30/03/2026
L’amour et les statues
Éric Reinhardt, L’imparfait, Stock, 2026
Les éditions Stock proposent à des écrivains de passer une nuit dans un musée de leur choix et d’en tirer un ouvrage ; la collection « Ma nuit au musée », déjà bien fournie, témoigne de la diversité des auteurs et de leurs goûts artistiques. Pour Éric Reinhardt, le choix paraît évident : à Rome, la Galleria Borghese, où une sculpture l’attire particulièrement : celle de l’Hermaphrodite, avec qui il rêve de dormir. Choix risqué : « Comment vais-je m’y prendre pour dormir avec l’Hermaphrodite s’il est d’emblée établi sans la moindre ambiguïté qu’on ne peut pas toucher les œuvres, donc encore moins s’allonger contre l’une d’elles après y avoir jeté une couette provenant de l’extérieur, peut-être infestée de mites à marbre (de mythes à marbre) (c’est une image) ? »
Au récit tantôt humoristique tantôt pathétique d'une nuit de déambulations, de repos et d’extases érotisées au milieu des œuvres d’art se mêle, en lignes parallèles et en croisements de plus en plus serrés, celui d’une rencontre amoureuse, par l’entremise d’une psychanalyste futée, entre Gloria, jeune garçon devenu, à la suite d’un viol, hermaphrodite à l’allure féminine, et Bruno, dentiste au Puy-en-Velay. On aura vite fait, nonobstant la distance géographique et esthétique, d’entendre des échos entre les deux aventures, d’autant plus qu’elles se mêlent l’une à l’autre, parfois jusqu’à la confusion, à l’image de l’identité choisie par Gloria : « J’ai choisi, socialement, de changer d’identité et de prénom, d’apparaître aux autres en tant que femme. Sur mon passeport, je suis toujours un homme. Mais en définitive cela n’a aucun sens. Homme, femme, cela n’a pour moi aucun sens. Je suis rigoureusement les deux. Je suis hermaphrodite. Intersexe si vous préférez. »
Complexité des identités, et complexité réjouissante du roman d’Éric Reinhardt. Il y a le récit, souvent drôle, de l’installation difficile de l’auteur, d’abord à la Villa Médicis, ensuite à la Galleria Borghese, où il va devoir braver des interdits et échapper à la surveillance des caméras pour parvenir à l’intimité à laquelle il aspire avec l’Hermaphrodite. Il y a aussi le didactisme de bon aloi concernant l’histoire de la sculpture et des sept exemplaires qu’on en connaît (Galleria Borghese, Louvre, Ermitage, Offices, Musée national d’Athènes, Musée national romain) ; un didactisme qui se double d’une réflexion sur l’écriture littéraire « à partir d’une forme. » Et il y a, enfin, les sentiments, les aveux, l’émotion : une belle page d’amour de l’écrivain pour sa femme, les aveux de Gloria à un Bruno subjugué, conscient de son côté « imparfait », et le vœu qui jaillit comme un cri du cœur, signe de ralliement des différents protagonistes : « Être chacun et chacune des deux sexes, à égalité, voilà ce qui serait idéal. »
Jean-Pierre Longre
17:14 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, francophone, Éric reinhardt, stock, jean-pierre longre |
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25/03/2026
Trois bouquets d’un coup !
Le Persil Journal n°239, novembre 2025, 240, février 2026, 241-242, mars 2026
N° 239. Henri Roorda. Présentation :
« Journal inédit, le persil est à la fois parole et silence ; ce numéro simple contient des textes critiques, des impressions de lecture et des pastiches rassemblés à l’occasion du centenaire de la mort d’Henri Roorda, ainsi que des inédits et des documents iconographiques. Il a été préparé par Alain Ausoni & Anne-Lise Delacrétaz.
