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19/06/2018

Le toucher d’Échenoz

Roman, francophone, Jean Échenoz, Les Éditions de Minuit, Jean-Pierre LongreJean Échenoz, Au piano, Les Éditions de Minuit, 2003, Poche « Double », 2018.

L’enfer, c’est la disparition des autres. Serait-ce une leçon possible de ce roman ? Et d’abord, y a-t-il une leçon ? Au bout du compte, non.

Commençons par le commencement. Un jour, du côté du Parc Monceau, deux silhouettes d’hommes, un grand et un petit, s’avancent en s’entretenant du chapeau que porte l’un deux (tiens, on dirait du Flaubert – Bouvard et Pécuchet – ou du Queneau, entre Le chiendent et Exercices de style)... L’un des deux hommes est le fameux Max Delmarc, dont nous, lecteurs, savons rapidement qu’il va bientôt mourir, ce dont il ne se doute pas lui-même : avantage donné au lecteur sur le personnage, et octroyé par un auteur omnipotent qui se joue des conventions romanesques et autres pactes de lecture. Ainsi pouvons-nous observer à loisir, avec un détachement qui n’exclut pas l’attachement, la vie et la mort du protagoniste.

Roman, francophone, Jean Échenoz, Les Éditions de Minuit, Jean-Pierre LongreCar là encore les lois du roman sont mises à mal : nous n’assistons pas à une « tranche de vie », mais à une tranche de vie et de mort. Max Delmarc connaît les affres du trac (qu’il tente de noyer dans l’alcool) et les triomphes de la virtuosité. Cela ne l’empêche pas de vivre une petite vie ordinaire, entre son impresario, son garde du corps / surveillant Bernie, une sœur présente mais peu visible, et son travail quotidien d’entraînement artistique. Petite vie pianissimo, qui recèle pourtant sa chimère, sa petite fleur bleue à la Novalis – en l’occurrence une certaine Rose, ancien amour de jeunesse jamais déclaré mais toujours présent, dont il poursuit la silhouette improbable et fugitive au cours d’irraisonnables trajets en métro. Nous le savons – et lui n’en avait qu’un inconscient avant-goût, en jouant par exemple deux mouvements de Janácek, « Pressentiment » suivi de « Mort » – cette vie sans exaltation va brusquement s’interrompre, et Max va se retrouver dans un « Centre » dirigé par un certain Béliard (diable bien présentable qui a un homonyme dans Les grandes blondes, où l’on rencontrait aussi Paul Salvador, nouveau nom imposé à Max Delmarc...) ; centre-purgatoire où se côtoient Doris Day (une belle grande blonde plus accessible que Rose) et Dean Martin, et où Max séjourne une semaine avant d’être dirigé vers l’une des deux éternités possibles (« zone parc » ou « zone urbaine » – les tickets de métro ont une importance particulière dans le roman).

Une « divine comédie », avec purgatoire et descente aux Enfers ? Plutôt une « humaine comédie ». La vie avant, la vie après, finalement c’est tout comme ; la mort ne change pas grand-chose, et Max / Paul en fait l’expérience ni amère ni heureuse ; travail, amours, séparations, désillusions, les choses se répètent, sans véritable désespoir ni enthousiasme excessif.

Le relief d’Au piano se bâtit sur l’occupation principale du protagoniste, la musique, à laquelle malgré tout et sans en avoir l’air il tient par-dessus tout, et sur la manière dont est narrée sa vie quotidienne. Le toucher particulier, incisif, percutant, étonnant parfois d’Échenoz est bien là, avec le vagabondage (urbain) dans la syntaxe, les surprises de dernière minute, la distance à la fois ironique et familière, les clins d’œil au lecteur qu’il n’hésite pas à prendre à partie : « Vous, je vous connais, par contre, je vous vois d’ici ». Et nous, pouvons-nous vraiment connaître Jean Échenoz ? Je veux dire ses livres. Nous les lisons, nous les analysons, avec délectation, avec aussi la petite irritation de celui qui sent qu’il y a bien des choses là-dedans, qu’il n’arrive pas à saisir complètement et qu’il doit laisser pour la prochaine fois. C’est le propre de la littérature.

Jean-Pierre Longre

www.leseditionsdeminuit.fr

02/06/2018

« Quarante ans d’explorations et de débats »

Essai, francophone, Philippe Lecarme, L’Harmattan, Jean-Pierre LongrePhilippe Lecarme, Pour la passion d’écrire, un espace de liberté. Les ateliers d’écriture, L’Harmattan, 2017

Qu’est-ce qu’un atelier ? Un lieu où l’on travaille, seul ou à plusieurs, d’une manière artisanale (l’atelier du menuisier) ou artistique (l’atelier du peintre). Le terme s’est étendu à bien des domaines, incluant au passage, outre une construction grammaticale directe (atelier pâtisserie, atelier aquarelle etc.), le volontariat et le plaisir. Effet de mode ? Si c’est le cas pour certains, l’atelier d’écriture a la vie dure, et c’est tant mieux. Philippe Lecarme en témoigne magistralement, après au moins « quarante ans d’explorations et de débats », au cours desquels il a beaucoup lu et beaucoup pratiqué, comme participant et animateur.

Son livre est fondé à la fois sur la recherche et l’expérience, et se veut « utile aux enseignants » et « aux animateurs d’ateliers », « puisque, écrit-il, je n’ai cessé de faire le va-et-vient entre ces deux domaines de pratiques ». Livre foisonnant, qui fait le tour de la question, l’analyse, la synthétise, l’illustre abondamment, le tout sur un ton qui n’exclut ni la critique ni les options personnelles (parfois « à rebrousse-poil »), ni même les petits plaisirs de l’humour légèrement corrosif. Des exemples ? « Dans bien des cercles et clubs de poètes, se rassemblent des dames sensibles quoique opulentes et des messieurs à crinières ; on y écoute poliment les ébauches d’autrui avant de confier au groupe ses propres merveilles. Qui dit poésie dit fleur bleue et petits ruisseaux, émotions tendres et délicates. Je veux bien. Mais il y a tout de même Lautréamont, Aubigné, Artaud, Michaux et quelques autres sires bien peu affables. ». Ou encore : « Rien ne semble plus facile que de “raconter sa vie”. Eh bien, essayez donc ! » ; et de bondir sur cette formule : « Écrire de soi ne va pas de soi ».

Cela dit, c’est du sérieux, du très sérieux même. L’ouvrage dépasse sans doute les autres ouvrages sur les ateliers d’écriture, parce qu’il tient compte de tous, et est le fruit d’une pratique de longue haleine. Je ne me risquerai pas à le résumer ; simplement à dire que la pratique s’appuie sur une réflexion théorique et sur des références multiples, ainsi que sur les travaux des participants (« écrivants », « scripteurs » ?), qui sont les appuis les plus sûrs et les plus divers (collégiens, lycéens, étudiants, adultes consentants et volontaires, publics spécialisés – ou spéciaux). Dans la jungle des références et des expériences, l’auteur tente de frayer, pour lui et pour nous, des chemins larges et rassurants, et il y parvient. Il questionne l’écriture à contraintes, les rapports entre écritures personnelle et collective, entre création, émotions et thérapies, et tient des propos décisifs sur les écritures autobiographiques (à lire absolument : la section intitulée « Quatre-vingt-quinze propositions, regroupées par thèmes », qui réunissent le concret, le pédagogique et le mode d’emploi, à partir de la page 296), sur la nouvelle (à lire tout aussi absolument : les « fiches » sur ce genre et les exemples donnés, à partir de la page 337), sur la poésie et les tentatives fluctuantes pour la caractériser. Bref, en parlant des ateliers, Philippe Lecarme parle de la littérature, d’une littérature pour tous, éloignée de l’élitisme des « coteries » (qu’il dénonce dans un juste aparté sur le mépris dans lequel d’aucuns tiennent le « Off » d’Avignon, ne rendant compte que du festival officiel). Pour lui, « la délimitation entre œuvres légitimes et productions mineures n’a cessé d’être instable et polémique », et les ateliers – en tout cas pour les personnes qui désirent s’y adonner et qui y prennent plaisir – permettent de ressentir, en toute simplicité, « l’infinie complexité » de l’écriture littéraire.

Jean-Pierre Longre

www.editions-harmattan.fr

29/05/2018

Une percutante symphonie

Roman, francophone, Scholastique Mukasonga, Gallimard, Jean-Pierre LongreLire, relire... Scholastique Mukasonga, Cœur tambour, Gallimard, 2016, Folio, 2018

Prisca, jeune Rwandaise « solitaire et rêveuse » (ce qui la met en marge de ses camarades et de sa famille, pour qui la solitude songeuse n’est pas concevable), aime les livres et l’étude, et devient avec l’aide d’un prêtre de la paroisse et l’assentiment de son père une élève promise à de brillantes études. Celles-ci seront malheureusement interrompues à cause de son appartenance à l’ethnie des Tutsis, soumis à un intraitable quota universitaire.

Entre temps, la jeune fille se révèle être une chanteuse à la voix particulièrement adaptée au répertoire afro-américain (jazz, blues, gospels), et parallèlement elle fait en secret la connaissance de Muguiraneza, « La-faiseuse-de-bien », que certains appellent Nyabingui, « esprit très puissant » à la réputation sulfureuse, et qui est aussi Kitami, « la reine du royaume des femmes ». Celle-ci semble donner à Prisca le pouvoir de guérir – et c’est ce qui se passe : le père et la petite sœur de la jeune fille, qui souffraient de graves maladies, sont rétablis lorsqu’elle revient de sa mystérieuse entrevue avec Nyabingui / Kitami, dont elle lit par ailleurs la légende dans le « Carnet du frère Rogatien » datant de 1911.

roman,francophone,scholastique mukasonga,gallimard,jean-pierre longreVie mouvementée que celle de Prisca, qui n’en a pas fini avec les aventures et les métamorphoses. Des musiciens que l’on appelle « les Américains » passent dans la région ; ce sont en fait des tambourinaires venus de Jamaïque, de Guadeloupe et du Rwanda même (ou de l’Ouganda ?), qui font une tournée en Afrique en passant par l’Éthiopie, royaume du « roi des rois », terre sacrée des rastas. Ayant entendu la voix de Prisca, dont le chant devient transe, ils sont pris d’enthousiasme : « Étonnant ! Magnifique ! C’est elle ! C’est elle qu’il nous faut enfin : Prisca, tu fais déjà partie de la troupe. […] Que je sois possédée par un esprit ne semblait ni les inquiéter ni les impressionner : ils considéraient qu’ils avaient trouvé en ma personne la vivante racine de l’ordre de Nyabinghi. ». Après avoir retrouvé « Ruguina », le « Tambour avec un cœur », gigantesque instrument qui va les accompagner dans toutes leurs tournées, ils partent avec Prisca qui profite de l’aubaine pour fuir le Rwanda. Elle va devenir leur chanteuse, « la reine Kitami », dont le destin glorieux et tragique fera l’objet de nombreux reportages, de maints commentaires et de titres plus « tapageurs » les uns que les autres, du genre « Le mystère du tambour sanglant », « Crime et magie noire sous le volcan », « La vengeance du tambour »…

Faute de pouvoir rappeler toutes les péripéties et vanter toutes les qualités de ce roman foisonnant, on dira simplement que Cœur tambour est une percutante symphonie en trois mouvements (allegro : Kitami et ses tambourinaires ; andante : l’histoire de Prisca ; finale : le sacrifice), dont les rythmes, les mystères et les révélations risquent de hanter longtemps les songes du lecteur.

