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14/12/2016

Le jeu de la différence et de l’espoir

Théâtre, Bulgarie, Hristo Boytchev, Iana-Maria Donycheva, Bernard Faivre d’Arcier, Marianne Clévy, éditions L’espace d’un instant, Jean-Pierre LongreHristo Boytchev, Le colonel-oiseau, Orchestre Titanic, traduits du bulgare par Iana-Maria Dontcheva, préfaces de Bernard Faivre d’Arcier et Marianne Clévy, éditions L’espace d’un instant, 2016  

Hristo Boytchev, né en 1950 en Bulgarie, est l’un des grands dramaturges européens contemporains, et les deux pièces que viennent de publier les éditions L’espace d’un instant le confirment. Deux comédies où la folie, le rêve, l’absurde, l’illusion, l’espérance, dans la meilleure manière balkanique actuelle, portent témoignage de la réalité humaine.

Dans Le colonel-oiseau, six personnages sont réunis dans un monastère isolé transformé en « centre psychiatrique régional », sous la surveillance de plus en plus relative d’un docteur nouvellement arrivé. Chacun a pour ainsi dire sa spécialité : voleur impénitent, prostituée repentie, interprète du journal télévisé, Tzigane devenu impuissant, petit homme hanté par la peur de se faire écraser… Nous sommes à l’époque de la guerre en Yougoslavie, et un jour l’ONU parachute par erreur sur le site de l’asile des colis destinés à Sarajevo assiégée, une manne miraculeuse qui permettra de nourrir les pensionnaires souffrant d’une totale pénurie. À partir de là, Fétissov, un Russe qui était jusqu’à présent resté totalement muet, prend les choses militairement en main et transforme la petite troupe en « unité de combat », sous-division de l’ONU ou de l’OTAN, décidée à rejoindre le parlement européen à Strasbourg. Entreprise folle, tragi-comique, dramatique ? Oui, et plus que cela. « Messieurs, mademoiselle ! Vous n’êtes pas fous ! Vous êtes seulement différents des autres ! Vous n’êtes simplement pas faits pour ce monde, car ce monde a été créé pour les gens identiques. […] Il faut s’échapper de ce monde, d’ailleurs, nous sommes déjà en train de le faire, mais en vainqueurs ! On va s’échapper comme des vainqueurs ! Nous allons réussir notre mission, précisément parce que nous sommes différents. ». Telle est, s’il en faut une, la leçon proclamée par Fétissov.

Les gares, lieux improbables de passages, de départs, d’arrivées, d’illusions, de déceptions, sont un lieu romanesque ou scénique souvent sollicité dans la littérature d’Europe orientale (voir par exemple certains romans et nouvelles de Dumitru Tsepeneag ou certaines pièces de Matéi Visniec). Celle d’Orchestre Titanic est abandonnée, mais investie par quatre humains eux aussi « différents », quatre sans-abri qui jouent à quitter cet endroit désert à chaque passage de train. Ils n’arrivent qu’à recevoir les déchets jetés des wagons, jusqu’à l’arrivée de Hari, magicien, maître illusionniste qui les nourrit de promesses (« Vous, vous êtes des élus ! Je vous ai cherchés depuis l’éternité, et voilà que je finis par vous trouver, n’est-ce pas merveilleux ? Et je vous aiderai à faire l’exode vers la Terre promise de votre âme. »), et qui tente de les préparer « intérieurement » « pour la vie là-bas… Là-bas, vous trouverez un monde nouveau et très différent de tout ce que vous avez connu jusqu’ici. Il faut vous préparer à l’assimiler. ». Encore un homme providentiel, qui mènera le petit groupe vers sa destinée…

Pièces métaphoriques aux accents parfois beckettiens, Le colonel-oiseau et Orchestre Titanic sont représentatives d’un style théâtral riche en images, en sensations, en trouvailles verbales, le style d’un auteur qui sait observer les hommes, leur voue une attention particulière dans leur diversité et leur volonté d’arriver à vivre, d’un auteur qui soigne ses textes dans les moindres détails et qui crée un théâtre dans lequel la poésie va de pair avec l’émotion. Du vrai et beau théâtre.

Jean-Pierre Longre

www.sildav.org

14/07/2016

Singer les hommes ? Festival off d’Avignon 2016

Théâtre, Franz Kafka, Alejandro Jodorowsy, Brontis Jodorowsy, ID Production, Théâtre Les 3 Soleils, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre LongreFranz Kafka / Alejandro Jodorowsky, Le Gorille, mise en scène d’Alejandro Jodorowsky, avec Brontis Jodorowsky, ID Production, Théâtre Les 3 Soleils, Avignon.

Il a le profil, la démarche et le regard simiesques. Mais c’est un homme. En tout cas il l’est devenu, et il se présente devant une docte assemblée pour raconter sa transformation en une conférence autobiographique qui constitue le texte de la pièce. Une pièce où l’on rit, mais d’un rire souvent inquiet, voire angoissé devant la leçon prodiguée par l’ex animal.

L’absurde selon Kafka (qui s’y connaît en métamorphoses) est au cœur du texte : pourquoi accéder à l’humanité ? Pourquoi devenir un de ces êtres agités guidés par l’ambition, la vanité, Théâtre, Franz Kafka, Alejandro Jodorowsy, Brontis Jodorowsy, ID Production, Théâtre Les 3 Soleils, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre Longrele goût du pouvoir et toute la violence qui en découle ? N’aurait-il pas mieux valu rester le gorille primitif qui vit sa vie sans se poser de questions insolubles ? Texte drôle et tragique, admirablement servi par un comédien à la présence puissante, à l’étonnant pouvoir de transformation et d’adaptation. Le gorille devenu homme vous salue bien, et gare à lui !

Jean-Pierre Longre

www.les3soleils.fr   

www.idproduction.org

Dans le grenier de Musset. Festival off d’Avignon 2016

Théâtre, Alfred de Musset, Isabelle Andréani, Xavier Lemaire, Compagnie Les Larrons, Ninon Théâtre, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre LongreAlfred de Musset / Isabelle Andréani, Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée / La clé du grenier d’Alfred, mise en scène d’ Isabelle Andréani, avec Isabelle Andréani et Xavier Lemaire, Compagnie Les Larrons, Ninon Théâtre, Avignon.

Le spectateur est comblé, puisqu’en un seul mouvement il a droit à deux pièces (qui, il est vrai, se reflètent l’une dans l’autre). Il y a d’abord l’histoire de la servante et du cocher qui, cherchant d’improbables harnais dans le grenier du poète Alfred de Musset, se racontent des anecdotes, se récitent ou se lisent des textes de leur maître admiré, tout en se coulant des œillades significatives, puis deviennent eux-mêmes les personnages de la pièce qu’ils connaissent par cœur et qu’ils se mettent à jouer, Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, avant de revenir dans les dernières secondes à la « réalité » de leur condition et à leurs propres  roucoulades.

Théâtre, Alfred de Musset, Isabelle Andréani, Xavier Lemaire, Compagnie Les Larrons, Ninon Théâtre, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre LongreÀ deux niveaux différents, double jeu de l’amour, double marivaudage aux résonances romantiques, l’emboîtement du théâtre dans le théâtre est subtil. Il y a, bien sûr, la langue élégamment savoureuse de Musset, mais aussi l’inventivité des situations, le foisonnement du décor et la finesse des jeux scéniques, servis par des comédiens dont le dynamisme, le talent et la complicité sont réjouissants. On se régale.

Jean-Pierre Longre

www.ninon-theatre.fr    

www.leslarrons.com  

Ne rien renier. Festival off d’Avignon 2016

Théâtre, Françoise Sagan, Caroline Loeb, Alex Lutz, Compagnie On Peut, Théâtre Au coin de la Lune, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre LongreFrançoise Sagan, textes choisis par Caroline Loeb, Françoise par Sagan, mise en scène d’Alex Lutz, avec Caroline Loeb, Compagnie On Peut, Théâtre Au coin de la Lune, Avignon.

Dans Je ne renie rien, publié chez Stock, Françoise Sagan se souvient, se confie, se fâche, s’amuse, s’émeut… À partir de ce recueil d’entretiens, Caroline Loeb a composé un monologue tour à tour ou à la fois drôle, sincère, lucide (sur soi, sur les autres), sans concessions (pour soi, pour les autres), passionné, angoissé parfois, et elle l’interprète avec une vivante fidélité.

Dans une mise en scène sobre, dont le jeu des ombres et des lumières met en relief la fragile présence d’une Sagan « toujours sur le fil du rasoir », la comédienne se fond dans son Théâtre, Françoise Sagan, Caroline Loeb, Alex Lutz, Compagnie On Peut, Théâtre Au coin de la Lune, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre Longrepersonnage, incarnant ce qui la caractérise le mieux : son langage. Loin de la vision caricaturale qu’avec la complicité de la presse elle a pu donner d’elle-même (la flambeuse, la mondaine alcoolique), elle dévoile ici ses doutes, ses utopies, sa générosité sans faille, sa fibre maternelle, sa considération pour les autres (« Lorsque je regarde quelqu’un, c’est pour le voir, ce n’est pas pour voir dans ses yeux mon reflet »), et ce qui par-dessus tout a guidé sa vie : l’amour de la littérature.

Jean-Pierre Longre

www.theatre-aucoindelalune.fr

La petite fille et l’homme simple. Festival off d’Avignon 2016

Théâtre, Catherine Maignan, Bernard Crombey, Compagnie Macartan, Théâtre du Roi René, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre LongreBernard Crombey, Monsieur Motobécane, mise en scène de Catherine Maignan et Bernard Crombey, avec Bernard Crombey, Compagnie Macartan, Théâtre du Roi René, Avignon.

La petite Amandine a disparu, et tout le village est en émoi. Accident ? Enlèvement ? Meurtre ? Rien de tout cela. La fillette, lasse d’être maltraitée par sa mère, n’est pas rentrée chez elle après l’école, et s’est réfugiée auprès de « Monsieur Motobécane » - homme sans histoires, qui sur sa mobylette sillonne les routes du coin en quête de bouteilles vides à vendre. Lui aussi est un maltraité de la vie, subsistant dans le grenier de sa maison (sa mère et son pochtron de compagnon se sont accaparés le rez-de-chaussée). L’homme simple et la petite fille n’ont jamais été aussi heureux que rassemblés tous les deux dans leur affection mutuelle, à l’insu de tous, sans arrière-pensée.