Avec les contributions de Joël Aguet Alain Ausoni, Félix Blandin, Jo Boegli, Alain Corbellari, Morgane Cuttat, Anne-Lise Delacrétaz, Ariel Dilon, Marianne Enckell, Sushmit Ganguly, Rokus Hofstede, Marguerite Lebeau, Gilles Losseroy, Aurélie Maire, Jérôme Meizoz, Lea Mento, Andréa Moret, Sophie Perrelet, Guy Poitry, Robin Vanat, Jonathan Wenger, Simon Weniger. »
« Maître de mathématiques lausannois tôt acquis aux idéaux anarchistes, Henri Roorda (1870-1925) a marqué son époque par son intense activité de chroniqueur et par la verve de ses écrits pédagogiques. »
N° 240. Les Presses inverses fêtent leurs 5 ans. Présentation :
« Journal inédit, le persil est à la fois parole et silence ; ce numéro simple est entièrement consacré aux Presses Inverses, maison d’édition fondée à Prilly par Alexandre Metzner et Antoine Viredaz en 2020. Il présente des inédits, des textes à paraître et des images de 15 auteur·ices de la maison ; il a été coordonné par Alice Bottarelli.
Avec les contributions d’Alice Bottarelli, Louise Bonsack, Jiri Benovsky, Frånçøis Félix, Marilou Rytz, Alexandre Regad, Maurice Darier, Lou M. Canaan, David Bouvier, Alain Corbellari, Hélène Dormond, Joan Suris, Paul Castellano, Matthieu Ruf et Pascal Nordmann. »
N° 241-242. Petersilie, à traduite. Présentation :
« Journal inédit, le petersilie est sowohl parole als auch Schweigen ; ce numéro double présente vierzehn autor: innen aus der Deutschschweiz dont aucune publikation en prose n’a bis jetzt été traduit en Französisch. Il a été préparé und übersetzt par Daniel Rothenbühler und Nathalie Kehrli.
Avec les textes Rudolf Bussmann, Lisa Elsässer, Christoph Geiser, Sabine Haupt, Friederike Kretzen, Jens Nielsen, Dragica Rajčić, Theres Roth-Hunkeler, Karl Rühmann, Franco Supino, Jürgen Theobaldy, Christina Viragh, Elisabeth Wandeler-Deck et Dieter Zwicky. »
23:36 Publié dans Littérature, Revue | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : revue, le persil, francophone, germanophone, suisse, roumanie, marius daniel popescu, jean-pierre longre |
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20/03/2026
Héros ou victime ?
Linwood Barclay, Je vais te détruire, traduit de l’anglais (Canada) par Renaud Morin, Belfond, 2026
Dès les premières pages, nous voilà plongés en pleine action : Richard Boyle, professeur dans le Connecticut, sauve de justesse les élèves et le personnel de son lycée d’une attaque à l’explosif, au prix de la vie de l’agresseur, un ancien élève. Considéré comme un héros, il a malgré tout du mal à se réadapter à sa vie professionnelle, d’autant que la phase héroïque ne va pas durer : plaintes de parents en désaccord avec ce qu’il fait lire à ses élèves, et surtout chantage de la part d’un certain Billy qui prétend avoir été victime de comportements déplacés de la part de Richard, lorsqu’il était élève : « Vous êtes le grand héros maintenant, pas vrai ? Vous avez sauvé tout le monde de ce cinglé avec sa bombe. Que penseraient les gens s’ils apprenaient la vérité ? Je parie qu’ils oublieraient vos exploits dans la minute s’ils savaient que vous êtes un putain de pervers. Je parie qu’ils oublieraient ça très vite. »
À partir de là, les choses vont se précipiter, au détriment de la tranquillité familiale et amicale : vont être concernés Bonnie, la femme de Richard, leur fillette Rachel, sa belle-sœur Marta, officier de police, Trent, son chef d’établissement et ami, ainsi que quelques collègues plus ou moins bienveillants. Les impliquer ? Le moins possible, pense-t-il, et il tentera de s’en sortir seul. « Mon maître chanteur avait en partie raison. Il avait dit que j’allais le regretter. Et c’était déjà le cas. Je regrettais de l’avoir laissé me manipuler. Je regrettais de ne pas lui avoir tenu tête. Je regrettais de m’être laissé aller à devenir une victime. » Mais la situation est plus compliquée qu’il n’y paraît : un trafic de drogue s’ajoute à l’affaire de chantage, ainsi que des confusions sur l’identité de certains personnages, l’intrigue débouchant sur une surprise de taille qui rebat les cartes.