Jean-Pierre Longre

 

www.gallimard.fr

www.scholastiquemukasonga.net  

www.folio-lesite.fr 

15/05/2018

Secrets, aveux et trahisons

Roman, anglophone (États-Unis), Douglas Kennedy, Chloé Royer, Belfond, Jean-Pierre LongreDouglas Kennedy, La symphonie du hasard, livre 3, traduit de l’américain par Chloé Royer, Belfond, 2018

Après son retour précipité de Dublin (voir livre 2), Alice se retrouve aux États-Unis, sous le choc de l’attentat au cours duquel Ciaran, son grand amour, a perdu la vie. Retrouvailles avec ses parents pour des relations toujours tumultueuses, poursuite des études, prise de fonctions comme enseignante à la Keene Academy… L’adaptation se fait tant bien que mal dans ce collège de Nouvelle-Angleterre où elle trouve un relatif apaisement de ses traumatismes, jusqu’au moment où elle fait la connaissance d’un père d’élève avec lequel elle noue une relation amoureuse épisodique. Après son retour à New-York, son amitié avec Duncan et Howie, les rapports en dents de scie avec ses parents, ses frères Peter et Adam, si différents l’un de l’autre, peuplent sa solitude. Un poste d’assistante d’édition va lui ouvrir les portes du monde littéraire.

Les détails de la vie d’Alice nous sont contés sur le fond socio-politique de ces années-là : présidence prometteuse mais décevante de Jimmy Carter, élections successives de Ronald Reagan, perte des illusions, triomphe du capitalisme et des « yuppies », surgissement dramatique du sida, tout cela en résonance avec notre propre époque, jusqu’à des allusions malicieuses comme l’apparition sur la scène publique d’un jeune capitaliste à l’ambition démesurée, Donald Trump… Et nous pénétrons dans les arcanes du commerce éditorial, où Alice évolue à son aise : « Que ce soit au lycée, pendant mes études, ou quand je me terrais dans le Vermont, je ne m’étais jamais vraiment imaginée accéder à une position dirigeante. L’autorité et le management étaient des qualités que j’étais persuadée ne pas posséder, et je n’avais pas pour ambition d’encadrer une équipe, même dans un milieu littéraire. Et pourtant voilà que, à tout juste vingt-neuf ans, j’avais sous ma responsabilité une écurie d’auteurs, un budget, des subalternes – et je devais répondre de tout cela aux services commercial et comptabilité […] ». Bref, sinon le bonheur, du moins une forme de satisfaction personnelle qui, si elle ne résout pas tous les problèmes, réjouit le cœur et l’intellect.

C’est un fait : les problèmes ne manquent pas dans l’entourage immédiat d’Alice. Son frère Adam, qui s’est enrichi à coups de manœuvres frauduleuses, va être dénoncé par Peter dans un article au retentissement accablant pour la famille, malgré les tentatives de conciliation de leur sœur, qui en prévoit les conséquences : « La honte salit tout ce qu’elle touche ». Des conséquences, il y en aura, mais aussi, pour Alice, les promesses de l’amour.

Ce troisième livre, qui suscite comme les précédents des réflexions sur l’histoire contemporaine des USA, sur l’écriture littéraire, sur les relations humaines et familiales, sur les secrets, les trahisons et les aveux, boucle en quelque sorte un cycle, puisque l’on retrouve à la fin la situation du début du premier livre : le moment où Alice a décidé de faire, en un récit rétrospectif, le roman de sa famille et de son époque. Mission accomplie pour Douglas Kennedy, qui promet une suite…

Jean-Pierre Longre

www.belfond.fr

www.douglas-kennedy.com

08/05/2018

« Nous sommes simplement de passage »

Roman, francophone, Laurine Roux, Les éditions du Sonneur, Jean-Pierre LongreLaurine Roux, Une immense sensation de calme, Les éditions du Sonneur, 2018

Sur une terre à la sauvagerie sibérienne vivent tant bien que mal les descendants des rescapés d'une guerre qui n'a laissé que des femmes et quelques enfants devenus des "Invisibles", aveuglés par les gaz toxiques et élevés parmi les ours. Depuis, le "Grand Oubli" avait tenté d'effacer les souvenirs, pourtant restés gravés dans la mémoire des vieilles femmes. C'est dans ce monde que vit la narratrice, jeune fille errante qui, réfugiée chez des pêcheurs, rencontre un jour Igor : « Lorsqu'il descend de la falaise, Igor s'approche de moi. Tout près. Il me regarde sans un mot. Le bleu délavé de ses yeux a l'acuité du métal, mais il est surtout immense, comme si un bout du ciel s'était détaché pour tomber là en deux petites taches rondes et azurées. Je ne comprends pas vraiment ce qui se passe, si cet homme me regarde ou voit au-delà, je sens juste mon pouls battre à tout rompre et ma tête se remplir d'un liquide bleuté noyant, au-delà de mes pensées, toute ma personne. ».

C'est avec lui qu'elle va parcourir le pays jusqu'à ses confins, jusqu'à la mer, jusqu'à comprendre que « le temps n’est qu’une succession d’effondrements à l’infini » et que les humains, passagers de l’histoire ou de la légende, ne font qu’un avec les éléments. À l’intérieur du trajet narratif principal se glissent une série d’aventures qui le soutiennent, qui le nourrissent, histoires vécues ou légendes transmises. Malgré les promesses du « Grand Oubli », le passé ressurgit : la mort de la grand-mère Baba, les épisodes de la guerre qui a créé les « Invisibles », l’histoire de la vieille Grisha et du Dresseur d’ours qu’elle a connu dans sa jeunesse, liée à celle des Tsiganes, de la Tochka et de Tochko… Tout se rejoint dans la tradition des contes merveilleux et cruels, dans lesquels le bonheur et le malheur, la bonté et la méchanceté ne vont pas les uns sans les autres.

Inséparable des personnages et de la narration, la présence de la nature, sans laquelle rien ni personne ne vivrait, une nature sublimée par le style âpre, sensuel et poétique de l’auteure : « Un rai de lune perce à travers les volets. Le feu s’est éteint. Tochko ronfle. Dans son sommeil, Igor semble moins agité. […] Nous parcourons la campagne, traversons les forêts, suivons les crêtes marneuses, longeons les rives du lac, et pendant tout ce temps notre vigueur reste en son enfance. Je suis une enfant qui fait l’amour avec Igor, mais aussi avec la forêt, le lac, les hirondelles du printemps, les grives de l’automne, qui se laisse choisir par la jouissance, les bras ouverts et la bouche continûment humide. Je crois pouvoir dire que nous sommes beaux. Chaque seconde explose en fruit gorgé, chaque jour est l’orée d’un commencement. ». Ainsi se construit un monde où se rejoignent le passé et le présent, le réel et le mythe, les tourments et cette « sensation de calme » annoncée par le titre et incarnée par Grisha : « Un instant sa beauté d’antan irradie le masque plissé de la vieillesse. Derrière le cuir et les rides, par-delà l’affaissement, on entraperçoit le visage clair comme l’eau de source, chantant et limpide, de la jeune fille qui s’éveille au désir. ».

Jean-Pierre Longre

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29/04/2018

« Qu’étions-nous en train de vivre ? »

Roman, francophone, Roumanie, Lionel Duroy, Julliard, Jean-Pierre LongreLionel Duroy, Eugenia, Julliard, 2018

Jeune fille vivant à Jassy (Iaşi en roumain) dans les années 1930, Eugenia a été élevée dans une famille apparemment sans histoires. Mais alors que l’un de ses frères, Stefan, adhère aux idées et aux actions de la Garde de fer, elle découvre grâce à l’un de ses professeurs l’écrivain juif Mihail Sebastian, qu’elle va contribuer à sauver des brutalités d’une bande de jeunes fascistes. Ainsi, au fil du temps et des rencontres, va se nouer avec lui une liaison amoureuse épisodique dans la Bucarest de l’époque, où les épisodes dramatiques n’empêchent pas les récits de festivités mondaines et culturelles.

Autour des relations sentimentales et intellectuelles entre la personne réelle de l’écrivain qui, après avoir échappé aux crimes antisémites, mourra accidentellement en 1945, et le personnage fictif d’une jeune femme qui, devenue journaliste et assistant à la montée du fascisme et du nazisme, va s’impliquer de plus en plus dans la lutte et la Résistance, se déroule l’histoire de la Roumanie entre 1935 et 1945 : les atermoiements du roi Carol II devant les exactions du fascisme dans son pays et l’extension du nazisme en Europe, la prise du pouvoir par Antonescu, l’antisémitisme récurrent, la guerre aux côtés de l’Allemagne contre l’URSS, le retournement des alliances par le jeune roi Michel et les partis antinazis, le sommet de cette rétrospective étant le pogrom de Jassy, auquel Eugenia assiste épouvantée : « Je n’avais plus ma tête en quittant la questure, j’étais abasourdie et chancelante. Qu’étions-nous en train de vivre ? Était-cela qu’on appelait un pogrom ? J’avais beaucoup lu sur celui de Chişinau, en 1903, sans imaginer qu’un tel déchaînement puisse se renouveler un jour. Puisque la chose avait eu lieu, qu’elle avait horrifié le monde entier, elle ne se reproduirait plus. Ainsi pensons-nous, nous figurant que l’expérience d’une atrocité nous prémunit contre sa répétition. ». Avec, comme un refrain désespéré, la question plusieurs fois posée de savoir comment on pouvait « appeler la moitié de la population à tuer l’autre moitié » « dans le pays d’Eminescu, de Creangă et d’Istrati. ».

Car si Eugenia est un roman historique particulièrement documenté (on sent que Lionel Duroy s’est renseigné aux bonnes sources, qu’il a scrupuleusement enquêté sur place), il s’agit aussi d’un roman psychologique, dans lequel les sentiments, les réactions et les résolutions d’une jeune femme évoluent et mûrissent. Face à l’aberration meurtrière, Eugenia passe de l’indignation naturellement spontanée à la réflexion, à l’engagement et à la stratégie, en essayant par exemple, sous l’influence ambiguë de Malaparte (encore une figure d’écrivain connu que l’on croise à plusieurs reprises), de se mettre dans la peau et dans la tête des bourreaux pour mieux percevoir d’où vient le mal et pour mieux le combattre. Et comme souvent, mais d’une manière particulièrement vive ici, l’Histoire met en garde contre ses redondances, notamment, en filigrane, contre la montée actuelle des nationalismes et le rejet de l’étranger devenu bouc émissaire. Les qualités littéraires d’Eugenia n’occultent en rien, servent même les leçons historiques et humaines que sous-tend l’intrigue.

Jean-Pierre Longre

www.julliard.fr 

 

22/04/2018

Trois frères et leurs secrets

Roman, francophone, Belgique, yves wellens, noam van cutsem, ker éditions,  Jean-Pierre LongreYves Wellens, Cette vieille histoire, Ker éditions, 2018

Les trois frères Wellens (d’emblée, ce nom, qui est aussi le pseudonyme de l’auteur, pose question sur le statut même du récit que nous avons sous les yeux), les trois frères Wellens, donc, sont bien différents les uns des autres : il y a Pierre, riche promoteur immobilier, sur qui pèse la menace de révélations que pourrait faire un journaliste connu ; il y a Yves, qui en tant qu’écrivain se fait appeler Arcens (décidément, les pseudonymes se succèdent, s’emboîtent), bien éloigné du monde des affaires ; et il y a Gilles, qui n’a plus donné signe de vie depuis un certain temps, mais qui réapparaît par le truchement d’une lettre adressée à Yves.

Cette lettre est relative à la fois à l’enquête menée par le journaliste sur Pierre, à la gifle violente que celui-ci a reçue en public de la part d’une jeune femme, et à la « vieille histoire » qu’ont vécue autrefois les trois frères face à leur père alcoolique. Une « vieille histoire » qui les a à la fois réunis et séparés, car elle a mis à nu leurs personnalités respectives, notamment celle de Pierre, dont l’ « étrange sourire » ne le quittera pas. De son côté, Arcens l’écrivain mène une enquête sur ce frère au « sourire malsain », retrouve grâce à Gilles la jeune femme qui l’a giflé et saisit ses motivations, tandis que Pierre reçoit l’aide de Vinx, sorte d’espion privé et d’homme de main.