Théâtre, Catherine Maignan, Bernard Crombey, Compagnie Macartan, Théâtre du Roi René, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre LongreCela, c’était avant. Dans la « chambre à barreaux » de « neuf mètres au carré » où on l’a enfermé pour enlèvement d’enfant, Monsieur Motobécane raconte son histoire, dans sa langue de Picard du terroir (il faut s’y faire, et on s’y fait bien), une langue qui fait ressortir la poignante innocence du personnage, et aussi son authentique intelligence du monde et des hommes. Au-delà de la performance théâtrale et verbale de Bernard Crombey, c’est une émouvante, dramatique et belle leçon de vie que reçoit le spectateur.

Jean-Pierre Longre

www.compagnie-macartan.fr

www.theatreduroirene.com

11/07/2015

Cinquante ans de Off

Festival Off d’Avignon, juillet 2015. « Le plus grand théâtre du monde ». 

Théâtre, littérature, Stefan Zweig, Jean Giono, Anca Visdei, Jean-Claude Grumberg, Matéi Visniec, Jean Tardieu, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre LongreLe premier spectacle « off » d’Avignon, créé par André Benedetto, eut lieu le 10 juillet 1966, en marge du Festival officiel. Premiers pas modestes et fulgurants d’un événement qui, d’année en année, a envahi la ville et les salles disponibles – collèges, chapelles, boutiques, lieux publics, théâtres privés… jusqu’à compter, pour sa cinquantième année d’existence, plus de 1300 spectacles quotidiens venus non seulement des quatre coins de France, mais du monde entier, comme le souligne Greg Germain, président d’Avignon Festival & Compagnies.

Comment le spectateur lambda peut-il choisir ? Comme chaque année, il y en a pour tous les goûts, du « boulevard » au théâtre engagé, du comique au tragique, du classique à l’avant-garde, de l’austérité textuelle à la mise en scène chatoyante, de la lecture à la danse, du mime à la musique… Faire confiance aux noms des auteurs, des troupes, des metteurs en scène, des comédiens ? Se fier à la critique ? Se livrer à la séduction des présentations ? Écouter le bouche à oreille ou les rumeurs de la rue ? En ce début de mois, voici une petite contribution sélective.

Théâtre, littérature, Stefan Zweig, Jean Giono, Anca Visdei, Jean-Claude Grumberg, Matéi Visniec, Jean Tardieu, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre LongreParmi les One-(wo)man-shows, particulièrement adaptés à de petites salles (10 à 50 places), signalons la Lettre d’une inconnue de Stefan Zweig (Présence Pasteur), beau et terrible récit rétrospectif adressé par une femme passionnée à un homme de lettres volage et insoucieux de ses nombreuses conquêtes féminines, parmi lesquelles elle figure en anonyme. Violaine Savonnet, mise en scène par Danielle Latroy-Fuster, restitue sans pathos mais sans concessions la dramatique réalité du souvenir, dans un jeu qui fait passer le personnage par toutes les nuances de l’amour et toutes les facettes du désespoir.

Théâtre, littérature, Stefan Zweig, Jean Giono, Anca Visdei, Jean-Claude Grumberg, Matéi Visniec, Jean Tardieu, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre LongreDans un registre différent, mais toujours dans l’intimité d’un lieu restreint, Mathieu Barbier livre Des nouvelles de Giono (Espace Roseau, mise en scène de Jean-Claude et Marie-Françoise Broche) ; il fait bien mieux que les dire, ces nouvelles : il les joue littéralement, incarnant de sa voix aux sonorités vibrantes et variées plusieurs de ces personnages hauts en couleur des Alpes provençales, avec leur accent, leur franc-parler, leurs non-dits, leur simplicité, leur générosité – leur humanité. Ce faisant, le comédien, de velours côtelé vêtu, fait à merveille redécouvrir la prose rocailleuse et poétique de l’écrivain.

Théâtre, littérature, Stefan Zweig, Jean Giono, Anca Visdei, Jean-Claude Grumberg, Matéi Visniec, Jean Tardieu, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre LongreAutre genre, autre sorte de personnage : dans La patiente, Anca Visdei, prolifique dramaturge franco-roumaine, donne à voir et à délicieusement disséquer les entrevues successives d’un psychanalyste avec une patiente plutôt originale, toujours habillée de rouge, refusant de s’étendre sur le divan et mettant à mal la traditionnelle relation freudienne entre les deux types de personnes. L’homme de l’art parviendra-t-il à percer la carapace, à atteindre le cœur d’un personnage qui, tout en la voilant, révèle une vraie sensibilité ? Un sujet sérieux, un texte drôle, traité comme tel par des comédiens talentueux (Sabine Laurent et Yann Loiret mis en scène par Aurélie Goulois).

Le Off d’Avignon ne serait pas ce qu’il est sans les pièces qui donnent le premier rôle à un personnage passant souvent inaperçu tout en étant omniprésent : le langage. Parmi ces pièces, on en recommandera trois.

Théâtre, littérature, Stefan Zweig, Jean Giono, Anca Visdei, Jean-Claude Grumberg, Matéi Visniec, Jean Tardieu, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre LongreSi ça va, bravo, de Jean-Claude Grumberg, est une comédie tantôt burlesque tantôt amère à deux personnages (en l’occurrence, deux comédiens réjouissants de complicité malicieuse et de fausse rivalité, Renaud Danner et Étienne Coquereau, mis en scène par Johanna Nizard) qui enchaînent les scènes cocasses, les dialogues de sourds, les jeux verbaux, les réparties inattendues, les situations satiriques et absurdes. Une bonne heure de rire et de méditation sur les richesses et les ambiguïtés du langage et des relations humaines…

Dans le livre intitulé Le cabaret des mots, paru en 2014, Matéi Théâtre, littérature, Stefan Zweig, Jean Giono, Anca Visdei, Jean-Claude Grumberg, Matéi Visniec, Jean Tardieu, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre LongreVisniec fait monologuer et dialoguer des mots de toutes sortes. La Compagnie des Ondes, avec trois comédiens pleins de vivacité et de talents variés (Rebecca Forster, Eva Freitas et Aurélien Vacher), a fait parmi ces mots un choix judicieux. Dans Moi le mot (mise en scène de Denise Schropfer, Ateliers d’Amphoux), ça fuse et ça explose, en paroles et en musique… Chaque mot est traité avec drôlerie et intelligence, chaque séquence extirpe la substance poétique de ces petits objets qui deviennent ainsi de véritables personnages.

Jean Tardieu est sans conteste un maître de ce qu’il nomme lui-Théâtre, littérature, Stefan Zweig, Jean Giono, Anca Visdei, Jean-Claude Grumberg, Matéi Visniec, Jean Tardieu, Festival Off d’Avignon, Jean-Pierre Longremême La comédie du langage. Dans De quoi parlez-vous ? (Théâtre Buffon), les quatre comédiens Sophie Accard (qui a aussi assuré la mise en scène), Anaïs Merienne, Tchavdar Pentchev et Léonard Prain, multipliant les personnages aux rôles, aux costumes, aux gestes, aux attitudes les plus divers, s’en donnent à cœur joie pour donner au langage verbal ses sens les plus détournés, ses aspects les plus inattendus. Les cinq courtes pièces (Finissez vos phrases, Oswald et Zénaïde ou les apartés, De quoi s’agit-il ?, Le guichet, Un mot pour un autre) le mettent dans toutes les situations, dans toutes les positions. On rit franchement, sans manquer de mesurer sérieusement la complexité des mots.

Il reste deux semaines pour courir à Avignon, où le pittoresque le dispute à la beauté, à la poésie, à l’humour, à la sensibilité. Deux semaines pour voir les six pièces signalées, et bien d’autres encore. Le choix ne manque pas.

Jean-Pierre Longre

Liens utiles :

www.avignonleoff.com  

Lettre d’une inconnue : Présence Pasteur, 13 rue du Pont Trouca. Rés. 04 32 74 18 54

Compagnie Violaine : www.compagnieviolaine.biz

 

Des nouvelles de Giono : Espace Roseau, 8 rue Pétramale. Rés. 04 90 25 96 05

http://www.mathieu-barbier.com

http://www.roseautheatre.org/spip.php?article28

 

La patiente : L’Alibi théâtre, 27 rue des Teinturiers. Rés. 04 90 86 11 33

http://www.ancavisdei.com/livres/l-patien.html

http://jplongre.hautetfort.com/archive/2010/08/04/les-deux-soeurs.html

 

Si ça va, bravo : 3 Soleils, 4 rue Buffon. Rés. 04 90 88 27 33

http://www.theatre-contemporain.net/spectacles/Si-ca-va-b...

www.les3soleils.fr

 

Moi le mot : Les Ateliers d’Amphoux, 10-12 rue d’Amphoux. Rés. 04 90 86 17 12

http://jplongre.hautetfort.com/archive/2015/01/25/chaque-...

https://www.facebook.com/compagniedesondes

 

De quoi parlez-vous ? : Théâtre Buffon, 18 rue Buffon. Rés. 04 90 27 36 89

Compagnie C’est-pas-du-jeu : www.cpdj.fr

http://jplongre.hautetfort.com/archive/2010/08/01/si-simple-et-si-complexe.html 

07/07/2015

Le terroriste et l’échidné

Théâtre, bulgare, Gergana Dimitrovna, Zdrava Kamenova, Marie Vrinat, L’espace d’un instant, Jean-Pierre LongreGergana Dimitrovna & Zdrava Kamenova, Protohérissé (BP : Unabomber), traduit du bulgare par Marie Vrinat, L’espace d’un instant, 2015 

Un journal épistolaire tenu par une drôle de bête vivant, semble-t-il, depuis des milliers d’années et qui, s’inquiétant pour son avenir, se révèle être un « zaglossus brujinii ». La disparition d’un homme qui a, semble-t-il encore, fui le domicile conjugal, et l’inquiétude de sa femme qui alerte la police. Les théories de Ted Kaczinski tirées de son manifeste La société industrielle et son avenir. Un scientifique, un enfant qui pousse la chansonnette,  « Un homme qui aime regarder la télé », un journaliste, un chœur, un satellite…

Les faits et les personnages semblent se bousculer, mais les auteures annoncent que « le metteur en scène est libre de déterminer le nombre d’acteurs et de distribuer les rôles ». Protohérissé (BP : Unabomber) est donc une pièce qui joue avec les normes du genre théâtral, tout en les respectant : des personnages, des monologues, des dialogues, une progression, le tout paraissant d’abord se côtoyer en un collage de textes autonomes. Peu à peu les individus se révèlent, et se dessine une cohérence, une convergence de l’ensemble, une narration qui combine l’engagement écologique et politique, l’humour et la violence, la culpabilité et l’ironie.

Plongé dans le texte, le lecteur/spectateur se fait aussi auteur/acteur tout en ayant la position du satellite : il « observe le monde, tous les objets et les êtres qui bougent, il enregistre leur mouvement dans l’espace. ». Littérature, spectacle et engagement : un théâtre complet et très actuel.