On connaît l’art de Linwood Barclay en matière de suspense : alternance de pauses et d’accélérations du récit, diversité des points de vue (dont celui de Richard, à la première personne), succession d’actions préparées et d’événements inattendus, personnages bien campés psychologiquement, contexte sociologique précisément déterminé. Ici, par exemple, les conditions de vie des enseignants, qui ne sont pas des plus favorables, comme le dit Richard : salaire médiocre, travail le soir à la maison, budgets en baisse, manuels obsolètes, quelques parents « hypercritiques », vie personnelle scrutée à la loupe, crainte « qu’un jour un autre cinglé ne débarque », inquiétude pour les élèves « exposés à bien plus de choses que ceux des générations précédentes… ». Mais « le plus fou, c’est que, malgré tout cela, ou peut-être en partie à cause de cela, j’aimais ce travail. » (NDLR : tout ce qui précède, les enseignants français et de bien d’autres pays pourraient le prendre à leur compte). Le thriller haletant de Linwood Barclay est aussi un roman qui donne à penser sur une société, voire sur un monde de plus en plus inquiétant. Une double dimension qui mêle judicieusement la fiction et la réalité ; et qui offre une lecture des plus captivantes !
Jean-Pierre Longre
www.editis.com/maisons/belfond
Réédition du précédent roman de Linwood Barclay: voir ICI
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Suspense chez les témoins protégés
Lire, relire... Linwood Barclay, Ces mensonges qui nous lient, traduit de l’anglais (Canada) par Renaud Morin, Belfond, 2025, J'ai lu, 2026
Jack se souvient et raconte : son père est parti un jour, définitivement semble-t-il, en lui disant : « Ton papa a tué des gens. » On apprend plus tard qu’il est allé vivre sous une nouvelle identité en tant que témoin protégé, car il a été à la solde d’un homme d’affaires véreux qui le chargeait des sales besognes – intimidations, menaces et meurtres – et aux foudres duquel il cherche à échapper.
Devenu écrivain au succès mitigé et cherchant à gagner sa vie en collaborant à des revues plutôt confidentielles, Jack est contacté par une certaine Gwen, U.S. Marshall s’occupant justement et comme par hasard de ces ex-criminels relevant du statut de témoins protégés, qui lui propose d’écrire contre bonne rémunération de fausses biographies de ces derniers afin de parfaire leur nouvelle personnalité en rapport avec leur nouvelle identité. Jack accepte un premier travail, non sans se poser des questions : « On ne m’avait pas donné beaucoup de grain à moudre. Mon premier sujet, d’après ce que m’avait dit Gwen, était de sexe masculin, blanc, et âgé de quarante ans. Par où commencer ? Quel genre d’existence voulais-je lui créer ? J’ignorais complètement ce qu’il avait fait jusqu’à maintenant – était-il boucher, boulanger, fabricant de bougies ? Et si, par hasard, l’histoire que je lui inventais était trop proche de son véritable passé ? Non, cela semblait improbable. »
Difficile de raconter la suite sans déflorer le suspense entretenu avec grande habileté par Linwood Barclay. Disons simplement que Jack a une petite amie journaliste qui va être impliquée de près dans le déroulement des événements, que l’U.S. Marshall Gwen et ses acolytes réservent des surprises de taille, que les victimes ne sont pas seulement celles du père de Jack, qui soit dit en passant n’a pas disparu pour toujours, que l’écrivain se retrouve avec deux pères, que l’on apprend à connaître le passé et le destin d’un certain nombre de personnages plus ou moins recommandables…
Thriller, roman d’action aux multiples rebondissements, récit à suspense, Ces mensonges qui nous lient est un bel et bon roman noir, qui ne se contente pas de relater une succession de faits inattendus et d’actions violentes. C’est aussi une captivante galerie de personnages qui, derrière leurs profils plus ou moins avérés de « bons » ou de « méchants », recèlent une épaisseur sociologique et psychologique qui les rend véritablement humains. Un vrai roman, donc, au sens plein du terme.