Cette vieille histoire relève du thriller parfois violent, du roman urbain (les choses se passent dans différents lieux de Bruxelles, que l’auteur connaît bien), de l’intrigue psychologique et familiale, de la satire sociale. On ne fera pas ici de révélations sur les secrets et les malaises des personnages, que l’auteur d’ailleurs ne fait que suggérer (pouvoir de suggestion que possèdent aussi les illustrations de Noam Van Cutsem). Yves Wellens a l’art de décrire et de raconter sans révéler ouvertement l’essentiel, laissé à la discrétion du lecteur. « Pour qui connaissait leurs rapports en demi-teinte, il n’était pas surprenant que les deux frères ne se voient que de loin en loin. Quelqu’un qui aurait été attablé au balcon ou dans la mezzanine d’un établissement, et se serait penché pour les apercevoir en contrebas, aurait ressenti que l’air à leur table était saturé de méfiance, et qu’un certain embarras flottait et se diffusait lentement autour d’eux. ». On pourrait le constater en citant d’autres passages, le lecteur se sent comme un observateur objectif qui ignore mais tente de deviner ce qui se cache sous les apparences. Les énigmes du roman recèlent des vérités insoupçonnées.

Jean-Pierre Longre

www.kerditions.eu

http://www.blog-a-part.eu/category/chroniques/yves-wellens

http://jplongre.hautetfort.com/tag/yves+wellens

14/04/2018

Vient de paraître : un recueil d’Ana Blandiana

Ana Blandiana, Ma Patrie A4 / Patria mea A4, recueil bilingue traduit du roumain par Muriel Jollis-Dimitriu. Introduction de Jean-Pierre Longre. Black Herald Press, 2018

 

Un poème que je ne dis pas, un mot que je ne trouve pas
Mettent en péril l’univers
Suspendu à mes lèvres.
Une simple césure dans le vers
Détruirait le sortilège qui dissout les lois de la haine,
Les rejetant tous, farouches et solitaires,
Dans la grotte humide des instincts.

« Biographie »

 Poésie, Roumanie, Ana Blandiana, Muriel Jollis-Dimitriu, Black Herald Press, Jean-Pierre Longre

Née Otilia Valeria Coman en 1942 près de Timişoara, Ana Blandiana a été très tôt en butte à la censure, mais a persisté dans sa volonté d’écrire en restant dans son pays, exilée de l’intérieur. Dès le premier recueil, publié en 1964, sa poésie a connu un succès d’autant plus grand qu’elle correspondait à l’état d’esprit et à la sensibilité de lecteurs qui ne pouvaient complètement étouffer leurs interrogations existentielles sous les diktats du régime. Depuis 1990, son œuvre s’est largement étoffée, et elle est considérée comme l’un des auteurs les plus marquants de la Roumanie contemporaine. Autant dire que toute traduction publiée en France contribue à rendre justice à une œuvre qui mérite d’être reconnue internationalement. (Jean-Pierre Longre)

*

Orice poem nespus, orice cuvânt negăsit
Pune în pericol universul
Suspendat de buzele mele.
O simplă cezură a versului
Ar întrerupe vraja care dizolvă legile urii,
Vărsându-i pe toţi, sălbateci şi singuri,
Înapoi în umeda grotă-a instinctelor.

« Biografie »

 

Pour commander l’ouvrage :

https://blackheraldpress.wordpress.com/buy-our-titles

Pour en savoir plus:

https://blackheraldpress.wordpress.com/books/ma-patrie-a4...

www.anablandiana.eu

https://blackheraldpress.wordpress.com

08/04/2018

Une Américaine à Dublin

Roman, anglophone (États-Unis), Douglas Kennedy, Chloé Royer, Belfond, Jean-Pierre LongreDouglas Kennedy, La symphonie du hasard, livre 2, traduit de l’américain par Chloé Royer, Belfond, 2018

La suite promise de la vie d’Alice Burns (voir le livre 1) a pour cadre l’Irlande. Étudiante au Trinity College de Dublin, elle va connaître les tâtonnements, les tribulations, les émotions d’une jeune américaine transplantée dans un pays dont les mœurs religieuses, familiales, sociales sont restées plutôt traditionnelles (et où par ailleurs la Guiness coule à flot…). Recherche d’un logement, prises de contact universitaires, amicales, sentimentales, tout ce qui compose la vie d’Alice et toutes les interrogations qu’elle suscite reposent non seulement sur le présent, mais aussi sur le lourd passé familial et sur un avenir incertain. « Le désespoir que je ressentais chez mes parents m’avait poussée à me bâtir une certaine indépendance, à un âge où la plupart des gens ne cherchent qu’un moyen de s’amuser sans avoir à grandir. […] Des années plus tard, je tomberais sur un mot qui me plairait immédiatement : conjoncture. La symphonie du hasard. Tout ce qui m’arrivait était-il simplement le fruit des circonstances, ou avais-je, par le biais de mes choix et de mes actions, un certain degré d’incidence sur le cours des choses ? ».

Au pays de Joyce, Alice trouve à qui parler de littérature, d’art, de religion, de politique… Et tout se déroule sur le fond historique tourmenté des années 1970 : le Chili sanglant de Pinochet, par lequel la famille Burns est spécialement concernée (le père, proche de la junte et de la CIA, le frère Peter, qui a lutté contre la dictature et a dû se sauver en catastrophe après avoir été témoin d’atrocités), les « Troubles » et les attentats en Irlande, UVF contre IRA… Une incursion à Paris, où Alice rend visite à Peter, lui permet de changer d’atmosphère, de découvrir une ville dont elle rêvait, mais la replonge dans des souvenirs qui avaient été aiguisés par le surgissement inattendu à son domicile de Dublin d’une ancienne camarade pétrie de révolte, de désir de vengeance et de violence. Il y a aussi la rencontre de Ciaran, qui semble être le meilleur choix amoureux, et qui lors d’un séjour à Belfast lui fait connaître ses parents, visiblement à l’opposé des parents Burns : « Voilà donc ce qu’il était possible de ressentir dans une famille aimante et équilibrée ? ».

En quelques mois, Alice vit des expériences nouvelles, formatrices, émouvantes, surprenantes parfois, aussi bien pour elle que pour le lecteur. Il faut dire qu’il n’y a pas meilleur artisan que Douglas Kennedy pour faire de cette brève tranche de vie vue sous les angles psychologique, social et historique un roman palpitant.

Jean-Pierre Longre

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25/03/2018

De la haine à l’amour

Roman, Moldavie, Roumanie, Tatiana Ţibuleac, Philippe Loubière, Éditions des Syrtes, Jean-Pierre LongreTatiana Ţibuleac, L’été où maman a eu les yeux verts, traduit du roumain par Philippe Loubière, Éditions des Syrtes, 2018

« Il n’existera jamais rien de plus merveilleux que Mika. ». Mais Mika est morte, et son frère Aleksy est devenu violent, sans doute parce que ses parents l’ont tenu, après cela, pour quantité négligeable. Le père « ne dessoûlait plus » ; quant à la mère… « Pendant tous ces mois, la femme qui m’a donné le jour ne m’a jamais regardé, comme si j’étais un espace vide. Comme si c’était moi qui avais tué Mika. Je me rappelle que je m’approchais d’elle en pleurant, que j’essayais de lui prendre les genoux ou la taille – plus haut, je n’y arrivais jamais – et qu’elle me repoussait du pied comme un chien pouilleux. ». Seule la grand-mère est « restée normale ». Voilà donc ce qu’il reste de cette famille polonaise émigrée en Angleterre. Quelques années plus tard, à l’occasion de vacances d’été, la mère vient sortir son fils adolescent de l’établissement spécialisé où il est pensionnaire ; relations tendues entre les deux, qui vont s’installer dans une maison de la campagne française – ce qui prive Aleksy d’un voyage prévu à Amsterdam avec deux amis.

Ponctué de petits couplets définissant poétiquement « les yeux de maman » (qui, en particulier, « étaient mes histoires non racontées », laissant deviner les non-dits du récit), l’ensemble se met en place progressivement, les soixante-dix-sept courts chapitres formant autant d’étapes dans la découverte mutuelle des deux êtres qui apprennent à se supporter, puis à s’aimer. À mesure que visiblement s’approche la mort de la mère malade, la vie et les sentiments s’installent dans le cœur du fils, ce fils qui de sa « folie » tirera une vocation de peintre à succès et au « génie déjanté ». C’est d’ailleurs depuis cette vie d’adulte qu’Aleksy, entouré « d’un monde bigarré et avide », et sur les conseils de son psychiatre, raconte son passé, la découverte progressive de son attachement filial, ses émotions, les rencontres faites cet été-là dans ce village français, l’amour tragiquement inachevé pour Moïra (dont le souvenir « résonne comme une bombe atomique »)…

Le roman commence dans une atmosphère qui pourrait rappeler celle du Grand Cahier d’Agota Kristof (sécheresse des cœurs, absence de sentiments, cruauté et crudité de la prose), mais finit bien différemment, avec la perspective du souvenir éternellement aimant : « Les yeux de maman étaient des promesses de bourgeons. ». Au rythme des semi-révélations de plus en plus éclairantes, la ligne ascendante de l’affection se fraie un chemin cahoteux parmi les accidents de la vie. Tout cela dans une langue sans concessions, en un style à la fois vigoureux, sensible et expressionniste. Tatiana Ţibuleac, qui vit en France, a fait paraître L’été où maman a eu les yeux verts (Vara în care mama a avut ochii verzi) dans sa Moldavie natale en 2017. Sa traduction, une vraie réussite, livre au public francophone un roman aussi intrigant, aussi prenant et aussi beau que son titre le laisse entendre.

Jean-Pierre Longre

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18/03/2018

Comment monte la haine

Roman, anglophone (États-Unis), Charles Beaumont, Jean-Jacques Villard, Roger Corman, Belfond, Jean-Pierre LongreCharles Beaumont, Un intrus, traduit de l’américain par Jean-Jacques Villard, préface de Roger Corman, Belfond, 2018

En 1954, un arrêt de la Cour Suprême des États-Unis d’Amérique déclare illégale la ségrégation dans les écoles. En conséquence, les Noirs doivent y être admis à côtoyer les Blancs. Dans le sud, la population, qui a gardé en majorité ses préjugés racistes, désapprouve mais accepte tant bien que mal d’obéir à la loi. C’est le cas dans la petite ville de Caxton, qui voit arriver le jour de la rentrée des classes avec résignation.

C’est alors que survient Adam Cramer, un jeune homme dont le charme et le pouvoir de séduction recèlent une ambition démesurée, une idéologie nauséabonde et une totale absence de scrupules. Son but : semer dans la population blanche (dont certains membres intellectuellement limités ou carrément pervers ne demandent que cela) la haine raciale, la division et la violence. Obéissant aux théories fumeuses de son mentor et sous couvert d’une mystérieuse société (la Snap) dont il serait le représentant, il va tenter de démolir le processus d’intégration voulu par la loi à coups de discours publics et d’entrevues avec certains individus. Peu d’habitants tentent de contrecarrer ses agissements : quelques enseignants, d’une manière plus ou moins ouverte, Tom, journaliste au Messenger… Les autres sont aux mieux indifférents, au pire fanatisés par le jeune homme. Et le shérif est dépassé… Le Ku Klux Klan lui-même remet ses effrayantes cérémonies à l’ordre du jour.

Charles Beaumont, en bon scénariste, savait raconter et créer le suspense, maîtrisant l’art des retournements de situations. Mais si ce n’était que cela, Un intrus ne serait qu’un roman captivant de plus. Outre les rappels concernant l’histoire des États-Unis (la ségrégation et les difficultés de la « déségrégation » dues au racisme plus ou moins latent à l’égard des anciens esclaves), on découvre dans le roman toutes les ficelles dont un être retors peut user à des fins néfastes, tous les mensonges (certains diraient maintenant les « fake news ») déroulés pour convaincre une population crédule et faire monter la haine en son sein. Par exemple, pour justifier l’esclavage et ses suites, prétendre à l’infériorité des Africains et arriver à cette aberration : « Cela démontre nettement que les nègres étaient extrêmement satisfaits de leur état de servitude et qu’au cas où ils ne l’auraient pas été ils n’auraient rien fait pour y remédier. ». On approfondit aussi la notion de populisme : le discret principal du collège a tout compris des manœuvres fallacieuses d’Adam Cramer à l’intention des « gens moyens » : « Si nous n’avions affaire qu’aux fanatiques et aux idiots, il n’y aurait pas de difficulté. Non, Miss Angoff, ce sont les gens moyens. Ce sont nos amis mêmes, Mrs. Gargan et Mr. Spivak, et Mrs. Selfried, professeurs, commerçants, politiciens… De braves gens, intelligents, honnêtes, affables. C’est à eux que nous avons affaire. ». On le perçoit facilement, ces propos et d’autres résonnent à nos oreilles et à nos esprits de citoyens du XXIe siècle ; l’histoire des années 1950 nous plonge dans notre propre époque en pointant du doigt un certain nombre de ses tares (montée des populismes, sensibilité des populations aux discours extrémistes, résurgence des racismes, rejet de l’autre, repli sur soi…), dont cette intéressante réédition (le livre date de 1959) illustre malheureusement le caractère cyclique.