Jean-Pierre Longre

www.sildav.org

25/01/2015

« Chaque mot est une histoire »

Théâtre, francophone, Roumanie, Matéi Visniec, éditions Non Lieu, Jean-Pierre LongreMatéi Visniec, Le cabaret des mots, illustrations de Andra Badulesco-Visniec, éditions Non Lieu, 2014 

Rien de tel, pour considérer les mots à la fois comme des êtres vivants et des objets poétiques, et en même temps pour les prendre au pied de la lettre, que de les mettre en scène avec le recul du spectateur. En l’occurrence, le spectateur est aussi écrivain, un écrivain dont le français est langue d’adoption, donc matière à observation attentive et originale.

Le résultat ? Chaque mot choisi, considéré dans sa forme et son contenu, devient personnage : à lui la parole, à lui son histoire particulière, à lui son poids de significations, son autonomie, son rapport au monde, aux hommes et aux autres mots. Certains se répondent mutuellement, comme « oui » et « non », certains se révoltent (les vulgaires, les mal vus, ceux qu’il ne faut pas apprendre aux enfants et que l’écrivain reconnaît ne pas pouvoir « ennoblir »), d’autres cherchent une vérité au tréfonds du monde et des hommes, tel le « miroir », d’autres marchent ensemble, saluant leurs semblables d’une manière « infatigable, inoxydable », comme « Liberté, égalité, fraternité », d’autres encore reviennent périodiquement saluer le public, en donnant chaque fois de nouvelles informations, tels « Dieu » ou « Bonheur »…

Théâtre, francophone, Roumanie, Matéi Visniec, éditions Non Lieu, Jean-Pierre LongreOn le voit chez Francis Ponge, ou d’une autre manière chez Raymond Queneau, les mots acquièrent toute leur valeur lorsqu’on les considère sous leurs différentes dimensions. C’est le cas aussi, dans un autre genre, chez Matéi Visniec : ils prennent tous leurs sens, et ils donnent sens à ce qui les entoure. Et si l’auteur laisse entière liberté au metteur en scène pour théâtraliser les mots, comme le font les illustrations tout en mouvements d’Andra Badulesco-Visniec, on sent aussi, à travers certains choix de l’auteur en question, pointer certains des thèmes qui paraissent lui tenir à cœur. Au chapitre « Ambiguïté », figurent des mots comme « Peut-être, ailleurs, brume, hésitation, flou… » ; « Les mots ambigus – amortisseurs de langage. Les mots ambigus – filtres de n’importe quelle agression sémantique. Cordons sanitaires qui protègent de l’assaut des mots sans marche arrière, comme compétition, ambition résultat. ». Prédilection, aussi, pour le mot « retour », toujours impatiemment attendu (« Tout simplement je ne peux pas vivre sans retour. »), qui ne va pas sans en appeler d’autres, comme « racines » : « Toute ma vie, j’ai cherché mes racines, et personne, personne ne m’a dit que mes racines étaient enfouies dans du sable mouvant… ». D’où la présence nécessaire, avec les racines, des « ailes »… Et sous le titre « raconter », Visniec dévoile ce qui n’est pas vraiment un secret, mais une vérité qui, dans l’usage quotidien, nous échappe : à savoir que les mots, comme les gens, contiennent indéfiniment en eux des histoires toujours renouvelées. « Si chaque mot est une histoire, et si chaque rencontre entre deux mots devient une nouvelle histoire, alors toute rencontre entre deux mots est une rencontre de trois histoires. ». CQFD.

Jean-Pierre Longre

www.editionsnonlieu.fr

www.visniec.com

25/08/2014

Festivals estivaux

Théâtre, musique, Avignon off, Opéra Studio de Genève, Jean-Marie Curti, Jean-Pierre LongreFestival Off 2014, Avignon

Académie « Europa Musa » 2014, Samoëns

Au hasard de cheminements à travers la France, se multiplient les occasions de rencontres et découvertes artistiques, théâtrales, musicales, les possibilités de fréquenter des lieux où, avec simplicité, sans apparat, se manifestent et s’échangent les talents de toutes sortes. (Et là, on se dit que les « intermittents du spectacle » - qui en réalité ont à cœur de travailler sans intermittence – ont  bien raison de vouloir préserver un statut qui, pour spécifique qu’il soit, permet de maintenir – voire, si on le veut bien, de développer – cette « exception culturelle française » dont souvent se gargarisent les élites, mais qui risque à tout moment de n’avoir plus rien d’exceptionnel. Un statut qui permet justement ces rencontres et découvertes artistiques, théâtrales, musicales… Bref, si on veut de la « culture », il faut la mériter). Festivals estivaux… On n’en finirait pas de les énumérer, et c’est tant mieux. Contentons-nous de deux d’entre eux.

Théâtre, musique, Avignon off, Opéra Studio de Genève, Jean-Marie Curti, Jean-Pierre LongreD’abord, Avignon, le Off (non que le In ne mérite pas une belle mention, mais on ne peut tout voir…)*. Le Off, donc, « le plus grand théâtre du monde », comme l’annonce la brochure. Il y a la chaude (oui) ambiance de la ville, et il y a le choix des spectacles. Du bon, du mauvais, du solide, du douteux, de l’enfantin, de l’abscons, du traditionnel, du nouveau. Voyons donc (un infini pourcentage du nombre de propositions). Dans les petites salles intimes, le face à face d’un comédien unique avec les spectateurs tient à la fois du rapport confidentiel et du spectacle textuel. En l’espèce, il y a la douloureuse et bouleversante Lettre à ma mère de Georges Simenon, interprétée par un Robert Benoït empli de son texte et de son personnage (Compagnie Pic’Art Théâtre, Présence Pasteur). Ou encore La petite fille de Monsieur Linh, récit simple et terrible de Philippe Claudel, fidèlement restitué dans sa tonalité par Sylvie Dorliat (Compagnie La Clique, Espace Roseau). Dans un style radicalement différent, Darina Al Joundi donne un spectacle à caractère autobiographique, engagé, satirique, Ma Marseillaise, avec autant de force de conviction que de distance humoristique (Acte 2, 3 Soleils). Cela dit, les espaces ont beau être restreints, les comédiens ont aussi l’art de s’y mouvoir en troupe, recréant un monde complet, sur scène et hors scène (les décors, costumes et autres accessoires, évidents ou suggérés, n’y sont pas pour rien). C’est le cas dans Trois nuits avec Madox de Matéi Visniec, où l’attente d’un mystérieux étranger (que, contrairement à Godot, chacun dit bien connaître) agite jusqu’à la fébrilité un petit groupe pittoresque et atypique (Compagnie Théâtre Municipal « Fani Tardini », Galaţi, Roumanie ; Théâtre de l’Atelier 44). Fébrilité aussi, d’une autre sorte, avec Les règles du Savoir-Vivre dans la société moderne de Jean-Luc Lagarce : humour (noir), satire (féroce), absurde (imparable), chansons (loufoques)… Les trois comédiennes s’en donnent à cœur joie, suivies par des spectateurs conquis (Collectif Lophophore, Salle Roquille).

Théâtre, musique, Avignon off, Opéra Studio de Genève, Jean-Marie Curti, Jean-Pierre LongreLieu relativement proche (toujours le sud-est), genres relativement voisins (le spectacle est, cette fois, musical) : comme chaque été, l’Académie Europa Musa « Opéra d’été », sous la direction toujours aussi dynamique et entraînante de Jean-Marie Curti, a fait résonner les montagnes du Haut-Giffre de ses accents pluriels. Après le spectacle d’ouverture (L’histoire du soldat, musique d’Igor Stravinsky sur un texte du célèbre voisin Charles-Ferdinand Ramuz), chaque journée, chaque soirée furent une fête musicale, théâtrale et littéraire, autour de deux pôles : musiques du Nord, avec comme pièce principale le drame poétique, musical et existentiel Peer Gynt, d’Henrik Ibsen et Edvard Grieg, somptueusement interprété par l’orchestre et les solistes de l’Académie, les chœurs de Samoëns et de Sixt, ainsi que par des comédiens donnant vie au texte en investissant la salle entière. Autre pôle, la Renaissance en Italie (le Carnaval à Florence, des pièces de Palestrina, Victoria, Gesualdo, Grandi – on en passe), avec la belle idée d’accompagner certains concerts de projections de tableaux : œuvres de Rouault, toiles de la pinacothèque de Bergame... Pour restituer le foisonnement de cette deuxième quinzaine de juillet, il faudrait citer encore les « Concerts découvertes », toujours de belles surprises, les ateliers ouverts au public (arts plastiques, photos, technique vocale, cafés littéraires). Bref, une organisation hors pair pour un programme de haute tenue artistique – et ainsi, là comme ailleurs, l’attente de l’été renouvelle chaque année le plaisir. À suivre…

Jean-Pierre Longre

 *Signalons qu’un numéro spécial de la revue roumaine Infinitezimal fait un lien intéressant entre deux grands festivals européens de théâtre : celui de Sibiu et celui d’Avignon.               Voir: http://rhone.roumanie.free.fr/rhone-roumanie/index.php?op...

 

Liens utiles :

www.avignonleoff.com

www.pic-art-theatre.fr       www.theatre-espôir.fr

www.la-clique.org    espaceroseau@wanadoo.fr

http://www.acte2.fr www.les3soleils.fr

www.visniec.com     www.latelier44.org

http://www.lophophore.fr   www.theatreroquille.com

 

www.operastudiogeneve.ch

www.samoens.com

27/11/2013

Matéi Visniec à Lyon

Théâtre, roman, poésie, francophone, Roumanie, Matéi Visniec, Jean-Pierre LongreRencontre à la Bibliothèque Municipale de Lyon – La Part-Dieu 

Dans le cadre de son vingtième anniversaire, l’association Rhône Roumanie, en partenariat avec l’Institut Culturel roumain de Paris et la Bibliothèque Municipale de Lyon, propose une Rencontre sur la littérature roumaine francophone, avec Matéi Visniec, dramaturge, poète et romancier.

Rencontre animée par Jean-Pierre Longre.

Jeudi 28 novembre à 18h30,auditorium de la Bibliothèque Municipale de Lyon la Part-Dieu

Entrée libre.

Tous renseignements sur :

http://php.bm-lyon.fr/phpmyagenda/infoevent3.php3?id=9831

http://www.visniec.com

http://jplongre.hautetfort.com/tag/mat%C3%A9i+visniec

13/03/2013

« Un arc dans le temps »

Théâtre, Roumanie, Francophone, Matéi Visniec, L’espace d’un instant, Jean-Pierre LongreMatéi Visniec.

