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11/05/2014

L’essentiel et la marge

Récit, nouvelle, Jean-Jacques Nuel, Marie-Ange Sebasti, Passages d’encre, Le pont du change, Jean-Pierre LongreJean-Jacques Nuel, Le mouton noir, Passages d’encre, « Trait court », 2014

« Si l’on produit des fragments, on peut, en une même journée, dire une chose et son contraire. Pourquoi ? Parce que chaque fragment est issu d’une expérience différente, et que ces expériences, elles, sont vraies : elles sont l’essentiel », a dit Cioran. Jean-Jacques Nuel obéit-il à ce besoin d’« essentiel » quand, dans un entretien avec Christian Cottet-Emard, il avoue ne pas vraiment choisir d’écrire des textes courts ? « L’écriture s’impose », en des textes qui « ne sont pas des poèmes en prose, ni des contes brefs, ni des histoires drôles, ni des mini-nouvelles, mais un mélange d’étrange, d’humour, d’absurde et de poésie qui peut déconcerter ».

Déconcertants, oui, mais aussi pleins de malice, de savoir-faire, d’imagination et de réalisme, ces récits présentés sous un titre révélateur, Le mouton noir, autodéfinition de celui qui se voit rejeté aussi bien par les « vrais » poètes que par les « prosateurs » et qui se situe « dans les marges de la littérature ».

Après Courts métrages, l’écrivain lyonnais poursuit son travail d’inventions lapidaires, construisant pierre à pierre un « vaste ensemble de plusieurs centaines de textes courts », Contresens. Et peu à peu, nous suivons cette construction et en découvrons les différents étages, pour notre plus grand plaisir.

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Récit, nouvelle, Jean-Jacques Nuel, Marie-Ange Sebasti, Passages d’encre, Le pont du change, Jean-Pierre LongreIl y a Jean-Jacques Nuel écrivain, et Jean-Jacques Nuel éditeur, qui lui aussi donne à découvrir une littérature fragmentaire. C’est le cas du dernier volume publié au Pont du Change, Heures de pointe, de Marie-Ange Sebasti. Des textes qui se situent entre la nouvelle étrange et le conte fantastique, tournant souvent autour des livres et des personnages littéraires, et qui puisent leur inspiration dans une vie quotidienne transfigurée, ménageant de belles surprises.

À noter : Jean-Jacques Nuel et Marie-Ange Sebasti liront des textes de cette dernière le jeudi 22 mai 2014 à 19 heures, galerie Jean-Louis Mandon, 3 rue Vaubecour, 69002 Lyon.

Jean-Pierre Longre

www.inks-passagedencres.fr  

http://lepontduchange.hautetfort.com

http://nuel.hautetfort.com  

07/05/2014

Question de point de vue

Roman, espagnol, Argentine, Marcelo Damiani, Delphine Valentin, La dernière goutte, Jean-Pierre LongreMarcelo Damiani, Le métier de survivre, traduit de l’espagnol (Argentine) par Delphine Valentin, La dernière goutte, 2013

 Sur la couverture, la mention « roman ». À l’intérieur, sous l’égide d’un certain Alan Moon, joueur suprême et « deus ex machina » (c’est en tout cas ce à quoi il fait penser), six récits qui paraissent bien être des nouvelles autonomes. Il y est question de joueurs d’échecs passablement cérébraux aux relations complexes (« Paradis perdu ») ; de l’étrange voyage qu’un professeur accomplit, sur ordre de sa sœur, en Nouvelle-Zélande (« De l’inconvénient d’être né ») ; d’un écrivain qui, apparemment amnésique, ne se rappelle pas avoir écrit le livre qu’on lui fait signer (« Vivre est un plagiat ») ; d’une traductrice qui, prise entre son mari écrivain et son amant éditeur, finit par faire ses valises (« Par-delà le bien et le mal ») ; d’un critique engagé mais désemparé (« Je critique car je suis critique ») ; d’une jeune femme vivant dans ses souvenirs et sombrant dans la dépression (« Éternel retour »).

Nouvelles autonomes ? Peut-être, mais dépendantes les unes des autres. Au fil de la lecture, on côtoie des êtres précédemment rencontrés, les histoires se dénouent (un peu), se croisent et s’entrecroisent (beaucoup), les situations s’éclairent sans forcément se résoudre. L’île mystérieuse où tout se déroule est un puzzle ou un échiquier dont les pièces sont des personnages qui, croyant maîtriser leur destin, sont les jouets d’illusions et de points de vue subjectifs, tributaires des angles divers sous lesquels la trame commune est présentée.

Tout cela induit une réflexion sur l’écriture, la diffusion et la lecture littéraires (il en est abondamment question), mais aussi une méditation sur la destinée et la condition humaines, sur la vie et la mort (les allusions à des philosophes ou à des moralistes comme Cioran parsèment la narration). Cela dit, dans cette mise en abîme de l’existence humaine et de la perception qu’on en a, les mystères ne sont pas complètement levés, ce qui n’est pas étranger au charme inquiétant du Métier de survivre.

Jean-Pierre Longre

www.ladernieregoutte.fr