Jean-Pierre Longre

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14/03/2018

Sur les pas du « bourik »

récit,francophone,île maurice,nicolas cavaillès,les éditions du sonneur,jean-pierre longreNicolas Cavaillès, Le mort sur l’âne, Les éditions du Sonneur, 2018

Image insolite : un âne chargé d’un cadavre humain si bien arrimé qu’il ne pourra pas s’en débarrasser parcourt l’île Maurice, ce « volcan surgi des eaux qui composa ses paysages par coulées de lave successives jusqu’au spectacle actuel (gangrené de béton) », une île qui, après avoir été un « désert généreux », est devenu le lieu de rassemblement d’un « peuple hétérogène – d’origine indienne, africaine, européenne et extrême-orientale – mais unanimement obsédé par sa petite géographie insulaire ».

Nous suivons donc, sur les pas de Nicolas Cavaillès, fin connaisseur des lieux, les traces de notre « bourik », qui commence par tourner en rond, puis qui se met à déambuler de coin en recoin, de ville en village. Et l’auteur profite de cette légende du « mort sur l’âne » pour plonger et nous faire plonger dans « l’obsédante géographie de l’île », et aussi dans son histoire, avec parfois une bonne digression qui a tout de même quelque chose à voir, telle celle qui rappelle la visite (forcée) du jeune Baudelaire à Port-Louis et dans les environs. Tant de villages aux noms pittoresques, parfois significatifs, parfois énigmatiques ; tant de lieux-dits, de quartiers, de figures et de groupes humains… Maurice apparaît comme un univers grouillant, dans l’espace et dans le temps, qui pose question : « Comment rendre l’île à sa nudité première, anonyme ? ». Et comment la faire sortir de la misère et de l’injustice, même après les émeutes évoquées vers la fin du récit ? « La vie reprit sa marche benoîte, à Beaux-Songes comme ailleurs – précisément comme l’âne affligé que nous avons laissé tantôt à l’entrée du village, après les vergers de Cressonville, au bord de la rivière… Pauvre bourik traînant jusqu’au bout de sa nuit son incompréhension et sa lourde fatigue, jusqu’au point du jour. ».

Dans une prose à fois impeccable, souple et poétique, dont chaque mot, chaque phrase, chaque chapitre sont parfaitement pesés et rayonnent de multiples harmoniques, Nicolas Cavaillès ne se contente pas de décrire et de raconter. Il s’amuse parfois (lisez par exemple le chapitre 22 bis, où sont rapportées d’une manière impayable les dernières « aventures sensuelles » du baudet, une journée complète de débauche avec pouliches, ânesses, mules…), et souvent, prenant le lecteur à témoin, le sollicitant même, sollicitant aussi les images qui peuplent son esprit, s’adonne à la méditation et à l’interrogation : « Rien n’est à moi, nulle part le monde n’est ma maison, et tous les drapeaux que j’y plante ne flottent que dans le vent de mon égotisme, pour mieux retomber et s’enrouler autour de leur piquet lorsque mes illusions s’effritent. ». Le cadavre que notre âne trimballe au long des chemins est aussi celui de nos illusions. Reste à laisser chanter les oiseaux, en un « dialogue kreol-kreol, en plein cœur de l’île, alors qu’un ouragan s’approche. ».

Jean-Pierre Longre

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08/03/2018

« Avec le temps » ou « Itinéraire d’un enfant raté »

Roman, francophone, Catherine Cusset, Gallimard, Jean-Pierre LongreLire, relire... Catherine Cusset, L’autre qu’on adorait, Gallimard, 2016, Folio, 2018

Thomas Bulot est mort à 39 ans en corrigeant des copies et en buvant du champagne après avoir avalé des somnifères et, au moment ultime, enfilé un sac en plastique sur sa tête. De ce suicide, le lecteur est mis au courant au tout début du livre. Pas de suspense. Ou plutôt, un suspense contenu dans les étapes de ce récit que Catherine Cusset mène à vive allure, relatant plus de 20 ans de la vie de ce jeune homme promis à un « brillant avenir » (pour reprendre un autre titre de la romancière).

Lié à Nicolas, le frère de la narratrice, Thomas, après avoir été passagèrement l’amant de celle-ci (déjà universitaire accomplie, agrégée, normalienne, professeur aux USA), devient son ami et lui fait ses confidences. Le roman est le portrait en action de celui dont elle ne peut parler qu’à la deuxième personne. « Maintenant je ne peux dire autre chose que “tu”. “Il” est trop distant, comme si je parlais de toi à un autre. “Il” te tue encore un peu plus. ».

roman,francophone,catherine cusset,gallimard,jean-pierre longrePortrait d’un jeune homme qui court de promesses de réussite en constats d’échec, d’enthousiasmes en dépressions, d’amours en désolations, d’un jeune homme porté sur l’amitié, le sexe, les livres, l’alcool, et dont on apprendra que la cause de sa déchéance progressive n’est pas vraiment son tempérament, mais sa maladie : Thomas est bipolaire, comme Van Gogh, Hemingway, Virginia Woolf, Nina Simone (dont il est beaucoup question). C’est le trouble maniaco-dépressif qui l’empêche de mener à bien ses grands projets : publier un livre tiré de sa thèse sur Proust, obtenir ou conserver les postes qu’il sollicite dans les universités américaines, vivre le grand amour dont il rêvait avec l’une des quatre femmes qui ont vraiment marqué sa vie (un point commun : le « a » final de leurs prénoms, comme un constant prolongement vocal). La chanson de Léo Ferré, d’où le titre est tiré, semble se vérifier : « Avec le temps, va, tout s’en va / L’autre qu’on adorait, qu’on cherchait sous la pluie / […] Avec le temps tout s’évanouit… ». Des moments de bonheur, il y en a, oui, fugitifs ou relativement durables, par la grâce de l’amour, de l’amitié, du travail intellectuel, du regard de certains étudiants, et même dans le malheur et la solitude, il y a ceux et celles qui l’entourent : sa mère, morte trop tôt, sa sœur, qui l’aide malgré ses propres difficultés, ses amis (dont Catherine). Mais cela ne suffit pas. Tout converge vers le dénouement, tout obéit taux mots de Baudelaire : « Ô Mort ! Appareillons ! ».

Placé sous les signes de Proust, de Léo Ferré, de Baudelaire, baignant dans la musique (le jazz, Nina Simone, les Variations Goldberg), nourri de références littéraires et cinématographiques (les deux pôles de recherche de Thomas), traversant avec une certaine ironie les milieux et les mœurs universitaires des États-Unis, L’autre qu’on adorait n’est pourtant pas un roman intellectuel, mais un récit plein d’empathie et de tendresse, même s’il ne fait aucune concession à la pitié. « Je suis ton amie. Je ne suis pas méchante, tu l’as compris. Mais comme j’ignore la fragilité, comme j’ignore le mal qu’on fait à l’autre en posant le doigt sur ses zones les plus sensibles et en appuyant dessus ! ». Une vraie amitié à l’égard de celui qui pourrait passer pour un « bouffon pathétique », un perdant chronique, mais dont le destin est celui d’« une ombre où nous ne pouvons jamais pénétrer, pour laquelle il n’existe pas de connaissance directe, au sujet de quoi nous nous faisons des croyances nombreuses à l’aide de paroles et même d’actions, lesquelles les unes et les autres ne nous donnent que des renseignements insuffisants et d’ailleurs contradictoires », comme l’a écrit Proust, cité en exergue au début du livre. Cet « itinéraire d’un enfant raté » (titre du roman que Thomas aurait voulu écrire) est celui d’un être qui garde ses mystères.

Jean-Pierre Longre

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02/03/2018

Le goût des amitiés tourmentées

Roman, francophone, Olivier Bourdeaut, Finitude, Jean-Pierre LongreOlivier Bourdeaut, Pactum salis, Finitude, 2017

« Amicitia pactum salis, dit un proverbe médiéval. “L’amitié est un pacte de sel”, c’est-à-dire que l’amitié est durable, voire éternelle, comme le sel. ». Le titre et l’intrigue du livre d’Olivier Bourdeaut sont une illustration et une extension romanesques de ce proverbe. N’oublions pas, en outre, que le sel, à trop forte dose, peut être nocif. L’amitié entre Jean, devenu paludier à Guérande pour fuir les contraintes de Paris et les excès de la modernité, et Michel, agent immobilier aux dents longues et roulant en Porsche, est à la fois imprévisible et tourmentée. Après une rencontre musclée sur fond d’ébriété, de sans-gêne, de fureur et de vengeance, tous deux scellent le fameux pacte, l’un influant sur l’autre et vice-versa : Michel le nouveau riche sans scrupules se met à travailler pour Jean et pour un salaire de misère, et Jean l’ascète solitaire se met à fréquenter avec son compère les lieux branchés et à draguer sur la plage.

Les péripéties que connaît cette amitié s’assortissent d’une énigme policière, sont jalonnées de suspense, de souvenirs significatifs et de séquences quasiment théâtrales à caractère tragi-comique, voire grand-guignolesque. Le sang et les larmes coulent à flots, provoqués par les rivalités, les coups, l’alcool, le sel et le soleil. L’auteur se plaît aussi à dresser des portraits ironiques et pris sur le vif. Ceux des deux protagonistes, certes, ceux des jeunes filles auxquelles ils s’intéressent, et celui, entre autres, d’Henri, anarchiste de droite, anti-bobo, dandy provocateur sorti tout droit du XIXème siècle, que Jean a naguère assidûment fréquenté.

Inutile de faire la comparaison avec le premier roman à succès d’Olivier Bourdeaut. Celui-là est bien différent. On sent qu’en racontant cette histoire pleine de remords et de passion, l’auteur s’est amusé (ce qui n’exclut nullement le travail et le talent). Et le lecteur, lui aussi, est pris entre l’amusement et les tourments. La marque d’un bon roman.

Jean-Pierre Longre

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01/02/2018

Prendre conscience du langage

poésie, images, francophone, Roumanie, Radu Bata, Jacques André éditeur, Jean-Pierre LongreRadu Bata, Survivre malgré le bonheur, Jacques André éditeur, 2018

Radu Bata nous a naguère fait boire « le philtre des nuages » jusqu’à l’ivresse, et il nous enjoint maintenant de « survivre malgré le bonheur ». Titre paradoxal, non ? Mais attention : si on lit bien le texte « Partie de plaisir » (page 47), on mesure la malice fortement teintée de satire, puisqu’il s’agit de « survivre malgré le bonheur / produit à la chaîne / […] malgré la menace de félicité / qui nous gouverne ». Toute une philosophie. Si le poète joue avec les mots (et il ne s’en prive pas !), avec leurs sonorités, leurs rythmes, leurs ambiguïtés, leurs affinités, leurs contradictions, leurs bizarreries, c’est pour mieux nous faire prendre conscience du langage, de son infinie portée, se son insondable profondeur, de sa beauté originelle.

Car cette conscience ne va pas de soi. Sous l’allure facile de l’écriture (les maintenant fameuses « poésettes », poésie « sans prise de tête »), se tapissent la séduction stylistique et la recherche linguistique, se mêlent le plaisir et le travail – d’une manière d’autant plus étroite que cela se conçoit sous la plume d’un écrivain qui a fait le choix personnel de la langue française, en connaissance de cause ; d’un écrivain pour qui sont compatibles les expressions les plus actuelles et les thèmes permanents de la poésie, les suites fluides de strophes et la forme compacte du haïku (entre autres).