Le spectateur condamné à mort. Traduit du roumain par Claire Jéquier et l’auteur. Avertissement de Gilles Losseroy.

Mais, Maman, ils nous racontent au deuxième acte ce qui s’est passé au premier. Traduit du roumain par l’auteur. Préface de Jean-Claude Drouot.

Les chevaux à la fenêtre. Traduit du roumain par l’auteur. Préface de Benoît Vitse.

Mais qu’est-ce qu’on fait du violoncelle ? Traduit du roumain par l’auteur.

Théâtre décomposé ou L’homme-poubelle. Préface de Georges Banu.

 

Ce beau volume réunit les dernières pièces écrites par l’auteur en Roumanie et les premières écrites en France. Une anthologie bienvenue, « qui tient lieu d’arc dans le temps », et qui forme une belle synthèse de l’art et de la thématique littéraires et dramaturgiques de Matéi Visniec.

 

 

 « Vous avez compris le message de la pièce ? », demande l’un des personnages. « Bien sûr, répond son interlocuteur. Mais vous voyez… Il y a plusieurs niveaux de compréhension. Chaque niveau a son rythme… sa nuance… petit à petit… ». Alors ? Selon un premier niveau, avec  Le spectateur condamné à mort, on a affaire à une pièce où l’absurde sert la satire : un tribunal (juge, défenseur, procureur, greffier), une brochette de neuf témoins successifs, un accusé muet qui va être condamné à mort pour on ne sait quoi : parce qu’il se tait, parce qu’il est là, parce qu’il est ce qu’il est – ou n’est pas ce qu’il n’est pas, ou est susceptible d’être ce qu’il pourrait être –, parce qu’il ne se dit pas lui-même coupable… On reconnaît là, bien sûr, la substance des procès staliniens, de tous les procès intentés par les régimes totalitaires et au cours desquels juges, greffiers, défenseurs même deviennent des pantins manipulés par l’accusation.

 

Si l’on pousse plus avant l’exploration, on s’aperçoit vite que la mascarade concerne tout le monde – le tribunal, les témoins, les spectateurs, la foule extérieure, le genre humain dans son ensemble – tout ce qui existe, et qui finalement se voit condamné à la négation absolue, éternelle. Seul un « clochard aveugle », personnage récurrent des pièces de Visniec, pourra faire un ultime constat : « Vraiment rien ni personne… Je suis pour de vrai seul au monde… ».

 

Le monde est un théâtre, c’est bien connu. Parodie de justice, Le spectateur condamné à mort est une parodie de pièce, une parodie du monde. Tout s’y confond, acteurs, auteur, metteur en scène, spectateurs, juges, accusés, accusateur, défenseur et témoins. Le monde entier est un vaste tribunal où chacun tente d’effacer la présence de l’autre, et par là même d’effacer sa propre présence ; la représentation théâtrale, opération cathartique absolue, est une gageure : représenter des êtres qui font tout pour se purger non seulement du mal contenu en eux, mais aussi de leur propre existence.

 

Ecrite en roumain en 1984 (période fort critique pour les écrivains du pays), créée en sa langue d’origine en 1992 à Iasi (Jassy), la pièce fut représentée pour la première fois en France en 1998 (Festival off d’Avignon). Comme les autres pièces de Matéi Visniec, elle mériterait de nombreuses autres représentations : du vrai théâtre d’aujourd’hui – et de tout temps.

 

 

Mais, Maman, ils nous racontent au deuxième acte ce qui s’est passé au premier est une « fantaisie, mascarade, bouffonnerie et expérience en deux actes » qui a été écrite en roumain en 1979, et aussitôt censurée. Matéi Visniec la livre au public français, et c’est tant mieux. Autour d’un trou, symbole d’on ne sait quoi, mais d’un « on ne sait quoi » dans lequel se tapit, on le subodore, du malheur, de l’oppression, de la séduction, de la résignation… autour de ce trou, donc, grouille, se précipite, se dispute, se perd, se retrouve, s’enfuit tout un monde d’humains anonymes ou identifiés, atemporels ou historiques, menteurs ou sincères. Et là, dans ce magma d’illusion, émergent quelques instants de vraie vie, quelques instants qui font que la folie vaut d’être exhibée, avec toute la liberté dont dispose le metteur en scène, par la grâce de l’auteur qui précise bien cependant : « Le titre de la pièce est sacré ».

 

 

Quand des chevaux fous regardent par la fenêtre, se rassemblent pour occuper les abattoirs et deviennent des bêtes féroces, faut-il s’attendre à ce que les hommes fassent preuve de sagesse ? La folie des animaux est comme un signal de celle des hommes. Ce sont alors des dialogues de sourds entre préoccupations quotidiennes et vaines illusions de l’héroïsme, l’angoisse devant le temps détraqué, le recours désespéré à la discipline militaire, le sombre constat de l’éternelle obscurité qui entoure la destinée humaine… Et, rythmant le tout, l’imperturbable litanie des guerres que se sont livrées les hommes au cours de leur histoire.

 

 

Si Les chevaux à la fenêtre met en scène les velléités du patriotisme et de la gloriole dans un espace-temps illusoire, Mais qu’est-ce qu’on fait du violoncelle ? est un huis clos tout aussi désespérant. Dans une salle d’attente, devant le jeu répétitif et obstiné d’un violoncelliste, l’attitude de personnages bien ordinaires, prêts aux concessions et aux compromis, tourne à la folie furieuse et débridée, jusqu’au rejet total. Existe-t-il des remèdes à l’enfer des autres, à la solitude et à l’absurdité ? « L’homme ? Un grain de poussière… Un rien… Mais, malgré tout, tout est possible ».

 

 

Les brèves séquences qui forment Théâtre décomposé ou L’homme-poubelle, qualifiées par Georges Banu de « monades, textes autonomes, ronds », forment des tableaux très variés dans leur forme et dans leur contenu, laissant au metteur en scène toute liberté pour « recomposer » ce théâtre à sa manière. Monologues ou dialogues, ces textes sont des « modules théâtraux », et « le jeu consiste à essayer de reconstruire l’objet initial ». Sans rompre avec les thèmes récurrents qui jalonnent son œuvre, et en les réunissant autour du motif de la « décomposition », l’auteur fait jouer là une sorte de théâtre potentiel, donnant à l’écriture des perspectives inattendues.

 

 

Avec ces pièces, Matéi Visniec confirme la portée à la fois très humaine et universelle d’une œuvre théâtrale dans laquelle le sens de l’absurde et de la révolte, la combinaison du tragique et de l’humour ne peuvent pas laisser indifférent.

 

Jean-Pierre Longre

www.sildav.org

www.visniec.com

Saison roumaine en Syldavie :http://www.sildav.org/component/allevents/display/section/default/11-saison-roumaine-en-syldavie

Salon du Livre de Paris 2013 : les lettres roumaines à l’honneur

 

Pour sa 33ème édition, le Salon du livre met à l’honneur les lettres roumaines. En 2013, les visiteurs du Salon viendront à la rencontre d’une belle sélection de 27 auteurs roumains dont une dizaine de romanciers découverts en 2012 par les éditeurs français : des essayistes d’envergure européenne ; des auteurs de roman graphique ; des dramaturges au ton percutant et rafraîchissant ; des poètes et des romanciers à la veine chatoyante et portant un regard acéré sur la société roumaine.

 

Voir:

http://www.salondulivreparis.com/?IdEvent=8&IdNode=4053&Lang=FR&IdNodeVersion=6673&FromBO=Y

 

Pour mieux connaître la littérature roumaine, voir : http://rhone.roumanie.free.fr/rhone-roumanie/index.php?option=com_content&task=category&sectionid=4&id=41&Itemid=29

 

Et ici : http://jplongre.hautetfort.com/tag/roumanie

11/01/2013

Un conte modernisé

Théâtre, francophone, Gilles Granouillet, Lansman éditeur, Jean-Pierre LongreGilles Granouillet, Poucet, pour les grands, Lansman éditeur, 2012

« Tu vois, on peut tromper les histoires. Si on le veut vraiment, si on est très intelligent ! ». Visiblement, Poucet, qui s’adresse ici à une des filles de l’ogre, l’est, très intelligent, et volontaire, puisque par la magie du théâtre (et du dramaturge), le conte traditionnel va, un beau moment, changer de cap.

Grâce à deux jeunes gens qui se rencontrent au bord d’une mare, les caractères peuvent se transformer, la laideur devenir beauté, la méchanceté bonté, la cruauté douceur, la haine amour. Rien à voir, pourtant, avec un spectacle à l’eau de rose. Il ne s’agit pas d’une pièce moralisante, ni même simplement bien intentionnée. C’est du théâtre, mêlant la peur et le courage, le rire et les larmes, le poids de la tragédie et la légèreté de la comédie. Et s’il fallait en tirer une leçon, ce serait celle-ci : l’esprit de liberté a toutes les chances de l’emporter sur la résignation.

Jean-Pierre Longre

 

Outre Poucet, pour les grands, Lansman éditeur a récemment mis trois pièces à la disposition des lecteurs et des gens de théâtre :

Vipérine de Pascal Brullemans, « comédie fantastique sur la difficulté de traverser un deuil ».

Monstres du même Pascal Brullemans, « l’histoire d’une minute », « monologue polyphonique » d’une adolescente attendant le résultat de son test de grossesse.

Vivarium S01E02 de Thierry Simon, « polar scénique » dans lequel trois enquêteurs cherchent à « percer le mystère » d’une quadruple meurtrière.

 

À lire aussi, chez le même éditeur : Rêves d’air et de lumière ou comment créer le désir de théâtre, de Roger Deldime, et Humour et identité, La matière et l’esprit n° 24, novembre 2012.

www.lansman.org

10/10/2012

Tableaux de la fa(m)ille humaine

Théâtre, francophone, Roumanie, Matéi Visniec, Actes Sud, Jean-Pierre LongreMatéi Visniec, Lettres d’amour à une princesse chinoise, Actes Sud-Papiers, 2012

Tout est possible au théâtre, et dans son œuvre entière Matéi Visniec le prouve, qui sait à merveille mettre en scène les relations sociales, sentimentales, familiales, les idées, l’érotisme, la politique, la morale, la violence, la mort… Mettre en scène, c’est-à-dire faire en sorte qu’à travers les paroles, les gestes, les silences des personnages, les questions restent posées, avec leur évidence cruciale et leur complète incertitude.

