergogne eux-mêmes, à une sensualité débridée) : à toutes occasions, à toute heure, dans toutes les positions, avec accompagnement d’un vocabulaire adéquat. On sent que le plaisir d’Héloïse et Abélard rejaillit (pour ainsi dire) sur l’auteur, et qu’il prend lui-même plaisir à le partager. Mais lorsqu’il s’agit, pour nos deux tourtereaux, de fuir la débauche et l’opprobre, de devenir des saints, le partage se fait aussi, par la voie épistolaire et par la voix des témoins. On entre dans le secret des personnages, et ce n’est pas sans émotion que l’on suit leur destinée. Oui, « un beau conte d’amour et de mort ».

Jean-Pierre Longre

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06/08/2016

Prémonitions

Nouvelles, anglophone, Rhoda Broughton, Patrick Reumaux, Frédéric Bézian, Henri Beugras, L’arbre vengeur, Jean-Pierre LongreRhoda Broughton, Rêves cruels, traduit de l’anglais par Patrick Reumaux, illustrations de Frédéric Bézian, L’arbre vengeur, 2014  

Les rêves peuvent-ils être prémonitoires ? Les trois nouvelles tragiques qui composent ce livre tendent à nous en persuader. En tout cas si nous les considérons comme des relations fidèles de la réalité – ce que les descriptions, les portraits, la couleur locale, l’atmosphère, les péripéties, l’écriture contribuent à nous laisser croire.

Trois nouvelles, donc, qui mettent en scène (expression particulièrement appropriée à la première) des personnages de la société anglaise aisée (affichant avec naturel leur savoir-vivre et leur mépris pour les petites gens) au tournant des XIXe et XXe siècles. C’est le premier point commun. Le second – la thématique principale –, ce sont les rêves annonçant d’horribles meurtres. Une mère de famille décide, malgré les remontrances de ses filles et les rigueurs de l’hiver, de partir voir une quasi-inconnue pour l’avertir du cauchemar qu’elle a fait à son sujet. Le second rêve, celui d’une jeune femme en visite chez une amie, laisse présager un dénouement tout aussi « cruel ». Dans le troisième récit, le rêve énigmatique d’une sœur montrera qu’il n’annonçait rien de bon pour son frère adoré militaire aux Indes…

Même si l’on s’attend, au moins en substance, aux dénouements de ces nouvelles, leur construction laisse planer mystère et suspense, entretenus par un sens aigu de la narration, l’art de camper des personnages, de les faire parler, le tout accentué par les gravures inquiétantes de Frédéric Bézian. De quoi s’effrayer délicieusement.

Jean-Pierre Longre

Nouvelles, anglophone, Rhoda Broughton, Patrick Reumaux, Frédéric Bézian, Henri Beugras, L’arbre vengeur, Jean-Pierre LongreÀ lire, dans une autre veine mais toujours dans l’esprit qui guide les éditions de l’Arbre vengeur, Le brouillard de Henri Beugras (avec des illustrations d’Alfred) (2013). Une belle et terrible fable fantastique à caractère social et universel.

 

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30/07/2016

Une percutante symphonie

Roman, francophone, Scholastique Mukasonga, Gallimard, Jean-Pierre LongreScholastique Mukasonga, Cœur tambour, Gallimard, 2016

Prisca, jeune Rwandaise « solitaire et rêveuse » (ce qui la met en marge de ses camarades et de sa famille, pour qui la solitude songeuse n’est pas concevable), aime les livres et l’étude, et devient avec l’aide d’un prêtre de la paroisse et l’assentiment de son père une élève promise à de brillantes études. Celles-ci seront malheureusement interrompues à cause de son appartenance à l’ethnie des Tutsis, soumis à un intraitable quota universitaire.