L’œuvre de Radu Bata vise à réconcilier les générations montantes avec la poésie. La réussite de l’entreprise est certaine. Cependant il y a, aussi, large matière à étude poéticienne. On s’en gardera ici, mais les références littéraires, les motifs récurrents, tels l’amour et ses aléas, le temps qui passe et le vieillissement, l’exil (qui « n’est heureux que parmi les mots »), les origines roumaines (« je fais des allers-retours / entre les deux langues »), d’autres encore, incitent à une lecture où se combinent le plaisir immédiat et l’attention soutenue, où se révèle le double bonheur de la rêverie et de la méditation.

Et il y a les nuages, éphémères ou permanents, rêvés ou réels, blancs ou gris, capables de tout et à l’origine de tout (« nous sommes les enfants / des nuages »), les nuages qui apparaissent et disparaissent au gré des pages, les « nuages sans patrie » - ceux de l’étranger, de l’exilé, du voyageur –, les nuages joyeux, les nuages qui pleurent… Il n’y a pas qu’eux, bien sûr, mais ils peuplent si bien le recueil qu’on ne peut pas ne pas les assimiler à la poésie même de Radu Bata – comme les illustrations qui ponctuent les poèmes, ces belles images oniriques et colorées, teintées de fantastique et de surréalisme que quinze artistes offrent aux mots du poète et aux yeux du lecteur.

Que peut-il faire, ce lecteur, sinon continuer à lire, à relire, à contempler ? Et inciter ses semblables à lire, relire, contempler. Foin (et fin) des commentaires, laissons la place à l’œuvre et aux traces qu’elle laisse en nous.

                            l’œuvre compte moins

                            que l’ombre

                            qui s’en dégage

et finalement :

                            pour avoir longtemps appris

                            à parler avec les gens

                            j’enseigne

                            aujourd’hui

                            le silence

 

Jean-Pierre Longre

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29/01/2018

Une symphonie pathétique

roman, francophone, roumanie, irina teodorescu, gaïa-éditions, jean-pierre longreIrina Teodorescu, Celui qui comptait être heureux longtemps, Gaïa, 2018

Avec La malédiction du bandit moustachu et Les étrangères, on avait déjà apprécié le talent et la force romanesque d’Irina Teodorescu : l’art de conter, le maniement à la fois subtil et truculent de la langue, le mélange tonique des registres, la structure rythmée des phrases, les harmonies sonnantes du style… Celui qui comptait être heureux longtemps non seulement confirme ces qualités, mais ajoute un troisième volet à une œuvre qui se fraie un chemin original et engageant dans la jungle de la littérature contemporaine de langue française, se jouant des embûches, bravant avec succès tous les dangers.

La vie de Bo commence sous les bombardements. C’est la fin (espère-t-on) de la guerre, et sa mère accouche en catastrophe de celui qu’attend un avenir prometteur. Étudiant brillant, chercheur hors pair, bricoleur et inventeur tout azimut, Bo mène une vie amicale, amoureuse et studieuse de jeune homme qui tente tant bien que mal de supporter la « Nouvelle Société » qui se « construit » sous la férule du « Haut Dignitaire », de ses sbires et de ses espions – « Nouvelle Société » dont l’appellation ironiquement transparente désigne le totalitarisme qu’a subi la Roumanie natale de l’auteure. Après une relation passionnelle et en pointillés avec la longue et brune Irenn, « Bo rencontre Di » (voilà un refrain qui sonne comme de réjouissantes petites notes musicales), et de leur union va naître un fils, joie du couple, bonheur de Bo : « Voilà que la présence de cette femme a fini par rassasier Bo et son vorace désir d’amour, voilà que le sourire de ce bébé à la pêche illumine et adoucit et chauffe et apaise. ». Mais l’enfant est malade, et pour le sauver il faudrait le faire soigner en France. Les autorités de la « Nouvelle Société » en profitent pour soumettre Bo à un odieux chantage. Dilemme cruel, choix mortel, désespoir profond. « Et les crabes continuent à se marcher dessus et les rats à sauter dans le vide les uns après les autres, ils se suivent et s’entraînent vers leur mort bête et les poulets mangent encore de la merde dans les batteries, mon fils, alors ce monde, mon fils, ce monde ne te valait pas, ne te méritait pas, dans ce monde les gens vomissent leurs maux sur les autres, sans réfléchir, sans penser ».

On le voit, on l’entend, on le sent, le style d’Irina Teodorescu est d’une vigueur qui n’a d’égale que sa sensibilité. Des pages de satire tragi-comique (par exemple sur la paperasse imposée par la bureaucratie à chaque individu qui « n’est qu’un formulaire dans ce pays ») voisinent avec des tirades d’une poésie ressassante, profonde, prenante. Lorsque l’humour affleure, c’est pour mieux contenir la douleur et la rage ; lorsque l’émotion éclate, c’est pour exprimer la tendresse et l’amour ; lorsque le rêve prend son vol, s’est pour faire oublier la mort. Et il y a la musique, celle des disques que les jeunes gens écoutent passionnément, et celle des mots et des phrases qui s’agencent et se superposent, sur des tempos et des rythmes variés, en une vaste symphonie pathétique.

Jean-Pierre Longre

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23/01/2018

Retrouver les traces de l'essentiel

Patrick Modiano, Nos débuts dans la vie, Gallimard, 2017

Souvenirs dormants, Gallimard, 2017

Malgré les errances urbaines qui sillonnent ses livres, malgré la fugacité des personnages et des événements, Patrick Modiano ne laisse pas au pur hasard le soin de bâtir ses récits en forme de puzzles à trous. « Je tente de mettre de l’ordre dans mes souvenirs. Chacun d’eux est une pièce de puzzle, mais il en manque beaucoup, de sorte que la plupart restent isolées. Parfois, je parviens à en rassembler trois ou quatre, mais pas plus. Alors, je note des bribes qui me reviennent dans le désordre, listes de noms ou de phrases très brèves. Je souhaite que ces noms comme des aimants en attirent de nouveaux à la surface et que ces bouts de phrases finissent par former des paragraphes et des chapitres qui s’enchaînent », écrit-il dans Souvenirs dormants.

Théâtre, Roman, francophone, Patrick Modiano, Gallimard, Jean-Pierre LongreMarque de cette volonté de guider la construction littéraire : la parution simultanée d’une pièce de théâtre, Nos débuts dans la vie, et d’un récit, Souvenirs dormants, qui se complètent mutuellement et se répondent l’un l’autre. Le même protagoniste, Jean, dont les bribes de vies relatées dans les deux ouvrages ressemblent à ce que l’on sait de l’auteur, avec ses « débuts » dans la littérature, des épisodes biographiques qui en rappellent d’autres, le réveil de « souvenirs » qui ont quelque chose à voir avec un passé plus ou moins connu.

Nos débuts dans la vie est un livre tout entier occupé par le théâtre : dans sa forme bien sûr, mais aussi dans l’art de mettre le genre en abyme : Jean, écrivain débutant, dialogue avec Dominique, qui joue dans La Mouette de Tchekhov (et dont la présence justifie le « nous » du titre) ; de la loge de Dominique, on peut entendre ce qui se passe sur la scène. Dans le théâtre voisin, la mère de Jean joue une pièce de boulevard. Rivalités, jalousie, surveillance et menaces de l’amant de la mère… On pourrait être en plein mélodrame à suspense. Mais il y a la mémoire, les jeux de lumière, la poésie des dialogues, et ce mélange de rêve et de réalité particulier à la prose de Modiano, et qui ici nous fait sortir du cadre du théâtre pour nous mener vers un « hors-scène » onirique : vers la pièce de Tchekhov (et aussi L’inconnue d’Arras d’Armand Salacrou), et vers des lieux parisiens : « Nous marchons tous les deux dans différents endroits de Paris… Nous ne parlons pas, mais je sais qu’elle m’a reconnu… Nous longeons les lacs du bois de Boulogne, et même nous prenons la barque jusqu’au Chalet des Îles… Nous ne disons pas un mot et, dans mon rêve, cela me semble naturel… ».

Théâtre, Roman, francophone, Patrick Modiano, Gallimard, Jean-Pierre LongreCes mots pourraient figurer dans Souvenirs dormants, qui relate une série de rencontres féminines que le narrateur, Jean, toujours lui, a faites dans sa jeunesse, et dont il retrouve les traces souvent fugaces dans sa mémoire et dans ses carnets. Rencontres rassurantes, presque maternelles, sur lesquelles plane l’ombre occulte du guide spirituel Gurdjieff, ou rencontres inquiétantes et mystérieuses mêlant Jean à un meurtre. Rencontres récurrentes aussi, réveillant des souvenirs qui, effectivement, dormaient. Tout cela permet quelques constats sur soi-même, frisant l’auto-analyse : « Au cours de cette période de ma vie, et depuis l’âge de onze ans, les fugues ont joué un grand rôle. Fugues des pensionnats, fuite de Paris par un train de nuit le jour où je devais me présenter à la caserne de Reuilly pour mon service militaire, rendez-vous auxquels je ne me rendais pas, ou phrases rituelles pour m’esquiver […]. Aujourd’hui, j’en éprouve du remords. Bien que je ne sois pas très doué pour l’introspection, je voudrais comprendre pourquoi la fugue était, en quelque sorte, mon mode de vie. Et cela a duré assez longtemps, je dirais jusqu’à vingt-deux ans. ». Là encore, aux souvenirs se mêlent les rêves, dont certains sont précisément rapportés.

Souvenirs réels, souvenirs rêvés… Patrick Modiano continue à fouiller méthodiquement le passé afin de retrouver les traces de l’essentiel.

Jean-Pierre Longre

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19/01/2018

La maison de l’attente

Roman, francophone, Gaëlle Josse, les Éditions noir sur blanc, Jean-Pierre LongreGaëlle Josse, Une longue impatience, Les éditions Noir sur Blanc, Notabilia, 2018

« Ma maison à moi, c’est l’attente. C’est l’océan et le bateau de Louis. Quelque part sur une mer du monde. L’incertitude comme seul point fixe. Sous mes gestes de chaque jour, il n’y a que du vide. De la place pour les songes apportés par le vent, pour les mots racontés par les flots. ».

Pendant la guerre, le bateau d’Yvon a été bombardé par la RAF. Dommage collatéral, dirait-on aujourd’hui, qui a bouleversé la vie d’Anne, sa femme, et de Louis, son fils. Remariée après la Libération à Étienne, le pharmacien du village, mère de deux autres enfants, Anne a accepté sans enthousiasme mais avec tendresse pour sa nouvelle famille l’embourgeoisement de sa nouvelle existence. La mésentente progressive, devenant brutale, entre Étienne et Louis fait un jour fuir celui-ci ; sans avertir, il s’engage sur les bateaux de commerce parcourant les mers d’un continent à l’autre.

Sans nouvelles de son fils, Anne entame une attente d’abord pleine d’espoir, se métamorphosant en déception et en « longue impatience ». Retournant chaque jour dans son « ancienne maison, la bicoque adossée contre le vent, avec ses volets bleus fatigués, sur la lande, à l’entrée du sentier douanier qui surplombe la mer », elle emplit cette attente des souvenirs du passé – ses deux mariages, bien différents l’un de l’autre, les années heureuses, les duretés de la guerre –, et des rêves d’avenir : surtout le banquet qu’elle préparera pour le retour de son fils, et dont elle détaille progressivement le contenu dans les lettres qu’elle lui écrit comme on lance une bouteille à la mer (« Monsieur Louis Le Floch, en mer »). Une infinie promesse, qu’elle tisse de jour en jour, de mois en mois, d’année en année, à l’insu de tous.

D’une grande sensibilité, le récit de Gaëlle Josse, qui renouvelle la thématique de l’attente féminine déclinée sur différents plans depuis celle de Pénélope, nous fait pénétrer dans l’âme complexe, touchante et attachante d’une femme dont la vie est tout entière tendue vers l’amour, celui des vivants et celui des disparus, surtout celui du fils absent, enfoui au plus profond de son cœur, peu à peu débordant tout. De même, débordant le cadre du simple récit à la première personne, la poésie des paysages extérieurs et intérieurs, de l’océan, des saisons, de la mémoire, de l’« immuable cercle » du temps qui passe.