Il ne s’agit évidemment pas d’asséner des réponses. Dans les huit brèves pièces de ce nouveau volume, dont le titre poétique est emprunté à celui de la première, beaucoup de tirades, quelques monologues et dialogues, montrent à mots couverts et en d’énigmatiques paraboles la complexité du monde et des êtres. Comment deux « Maisons florales », l’une plutôt nationaliste, l’autre plutôt internationaliste (dirons-nous pour schématiser) alternent rivalités sans concessions et tentatives de concertation pour servir leur gouvernement. Comment le cœur et le corps, le sentiment et le désir, la honte et l’impudeur sont à la fois moteurs et obstacles dans la vie d’un couple. Comment révolutions, contre-révolutions et fermes résolutions se noient dans la brutalité. Comment la mort, aux yeux des enfants, n’est pas aussi tragique qu’on le croit (« Mourir, chez nous, il paraît que c’est vraiment inoubliable ») !

Pas de réponses donc, pas de démonstrations non plus. Chaque pièce est un véhicule qui nous transporte vers des espaces étranges et révélateurs. Nous voici dans un empire chinois où seules les fleurs semblent avoir de l’importance ; dans une gare perdue où ne passe aucun train ; en promenade prometteuse et lente sur un corps féminin ; dans une « baignoire révolutionnaire » ; sur un littoral aux falaises vivantes ; dans un magasin de chaussures où les femmes se laissent prendre au piège… Et, comme toujours chez Visniec, la peinture de la famille humaine et de ses failles, la poésie et la musique des mots, l’humour plus ou moins voilé, la magie narrative, le jeu de l’imaginaire.

Jean-Pierre Longre

www.actes-sud.fr

www.visniec.com

24/07/2012

« Pas de cris »

Théâtre, francophone, Xavier Carar, Lansman éditeur, Jean-Pierre LongreXavier Carrar, La bande, Lansman éditeur, 2012. Prix de l’inédiThéâtre, prix lycéen des pièces inédites.

C’est l’histoire de Tom, un jeune homme mal dans sa peau et dans sa chair, de sa rencontre avec Lilas et la bande de JB, de ce qu’il advient de leurs relations. Dans les journaux, cela donne un fait divers ; au théâtre, un drame. Dans tous les cas, c’est la tragédie d’une humanité qui n’arrive pas à maîtriser sa violence.

Car c’est aussi l’histoire d’une jeune fille vouée au « bonheur-à-venir dans un monde de merde », d’une mère trop inquiète, de personnages qui, poussés dans leurs retranchements par « l’interrogateur », pivot de la pièce, révèlent peu à peu leurs douleurs enfouies et leur personnalité cachée.

L’art du dramaturge est de faire entrevoir sans les montrer à nu les secrets des êtres dont il s’est emparé ; il y parvient en laissant s’entrechoquer le présent et le passé, l’ici et le là-bas, en laissant surgir par la fiction dialoguée les vérités qui font mal et la complexité des sentiments, entre amour et haine. « Pas de cris. Pas de souvenirs de cris. Pourtant, il était costaud, Tommy. Il aurait pu les mettre ko, tous, avec un seul bras…  Mais non. Il fait rien. Il dit rien. Ça met les mecs en rage. Encore plus. Pas possible de se laisser faire à ce point ». Chez Tom, tout est dans le regard, mystérieusement, comme chez d’autres tout est dans la rage. Rien de tel que le théâtre pour mettre en évidence les contradictions humaines.

Jean-Pierre Longre

www.lansman.org

N.B. : Les éditions Lansman, toujours aussi productives, ont publié en mai et juin 2012, outre La bande : L’enfant, Drame rural de Carole Thibault, Et des poussières… de Michel Bellier, Oubliés de Jean-Rock Gaudreault, SStockholm et Humains de Solenn Denis, Le sable dans les yeux de Bénédicte Couka (Prix Annick Lansman). Une mine de bons et vrais textes pour la scène. Avis aux gens de théâtre !

04/06/2012

Langage politique et comédie

Essai, politique, théâtre, francophone, éditions Théâtrales, Jean-Pierre LongreLes mots du spectacle en politique, Dictionnaire par le collectif Théâtocratie, Roms et Juliette, théâtre, par le groupe Petrol*, éditions Théâtrales, 2012

Dans La société du spectacle, Guy Debord montrait entre autres comment « une partie du monde se représente devant le monde », créant une séparation entre individu et pouvoir et transformant la vie politique en mise en scène. Partant de là, actualisant le propos, le collectif Théâtocratie (substantif on ne peut plus parlant), dirigé par Pierre Banos-Ruf, Johannes Landis-Fassler, Gaëlle Maidon et Christian Biet, analyse le fait politique en tant que représentation donnée non seulement par les gens de pouvoir, mais aussi par les médias, et compose  un dictionnaire recensant « les mots du spectacle tels qu’ils sont aujourd’hui employés dans le discours politique médiatique ».

Ce dictionnaire est à la fois complet, précis et savoureux. Depuis « acteur/actrice » jusqu’à « tragique », en passant par « cinéma, cirque, guignolade, personnage, surjouer » – j’en passe beaucoup –, chaque terme est défini en fonction de son acception théâtrale, puis selon l’emploi qui en est fait dans le monde politique et dans la presse, illustrations textuelles à l’appui. Prenons un exemple : « Costume ». Le mot est examiné sous toutes les coutures (c’est le cas de le dire), dans tous ses emplois propres et figurés : « Vêtement présidentiel », qui permet de « faire président », et qui suscite des locutions particulières comme « garder son costume », « se débarrasser de son costume », « se retailler un costume », « froisser son costume » ; mais aussi « Vêtement d’un présidentiable », puis « Vêtement lié à l’interprétation de rôles sur la scène politique » (comme capitaine de navire ou « chantre des énergies carbonées »). On le voit, les références à l’actualité politique sont au cœur de l’ouvrage, mais n’occultent ni le caractère pérenne des notions, ni la profondeur historique du constat. De grand dramaturges du passé sont d’ailleurs sollicités : Shakespeare, Molière, Marivaux, Giraudoux ont eux aussi leur mot à dire.

Dramaturges du passé, et du présent : le volume se termine par Roms et Juliette, pièce écrite par le groupe Petrol* (Lancelot Hamelin, Sylvain Levey, Philippe Malone et Michel Simonot). Elle met en scène « Monsieur le président » (que l’on n’a aucun mal à reconnaître sous ses masques), Juliette, qui l’accable d’un amour doucereux, son conseiller en communication, mais aussi, sous forme de monologues en alternance, la « France d’en bas » prise entre discours démagogiques et réalité misérable ; parfois, Apollinaire ou Baudelaire viennent rappeler, par le rêve tzigane, que la vie pourrait être autre… Pièce satirique, poétique, dont la composition, le rythme, le verbe (qui, comme chez Beckett et Ionesco, devient logorrhée burlesque et incontrôlée) proposent une belle illustration du dictionnaire qui précède.

À noter que l’ouvrage a été réalisé par « Expression livre », association d’étudiants des Métiers du Livre. Cet ouvrage est ainsi un bel exemple de travail collectif, dont la conception est aux antipodes du spectacle à sens unique qu’impose le discours politique.

Jean-Pierre Longre

www.editionstheatrales.fr

07/02/2012

« Le plus triste et le plus heureux des hommes »

ÉThéâtre, Belgique, francophone, Eric Durnez, Éditions Lansman, Jean-Pierre Longreric Durnez, Le voyage intraordinaire, Lansman, 2011

Un homme seul, dans la vie et sur la scène, raconte. Il se raconte, il raconte le voyage de sa vie, son « épreuve de force intérieure », sorte d’odyssée à la fois mentale et physique, aux étapes tour à tour vécues et rêvées.

« C’est arrivé comme ça et ça n’a plus fait l’ombre d’un pli ». Il décide d’un coup de quitter sa famille, ses camarades, et d’entamer ce qui se révélera comme un voyage initiatique. Ses souvenirs, présentés dans le désordre de la mémoire, évoquent des rencontres inopinées : « Le doyen de l’humanité, la fille la plus bête du monde, le pilote de la Grande Ourse, la jeune femme à l’orange, l’aubergiste des jours heureux, le véritable Monsieur Moyen, le manieur de paradoxes, le garçon aux trois yeux » (efficaces pour la mémoire, ces récapitulations périodiques…). Chacune de ces rencontres est une étape révélatrice, entre autres, de la relativité du temps et de la vie.

Le récit se referme sur lui-même, semble-t-il (avant de nouvelles aventures ?). Retour à la case départ, comme Ulysse à Ithaque, avec les changements inhérents au défilement du temps… Cette pièce narrative fait aussi réfléchir sur le statut même du genre théâtral : qu’est-ce que la scène, sinon une production de l’esprit, de l’imaginaire et du langage ?

Jean-Pierre Longre

www.lansman.org   

06/09/2011

« Vous vous souvenez ? »

 

Théâtre, Roumanie, Gianina Carbunariu, Mirella Patureau, L’espace d’un instant, Jean-Pierre LongreGianina Carbunariu, Avant-hier, après demain, Nouvelles du futur. Traduit du roumain par Mirella Patureau, éditions L’espace d’un instant, 2011

Dans ces quatre scènes, ponctuées de « micro-séquences » laissées à l’initiative du réel et des acteurs, Gianina Carbunariu anticipe. Beaucoup l’ont fait avant elle, beaucoup le feront après, dira-t-on. C’est un fait. Comme on le voit chez d’autres auteurs, les défauts, les excès, les tabous, les interdits, les vides du monde actuel sont ici poussés à un tel degré qu’ils deviennent à la fois absurdes, odieux et destructeurs. Ne le sont-ils pas déjà ? Les fumeurs deviennent des criminels, les animaux des compagnons adulés, les gadgets électroniques disparaissent sous la montée des eaux, la misère pousse à chercher tous les moyens de survie : finalement, peu de différence entre les XXIe et XXIIe siècles.

Mais il ne s’agit pas seulement de dénoncer les abus de nos sociétés, d’exercer son esprit critique, de s’adonner à la satire (souvent savoureuse, salutaire et parfaitement ciblée, au demeurant) des mœurs d’aujourd’hui. Nous avons affaire à du théâtre, un théâtre polyphonique à souhait, permettant à l’auteur, aux personnages, aux comédiens, aux spectateurs / lecteurs de (se) rendre compte, d’une manière concrète et stylisée, de ce qu’est la réalité. Le langage théâtral, à la fois maîtrisé et libéré, assure la mise en perspective burlesque, morbide, tragique de l’Histoire, et ce langage, s’il est multiple, est d’abord celui des mots. Mots accumulés, mots perdus et recherchés, mots ambigus, mots crus, mots à la mode, mots de toujours (saluons au passage le travail de la traductrice)… Ces « nouvelles du futur » sont aussi – pour reprendre une formule de Ghérasim Luca dans Levée d’écrou – « des nouvelles inquiétantes sur le langage ».