Entre temps, la jeune fille se révèle être une chanteuse à la voix particulièrement adaptée au répertoire afro-américain (jazz, blues, gospels), et parallèlement elle fait en secret la connaissance de Muguiraneza, « La-faiseuse-de-bien », que certains appellent Nyabingui, « esprit très puissant » à la réputation sulfureuse, et qui est aussi Kitami, « la reine du royaume des femmes ». Celle-ci semble donner à Prisca le pouvoir de guérir – et c’est ce qui se passe : le père et la petite sœur de la jeune fille, qui souffraient de graves maladies, sont rétablis lorsqu’elle revient de sa mystérieuse entrevue avec Nyabingui / Kitami, dont elle lit par ailleurs la légende dans le « Carnet du frère Rogatien » datant de 1911.

Vie mouvementée que celle de Prisca, qui n’en a pas fini avec les aventures et les métamorphoses. Des musiciens que l’on appelle « les Américains » passent dans la région ; ce sont en fait des tambourinaires venus de Jamaïque, de Guadeloupe et du Rwanda même (ou de l’Ouganda ?), qui font une tournée en Afrique en passant par l’Éthiopie, royaume du « roi des rois », terre sacrée des rastas. Ayant entendu la voix de Prisca, dont le chant devient transe, ils sont pris d’enthousiasme : « Étonnant ! Magnifique ! C’est elle ! C’est elle qu’il nous faut enfin : Prisca, tu fais déjà partie de la troupe. […] Que je sois possédée par un esprit ne semblait ni les inquiéter ni les impressionner : ils considéraient qu’ils avaient trouvé en ma personne la vivante racine de l’ordre de Nyabinghi. ». Après avoir retrouvé « Ruguina », le « Tambour avec un cœur », gigantesque instrument qui va les accompagner dans toutes leurs tournées, ils partent avec Prisca qui profite de l’aubaine pour fuir le Rwanda. Elle va devenir leur chanteuse, « la reine Kitami », dont le destin glorieux et tragique fera l’objet de nombreux reportages, de maints commentaires et de titres plus « tapageurs » les uns que les autres, du genre « Le mystère du tambour sanglant », « Crime et magie noire sous le volcan », « La vengeance du tambour »…

Faute de pouvoir rappeler toutes les péripéties et vanter toutes les qualités de ce roman foisonnant, on dira simplement que Cœur tambour est une percutante symphonie en trois mouvements (allegro : Kitami et ses tambourinaires ; andante : l’histoire de Prisca ; finale : le sacrifice), dont les rythmes, les mystères et les révélations risquent de hanter longtemps les songes du lecteur.

Jean-Pierre Longre

 

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22/07/2016

Symphonie du Mal

Roman, catalan, Jaume Cabré, Edmond Raillard, Actes Sud, Jean-Pierre LongreJaume Cabré, Confiteor, traduit du catalan par Edmond Raillard, Actes Sud, 2014, Babel, 2016

« Ce n’est qu’hier soir, alors que je marchais dans les rues trempées de Vallcarca, que j’ai compris que naître dans cette famille avait été une erreur impardonnable ». La première phrase de cet impressionnant roman est à la fois énigme liminaire et, si l’on y revient après coup, paradoxe éclairant. Le récit foisonne de personnages de toutes sortes, de tous horizons, de toutes époques, et pourtant Adrià Ardèvol, protagoniste et narrateur, prend conscience qu’il est désespérément seul, sans Dieu (auquel il ne croit pas), sans famille (ses parents, qui ne l’ont pas aimé, voulaient faire de lui un singe savant – musicien virtuose ou linguiste surdoué).

Dans la longue lettre en forme de confession adressée à Sara, son unique grand amour, par l’entremise de Bernat, son seul grand ami, Adrià explore cette si humaine solitude et les inhumaines turpitudes de ses semblables, remuant les vases nauséabondes de l’histoire individuelle et de l’Histoire collective. En effet, en suivant le double fil conducteur de sa quête personnelle et des tribulations d’un violon précieux (un « Storioni »), la narration transporte le lecteur de la Catalogne actuelle à celle de la fin du Moyen Âge, de Crémone à l’époque des grands luthiers (XVIIe-XVIIe siècles) à Rome pendant la guerre de 14-18, de la Flandre à Tübingen, de l’Europe à l’Arabie… Rien n’est dû au hasard : le questionnement central, c’est celui qui porte sur le point de convergence de toutes les hontes, l’exemple type du mal absolu : Auschwitz-Birkenau. Comment se fait-il que des hommes (Grands Inquisiteurs, bourreaux SS, médecins poursuivant jusqu’au bout des expériences sur des enfants, hommes acharnés à la lapidation…) s’adonnent au Mal sans scrupules, que d’autres le subissent sans secours – sans même celui d’une puissance et d’une commisération divines ?

