11/04/2026
Un « appel à vivre »
Cécile Bourgeat, Vous êtes comme ma fille, Robert Laffont
« Le tragique surgit de nulle part, radical, sans appel. Il rôde plus ou moins fort avec plus ou moins de conséquences. Chacun a son lot de peines causées, de violences commises, dans les actes ou dans les mots, avec différents degrés de gravité ou d’intention. Personne n’est épargné par cette porosité entre le bon et le mauvais, entre ce qui est dans la norme et ce qui en sort. Une part de mystère n’est jamais mise au jour : l’irruption du mal sans explication. Il ne reste plus qu’à chercher un recoin où tenter de rester humain et empêcher la gangrène de l’ombre : effriter le mur entre ces deux côtés de l’humanité pour continuer de se regarder même jusque dans le noir du noir. » Le « tragique », pour Alice, a éclaté dans une nuit africaine lorsqu’une fillette a surgi devant sa voiture, et que le choc a été si rude que la victime n’a pas survécu. Fillette inconnue, sans nom, dont la mort va pourtant peser sur toute l’existence à venir d’Alice, du poids de sa responsabilité ; d’autant que le père, qui, dans l’ordre moral et social des choses, aurait pu, aurait dû haïr la jeune femme, la maudire, a cette « parole dissonante » et si empathique : « Vous êtes comme ma fille. »
Le roman se divise en trois parties aux titres métaphoriques : « Séisme », qui relate la grande secousse d’origine, « Répliques », avec le retour en France dans la famille, le travail, le mariage, la naissance des enfants – une vie apparemment normale, avec ses joies et ses soucis (« La vie reprend. Il n’y a pas le choix. Je choisis d’être la vaillante. »), s’il n’y avait, encore et toujours, « l’immontrable », « l’autre face », qu’il faudra bien révéler pourtant, ce qui fera l’objet de la troisième partie, « Métamorphoses ». On y apprendra, en même temps que la protagoniste qui l’avait trop rapidement oublié, le prénom de la fillette décédée, et on y lira l’aveu fait, après le mari, aux enfants, qui réagiront avec leur amour d’enfants. On trouvera aussi, en épilogue, la si émouvante lettre envoyée à Assane, le père de la fillette, une lettre-poème issue directement d’un cœur reconnaissant et empli de respect pour cet homme qui a « tranché la haine », « ouvert le silence », lancé un « appel à vivre ».
Cécile Bourgeat, tout en narrant dans le détail, à la première personne, l’accident mortel et toute la vie d’Alice qui, même si elle insiste sur le caractère involontaire de cet accident, s’en sentira toujours responsable, décrit avec beaucoup de sensibilité les troubles, les émotions, les hésitations, les résolutions de son personnage. La prose, en mots minutieusement choisis et en phrases délicates, qui évoque avec un réalisme sans concessions le déroulement des événements, se situe fréquemment aux frontières de la poésie, les franchit parfois – la poésie, le meilleur moyen d’exprimer ce que, souvent, le récit objectif (voire subjectif) ne peut révéler. C’est le privilège du travail artistique, et c'est le cas ici.
Jean-Pierre Longre
18:42 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, francophone, cécile bourgeat, robert laffont, jean-pierre longre |
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