Jean-Pierre Longre
16:29 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, thriller, anglophone, linwood barclay, renaud morin, belfond, jean-pierre longre |
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13/03/2026
Le roman d’un « éternel oublié »
Alain Gerber, Ne laissez pas le soleil se lever sur vos larmes, « Mémoires imaginaires de Sonny Criss. Le génie oublié de la West Coast », Frémeaux & associés, 2026
On connaît les monographies qu’Alain Gerber a consacrées à des musiciens aussi divers que notoires, tels Miles Davis, Jelly Roll Morton, Martial Solal, Louis Armstrong, Franck Sinatra, Django Reinhardt, Billie Holyday, Paul Desmond, Chet Baker, Charlie Parker, et aussi à un introuvable Emmet Ray – ce dernier exemple laissant penser que la plume de notre auteur, qui a maintes fois fait ses preuves, ô combien, dans la fiction romanesque, peut volontiers l’emmener vers la fiction musicale. Et c’est à mi-chemin de la biographie minutieuse et de la narration romanesque que se situe son dernier opus, puisque – le sous-titre l’indique sans faux-fuyant – il se révèle comme les « Mémoires imaginaires de Sonny Criss » : un document érudit sous forme d’autobiographie fictive sur cet « éternel oublié des distributions de prix » dans la grande histoire du jazz. Rendre justice sous forme romanesque est sans doute le meilleur moyen d’aller au plus profond d’un être et de ce qui l’entoure, à condition que cette justice soit rendue par une prose magistrale – et comment en douter ici ?
Sonny est ici raconté comme un saxophoniste de grand talent qui se dirige « vers la lumière en pressant le pas », mais à l’ombre du blues et toujours inspiré par Lucy Criss, sa mère, qui avait une « foi farouche » en lui. L’autre figure tutélaire est celle de Bird, Charlie Parker : « Ayant rencontré Bird sur mon chemin, j’avais la conviction que, si je n’essayais pas de le suivre, je n’aurais plus aucun endroit où aller. C’était sa trace, ou bien l’ornière, déjà profonde comme un tombeau – et je n’avais pas vingt ans. » Et il y a eu les autres, tous les autres, dont Alain Gerber a pris soin de dresser la liste en tête du volume, parmi lesquels Chet Baker et Teddy Edwards, dont il dit : « Nous avons partagé bien des choses : la peur du lendemain, le désarroi, la débine, l’humiliation et la rage impuissante, le froid de l’indifférence et la brûlure permanente de l’ostracisme. »
On n’en finirait pas de citer, de reproduire des anecdotes, d’évoquer des noms, des épisodes qui font de cette autobiographie imaginaire déroulée d’un seul souffle, comme un immense solo de saxo, le roman vrai et beau d’un homme, de la musique, d’une époque, servi par un art consommé du récit. Voyez par exemple le mystère qui plane sur ce début de paragraphe, digne de Stendhal : « Le 4 mars 1956, un musicien blanc célèbre, mais qui n’entretenait aucun rapport avec le cool californien, se rendit dans un studio de Hollywood, celui de la compagnie Capitol, afin d’y effectuer l’ultime enregistrement qui serait publié sous son nom, car il allait mourir l’année suivante. » On saura qu’il s’agit « du baryton Serge Chaloff », mais seulement au bout de longues lignes de suspense. Le tout à l’avenant, ponctué de ces formules dont Alain Gerber a le secret. Jugez plutôt : « Pas plus que le grand art ne fait les grandes stars, les grands thèmes ne font les grands tubes. » Ou encore : « Il n’y a pas de mystère. Pas plus dans l’art que dans la dentisterie ou la pêche à la mouche. Il n’y a que du travail et de l’application. » On sait ainsi comment se crée le « grand art », tant en musique qu’en littérature. Ce livre en est une nouvelle démonstration.