Avant-hier, après demain, à travers les va-et-vient de la mémoire, montre, suggère et pose des questions qui concernent non seulement notre actualité, mais aussi les moyens que nous avons de dire cette actualité, de suivre la marche du monde passé, présent et à venir. Donner à voir et à entendre le réel, dans les interstices et les harmoniques de la fiction verbale et scénique : c’est bien ce que l’on attend du théâtre.

Jean-Pierre Longre

www.sildav.org   

 

02/08/2011

Avignon, voix off

Théâtre, danse, Festival Off d’Avignon, Attore Actor Acteur Catherine Alias, Scène et public, Centre Culturel de Taïwan à Paris, Compagnie Les Trois Temps, Cie Ubwigenge, Compagnie Fracasse, Jean-Pierre LongreFestival Off d’Avignon, juillet 2011

Chaque année, en juillet, Avignon résonne de voix innombrables. Celles du Festival In, l’officiel, le populaire-élitiste, suivant une évolution que Jean Vilar ne peut plus maîtriser. Celles du Off, qui depuis 1966 a pris une dimension populaire-bon enfant et dans le foisonnement duquel le public a un mal délicieux à faire son choix. Que l’on en juge pour l’année 2011 : 1143 spectacles (nous dit l’épaisse brochure), 6000 artistes, 969 compagnies et, pour les styles, tout ce qui peut se montrer sur scène, de la lecture à la danse, du cirque au drame, du boulevard à l’expérimental, du conte à la comédie musicale – avec tout de même beaucoup de théâtre, au sens générique du terme. Sans parler de la rue et de ses parades, jongleries, boniments, réclames, terrasses, foule, sacs à dos…

Alors comment choisir ? Car il y a, forcément, à prendre et à laisser. Auteurs, comédiens,  troupes, critiques, bouche-à-oreille, arguments, tous les critères comptent, mais le hasard joue aussi son rôle, bien ou mal. Quelques exemples peuvent représenter, peu ou prou, l’éclectisme du Off.

Théâtre, danse, Festival Off d’Avignon, Attore Actor Acteur Catherine Alias, Scène et public, Centre Culturel de Taïwan à Paris, Compagnie Les Trois Temps, Cie Ubwigenge, Compagnie Fracasse, Jean-Pierre LongreAu musée Vouland, belle demeure où l’on peut découvrir, avant ou après la représentation, meubles, objets et tableaux précieux, Voltaire et la Marquise du Deffand dialoguent avec la vivacité, l’esprit, l’érudition, l’intelligence que ces deux êtres ont en partage. Suivant le rythme d’une conversation brillante, Catherine Alias et Christine Bernier, disant et jouant des extraits de correspondance, nous rappellent combien Voltaire était drôle et lucide, méchant et généreux, épris de justice et sans concessions, combien sa grande amie Madame du Deffand était sensible, spirituelle, pessimiste, moderne dans sa pensée, combien tous deux savaient mêler le ton intime et les raisonnements philosophiques, les considérations sur la vie quotidienne et les concepts universels. De ce Cher Voltaire, on sort la mémoire et l’esprit rafraîchis.

Théâtre, danse, Festival Off d’Avignon, Attore Actor Acteur Catherine Alias, Scène et public, Centre Culturel de Taïwan à Paris, Compagnie Les Trois Temps, Cie Ubwigenge, Compagnie Fracasse, Jean-Pierre LongreLorsque commence L’affaire Dussaert (Théâtre Les trois soleils), on croit assister au début d’une conférence sur un peintre « contemporain » (leitmotiv du spectacle) qui aurait défrayé la chronique dans les années 1980. Jacques Mougenot, auteur et interprète unique de la pièce, sous les apparences trompeuses d’un conférencier bien ordinaire, se livre à une satire savoureuse des excès, voire des supercheries de certains artistes et de leurs promoteurs. C’est d’un réalisme convaincant qui nous confirme dans nos propres soupçons, dans nos propres interrogations, et d’une drôlerie (im)pertinente (qui gagnerait parfois à être moins insistante, plus suggestive). Sur le fond, il a raison, Jacques Mougenot. Qu’il continue, en nous faisant rire, à pointer d’un doigt ironique les abus du négoce pseudo-artistique !

Théâtre, danse, Festival Off d’Avignon, Attore Actor Acteur Catherine Alias, Scène et public, Centre Culturel de Taïwan à Paris, Compagnie Les Trois Temps, Cie Ubwigenge, Compagnie Fracasse, Jean-Pierre LongreAutre forme, autre monde : la danse (qui d’année en année prend de plus en plus de place, dans le In comme dans le Off – ce qui n’est pas pour déplaire) venue de Taïwan. Voilà six ans que le Centre culturel de Taïwan à Paris participe avec plusieurs spectacles de théâtre et de danse au rayonnement international du Off. La compagnie WCdance, créée par Lin Wen-Chung, présente cette année Small Puzzles (Condition des soies). Une heure de mouvements à l’état pur : dans un espace scénique changeant sans cesse d’architecture au gré des positionnements des pièces blanches du puzzle, cinq danseurs à la souplesse et à la vigueur étonnantes évoluent d’une manière à la fois acrobatique et sobre, au rythme du Clavier bien tempéré de Bach (choix judicieux, dans le même esprit acrobatique et sobre). Tout est harmonie, tout satisfait à la fois l’imaginaire et le sens esthétique.

Théâtre, danse, Festival Off d’Avignon, Attore Actor Acteur Catherine Alias, Scène et public, Centre Culturel de Taïwan à Paris, Compagnie Les Trois Temps, Cie Ubwigenge, Compagnie Fracasse, Jean-Pierre LongreDans Les nuages retournent à la maison (Théâtre des Béliers), le texte de Laura Forti, pleinement engagé à la fois dans des questions spécifiques à notre époque et dans des dilemmes intrinsèquement humains (assurer sa survie ou sa liberté, assumer sa solitude ou se mesurer aux autres ?...), met en scène la rencontre d’une femme de chambre occasionnelle et d’une prostituée albanaise. Les deux comédiennes, Stéphanie Colonna et Federica Martucci (qui est aussi l’auteur de la traduction parue chez Actes Sud-Papiers), dirigées par Justine Heynemann, incarnent parfaitement deux jeunes femmes si différentes et pourtant réunies par une similaire solitude, deux jeunes femmes qui, chacune selon son tempérament tourmenté, s’affrontent, s’observent, se comprennent peu à peu, se surprennent à s’aimer avec une tendresse muette, et percent finalement les secrets dramatiques que révèle leur confrontation. Émouvant et terrible.

Théâtre, danse, Festival Off d’Avignon, Attore Actor Acteur Catherine Alias, Scène et public, Centre Culturel de Taïwan à Paris, Compagnie Les Trois Temps, Cie Ubwigenge, Compagnie Fracasse, Jean-Pierre LongreLes pièces de Jean-Luc Lagarce ont notablement enrichi et renouvelé, s’il en était besoin, le langage théâtral contemporain. Son succès actuel, quinze ans après sa mort, est largement justifié, et il n’est pas étonnant que plusieurs compagnie du Off se soient courageusement attelées à ses textes. J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne (Espace Roseau) tient, du point de vue esthétique, la promesse de son titre. La belle et sobre mise en scène de Catherine Decastel, les gestes, les pas, les attitudes, les mots des cinq comédiennes (C. Decastel, Florence Wagner, Anaïs Pénélope Boissonnet, Maïlis Jeunese, Typhaine Duch), vestales évoquant la fuite, la longue absence et le retour du frère et fils (Grégory Oliver), tout concourt à servir un texte dense, ressassant, incantatoire, qui creuse profondément les sillons de la violence, du désir, de l’amour, de la haine, du désespoir, de l’appétit de vivre, et qui sème dans le cœur et l’esprit du spectateur les émotions contradictoires et durables propres au grand théâtre.

Théâtre, danse, Festival Off d’Avignon, Attore Actor Acteur Catherine Alias, Scène et public, Centre Culturel de Taïwan à Paris, Compagnie Les Trois Temps, Cie Ubwigenge, Compagnie Fracasse, Jean-Pierre LongreLe Collège de la Salle est à lui seul un vaste reflet du Festival Off : plus de 60 spectacles pour tous les goûts, tous les publics, de tous les styles, de toutes les dimensions. La papesse américaine (titre plaisant dans un établissement catholique) est de ceux qui ne peuvent laisser indifférent. Anticipation : en 2040, une papesse s’apprête à régner sur ce qu’il reste de catholiques dans le monde (22 millions). Nathalie Mann se prête à merveille au one woman show télévisé, entrecoupé de séquences publicitaires, de la « Sainte Mère ». Le texte d’Esther Vilar brasse à foison des idées dérangeantes, démolit sans vergogne nombre de préjugés (et parfois, il faut le dire, enfonce quelques portes ouvertes) ; et si ce pamphlet n’est pas d’abord écrit pour le théâtre, l’adaptation de Robert Poudérou, la mise en scène de Thierry Harcourt et le jeu pétillant de la comédienne lui font bien passer la rampe. Un spectacle iconoclaste qui dépasse les questions purement religieuses et, paradoxalement et cyniquement, replace les icônes sur leur piédestal.

De Voltaire à Lagarce, tout montre que la littérature est une composante primordiale du langage théâtral. Auraient ici leur place d’autres écrivains notoires qui assurent la dimension littéraire du Festival Off comme du Festival In (distinguons-les, puisque depuis longtemps tous deux se plaisent à se côtoyer en s’ignorant mutuellement) : Ionesco, Beckett, Brecht, Koltès, Visniec, Dario Fo, Valère Novarina et, bien sûr, Molière ou Shakespeare… Mais le langage théâtral n’est pas uniquement verbal, loin s’en faut : musique, danse, arts plastiques font du théâtre un genre complexe et complet. Au mois de juillet, à Avignon, tout nous le rappelle.

Jean-Pierre Longre

Coordonnées et liens :

Cher Voltaire : Musée Louis Vouland, 17, rue Victor Hugo, 84000 Avignon. Attore Actor Acteur Catherine Alias, BP 112 – 7bis, chemin de la Justice, 30401 Villeneuve-lez-Avignon, cie.attore.actor.acteur@wanadoo.fr

L’affaire Dussaert : Les 3 soleils, 4, rue Buffon, 84000 Avignon, www.les3soleils.fr . Spectacle SNES, www.spectacle-snes.org . Scène et public, www.scene-public.fr

Small Puzzles : Condition des soies, 13, rue de la Croix, 84000 Avignon, laconditiondessoies@live.fr , www.laconditiondessoies.com . Centre Culturel de Taïwan à Paris, www.ccacctp.org

Les nuages retournent à la maison : Théâtre des Béliers, 53, rue du Portail Magnanen, 84000 Avignon. www.theatredesbeliers.com . Compagnie Les Trois Temps et Soy Creation, www.soycreation.org

J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne : Espace Roseau, 8, rue Pétramale, 84000 Avignon, http://www.avignonalfa.org/theatres_alfa/espace_roseau.htm . Cie Ubwigenge, 27, avenus de Flandre, 75019 Paris. www.ubwigenge.com

La papesse américaine : Collège de la Salle, 1, place Pasteur, 84000 Avignon. Compagnie Fracasse, 8, rue du midi 93100 - Montreuil sous Bois. fracasse@tournees.net

01/02/2011

Qui sommes-nous ?