Les 770 pages des Mémoires d’Adrià posent sans répit cette question, qui hante aussi les recherches de l’érudit qu’il est devenu. Pas de réponse, mais quelques découvertes. Parmi celles-ci, la malhonnêteté de son père et de quelques autres (sur fond de spoliations nazies), l’existence et les difficultés de l’amour, les joies de la connaissance et de l’art, la bonté de certaines âmes, les trahisons de quelques autres, le poids des responsabilités personnelles et familiales, jusqu’au sentiment de culpabilité… Et pour le lecteur, les mêmes découvertes, à travers une prose brillante, surprenante, vibrante, musicale, une prose qui superpose allègrement, dramatiquement, et aussi, parfois, avec humour, dans la même page, le même paragraphe, voire la même phrase, le « je » et le « il », les personnages multiples et les époques différentes. La composition, abolissant toute transition, toute limite architecturale, faisant sonner ensemble les êtres, les siècles, les lieux, transforme la narration en une symphonie dont les échos résonnent et résonneront encore longtemps, avant que s’efface le souvenir de tout, comme chez Adrià. « Après tant de jours intenses, voici venir le temps du repos ».

Jean-Pierre Longre

www.actes-sud.fr  

14/07/2016

Singer les hommes ? Festival off d’Avignon 2016

Théâtre, Franz Kafka, Alejandro Jodorowsy, Brontis Jodorowsy, ID Production, Théâtre Les 3 Soleils, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre LongreFranz Kafka / Alejandro Jodorowsky, Le Gorille, mise en scène d’Alejandro Jodorowsky, avec Brontis Jodorowsky, ID Production, Théâtre Les 3 Soleils, Avignon.

Il a le profil, la démarche et le regard simiesques. Mais c’est un homme. En tout cas il l’est devenu, et il se présente devant une docte assemblée pour raconter sa transformation en une conférence autobiographique qui constitue le texte de la pièce. Une pièce où l’on rit, mais d’un rire souvent inquiet, voire angoissé devant la leçon prodiguée par l’ex animal.

L’absurde selon Kafka (qui s’y connaît en métamorphoses) est au cœur du texte : pourquoi accéder à l’humanité ? Pourquoi devenir un de ces êtres agités guidés par l’ambition, la vanité, Théâtre, Franz Kafka, Alejandro Jodorowsy, Brontis Jodorowsy, ID Production, Théâtre Les 3 Soleils, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre Longrele goût du pouvoir et toute la violence qui en découle ? N’aurait-il pas mieux valu rester le gorille primitif qui vit sa vie sans se poser de questions insolubles ? Texte drôle et tragique, admirablement servi par un comédien à la présence puissante, à l’étonnant pouvoir de transformation et d’adaptation. Le gorille devenu homme vous salue bien, et gare à lui !

Jean-Pierre Longre

www.les3soleils.fr   

www.idproduction.org

Dans le grenier de Musset. Festival off d’Avignon 2016

Théâtre, Alfred de Musset, Isabelle Andréani, Xavier Lemaire, Compagnie Les Larrons, Ninon Théâtre, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre LongreAlfred de Musset / Isabelle Andréani, Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée / La clé du grenier d’Alfred, mise en scène d’ Isabelle Andréani, avec Isabelle Andréani et Xavier Lemaire, Compagnie Les Larrons, Ninon Théâtre, Avignon.