Jean-Pierre Longre
"Sonny Criss est un unsung hero de l’histoire du jazz. Saxophoniste alto brillant de l’ère bebop, son talent inégalable est pourtant resté dans l’ombre de Charlie Parker. Publiée en même temps que le livre « Ne laissez pas le soleil se lever sur vos larmes », le roman biographique d’Alain Gerber, cette anthologie met en évidence la virtuosité et l’expressivité hors du commun du musicien. Un hommage inespéré à l’un des plus grands maîtres oubliés du jazz du XXe siècle."
Patrick FRÉMEAUX
CD1 - 1947-1955 : WARDELL GRAY SEXTET : HOT HOUSE. AL KILLIAN SEXTET : SONNY’S BOP • OUT OF NOWHERE. FLIP PHILLIPS & HIS ORCHESTRA : FLIP’S IDEA • PUT THAT BACK. SONNY CRISS QUARTET : THE FIRST ONE • CALIDAD • BLUES FOR BOPPERS • TORNADO. HARRY BABASIN ALL STARS : IRRESISTIBLE YOU • THE SQUIRREL. BUDDY RICH QUINTET : BROADWAY • A SMOOTH ONE.
CD2 - 1955-1958 : BUDDY RICH QUINTET : THE TWO MOTHERS • SONNY AND SWEETS. SONNY CRISS : ALABAMY BOUND • WEST COAST BLUES • SWEET GEORGIA BROWN • THE MAN I LOVE • AFTER YOU’VE GONE • HOW HIGH THE MOON • NIGHT AND DAY • WHAT IS THIS THING CALLED LOVE • IN THE STILL OF THE NIGHT. SONNY CRISS QUARTET : EASY LIVING • WILLOW WEEP FOR ME • WAILIN’ FOR JOE. SONNY CRISS : I GOT IT BAD • SYLVIA • BUTTS DELIGHT.
SÉLECTION D’ALAIN GERBER ASSISTÉ PAR JEAN BUZELIN ET JEAN-PAUL RICARD
Autres publications récentes de Frémeaux & associés:
Pascal Anquetil, Pourquoi j'aime le jazz? "Ecrits sur le jazz et autres exercices d'admiration".
Présentation:
« Un jour de 1957 ou 1958, je ne sais plus, un disque orange arriva par la poste à la maison. Il était édité par la Guilde du jazz. (...) Ce mystérieux 25cm inonda la même année des milliers de foyers français et contamina, sans s’en douter, toute une génération d’adolescents au virus du swing. Demandez à Didier Levallet, Jean-Paul Boutellier (fondateur de jazz à Vienne), Alain Pailler, Francis Marmande et beaucoup d’autres encore si cela ne fut pas le cas pour eux. Ce disque qui s’intitulait avec pertinence “Horizons du jazz” fut pour moi et mon frère jumeau Gilles la révélation éblouie d’un nouveau monde. À l’affiche de cette première anthologie jamais publiée en France, des noms qui m’étaient, à l’exception de Sidney Bechet, tous encore inconnus : Art Tatum, Charlie Parker, Coleman Hawkins, Dizzy Gillespie, Erroll Garner, Woody Herman, etc. Dans le texte de pochette, on présentait le jazz comme “l’expression vivante de la musique du peuple afro-américain”. Il n’avait pas tort. Je ne cesse depuis d’essayer avec passion et détermination d’élargir les horizons. »
Pascal ANQUETIL
Pourquoi aimons-nous le jazz ? Pascal Anquetil, plume essentielle et témoin infatigable des scènes françaises, y répond par une collection de chroniques où l’émotion guide la pensée. De Billie Holiday à Ella Fitzgerald, de Monk à Miles, de Django à Petrucciani, il célèbre celles et ceux qui ont façonné cette musique de fièvre, de combat et de beauté. Son écriture, à la fois sensible et précise, saisit l’instant : une voix, un souffle, un éclat de lumière sur une scène de club. Ces textes sont autant d’exercices d’admiration que de déclarations d’amour au jazz. Une invitation à écouter autrement.