Jean-Pierre Longre

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13/01/2018

Effrayants mécanismes

Récit, Histoire, francophone, Éric Vuillard, Actes Sud, Jean-Pierre LongreÉric Vuillard, L’ordre du jour, Actes Sud, 2017.

Prix Goncourt 2017

Il n’est pas fréquent de rencontrer dans ces pages des livres qui figurent en tête des ventes en librairies. Je ferai pourtant une exception pour le Prix Goncourt 2017, qui est lui-même une exception dans sa catégorie, puisqu’il ne s’agit pas d’un roman, mais d’un « récit », qui plus est d’un récit bref (150 pages). Mais si l’on admet que la littérature aide, entre autres, à débusquer la vérité cachée derrière les leurres, les masques, le voile des apparences, alors oui, L’ordre du jour, dans son exploration des bas-fonds de l’Histoire, est une véritable œuvre littéraire. « La vraie pensée est toujours secrète, depuis l’origine du monde. On pense par apocope, en apnée. Dessous, la vie s’écoule comme une sève, lente, souterraine. », écrit l’auteur à propos des jeunes filles qui, à Vienne en 1938, accueillirent Hitler dans l’enthousiasme : « Comment séparer la jeunesse que l’on a vécue, l’odeur de fruit, cette montée de sève à couper le souffle, d’avec l’horreur ? Je ne sais pas. ».

On l’aura compris, il s’agit ici de l’Anschluss, de ses prémices, de ses secrets, de ses effrayants mécanismes, de ce qui ne se raconte pas habituellement. Le récit commence par la rencontre, en 1933, des grands industriels allemands, Krupp en tête, avec Goering et Hitler venus leur demander de verser leur contribution pour aider le parti nazi à conquérir définitivement le pouvoir – ce qu’ils s’empressent de faire, chacun à sa mesure. Il se termine avec les mêmes industriels qui, à la fin de la guerre, ont largement augmenté leur fortune en utilisant une main-d’œuvre des plus rentables : les déportés de Buchenwald, Auschwitz, Dachau, Dora, Mauthausen (etc.), qui littéralement mouraient à la tâche.

Entre ces deux évocations, tout le processus de l’Anschluss est démonté. On n’en reprendra pas ici les différents épisodes (les concessions, les manœuvres, les menaces…), épisodes connus mais qui sont minutieusement détaillés, avec des gros plans permettant d’en distinguer les rouages malsains et malfaisants. On apprend aussi que l’armée allemande envahissant l’Autriche était loin d’être opérationnelle (« une armée en panne, c’est le ridicule assuré »), et que si les nations européennes (France et Grande-Bretagne en particulier) n’avaient pas alors pratiqué une « politique d’apaisement » avec l’Allemagne, celle-ci n’aurait peut-être pas fait le poids.

Le livre d’Éric Vuillard, comme les précédents, est un retour sur l’Histoire, avec des épisodes méconnus, des digressions significatives, des ralentis et des arrêts sur image qui révèlent, dans un style saisissant, les réalités que beaucoup ont eu intérêt à dissimuler. « La vérité est cachée dans toute sorte de poussières », les poussières de la violence, de l’impuissance, de l’effroi et de l’horreur. Et c’est toujours à « l’ordre du jour ». À méditer, ici et maintenant.

Jean-Pierre Longre

www.actes-sud.fr

08/01/2018

Une misère monumentale

Roman, anglophone (États-Unis), Erskine Caldwell, Maurice-Edgar Coindreau, Belfond, Jean-Pierre LongreErskine Caldwell, La route au tabac, traduit de l’américain par Maurice-Edgar Coindreau, Belfond, 2017

Erskine Caldwell (1903-1987), comme John Steinbeck et quelques autres écrivains américains de la même génération, mais avec ses spécificités, est un romancier des « petits », ceux qui ont été victimes, entre autres, de la « Grande Dépression », qui ont tenté de survivre malgré la ruine, le dénuement complet, la faim quotidienne, le désespoir profond. La route au tabac (1932) fut son premier vrai succès, et sa réédition dans la collection « Vintage » de Belfond est une belle occasion de (re)faire connaissance avec l’un des monuments de la littérature américaine et avec la prose particulière et les personnages singuliers de Caldwell.

En Géorgie, la famille Lester a été riche : 75 ans avant les faits relatés, « tout le pays autour de la ferme avait appartenu au grand-père de Jeeter », qui y cultivait le tabac ; ce tabac partait par barils entiers sur la route construite pour cela. Mais à la suite de la crise et de la vente des terres, « Jeeter était tombé dans la plus abjecte pauvreté. On lui avait enlevé ses moyens de subsistance, et il mourait de faim lentement. ». La plupart des nombreux enfants qu’il a eus avec Ada sont partis on ne sait où, sans doute travailler dans des filatures, et seuls sont encore là, dans les bâtiments pourris qui restent un peu debout, outre Jeeter et Ada, la grand-mère dont personne ne s’occupe, Dude, adolescent déjanté, et Ellie May, avide d’amour mais dont le bec de lièvre jamais soigné éloigne les éventuels soupirants. Ce petit monde, dont l’absence de ressources n’a d’égale que la totale amoralité, use de tous les expédients possibles pour survivre au jour le jour : réparer une vieille auto, voler des navets, tenter de vendre du bois inutilisable, marier Dude à une pseudo-évangéliste aux mœurs suspectes qui pourra les faire profiter de sa voiture neuve…

Roman, anglophone (États-Unis), Erskine Caldwell, Maurice-Edgar Coindreau, Belfond, Jean-Pierre LongreHumour noir, cocasserie, provocation, crudité sordide, tragédie… Le style, les personnages, les situations sont au-delà du réalisme, voire du naturalisme, à l’instar de la première longue séquence où un sac de navets crée une situation à la fois burlesque et dramatique. Les sous-entendus, les non-dits, l’absurdité n’empêchent pas la révolte de s’exprimer, une révolte dans laquelle, paradoxalement, Dieu est mis à contribution : « Vous autres, les richards d’Augusta, vous saignez à blanc le pauvre monde. Vous ne travaillez pas, et vous empochez tout l’argent que gagnent les fermiers. Regardez-moi : je travaille toute l’année avec Dude qui laboure, et Ada et Ellie May qui m’aident à sarcler le coton et à le ramasser à l’automne, et qu’est-ce que j’en retire ? Pas un radis, sauf trois dollars que je dois. C’est pas juste, que j’dis. Dieu n’est pas de votre côté. Et Il ne tolérera pas bien longtemps non plus des tricheries de ce genre. Il ne vous aime pas tant que vous croyez, vous, les riches. Le Bon Dieu, Il aime les pauvres. ». Symboles de la dégradation des corps et des âmes, les biens matériels (cultures, maisons, automobiles) sont soumis à la destruction irrémédiable, à la mort qui rôde. La route au tabac, depuis sa parution et ses adaptations pour le cinéma et le théâtre, n’en finit pas, sans précautions ni commentaires superflus, de dénoncer la misère humaine.

Jean-Pierre Longre

www.belfond.fr

03/01/2018

« Un triptyque détonnant »

Théâtre, Albanie, Stefan Çapaliku, Anna Couthures-Idrizi, Ardian Marashi, éditions, L’espace d’un instant, Jean-Pierre LongreStefan Çapaliku, Trilogia Albanica, traduit de l’albanais par Anna Couthures-Idrizi, préface d’Ardian Marashi, éditions L’espace d’un instant, 2017

Depuis la chute des régimes totalitaires d’Europe de l’Est, c’est-à-dire depuis plus de 25 ans, la démocratie n’en finit pas d’être en « transition », tant les séquelles de la dictature, la sauvagerie du capitalisme et la corruption endémique étouffent les aspirations des individus et des peuples. C’est particulièrement crucial en Albanie, « le pays actuellement le plus triste d’Europe quoique l’un des plus ensoleillés. », écrit Ardian Marashi dans sa préface, où il présente les trois pièces qui composent la Trilogia Albanica, véritable triptyque qui, sous la forme de la fiction théâtrale, montre une réalité paradoxale que seule l’écriture et, d’une manière générale, la création artistique peuvent transcender.

Trilogie albanaise, donc. Dans I am from Albania, une jeune femme qui se rend régulièrement en mission officielle à l’étranger, est confrontée à l’isolement que lui valent le pays d’où elle vient et sa langue, ainsi qu’à une sorte de dédoublement identitaire et cauchemardesque : « Qui suis-je ? Je ne sais plus. Je peux être moi-même, comme je peux aussi être une autre. Si je continue à être moi-même, c’est clair, je dois me révolter. Mais si, comme je crois comprendre, en réalité je suis une autre, alors la situation dans laquelle je me trouve serait en fait mon état normal, contre lequel je n’ai aucun droit de me révolter ! ». Dans Allegretto Albania, une famille est enfermée chez elle pour échapper à une vengeance, dans la pure tradition ancestrale, en même temps que le monde extérieur se manifeste par les louanges de l’Albanie chantées à la télévision, par l’irruption des instruments du festival « Allegretto Albania », et par l’ironie: « Les politiciens sont en vacances, les mafieux aussi, et le championnat de football est terminé ; donc malheureusement, tout ce qu’il nous reste à présenter aux informations, c’est la culture. ». La scène de Made in Albania est double : en bas, un atelier de couture où sont exploitées des ouvrières qui travaillent pour une marque étrangère ; en haut, la fête du carnaval organisée par le propriétaire de l’atelier. Là encore, au milieu de péripéties diverses (un meurtre, une émission de téléréalité, un accouchement…) et de réflexions désabusées ou ironiques, se révèlent les paradoxes et la dualité d’un monde inachevé.

Les trois pièces mettent en scène des histoires et des personnages différents, mais sont reliées par des thèmes et des motifs qui en font une œuvre cohérente, un tableau unique en trois volets : l’Albanie, bien sûr, avec ses paradoxes ; l’absurde (la condition et la destinée des individus, le langage parfois ionescien) ; le mélange des tonalités (comique, tragique, satirique, pathétique) ; et l’art théâtral, avec ses situations, ses enjeux, ses mots, sa musique. Une musique qui passe par le solo a capella de la première pièce, l’orchestre que représentent les personnages de la seconde, le chœur polyphonique des ouvrières dans la troisième. Tout cela, dans une perspective à la fois esthétique et engagée, forme un ensemble hautement théâtral.

Jean-Pierre Longre

www.sildav.org

28/12/2017

La guerre, l’amour, l’amitié

Roman, francophone, Brigitte Giraud, Flammarion, Jean-Pierre LongreBrigitte Giraud, Un loup pour l’homme, Flammarion, 2017

Ils ne sont pas si nombreux, les livres sur la guerre d’Algérie, ou qui la prennent pour cadre. Un loup pour l’homme répond aux deux critères, ou se situe entre les deux : la guerre en question n’est pas une simple toile de fond, puisqu’elle est au cœur du récit et des préoccupations des personnages qui la vivent à leur niveau, et elle n’est pas un simple sujet de reportage, puisque c’est des corps, des sentiments et des âmes qu’il s’agit ici.

Antoine et Lila s’aiment. Ils vont avoir un enfant, mais Antoine est appelé pour ce que les autorités appellent les opérations de « pacification » en Algérie – et le bébé à venir risque de compliquer les choses. Alors Lila, qui « n’a pas d’autre choix que de garder l’enfant » et qui « veut être l’égale d’Antoine », décide de rejoindre son mari à Sidi-Bel-Abbès, où il soigne les blessés. Refusant de porter une arme, il a été affecté comme infirmier à l’hôpital, où se révèlent à lui, sur les corps et dans les âmes de ses patients, tous les méfaits, toutes les atrocités de ce qui se révèle être une vraie guerre.

