24/04/2026
Le gnaf et l’écrivain
Georges Ionesco, Souvenirs sur Panaït Istrati, recueillis par Juliette Pary, postface d’Éric Dussert, Éditions Héros-Limite, 2026
« Quand j’ai entendu Gorges Ionesco parler de Panaït Istrati, je me suis dit : C’est trop bien pour en faire de la littérature. Je m’en vais sténographier cela tel quel. Merci à Ionesco de me l’avoir permis. Si, comme je m’y suis tant efforcée, j’ai été fidèle, on sentira, à travers la simplicité de ce langage d’artisan, sa vie intérieure et son don de poète. » Ainsi s’exprimait Juliette Pary (1903-1950), journaliste et militante dont Éric Dussert retrace précisément la vie et les engagements dans sa postface. Et ce qu’elle écrit se vérifie à chaque page de ces « souvenirs ». Georges Ionesco, le bottier (le « gnaf »), parle ici avec toute la saveur de son langage, le poids de ses mots, la rapidité de ses phrases : inutile, en effet, d’en « faire de la littérature », puisque, dans un sens, ç’en est déjà, expressivité narrative et sentiments humains réunis.
« Le gnaf raconte : Vingt-deux ans. Vingt-deux ans qu’on a été amis. » Les vingt-deux ans ici rapportés, qui s’élargissent d’ailleurs épisodiquement à un passé plus lointain, l’enfance et la jeunesse de Panaït, se déroulent en plusieurs épisodes : « Bucarest-Genève-Paris, 1913-1920 », « Nice 1921 », « L’Hautil, été 22 », « Sous-sol, hiver 22 », « … Retour », « De Nice à Saint-Malo », « Europe », « Des écrits d’Istrati », « Paris, 24-31 », « Fin du récit du gnaf ». Autant dire, tout un pan de vie ô combien actif et productif, avec des hauts et des bas dans cette activité et cette productivité, et aussi de l’amitié. Beaucoup de choses que l’on connait plus ou moins de la vie d’Istrati sont passées par la bouche de Georges Ionesco, ce grand ami qui, avec sa femme Marthe, s’est si bien occupé de l’écrivain vagabond, est devenu « le mécène amateur », selon la formule d’Éric Dussert, celui qui a installé Istrati dans son sous-sol, a supporté ses sautes d’humeur, lui a permis d’écrire et de publier son premier livre, celui avec qui il partageait repas et verres, discussions et doutes, projets et enthousiasmes.
Innombrables sont les épisodes relatés par Georges Ionesco et fidèlement sténographiés par Juliette Pary. Une fois lues toutes ces pages pleines de rencontres et de rebondissements, de brouilles et de réconciliations, de départs et de retours, de surprises et d’émotions, on a la réelle impression d’être entrés dans l’intimité de l’écrivain, de mieux le connaître dans sa vie personnelle, dans ses difficultés (celles de son tempérament et celles de ses tribulations), dans l’élaboration de son œuvre. Et de mieux savoir ce qu’est la véritable amitié ; qu’on en juge d’après ce que dit Georges Ionesco après le succès de Kyra Kyralina : « J’étais plus heureux que lui, presque. Un de nous était sorti… Un des frères ! C’était l’accomplissement, vous comprenez, du rêve de ma vie. Si moi je n’avais pas pu faire, c’était lui qui faisait. Et ça m’était tout à fait égal – lui ou moi. Pourvu que la chose soit accomplie. » Plus qu’un témoignage, plus qu’un récit de vie, ces Souvenirs (parus initialement en 1952 dans la revue Europe) sont la confirmation de ce qui caractérise Panaït Istrati et en fait sa force : la ténacité, la liberté, le génie artistique, et l’amitié.
Jean-Pierre Longre
17:18 Publié dans Essai, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : récit, autobiographie, georges ionesco, juliette pary, Éric dussert, Éditions héros-limite, jean-pierre longre, francophone, roumanie, panaït istrati |
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15/06/2012
Roi de la satire
I
on Luca Caragiale, L’effroyable suicide de la rue de la Fidélité, éditions Héros-Limite, 2012
Ion Luca Caragiale (1852-1912), le plus fameux des dramaturges roumains, est souvent comparé à Gogol ou à Courteline. On pourrait dire aussi, en changeant d’époques, qu’il y a chez lui du Molière (pour la verve comique) et du Voltaire (pour l’ironie mordante). Tout compte fait, Caragiale est incomparable, car les rapprochements sont dépassés à la fois par l’écriture personnelle de l’auteur et par les particularités de l’âme roumaine.
Il est en général question de l’œuvre théâtrale, avec des pièces comme Monsieur Leonida aux prises avec la réaction ou Une lettre perdue*. On évoque moins souvent les textes narratifs – nouvelles, récits ou « moments » – dont ce volume exhume un choix judicieux. Caragiale y apparaît comme le roi de la satire qu’il est dans toute son œuvre : satire de la société, des relations familiales, amoureuses et amicales, de la bureaucratie administrative, des manœuvres politiques, de la corruption des élites, du nationalisme xénophobe, de la délation, de l’hypocrisie… Nul n’est épargné, si ce n’est le petit peuple des victimes et des paysans besogneux. D’ailleurs les prises de position de l’auteur (que développent et précisent bien les pages intitulées « 1907, du printemps à l’automne » reproduites en fin de volume) l’ont conduit à l’exil : il passa les huit dernières années de sa vie à Berlin.
Textes engagés, donc ; textes circonstanciels, certes, puisque l’esprit roumain (un mélange d’humour et d’humeur, de simplicité et d’ostentation) imprègne ces pages ; textes universels, aussi, écrits par un moraliste qui met en avant les défauts inhérents à la nature humaine et à la vie en groupe. Surtout, textes comiques, d’une drôlerie qui résulte de tout ce qui précède, de l’expérience et de l’imagination d’un homme qui invente à partir de la vie, et de la plume particulièrement acérée d’un écrivain qui a le génie de la mise en scène (théâtrale ou narrative, c’est tout un). « Le monde ne change jamais que de forme », écrit-il dans « Scribes et bouffons ». Il faut lire L’effroyable suicide de la rue de la Fidélité (titre emprunté à celui de l’une des nouvelles du recueil), pour rire de bon cœur, et pour méditer sur les vices d’une société humaine qui, effectivement, ne change qu’en apparence.
Jean-Pierre Longre
*Les Œuvres de Caragiale, traduites en français sous la direction de Simone Roland et Valentin Lipatti et comprenant les pièces, les récits et les articles, ont été publiées aux éditions Méridiens (Bucarest, 1962). Plus récemment, le Théâtre, traduit par Paola Benz-Fauci, est paru en 2002 aux éditions de l’UNESCO. Eugène Ionesco est aussi l’auteur d’adaptations françaises de plusieurs textes (L’Arche, 1994, Fata Morgana, 1998).
18:33 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nouvelle, récit, essai, roumanie, ion luca caragiale, éditions héros-limite, jean-pierre longre |
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