Théâtre, Serbie, Vidosav Stevanović, Mauricette Begić, Angélique Ristić, L’espace d’un instant, Maison d’Europe et d’Orient, Jean-Pierre LongreVidosav Stevanović, Jeanne du métro, Purification ethnique, Répétition permanente, pièces traduites du serbe par Mauricette Begić et Angélique Ristić, éditions L’espace d’un instant, 2010

 

Vidosav Stevanović, né en 1942 en Serbie, s’est très tôt opposé à Milošević et à ses options nationalistes et guerrières, ce qui l’a obligé à quitter son pays au début des années 1990, puis à demander l’asile politique à la France en 1998. Beaucoup de ses œuvres ont été traduites en français, ainsi qu’en une vingtaine d’autres langues. Les trois pièces rassemblées dans ce volume tournent, chacune selon sa forme et son registre, autour de la guerre yougoslave, des conflits individuels et collectifs, de la perte des repères humains…

 

Jeanne du métro est un « monodrame », le long soliloque d’une jeune fille qui, réfugiée dans les souterrains du métro parisien, « cherche [sa] terre », raconte la disparition de sa famille aux origines mêlées, évoque la guerre et ce qu’elle a provoqué : non seulement les tueries et les ruines, mais une sensation de solitude absolue, la fuite, la perte de l’amour, le sentiment de l’absurdité foncière des actes humains, comme ce prétendu patriotisme guidé par l’intérêt personnel : « Quatre fois il a été serbe et quatre fois croate, chaque fois pour quelques mois seulement […]. Des deux côtés il demandait à être payé pour son patriotisme. À la fin, irrité contre les deux peuples qui payaient mal, il est devenu slovène et l’est resté plusieurs semaines ».

 

Dans Purification ethnique, quelques personnages – que l’auteur regroupe significativement sous l’appellation « parties en conflit » – sont enfermés dans une cave. Les courts tableaux qui se succèdent prennent la forme d’une tragédie (unités de lieu, de temps, d’action, comme dans les deux autres pièces), qui elle-même tourne à l’absurde. C’est la guerre en miniature et, dans un hors scène fantomatique, en grandeur nature, qui se joue sous nos yeux, la guerre sans issue (on ne peut pas rester là, on ne peut pas sortir), la séparation des familles, les meurtres, la perte d’identité à force d’en vouloir une, immuable et pure :  

« Le père – Nous ne sommes donc pas ensemble contre les Musulmans, Croate ?

La mère – Si. Mais chacun pour soi, Serbe. »

 

Répétition permanente reprend le procédé baroque du théâtre dans le théâtre, les personnages étant des comédien(ne)s tentant de monter une pièce et jouant, sans en avoir conscience, les prémices de la guerre, dans une violence qui augmente à mesure que le temps passe et que les passions s’exacerbent. Là encore, le nationalisme pousse ses tentacules jusqu’à l’absurde, les relations humaines deviennent des actes purement animaux (manger / boire / violer / tuer…), le grotesque masque à peine la cruauté, et tout cela se dresse comme un cauchemar contre un idéal bien simple : « Je voulais être l’épouse de quelqu’un. Et la mère de plusieurs enfants. Et avoir une jolie petite maison à moi. Avec de l’herbe verte dans le jardin ».

 

Des motifs obsessionnels, on l’aura compris, sont communs à ces trois textes, et la violence aveugle de la guerre n’est pas le moindre d’entre eux. Mais ces motifs ne sont pas purement circonstanciels : au-delà du conflit yougoslave, les pièces de Vidosav Stevanović sont porteuses de la question « Qui sommes-nous ? », ainsi que des thèmes qui divisent l’humanité : les disparités sociales, les rivalités « ethniques », religieuses, sexuelles, politiques, la prétendue « identité nationale ». Et c’est bien à une dénonciation par l’excès et par l’absurde des dérives ainsi entraînées que se livre l’auteur.

 

Jean-Pierre Longre

www.sildav.org

24/01/2011

Un théâtre bien vivant

Alt. th..jpegAlternatives théâtrales n° 106-107, « La scène roumaine. Les défis de la liberté », 4e trimestre 2010

Depuis vingt ans, la vie intellectuelle et artistique roumaine s’est évidemment libérée, animée, étendue, diversifiée. Rien de tel que les arts du spectacle, notamment le théâtre, pour illustrer ce phénomène. Forte de ce constat, la revue belge Alternatives théâtrales consacre son dernier numéro à « la scène roumaine », sous l’égide de Georges Banu et Mirella Patureau, très bien placés pour cela, puisque leur point de vue est à la fois extérieur et intérieur (respectivement professeur à la Sorbonne Nouvelle et chercheur au CNRS, ils vivent en France tout en étant fortement impliqués dans l’univers théâtral roumain).

Il était sans doute nécessaire de rappeler au public d’Europe occidentale, aux « lecteurs d’ailleurs », qu’en Roumanie le théâtre est bien vivant, et qu’en ce qui concerne le répertoire « la scène roumaine se montre nettement plus ouverte que la scène française » ! Si la censure, jusqu’en 1989, a imposé un cadre rigide à la création scénique (comme à toute création), elle n’a pas interdit le théâtre, et l’éclatement libérateur des années 1990 n’est pas une rupture complète, mais une métamorphose dans la continuité. C’est en tout cas ce qu’explique Georges Banu dans son introduction, en analysant les différentes formes du spectacle théâtral qui s’élabore depuis, dans un « archipel des solitudes » s’épanouissant sans conflit mais dans une infinité d’identités, en dépit des contraintes économiques entraînant des restrictions budgétaires.

Les deux grandes parties de ce numéro (« Repères pour un paysage théâtral », « Paroles et portraits d’artistes ») permettent un tour d’horizon, sinon exhaustif, du moins très détaillé, de ce qui se fait en matière de réalisation et d’écriture scéniques à Bucarest et dans les grandes métropoles culturelles du pays. Le répertoire dans toute sa variété – de la tragédie antique à la jeune avant-garde, des pièces roumaines aux œuvres internationales, de la tradition à la provocation – est passé en revue par les critiques ou par les acteurs (au sens général), et les grands événements évoqués montrent l’étendue géographique du renouveau : Festival national de théâtre de Bucarest, Festival de Sibiu, Festival Shakespeare de Craiova, Théâtre Ariel de Târgu-Mureş… Le tour d’horizon est largement complété, à bon escient, par des réflexions en profondeur sur des phénomènes marquants : l’enseignement du théâtre, qui tend à multiplier le nombre de comédiens diplômés ; la fameuse « ostalgie », dont les jeunes dramaturges se dégagent pour faire porter leurs critiques non seulement sur le passé communiste, mais aussi sur le présent capitaliste ; l’expérimentation originale souffrant du « synchronisme », c’est-à-dire du désir d’adaptation aux modes européennes ; l’importance du rôle joué par le groupe du « dramAcum », sous la houlette de Nicolae Mandea… Il était primordial, en outre, de donner la parole aux grands créateurs, metteurs en scène et dramaturges, directement ou sous la forme d’entretiens. Cette parole tient une place révélatrice d’un état des lieux et d’une dynamique. Le tout se termine par un bref panorama du cinéma roumain, plusieurs fois récompensé, et qui pose des questions, en tout cas qui « entame avec nous un dialogue ».

Les textes fouillés, les synthèses, les témoignages, tous signés de critiques avertis, d’universitaires, de metteurs en scène, de comédiens, d’écrivains, sont ponctués de belles et larges photos de mises en scène, pour la plupart proposées par Mihaela Marin, spécialisée dans les arts du spectacle. Cette combinaison du textuel et du visuel compose un très bel ensemble, complété, signalons-le, par un dossier sur le norvégien Jon Fosse, et par un article de Bernard Debroux, codirecteur de la revue avec Georges Banu, sur « les langues d’Europe » examinées dans la perspective théâtrale.

Ce numéro dévoile les richesses et les potentialités de la « scène roumaine » actuelle dans toutes ses dimensions, avec ses paradoxes, ses enjeux, ses héritages, son esprit créateur, ses expériences, ses mutations… Un ensemble indispensable à l’exploration du paysage théâtral et artistique européen.

Jean-Pierre Longre

www.alternativestheatrales.be

 

05/12/2010

Guerre et musique

Visniec.jpgMatéi Visniec, Les chevaux à la fenêtre – Mais qu’est-ce qu’on fait du violoncelle ? Traduit du roumain par l’auteur, L’espace d’un instant, 2010

 

Quand des chevaux fous passent devant la fenêtre, se rassemblent pour occuper les abattoirs et deviennent des bêtes féroces, faut-il s’attendre à ce que les hommes fassent preuve de sagesse ? La folie des animaux est comme un signal de celle des hommes. Ce sont alors des dialogues de sourds entre préoccupations quotidiennes et vaines illusions de l’héroïsme, l’angoisse devant le temps détraqué, le recours désespéré à la discipline militaire, le sombre constat de l’éternelle obscurité qui entoure la destinée humaine… Et, rythmant le tout, l’imperturbable litanie des guerres que se sont livrées les hommes au cours de leur histoire.

 

Si Les chevaux à la fenêtre met en scène les velléités du patriotisme et de la gloriole dans un espace-temps illusoire, Mais qu’est-ce qu’on fait du violoncelle ? est un huis clos tout aussi désespérant. Dans une salle d’attente, devant le jeu répétitif et obstiné d’un violoncelliste, l’attitude de personnages bien ordinaires, prêts aux concessions et aux compromis, tourne à la folie furieuse et débridée, jusqu’au rejet total. Existe-t-il des remèdes à l’enfer des autres, à la solitude et à l’absurdité ? « L’homme ? Un grain de poussière… Un rien… Mais, malgré tout, tout est possible ».

 

Avec ces deux pièces – la première datant de 1987, et à l’époque interdite en Roumanie, la seconde datant de 1990 – Matéi Visniec confirme la portée à la fois très humaine et universelle d’une œuvre théâtrale dans laquelle le sens de l’absurde et de la révolte, la combinaison du tragique et de l’humour ne peuvent pas laisser indifférent.