PATRICK FRÉMEAUX
Billie Holiday, Ella Fitzgerald, Sarah Vaughan, Shirley Horn, Abbey Lincoln, Diana Krall, Nat King Cole, Frank Sinatra, Scream Jay Hawkins, Al Green, Louis Armstrong, Sidney Bechet, Duke Ellington, Thelonious Monk, Miles Davis, John Coltrane, Art Blakey, Chet Baker, Stan Getz, Keith Jarrett, Brad Mehldau, Django Reinhardt, Stéphane Grappelli, Martial Solal, Trio HUM, Michel Petrucciani, Didier Lockwood Pascal Anquetil est journaliste français spécialisé dans le jazz, notamment à Jazz Magazine. Il a également dirigé le Centre d’Information du Jazz, contribuant à la diffusion et à la structuration de la connaissance sur cette musique et sa professionnalisation. Son travail s’inscrit dans une approche critique et documentaire de l’histoire du jazz.
Charles Trenet, Les rois fainéants. Note de présentation et biographie par Vincent Lisita.
Présentation :
« Ses dons merveilleux, son labeur inapparent mais incessant lui feront bientôt toute la place à laquelle il a droit. »
Max Jacob
« Tout bégayait. Tout traînait. Plus rien ne traîne et tout parle... C’est grâce aux chansons de Charles Trenet. »
Jean Cocteau
En 1930, Charles Trenet, dix-sept ans, « monte » à Paris avec l’ambition de devenir journaliste, peintre en atelier, acteur de cinéma… bref, Parisien. Dans sa valise, il emporte son premier roman, Les Rois fainéants, deux cents feuillets que les éditeurs refuseront, mais qui le conduiront vers Max Jacob puis Jean Cocteau, scellant ainsi son destin d’artiste.
Avant ce départ, à Perpignan, il s’était déjà illustré dans Le Coq catalan d’Albert Bausil comme chroniqueur, conteur et poète. Ce manuscrit marque sa première entreprise d’envergure : on y retrouve sa sensibilité à fleur de peau et sa joie de vivre, l’ironie, la nostalgie, l’humour, mais aussi la culture littéraire et historique qui nourriront plus tard ses chansons. Considéré comme perdu par Trenet lui-même, Les Rois fainéants fut longtemps l’« arlésienne » de son oeuvre. Retrouvé par Vincent Lisita, historien d’art et spécialiste du Fou chantant, déjà auteur de deux ouvrages et directeur de l’intégrale chronologique chez Frémeaux, ce roman historique est publié ici pour la première fois.
L’édition est accompagnée d’une présentation et d’une biographie de Charles Trenet rédigées par Vincent Lisita. Ce roman de jeunesse n’est pas seulement l’essai d’un apprenti écrivain : il constitue l’acte de naissance littéraire de celui qui allait révolutionner la chanson française.
Patrick Frémeaux
Historien d’art, Vincent Lisita travaille depuis plus de trente ans sur la biographie et l’oeuvre de Charles Trenet. Il lui a consacré deux ouvrages : Trenet méconnu (Les Échappés, 2013) puis Trenet-Cabu : La Vie qui va (Robert Laffont, 2018). Au décès de Daniel Nevers, il a repris la direction artistique de son intégrale discographique, en compagnie de Pascal Halbeher, chez Frémeaux & Associés.