La vie quotidienne d’Antoine prend un élan nouveau grâce à l’arrivée de Lila, puis à la naissance de Lucie, qu’il fête avec ses copains Martin et Jo, et avec laquelle il « prend comme une bouffée d’air, où il puise les forces dont il aura besoin par la suite. ». Une suite qui devient de plus en plus difficile, avec les attentats et les combats dont le nombre et la gravité s’intensifient, les crimes de l’OAS, les dangers qui se rapprochent. Et il y a Oscar, ce jeune soldat amputé de la jambe auquel Antoine s’attache, auquel il arrachera les mots que le blessé traumatisé n’arrive pas à prononcer, jusqu’à ce qu’il se fasse raconter l’histoire qui a valu à Oscar son amputation, et qui vaut au livre son titre à double entente.

Dans un style d’une apparente simplicité, sans fioritures, sans pathos excessif, l’auteure révèle les sentiments intimes, les doutes récurrents, les angoisses profondes de personnages qui tentent d’affronter un monde qu’ils n’ont pas voulu. Le loup n’est pas forcément celui qu’on croit, et Brigitte Giraud, qui est née comme Lucie et dans les mêmes conditions qu’elle à Sidi-Bel-Abbès, a l’art de mener, par la narration romanesque, ses personnages et ses lecteurs vers la réalité : Antoine « a compris l’absurdité des choses, soigner ou tenir un fusil, c’est la même frustration, la même aberration. Il a fini par comprendre le rôle que jouait l’armée française, le lourd tribut payé par la population algérienne, et il se sent trahi. Ses yeux se dessillent enfin. ». Heureusement, il y a Lila et Lucie, il y a eu Oscar et quelques autres… Un loup pour l’homme est un beau roman sans concessions, qui, malgré les événements qu’il relate, chante l’amour et l'amitié, et dont l’humanité, dans tous les sens du terme, sort grandie.

Jean-Pierre Longre

https://editions.flammarion.com

15/12/2017

Et le vert paradis…

Nouvelle, Marc Villemain, Éditions Joëlle Losfeld, Gallimard, Jean-Pierre LongreMarc Villemain, Il y avait des rivières infranchissables, Éditions Joëlle Losfeld, 2017

Les rivières en question sont suggérées en exergue du volume par Michel Jonasz : « Entre mon cœur et / Ma langue, il y avait / Des rivières infranchissables, / Des passages à niveau fermés. ». Voilà qui annonce la thématique commune des treize nouvelles composant le volume : l’amour naissant, à peine suggéré, presque déclaré avec ou sans paroles, accepté ou non, maladroitement assouvi, contenant déjà dans ses balbutiements les soubresauts des sentiments, de la sensualité, de la jalousie, de la passion, voire de la mort, mais aussi la douceur, la délicatesse, la tendresse, les attentes et les découvertes de ce que Baudelaire appelait le « vert paradis des amours enfantines, / L’innocent paradis, plein de plaisirs furtifs. ».

Amours d’enfance ou d’adolescence, chaque texte, dans son atmosphère et son décor particuliers (vacances à la campagne ou à la neige, dernier jour de collège, bal rural, longues conversations téléphoniques, soir de fête, on en passe…), est à la fois narration émouvante et fine analyse de l’expression ou de la suggestion des sentiments, du geste hésitant de l’amour. Il faudrait citer de nombreux passages pour rendre compte de la subtilité des descriptions. Un seul exemple : « C’est le retour du silence qui vient guider son geste, et avec une minutie, une justesse, une exactitude folles et craintives, sans rien brusquer de l’autre ni remuer le moindre bout d’étoffe, voilà son bras qui se lève, se met à hauteur, entreprend de l’entourer et de se poser sur son épaule, l’épaule opposée, et elle elle ne dit rien, ne montre rien, du moins ne montre-t-elle rien qu’elle ne veuille montrer, mais lui voit bien sur sa peau le frémissement de la rougeur, et le tremblotement de la lèvre inférieure, et l’éclat de rubis dans ses yeux […] ».

Il y avait des rivières infranchissables (tout compte fait pas si infranchissables, pour peu qu’un écrivain y mette le pont solide et délicat de ses mots et de son style) est un recueil à deux dimensions (au moins) : l’autonomie des nouvelles d’une part, l’unité de l’ensemble d’autre part. On ne percevra complètement cette unité qu’en allant jusqu’à la fin du livre, jusqu’à la dernière ligne de la dernière page du dernier titre, « De l’aube claire jusqu’à la fin du jour ». Mais soit dit entre nous, on n’aura aucun mal à parvenir à cette ultime étape, tant les précédentes sont, à la mesure du cœur des protagonistes, palpitantes.

Jean-Pierre Longre

www.joellelosfeld.fr

www.marcvillemain.com

10/12/2017

L’écriture contre la mort

Roman, francophone, Kamel Daoud, Actes Sud, Jean-Pierre LongreKamel Daoud, Zabor ou Les psaumes, Actes Sud, 2017

Zabor ou Les psaumes est un livre si dense qu’une fois déverrouillée la lourde porte qui y donne accès on a du mal à en sortir, du mal aussi à en parler, a fortiori à le commenter. Il faudrait en citer des pans entiers pour rendre compte de son style, de sa teneur, de sa portée. Disons ceci : Zabor, presque trente ans, « célibataire et encore vierge » (même s’il porte un amour muet à sa voisine Djemila, répudiée par son mari donc socialement réprouvée), chassé par son père comme un bâtard et recueilli par sa tante Hadjer, compréhensive et aimante, vit en marge de la communauté de son village. Respecté parce que son père est un riche boucher, rejeté par ses demi-frères et moqué par les enfants, il est aussi une figure admirée, parce qu’il sait faire reculer la mort : lorsque quelqu’un en est proche, on fait appel à lui pour écrire au chevet du moribond, remplir un cahier de mots, de phrases, d’histoires dont lui seul a le secret. « Cela dure depuis des années, et j’ai fini par comprendre les règles du jeu, instaurer des rites et des ruses pour aboutir à cette formidable conclusion que ma maîtrise de la langue, cette langue fabriquée par mes soins, est non seulement une aventure mais surtout une obligation éthique. ».

Les trois cents pages du roman tournent autour du récit de l’agonie de son père, Hadj Brahim. Malgré leur animosité, les demi-frères viennent en dernier recours chercher Zabor pour qu’il repousse sa mort. Mission quasiment sacrée : « Écrire est la seule ruse efficace contre la mort. Les gens ont essayé la prière, les médicaments, la magie, les versets en boucle ou l’immobilité, mais je pense être le seul à avoir trouvé la solution. ». C’est à la fois sa puissance et son drame.

Comment ce don lui est-il venu ? Cloîtré dans sa chambre, ne sortant que la nuit, Zabor a déchiffré tous les livres qu’il trouvait dans la langue des anciens colons, le français. « Ce fut toute une aventure que d’apprendre, seul, en cachette, la troisième langue de l’ange, la pièce manquante à la loi de la Nécessité qui allait sauver tant de vies, ajouter mille et un jours à chaque rencontre, dans le secret, humblement, et dans l’art de l’écriture. ». Et plus loin : « Cette langue eut trois effets dans ma vie : elle guérit mes crises, m’initia au sexe et au dévoilement du féminin, et m’offrit le moyen de contourner le village et son étroitesse. C’étaient là les prémices de mon don, qui en fut la conséquence. ». À partir de là, ce sont des centaines de cahiers qu’il emplit de son écriture serrée, qu’il enterre la nuit dans la campagne environnante comme pour en nourrir la terre et les racines des arbres, et qui deviennent une œuvre inépuisable, flot continu faisant une sorte de suite au Coran, à la Bible, aux Mille et une Nuits, et même à Robinson Crusoë, à L'île au trésor ou à La chair de l’orchidée (pour ne citer que les titres les plus importants de son incomparable bagage).

La trame de Zabor propose des cheminements dans le dédale de l’existence, en trois étapes : « Le corps », « La langue », « L’extase ». On pourrait penser aussi : la mort, l’écriture, la vie (ou l’inverse ?). En tout cas, Kamel Daoud offre ici à chaque lecteur une nourriture inépuisable, un chant infini, des « psaumes » aux confins du profane et du sacré.

Jean-Pierre Longre

www.actes-sud.fr

05/12/2017

« Accepter le chaos véritable qui nous compose »

Essai, poésie, anglophone, D.H. Lawrence, Blandine Longre, Black Herald PressD.H. Lawrence, Le Chaos en poésie / Chaos in poetry, introduit et traduit de l’anglais par Blandine Longre, Black Herald Press, 2017

Présentation :

Si D. H. Lawrence (1885-1930) a toujours écrit sur la poésie, Chaos in Poetry, composé en 1928 à la demande de Harry Crosby, cofondateur de la maison d’édition parisienne Black Sun Press, est peut-être l’un des textes les plus importants qu’il ait jamais consacrés au sujet. En exposant ses vues sur la « vraie » poésie et en développant la notion du « chaos vivant » que celle-ci serait censée révéler, Lawrence s’inscrit dans la tradition du poète visionnaire qui dévoile des mondes insoupçonnés, terrifiants – visions éblouissantes du chaos que l’humanité préfère occulter, un chaos cosmique, divin et intime qu’il faut rapprocher des notions d’élan vital et de flux protéiforme, traits essentiels de la créativité lawrencienne que l’on retrouve dans ce texte infiniment poétique.

Citations :

« La poésie a pour qualité essentielle de produire un nouvel effort d’attention et de “découvrir” un monde nouveau au sein du monde connu. L’homme, les animaux, les fleurs, tous vivent dans un chaos étrange et à jamais houleux. Le chaos auquel nous nous sommes accoutumés, nous l’appelons cosmos. L’indicible chaos intérieur qui nous compose, nous l’appelons conscience, esprit, et même civilisation. Mais il est, au bout du compte, chaos, qu’il soit ou non illuminé par des visions. ».

« Mais l’homme ne peut vivre dans le chaos. (…) L’homme doit s’envelopper dans une vision, se bâtir une demeure à la forme, à la stabilité, à la fixité apparentes. Dans sa terreur du chaos, il place d’abord une ombrelle entre lui et l’éternel tourbillon. Puis il peint l’intérieur de cette ombrelle comme un firmament. Ensuite il parade, vit et meurt sous son ombrelle. ».

https://blackheraldpress.wordpress.com

28/11/2017

Un Shakespeare travesti

Roman, anglophone, Christopher Moore, Anne Sylvie Homassel, Shakespeare, L’œil d’or, Jean-Pierre LongreChristopher Moore, Fou !, traduit de l’américain par Anne Sylvie Homassel, L’œil d’or, 2017

De même que Scarron a écrit son Virgile travesti parodiant L’Enéide, Christopher Moore nous gratifie d’un « Shakespeare travesti », une parodie romanesque du Roi Lear incluant toutes sortes de références plus ou moins patentes à d’autres pièces du dramaturge, avec lequel il entretient une relation à la fois admirative et familière, comme l’attestent ses explications finales : « Quand vous maniez [la] langue anglaise – et surtout si vous la maniez depuis aussi bougrement longtemps que moi, vous tombez sur les œuvres de Will quasiment à tous les coins de page. Quelles que soient vos intentions narratives, vous pouvez être sûr que, quatre siècles avant vous, Will les aura exprimées avec plus d’élégance, plus d’économie, plus de lyrisme […]. S’il est impossible de récrire ce qu’il a composé, on peut du moins reconnaître le génie à l’œuvre. ».

Nous voilà donc embarqués avec nos deux écrivains pour un hommage « à la comédie anglaise ». Un hommage burlesque, où la paillardise le dispute à l’audace, la salacité à la familiarité, la rigolade à l’immoralité, la truculence à l’érudition. Un hommage en forme de « journal d’un fou » qui n’a pas grand-chose à voir avec celui de Gogol. Ce n’est pas non plus du vrai Shakespeare, et pourtant nous avons là tous les personnages présents dans le drame : le roi lui-même, bien sûr, ses trois filles Goneril, Regan et Cordelia, leurs époux respectifs, les amis Kent et Gloucester, les malfaisants et les bienfaisants, et surtout Pochette le fou du roi, qui est à la fois narrateur et tireur de ficelles (de ficelles et aussi, dévoilons-le, de certaines gracieuses personnes) ; sans compter un « foutu spectre » qui intervient périodiquement, et les personnages secondaires, petites gens, serviteurs, chevaliers, ainsi que Bave, l’apprenti bouffon, aussi grand et mal dégrossi que Pochette est petit et plein de vivacité ; les deux compères, maître et élève, vont et viennent d’un château l’autre, parcourent forêts inhospitalières et campagnes humides, enfilent les aventures (et aussi, dévoilons-le… mais bon, ce serait lourd d’insister davantage).