 

Jean-Pierre Longre

www.sildav.org

www.visniec.com

 

Campagne de financement solidaire pour le projet de publication:

"Mérignac - Beaudésert" récits sur la déportation et l’internement de Tsiganes français sous l’Occupation (1940-1945) aux éditions l'Espace d'un instant.

Soutenez directement ce projet via la plateforme Babeldoor.

(Les dons deviennent effectifs lorsque l'objectif de 2 000 € est atteint.... 100 personnes faisant un don de 20 € par exemple.)

http://www.babeldoor.com/merignac-beau-desert/dashboard?b...

 

Maison d'Europe et d'Orient

Centre Culturel pour l'Europe de l'Est et l'Asie centrale

[Librairie / Galerie / Studio / Bibliothèque Christiane Montécot - Réseau Européen de traduction -

Editions l'Espace d'un instant - Théâtre national de Syldavie ]

3 passage Hennel - 75012 Paris - Tel 33 1 40 24 00 55

http://www.sildav.org

22/08/2010

Livres d’envergure en petit format

Fabio Pusterla, Histoires du tatou, traduit de l’italien par Mathilde Vischer

Friedrich Dürrenmatt, La panne, traduit de l’allemand par Hélène Mauler et René Zahnd

Minizoé, éditions Zoé, 2010

La caractéristique et l’avantage de la collection MINIZOÉ sont de présenter des textes de valeur en petit format, transportables et lisibles d’une traite, à n’importe quel moment. De grands auteurs de Suisse et d’ailleurs sont ainsi à la portée de tous : Nicolas Bouvier, Philippe Jaccottet, C.F. Ramuz, Robert Walser, Jean Starobinski, Jacques Chessex, Agota Kristof, Jean-Jacques Rousseau, Benjamin Constant, Charles-Albert Cingria, et bien d’autres, dans tous les genres… Le seul embarras est celui du choix. Parmi les dernières livraisons, par exemple, nous trouvons un recueil poétique et une pièce de théâtre.

pusterla_tatou.gifSi vous n’êtes pas familier du tatou, ses Histoires racontées par Fabio Pusterla – en vers, s’il vous plaît, et en édition bilingue – ne vous diront pas grand-chose des mœurs animales de ce mammifère d’Amérique du sud à la carapace solide ; mais elles vous le rendront sympathique, cet amoureux des grands espaces, de l’eau, du vent et du vaste monde. Surtout, le tatou têtu, lecteur de Cervantès et poussant volontiers la chansonnette, « est un concept théorique ». Il est la figure du révolté, du rebelle, allant jusqu’au bout de son destin. Belle fable que celle du tatou, si proche de nous !

La panne est en quelque sorte une autre fable, sous forme théâtrale. Friedrich Dürrenmatt, figure notoire de la littérature dramaturgique, met ici en scène une parodiedurrenmatt_panne.gif de procès ; ou plutôt ce qui ressemble à une parodie, et qui est en réalité une recherche des crimes dont nous nous rendons coupables sans nous en rendre compte. Le jeu à l’intérieur du théâtre, le jeu de la vérité par l’illusion théâtrale. La progression dramatique est implacable, mâtinée d’humour noir et d’un sens aigu de l’absurde et du tragique. On respire quelque peu à la fin, mais on n’a pas la conscience tranquille…

Deux textes bien différents par la forme et par le sujet, mais qui ne laissent pas de répit au lecteur, puisque tout compte fait ils lui parlent de lui-même, comme le fait la vraie littérature.

Jean-Pierre Longre

www.editionszoe.ch

20/05/2010

Qui est la cantatrice chauve ? ou la dénonciation par l’absurde

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Matéi Visniec

De la sensation d'élasticité lorsqu'on marche sur des cadavres

Lansman, 2009

D’emblée, Matéi Visniec annonce que sa pièce « est née du désir de rendre hommage à Eugène Ionesco ». C’est effectivement un bel hommage au dramaturge franco-roumain, mais aussi à d’autres grands personnages de l’histoire littéraire récente (Lautréamont, Radiguet, Gide, Tzara, Breton, Queneau etc.) et à toute la littérature, la vraie, celle qui n’est pas aux ordres du pouvoir.

Le protagoniste de la pièce, « le poète », tente de vivre entre ses rencontres avec des fantômes qu’il est le seul à voir – ceux des écrivains qu’il admire – et les brimades de la dictature staliniste qui cherche à imposer en Roumanie, comme ailleurs, les uniques productions du « réalisme socialiste », quitte à marcher sur des cadavres. Évidemment, le théâtre dit « de l’absurde », les bonnes blagues politiques, les jeux verbaux, la liberté artistique, tout cela est incompatible avec le totalitarisme, et les tentatives de décryptage des prétendus messages codés que contient La cantatrice chauve donnent une scène d’un délire indescriptible… La mise en abyme de l’écriture de Ionesco dans celle de Visniec est une trouvaille qui vaut toutes les explications de texte : comme mode de dénonciation de la cruauté humaine et de la bêtise politique, il n’y a pas mieux. En même temps, la pièce baigne dans une atmosphère de nostalgie poétique et d’idéalisme littéraire dont le point de convergence ne peut être que Paris, la « patrie mentale » de ces Roumains qui ont longtemps rêvé de l’« acte culturel » consistant à « boire un café à Paris, sur une terrasse » avant d’aller flâner chez les bouquinistes.  

C’est d’ailleurs sur cette vision que s’achève De la sensation d'élasticité lorsqu'on marche sur des cadavres, si l’on ne tient pas compte des « scènes supplémentaires » que l’auteur propose à la lecture, à juste titre. Il faut lire l’interview de Sanda Stolojan relatant la visite de De Gaulle en Roumanie en 1968, ainsi que les développements d’un doctorant soutenant que les génies conjugués du « trio infernal Ionesco-Cioran-Eliade » ont bloqué la création roumaine, et il faut assister à l’apothéose fictive de Ionesco à qui l’on remet les 7 000 pages de son dossier de la Securitate, summum de l’absurde au service de la nullité politique.

Jean-Pierre Longre

www.lansman.org

http://visniec.com

Avignon, Espace Alya - jeudi 15 juillet 19h45 - Carte Blanche : Matéi Visniec

Matéi Visniec - Lecture, débat, rencontre autour de son œuvre poétique inconnue à ce jour en France.

Avant le théâtre, il y avait la poésie. Matéi Visniec a écrit de la poésie pendant une bonne vingtaine d'années avant de passer au théâtre. Son œuvre poétique, connue et apprécie en Roumanie, vient d'être traduite en français par Nicolas Cavaillès. Matéi Visniec, entouré par des amis comédiens, vous propose un voyage dans un univers poétique qui annonçait déjà, par son côté iconoclaste, son théâtre. Venez nombreux, chacun partira avec un poème de Visniec dans l'âme.

Espace 40, lecture(s) et librairie, 40 rue Thiers, 84000 Avignon  : rencontre avec Matéi Visniec, vendredi 16 juillet à 12 h - autour de sa dernière pièce éditée chez Lansman, De la sensation d'élasticité lorsqu'on marche sur des cadavres

 

14/05/2010

Je ne faisais que passer

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En passant de Raymond Queneau

Mise en scène : Sylvie Mandier.

Avec Francisca Rosell-Garcia ou Marguerite Dabrin, Sylvie Mandier ou Virginie Georges, Vincent Doménach ou Charles Lépine et Christian Geffroy.
Costumes : Hubert Arvet-Thouvet - Lumières: Julien Jedliczka - Musique : Cédric Tagnon - Éléments scéniques : Amaya Eguizabal.

 

Raymond Queneau n'est pas un auteur facile, et la mise en scène de En passant (la seule pièce publiée et jouée d'un écrivain qui n'était pas vraiment un homme de théâtre) relève du défi. À cause de sa brièveté, sans doute, mais aussi à cause de sa structure et de son écriture : un langage élaboré, poétique, allusif, deux actes qui se reflètent l'un l'autre.

Il faut donc saluer le mérite de Sylvie Mandier et de la troupe « Esperluète and Co » qui servent très bien l'oeuvre, la mettent à la portée de tous, pour le plus grand plaisir des spectateurs - un plaisir qui n'élude pas la profondeur existentielle.

De part et d'autre de la pièce elle-même, deux scènes sans paroles miment les multiples attitudes humaines que révèle la foule métropolitaine. Comme dans de petits « exercices de style », les comédiens composent des rôles variés, dans la plus pure manière quenienne et dans la meilleure tradition de la comédie, avec clins d'œil, références et sous-entendus. Les deux actes, qui contiennent dans leur succession la mise en abyme du rêve et de l'illusion, la fugacité du bonheur, l'impossibilité de peser sur le temps et sur la destinée, la vanité du dialogue amoureux, le poids du réel, s'imposent comme du vrai, du beau théâtre. La virtuosité des comédiens, la précision de la mise en scène permettent au comique, au poétique, au tragique de se côtoyer, de se mêler sans se heurter. L'ensemble est séduisant. Passant, arrête-toi au Théâtre du Marais, le temps d'une visite dans les couloirs du métro... Tu ne le perdras pas, ce temps. 

Jean-Pierre Longre

http://esperluete.asso.free.fr

http://www.theatre-du-marais.com

 

Théâtre du Marais, 37 rue Volta, 75003 Paris.

Les dimanches à 19h00 du 9 mai au 27 juin 2010

Réservation : 01 45 44 88 42

04/05/2010

Le dodo disparu

Danan.jpgJoseph Danan

À la poursuite de l'oiseau du sommeil

Actes Sud – Papiers, Heyoka jeunesse

Le théâtre pour la jeunesse a l’avantage d’être lisible et visible aussi par les adultes. Lisant À la poursuite de l'oiseau du sommeil, l’adulte peut y voir une quête, comme il y en a tant dans la littérature, avec ses désirs, ses épreuves, ses angoisses, ses espoirs, ses illusions, son inachèvement perpétuel ; mais aussi -  et c’est là l’originalité – avec ses surprises et sa vivacité.

L’enfant a appris que le dodo, l’oiseau du sommeil, n’existe plus, sinon sous la forme d’images figées. Selon sa logique enfantine, il s’en va donc à sa recherche au bout du monde, dans des régions qu’il ne connaissait pas, mais auxquelles il s’adapte familièrement, comme dans un rêve. Les rencontres, les découvertes, les conversations, le tout parsemé de chansons, n’ont rien pour le désespérer, au contraire.

Joseph Danan joue avec la parole, laisse les lieux et les âges se heurter en douceur, et les illustrations de Gwenaëlle Colombet ajoutent couleurs et luxuriance à la poésie du texte. Un joli livre à mettre entre toutes les mains, le soir, avant de s’endormir.

Jean-Pierre Longre

 

www.actes-sud.fr