17:03 Publié dans Littérature et musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, biographie, musique, francophone, alain gerber, frémeaux & associés, jean-pierre longre |
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08/03/2026
Le roman vrai de quatre destinées
Chimamanda Ngozi Adichie, L’inventaire des rêves, traduit de l’anglais (Nigeria) par Blandine Longre, Gallimard / Du monde entier, 2025, Folio, 2026
Vers la fin du livre, l’une des protagonistes lance à son interlocutrice : « L’inventaire de tes rêves est incomplet ! » Et quelques pages plus loin : « Quelle conclusion as-tu tirée de l’inventaire de tes rêves ? » C’est à ce moment-là que le titre prend toute sa signification, toute son ampleur, comme un point de convergence de tout ce qui précède – la relation de quatre destinées vécues en fonction des rêves qui y ont présidé.
Quatre femmes, donc, quatre Africaines qui ont en commun, outre les liens familiaux ou amicaux qui les unissent, la volonté d’accomplir leurs rêves, aussi différents soient-ils. Chiamaka, issue d’une riche famille nigériane, tente de satisfaire ses désirs amoureux sans vouloir s’attacher, ainsi que sa soif de voyages en faisant des reportages sur des régions méconnues du globe. On fait la connaissance de son amie Zikora en plein accouchement, elle qui effectivement rêvait mariage et enfants, et qui pourtant ne sera pas entièrement comblée. Omelogor, cousine de Chiamaka, est une femme d’affaires hors pair qui, tout étonnée de devenir millionnaire, va en faire profiter moins chanceux qu’elle : « Tout cet argent pouvait changer de si nombreuses vies. Il pouvait réaliser tant de rêves. » Toutes trois vont être scandalisées lorsque Kiamatou, jeune Guinéenne venue travailler au service de Chiamaka, puis comme femme de chambre dans un grand hôtel de Washington où elle subit une agression sexuelle de la part d’un client aussi célèbre qu’influent, va être déboutée lors du procès sous prétexte qu’elle a menti dans le passé.
Au-delà de leurs différences, les quatre femmes sont animées par des ambitions et des espoirs divers, chacune à sa mesure, chacune selon ses moyens et ses désirs, chacune avec ses tâtonnements, ses déceptions et sa persévérance. Sur fond de confinement dû au Covid et d’exil volontaire, Chimamanda Ngozi Adichie brosse des portraits en action avec un art précis de la description et un sens éprouvé de la narration, une narration tout en va-et-vient temporels et spatiaux, ce qui provoque à la lecture des attentes captivantes.
À propos du personnage de Kadiatou, l’autrice écrit : « L’art a pour objectif d’observer notre monde et d’en être ému, puis de s’engager à essayer de voir clairement ce monde, l’interpréter, le mettre en question. Une sorte de pureté d’intention doit présider à toutes ces formes d’engagement. Ce ne peut être un artifice, il faut que ce soit vrai à un certain niveau. Ce n’est qu’alors que nous pouvons atteindre une réflexion, une illumination et, finalement, espérons-le, une épiphanie. » On peut dire que cet objectif est parfaitement atteint. Les quatre protagonistes sont découvertes à partir de plusieurs points de vue : chacune se raconte elle-même, directement ou indirectement, et chacune est observée par les trois autres, ce qui en révèle d’autres facettes. Au lecteur, saisi par les épisodes ici rapportés, de reconstituer le puzzle présenté en plus de 600 pages. Ainsi comprendra-t-il l’humanité vraie, profondément vraie, de ces héroïnes de fiction en quête de soi, de l’amitié, de l’amour, et d’une place dans le monde. Un beau programme, développé avec brio par une romancière accomplie.