Le spectateur est comblé, puisqu’en un seul mouvement il a droit à deux pièces (qui, il est vrai, se reflètent l’une dans l’autre). Il y a d’abord l’histoire de la servante et du cocher qui, cherchant d’improbables harnais dans le grenier du poète Alfred de Musset, se racontent des anecdotes, se récitent ou se lisent des textes de leur maître admiré, tout en se coulant des œillades significatives, puis deviennent eux-mêmes les personnages de la pièce qu’ils connaissent par cœur et qu’ils se mettent à jouer, Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, avant de revenir dans les dernières secondes à la « réalité » de leur condition et à leurs propres  roucoulades.

Théâtre, Alfred de Musset, Isabelle Andréani, Xavier Lemaire, Compagnie Les Larrons, Ninon Théâtre, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre LongreÀ deux niveaux différents, double jeu de l’amour, double marivaudage aux résonances romantiques, l’emboîtement du théâtre dans le théâtre est subtil. Il y a, bien sûr, la langue élégamment savoureuse de Musset, mais aussi l’inventivité des situations, le foisonnement du décor et la finesse des jeux scéniques, servis par des comédiens dont le dynamisme, le talent et la complicité sont réjouissants. On se régale.

Jean-Pierre Longre

www.ninon-theatre.fr    

www.leslarrons.com  

Ne rien renier. Festival off d’Avignon 2016

Théâtre, Françoise Sagan, Caroline Loeb, Alex Lutz, Compagnie On Peut, Théâtre Au coin de la Lune, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre LongreFrançoise Sagan, textes choisis par Caroline Loeb, Françoise par Sagan, mise en scène d’Alex Lutz, avec Caroline Loeb, Compagnie On Peut, Théâtre Au coin de la Lune, Avignon.

Dans Je ne renie rien, publié chez Stock, Françoise Sagan se souvient, se confie, se fâche, s’amuse, s’émeut… À partir de ce recueil d’entretiens, Caroline Loeb a composé un monologue tour à tour ou à la fois drôle, sincère, lucide (sur soi, sur les autres), sans concessions (pour soi, pour les autres), passionné, angoissé parfois, et elle l’interprète avec une vivante fidélité.

Dans une mise en scène sobre, dont le jeu des ombres et des lumières met en relief la fragile présence d’une Sagan « toujours sur le fil du rasoir », la comédienne se fond dans son Théâtre, Françoise Sagan, Caroline Loeb, Alex Lutz, Compagnie On Peut, Théâtre Au coin de la Lune, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre Longrepersonnage, incarnant ce qui la caractérise le mieux : son langage. Loin de la vision caricaturale qu’avec la complicité de la presse elle a pu donner d’elle-même (la flambeuse, la mondaine alcoolique), elle dévoile ici ses doutes, ses utopies, sa générosité sans faille, sa fibre maternelle, sa considération pour les autres (« Lorsque je regarde quelqu’un, c’est pour le voir, ce n’est pas pour voir dans ses yeux mon reflet »), et ce qui par-dessus tout a guidé sa vie : l’amour de la littérature.

Jean-Pierre Longre

www.theatre-aucoindelalune.fr

La petite fille et l’homme simple. Festival off d’Avignon 2016

Théâtre, Catherine Maignan, Bernard Crombey, Compagnie Macartan, Théâtre du Roi René, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre LongreBernard Crombey, Monsieur Motobécane, mise en scène de Catherine Maignan et Bernard Crombey, avec Bernard Crombey, Compagnie Macartan, Théâtre du Roi René, Avignon.

La petite Amandine a disparu, et tout le village est en émoi. Accident ? Enlèvement ? Meurtre ? Rien de tout cela. La fillette, lasse d’être maltraitée par sa mère, n’est pas rentrée chez elle après l’école, et s’est réfugiée auprès de « Monsieur Motobécane » - homme sans histoires, qui sur sa mobylette sillonne les routes du coin en quête de bouteilles vides à vendre. Lui aussi est un maltraité de la vie, subsistant dans le grenier de sa maison (sa mère et son pochtron de compagnon se sont accaparés le rez-de-chaussée). L’homme simple et la petite fille n’ont jamais été aussi heureux que rassemblés tous les deux dans leur affection mutuelle, à l’insu de tous, sans arrière-pensée.