Voilà beaucoup de monde, beaucoup de péripéties, et tout cela grouille, complote, se brouille, se réconcilie, trahit, se bat, se débat… Passons sur les histoires individuelles de chacun (celle du roi, faible, excessif, maudit, celle, particulièrement originale et rebondissante, de Pochette, et d’autres encore). Le récit est alerte, comique, grivois, tragique, dramatique – et bien sûr on s’aperçoit que le plus « fou » de tous n’est pas celui qui en fait métier, et que les plus nobles ne sont pas ceux (ou celles) que leurs origines désignent. Comme l’indique le titre du dernier chapitre, « le roi un fou sera ». Et le lecteur en sera tout esbaudi.

Jean-Pierre Longre

http://loeildor.free.fr

24/11/2017

Thérapie littéraire

Essai, francophone, Alexandre Gefen, éditions Corti, Jean-Pierre LongreAlexandre Gefen, Réparer le monde, la littérature française face au XXIème siècle, éditions Corti, « Les Essais », 2017

« À quoi sert la littérature ? ». Vaste et traditionnel sujet de dissertation face auquel le lycéen se trouve souvent démuni ou, s’il a quelques connaissances, peut se référer à juste titre à Aristote (enseigner, plaire, émouvoir), et pourquoi pas évoquer la « catharsis »… Alexandre Gefen ne renie rien de cela, mais y ajoute le fruit de ses réflexions et de son érudition, qu’il applique à la littérature d’aujourd’hui éclairée par celle d’autrefois. Pas de parti pris : l’essayiste se pose en analyste, non en polémiste.

En sept parties, Alexandre Gefen étudie les récentes orientations d’une littérature qui, s’éloignant majoritairement de « l’intransitivité », d’une conception purement esthétique et/ou structuraliste (ce qu’on a vu par exemple avec le Nouveau Roman), se veut « remédiatrice » et fait face « à soi », « à la vie », « aux traumas », « à la maladie », « aux autres », « au monde » et « au temps ». On a donc affaire à une écriture du sujet (souvent à la première personne) qui reprend ou renouvelle la tradition de l’autobiographie et de la biographie, à une écriture du témoignage et de l’empathie (une « éthique du care »), de la solidarité avec les humbles, les « invisibles », les démunis, les migrants… Il y a une « resocialisation de la littérature, qui devient une activité nécessaire d’expression de soi », de même que la lecture devient une activité thérapeutique, réputée pouvoir « changer la vie », voire lutter contre la maladie et la mort (Zabor ou les psaumes, le dernier roman de Kamel Daoud, est entre autres significatif de cette tendance). En tout cas, Alexandre Gefen montre parfaitement comment la littérature actuelle, permettant de mieux connaître l’être humain dans sa complexité, revêt (dans une perspective disons camusienne) une utilité psychologique, sociale, cognitive, et n’exclut pas la réparation rétrospective (Shoah, guerre d’Algérie, génocides récents…).

Bourré de références, s’appuyant sur un corpus aussi riche que divers (avec, on ne s’en étonnera pas, de nombreuses illustrations puisées chez des écrivains comme Annie Ernaux, Philippe Forest, Emmanuel Carrère, François Bon, mais aussi Pascal Quignard, Patrick Modiano ou Georges Perec – on en passe beaucoup), Réparer le monde est un ouvrage à la fois rigoureux et ouvert : pas de conclusion hâtive, pas d’avis définitif. « L’idée d’une réparation individuelle ou sociale par l’art reste un objet de perplexité. » À chacun de se faire son opinion sur l’art littéraire et ses fonctions. « Représenter le bien » ? « Faire le bien » ? Être un pur objet esthétique qui ne trouve sa finalité qu’en soi ? Grâce au livre d’Alexandre Gefen, la réflexion avance, même si les interrogations (et les éventuelles réponses) demeurent, inséparables de leur préalable (autre sujet ardu pour les futurs bacheliers) : « Qu’est-ce que la littérature ? ».

Jean-Pierre Longre

www.jose-corti.fr

20/11/2017

Les « chemins de traverse » de l’écriture

Roman, francophone, Éric Fottorino, Gallimard, Jean-Pierre LongreLire, relire... Éric Fottorino, Trois jours avec Norman Jail, Gallimard, 2016, Folio, 2017 

« L’écriture est un chemin aussi imprévisible que le vol d’un papillon. ». Vérité absolue ou assertion de circonstance ? C’est en tout cas ce que Norman Jail, écrivain retiré du monde, qui a publié un seul roman dans sa jeunesse, répond à l'étudiante venue s’entretenir avec lui. Il s’avère toutefois que sa bibliothèque est remplie de ses propres manuscrits signés de noms différents. « L’important est que chaque signataire est une part de moi. Nous ne sommes pas des êtres stables. Êtes-vous la même personne que ce matin ? Par moments, assez longs il est vrai, je suis Norman Jail. D’autres fois, je suis plus que jamais Alkin Shapirov, ou Omar Sen, et parfois encore, le temps d’écrire le pire en rêvant du meilleur, je suis le nom de mon état civil. ».

Écrivain mystérieux, donc, qui n’hésite pas à dévoiler à celle qui est venue l’interroger avec une certaine appréhension les arcanes de son art et l’utilisation qu’il fait des mots et de leurs résonances ludiques, poétiques et musicales. Étonnamment, lui qui a le souci de préserver ses secrets, confie à la lecture de l’étudiante son manuscrit La vie arrive deux fois – titre énigmatique qui s’éclairera peu à peu à la lecture – non sans l’avertir : « “Écrire″ contient “crier”, n’est-ce pas ? Dans “écrire″, il y a “rire”, aussi. Écrire c’est rire, lança-t-il d’un air sinistre. Et rire est une autre façon de pleurer. ».

roman,francophone,Éric fottorino,gallimard,jean-pierre longreAlors, peu à peu, le lecteur découvre (ou tente de découvrir) avec Clara se qui se cache sous l’étrange manuscrit composé uniquement de chapitres 1… Norman Jail et Clara deviennent personnages du manuscrit comme du livre d’Éric Fottorino, observateurs, créateurs et acteurs d’une fiction qui met dramatiquement l’Histoire collective et l’histoire familiale en perspective. Récit tortueux, fait de va-et-vient, de repentirs, de reprises, Trois jours avec Norman Jail est un dialogue littéraire plein de rebondissements didactiques, un récit à tiroirs plein de pièges narratifs, un roman avec lequel on aime se perdre dans les sinuosités des « chemins de traverse » de l’écriture.

Jean-Pierre Longre

www.gallimard.fr

www.folio-lesite.fr

15/11/2017

« Chaque famille est une société secrète »

Roman, anglophone (États-Unis), Douglas Kennedy, Chloé Royer, Belfond, Jean-Pierre LongreDouglas Kennedy, La symphonie du hasard, livre 1, traduit de l’américain par Chloé Royer, Belfond, 2017

Sans conteste, Douglas Kennedy sait écrire des romans, et notre soif narrative ne peut être qu’épanchée à leur lecture. La symphonie du hasard, dans sa construction musicale et sa teneur linéaire, n’a apparemment et malgré son titre rien de hasardeux, et si les péripéties qui en composent la trame laissent supposer que le destin est imprévisible, celui-ci se présente pourtant comme le résultat d’une certaine volonté humaine. En cela – outre le fait que ces péripéties, l’auteur a dû en vivre un certain nombre, ou en tout cas en avoir connaissance, puisque la narratrice Alice est vraisemblablement l’un de ses doubles –, en cela donc, nous avons affaire à un roman réaliste.

Alice Burns, éditrice, rend régulièrement visite à son frère Adam condamné à huit ans de prison. Un jour, il lui fait des révélations inattendues sur un événement de sa jeunesse : « Il fallait que tu le saches. Parce que c’est ce que je suis. Ce que nous sommes. ». Mise malgré elle dans le secret, elle décide de revenir sur le passé. « Si les deux dernières décennies m’ont appris quoi que ce soit, c’est cette vérité essentielle : le malheur est un choix. ».

Nous voilà plongés dans l’Amérique du début des années 1970. La vie familiale avec ses conflits, ses secrets, ses non-dits, ses éclats : les parents qui ne peuvent se supporter qu’en menant l’un contre l’autre une sorte de guérilla permanente ; Alice et ses deux frères, Peter et Adam, aux tempéraments et aux visées radicalement différentes. La vie étudiante avec ses excès, ses velléités, les amitiés, les amours, l’alcool, la drogue, les regroupements par affinités, les clans, les inimitiés, les brouilles, les dépressions, les relations parfois étroites, parfois étranges, entre professeurs et élèves… Avec cela, le roman aborde de grands thèmes propres à l’époque : les préjugés racistes et homophobes persistants chez les uns, le progressisme et l’humanisme chez d’autres, les idéaux pacifistes (contre la guerre du Vietnam notamment), les manœuvres financières, les élections présidentielles, les déceptions politiques, le coup d’État de Pinochet au Chili (dont les répercussions dans la famille d’Alice ont leur importance)…

Récit rétrospectif foisonnant, dans lequel la littérature, l’écriture, l’histoire, la vie intellectuelle tiennent une place de choix, ce premier volume offre aussi de larges possibilités de réflexion sur l’existence individuelle, sociale, familiale – ce dernier volet étant inséparable de tout le reste et de cette vérité générale prononcée par l’un des personnages : « Nous avons tous une grande part de mystère ». Les volumes 2 et 3 sont annoncés pour les mois à venir. À suivre donc…

Jean-Pierre Longre

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« Marie la bien nommée »

Roman, francophone, Jean-Philippe Toussaint, Les éditions de minuit, Jean-Pierre LongreLire, relire... Jean-Philippe Toussaint, Nue, Les éditions de minuit, 2013, rééd. Minuit Poche 2017

Cela commence avec une robe de miel bourdonnante dont on a enduit le corps entier d’un top-modèle au cours d’un défilé de mode hors du commun, et se termine (ou presque) avec une « odeur de chocolat qui semblait couler du ciel comme une résine de pin gluante et recouvrait le manteau de Marie, pour le napper, lentement, l’enrober, le saupoudrer d’une fine pellicule chocolatée. ». Entre miel et chocolat, entre douceur artificielle et écoeurement latent, entre Tokyo et l’île d’Elbe, il y a Paris et la longue attente d’un coup de téléphone, dans laquelle s’incrustent les souvenirs d’« images ensoleillées » ou de scènes saugrenues, telle celle qui montre le narrateur, caché sur le toit d’un musée japonais, en train d’espionner par un hublot le vernissage mondain d’une exposition et de tenter d’apercevoir une Marie alors inaccessible.

roman,francophone,jean-philippe toussaint,les éditions de minuit,jean-pierre longreMarie inaccessible et invincible, Marie redevenue si proche et si fragile dans la deuxième partie du livre. Car ce dernier volume de la tétralogie Marie Madeleine Marguerite de Montalte est, comme les trois précédents (Faire l’amour, Fuir, La vérité sur Marie), un beau roman d’amour, fait d’allers-retours passionnels entre les deux protagonistes. Un beau roman où les corps et les cœurs dansent une sorte de ballet dont la scène serait aussi vaste que les espaces traversés. Un beau roman fait de sentiments irrépressibles et de sensations profondes (les paysages noirs et nuageux, les odeurs d’incendie, les bruits d’averses, la pluie qui colle à la peau, les mains qui frottent les joues, les parfums de fleurs et de chocolat – tout y est, vue, odorat, ouïe, goût, toucher…).

Le tout dans une prose à la fois évidente et complexe, précise et fine, entre ressassante et dynamique. Une prose autant dire poétique, qui métamorphose paysages et personnages en objets esthétiques – à la manière de cette séquence où l’on voit Marie enceinte transfigurée en Annonciation italienne de la Renaissance. Et où l’on voit que la vraie littérature n’est rien d’autre que de l’art.

Jean-Pierre Longre

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