Jean-Pierre Longre
10:35 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, anglophone, nigeria, chimamanda ngozi adichie, blandine longre, gallimard |
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02/03/2026
L’écrivain et son éditeur
Marcel Proust, Gaston Gallimard, Lettres retrouvées 1912-1922, édition établie, présentée et annotée par Pascal Fouché, Gallimard, 2025
En 1989, paraissait la Correspondance entre Marcel Proust et Gaston Gallimard, éditée par Pascal Fouché. Le même Pascal Fouché en présente ici un important complément, assorti d’annexes et d’une utile bibliographie. Cent sept lettres « retrouvées » de l’écrivain avec son éditeur, mais aussi avec de proches collaborateurs de Gallimard (Berthe Lemarié et Gustave Tronche), ainsi qu’un échange avec Henriette Rallet, dactylographe aux « merveilleux arrangements », et même une lettre d’Ezra Pound concernant une traduction anglaise de ce qu’il appelle « Chez Swann ».
La lecture de ces lettres nous en apprend beaucoup sur les relations entre l’écrivain et son éditeur. Sur les relations professionnelles, bien sûr, concernant la publication des premiers volumes de À la recherche du temps perdu : remaniements des manuscrits et des épreuves, qui donnent lieu à des échanges précautionneux mais parfois vifs, notamment de la part de Proust, qui manifeste par ses récriminations l’impérieux souci qu’il avait de la perfection de ses publications – par exemple sur la taille des caractères, parfois d’une manière quasiment lyrique (« Passons sur ma déception personnelle, car j’attendais ce livre comme un enfant un cadeau de Noël dans un soulier, et je ne pourrai en lire une page, même avec des lunettes je ne distingue rien. ») ou humoristique (« Je doute que j’aie écrit un tableau « silencieux » pour un tableau « licencieux » et mes lecteurs s’étonneront sans doute que l’artiste qui a peint ce tableau ait le scrupule de le voiler, s’il n’est que silencieux ! ») Intéressant aussi de savoir à quels critiques Proust veut faire parvenir des exemplaires de son œuvre : on trouve pêle-mêle, parmi les plus notoires, Robert de Flers, Léon Blum, Colette, Ramon Fernandez, Charles Maurras…
Relations professionnelles donc, mais aussi échanges amicaux de plus en plus empressés. La santé des deux principaux épistoliers étant fragile, ils manquent souvent des rendez-vous, s’en désolent et s’en excusent mutuellement. Gallimard à Proust : « Je répondrai à votre appel, et avec empressement et bien plus encore parce que je désire devenir votre ami que parce que j’espère être votre éditeur. » Proust à Gallimard : « Je serais triste si vous supposiez que votre santé a pu sortir un jour de mes préoccupations. », ou : « Cher ami je voudrais avoir toute une seconde vie devant moi pour vous témoigner mon amitié et que vous oubliiez l’importunité de mes plaintes. Mais je crois les devoir à mon œuvre. » Et anecdotiquement, à Gustave Tronche quelques confidences sur les chats : « Pendant une heure je viens de mettre en balance les délices d’avoir des animaux si charmants et l’horreur de les faire mourir dans une chambre où brûle sans cesse la poudre antiasthmatique Legras. La pitié l’a emporté. »
Cette correspondance, pour complémentaire qu’elle soit, n’en est pas moins pleine d’enseignements sur les mœurs éditoriales d’une époque où, la guerre de 1914-1918, ses suites et l’épidémie de grippe espagnole créant la pénurie, les difficultés ne manquaient pas, sur le tempérament d’un écrivain qu’on a tôt fait de qualifier de snob et de capricieux (alors qu’il fait passer son œuvre au-dessus de tout) et, au-delà de ce à quoi obligent les relations professionnelles, sur l’amitié de plus en plus solide entre cet écrivain et son éditeur.
Jean-Pierre Longre
17:41 Publié dans Essai, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : correspondance, francophone, marcel proust, gaston gallimard, pascal fouché, gallimard, jean-pierre longre |
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