Théâtre, Catherine Maignan, Bernard Crombey, Compagnie Macartan, Théâtre du Roi René, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre LongreCela, c’était avant. Dans la « chambre à barreaux » de « neuf mètres au carré » où on l’a enfermé pour enlèvement d’enfant, Monsieur Motobécane raconte son histoire, dans sa langue de Picard du terroir (il faut s’y faire, et on s’y fait bien), une langue qui fait ressortir la poignante innocence du personnage, et aussi son authentique intelligence du monde et des hommes. Au-delà de la performance théâtrale et verbale de Bernard Crombey, c’est une émouvante, dramatique et belle leçon de vie que reçoit le spectateur.

Jean-Pierre Longre

www.compagnie-macartan.fr

www.theatreduroirene.com

05/07/2016

L'enlèvement de Constance

Roman, francophone, Jean Échenoz, Les éditions de minuit, Jean-Pierre LongreJean Échenoz, Envoyée spéciale, Les éditions de minuit, 2016 

Un matin d’avril, sortant du cimetière de Passy où elle a fait une promenade de jeune femme désoeuvrée, Constance est enlevée – sans brutalité, presque avec politesse. Son mari, censément riche puisqu’il fut sous le pseudonyme de Lou Tausk un auteur-compositeur de chansons à succès, reçoit une demande de rançon à laquelle il ne donnera finalement pas suite, oubliant même progressivement Constance au profit d’une nouvelle aventure amoureuse. C’était là le but de la manœuvre fomentée par un certain général Bourgeaud, ancien du « Service Action », et par son adjoint Objat : trouver une jeune femme disponible, créer chez elle « un petit état de choc », l’isoler, la faire oublier puis la faire intervenir. C’est ainsi que Constance va devoir jouer les Mata-Hari, chargée de déstabiliser le régime de la Corée du Nord – rien que ça –, terrible dictature comme on le sait, mais pays où elle est restée « une idole dans les milieux dirigeants » en tant qu’interprète d’Excessif, le grand tube de son oublieux de mari.

Voilà la trame. Un roman d’espionnage, certes, avec tous les ingrédients du genre : de la violence, du mystère, des voyages, de l’exotisme, de l’érotisme… Mais surtout un roman de Jean Échenoz, dans la lignée de ses précédents ouvrages, dans la filiation de Sterne ou Stendhal, et plus près de nous des Queneau, Perec et Roubaud (auteur entre autres d’un Enlèvement d’Hortense un peu différent de celui de Constance, mais tout de même…), et avec l’originalité d’un écrivain qui sait combiner comme pas un l’élégance et l’audace. Qui d’autre qu’Échenoz peut glisser en plein épisode à suspense une assertion telle que « À de nombreux égards le rêve est une arnaque » ? Qui d’autre peut se permettre sans dommage (au contraire) les digressions les plus érudites sur, par exemple, les travaux du docteur L. Elizabeth L. Rasmussen concernant la femelle de l’Elephas maximus, sur le nombre d’accidents domestiques en France, sur Pierre Michon ou sur le taekwondo? Tout cela sans perdre ni le fil de l’intrigue, ni un humour complice, donnant à l’ensemble toutes les allures de la parodie.

Oui, nous avons affaire à de la parodie. Mais pas seulement, et ce n’est pas le principal. La mise à distance du récit romanesque recèle un savant travail de construction. Si les personnages (nous ne les avons pas tous nommés, loin s’en faut) paraissent se rencontrer sous la poussée du hasard, c’est en réalité à un ballet très étudié, minutieusement et plaisamment agencé, que nous assistons. Et si l’auteur paraît bien s’amuser (n’hésitant pas à intervenir en personne, faisant mine de dévoiler les arcanes de son travail d’écriture, jouant avec la construction romanesque et le scénario cinématographique), Envoyée spéciale est un beau morceau de littérature – nous parlons là de la littérature qui, sans rien sacrifier à l’art, se lit avec jubilation.

Jean-Pierre Longre

www.leseditionsdeminuit.fr