12/06/2026
Le surineur et l’écrivain
Lire, relire... Salman Rushdie, Le Couteau, traduit de l’anglais par Gérard Meudal, Gallimard, 2024, Folio, 2026
« Je n’ai jamais vu le couteau ou du moins je n’en ai aucun souvenir. […] Elle a été bien assez efficace, cette arme invisible, et elle a accompli sa tâche. » L’attaque de Salman Rushdie en août 2022 par un homme armé d’un couteau a défrayé la chronique, et on pourrait se demander pourquoi l’écrivain revient sur cette affaire. Comprendre. Comprendre ce qui s’est passé avant, dans la tête du « A » (le nom qu’il donne à son agresseur), puis pendant les vingt-sept secondes de l’attaque, « dans le seul moment d’intimité que nous partagerons jamais. » Et raconter en détail les interminables soins qu’il a fallu endurer pour revenir à la vie, non par miracle (Rushdie n’y croit pas), mais grâce à la médecine et, peut-être, à la chance – le tout relaté avec quelques pointes d’humour bienvenues, à l’instar des surnoms donnés aux médecins spécialistes (le Docteur U pour l’urologue, le Docteur Œil, le Docteur Main etc.)
Solidairement, il y a l’amour et l’art, qui forment des cercles concentriques au cœur et autour du récit médical et psychologique. La rencontre d’Eliza et le bonheur qu’elle apporte, la « petite famille aimante [qui] s’était solidairement constituée autour de moi : mes deux fils, ma sœur, ses deux filles et une nouvelle génération qui commençait à apparaître », les amis dont plusieurs ne sont pas épargnés par la maladie…
La souffrance, la multiplicité des soins n’empêchent pas (les favorisent peut-être) les références littéraires, les allusions à une culture sans exclusives, ni surtout la réflexion, notamment les questions que se pose la victime sur celui qui a tenté de l’assassiner. Comment aller au plus profond ? En utilisant ce qui est à la portée du véritable écrivain : passer par l’imaginaire pour approcher le réel ; et voici un épisode crucial du livre : « Dans ce chapitre, j’ai rapporté une conversation qui n’a jamais eu lieu entre moi et l’homme que j’ai rencontré une seule fois dans ma vie pendant seulement vingt-sept secondes. » C’est ainsi que les choses importantes sont dites. Au surineur, endoctriné par un certain « Imam Yutubi » (humour thérapeutique), et après s’être souvenu des suites des Versets sataniques : « Vous pouviez envisager un meurtre parce que vous étiez incapable de rire. » Au même, et surtout au lecteur : « L’art défie l’orthodoxie. Le rejeter ou le vilipender pour ce qu’il est c’est ne pas comprendre sa nature. L’art place la vision personnelle de l’artiste en opposition aux idées reçues de son temps. […] L’art n’est pas un luxe. C’est l’essence même de notre humanité et il n’exige aucune protection particulière si ce n’est le droit d’exister. » À deux doigts de la mort, et de si belles vérités…
Jean-Pierre Longre
09:36 Publié dans Essai, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : essai, autobiographie, salman rushdie, gérard meudal, gallimard, jean-pierre longre |
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07/06/2026
Meurtres et romantisme
Jean-Jacques Nuel, La Nuit de Cluny, éditions Héraclite, 2026
Entre Mâcon et Cluny, Lamartine n’a jamais été oublié, loin s’en faut… Le nouveau roman de Jean-Jacques Nuel en témoigne : au fil des pages, nous suivons les traces de celui qui fut à la fois l’une des grandes figures de la poésie romantique et une personnalité politique fortement engagée. Milly, le château de Saint-Point, le tombeau familial, Cluny, on ne compte pas les lieux qui gardent le souvenir du poète, sans parler des rues et autres sites qui portent son nom. Le livre nous en apprend aussi beaucoup sur l’histoire de l’abbaye de Cluny et de ce qu’il en reste, après la destruction « quasi-totale de l’immense église » en 1793, sur le haras qui a été créé sur son emplacement, et aussi sur l’ENSAM (École Supérieure des Arts et Métiers), institution importante de la petite ville.
Ne nous méprenons pas : La Nuit de Cluny n’est ni un guide touristique ni une compilation historico-littéraire. C’est bien un polar, dans lequel Brice Noval, le fameux détective retiré en Bourgogne et déjà rencontré lors d’enquêtes précédentes rondement menées sous la plume de Jean-Jacques Nuel, va encore s’illustrer en aidant le major Bruneau, de la gendarmerie locale, à traquer l’auteur de trois meurtres nocturnes à Cluny, sans doute d’un quatrième au sein de la communauté voisine de Taizé, et très certainement de celui d’un gendarme qui avait peut-être deviné l’identité du coupable. Trois meurtres au moins, donc, tous signés « Abélard », dans trois lieux différents de Cluny, selon des modes identiques, dont les victimes n’ont apparemment rien en commun, et qui mènent l’enquêteur sur différents sites de la région, en une sorte de mystérieux jeu de piste « sur les pas de Lamartine ». « Le tueur m’avait fait effectuer tout un parcours pour me ramener à mon point de départ : Cluny. De l’immeuble des Alamartine à l’Hôtel de Bourgogne. Une boucle pour rien. Autant dire qu’il m’avait fait tourner en bourrique. »
Quelques suspicions mènent les gendarmes et Noval sur des voies qui se révéleront sans issue, jusqu’à ce que quelques indices, par exemple une chevalière en or, mènent le détective jusqu’au vrai coupable. On n’en dira pas plus, sinon que La Nuit de Cluny mêle habilement la visite d’une région riche en histoire, l’humour en coin et le suspense narratif.
Jean-Pierre Longre
19:07 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, policier, jean-jacques nuel, lamartine, éditions héraclite, jean-pierre longre |
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02/06/2026
Dans les replis du monde
Luminitza C. Tigirlas, Nible, L’oubli en deuil de son écorce, éditions du Cygne, 2026
En Baronnies, dans la Drôme du sud, la nature est à la fois apaisante et tourmente, rocheuse et foisonnante. La « Nible », roche surgissant de la végétation, en est un bel exemple, « lien dans l’infini », « don de liberté », comme le signale la quatrième de couverture.
C’est un fait : le recueil de Luminitza C. Tigirlas établit un lien étroit entre les mots et la nature : « Il y a eu une promesse d’eau / pour la racine des mots déviés » ; la soif concerne la langue dans ses deux acceptions, la pluie « aguicheuse » fait bon ménage avec les ombres, « le bouleau résonne par entailles » et « s’épand / en blanc érotique / en lambeaux de sa peau ». « Les pas de la biche » sont eux-mêmes porteurs de langage, et « l’herbe frivole s’est enlacée à nos doigts ».
La nature, les mots, et aussi le corps et les sensations. La vue et le toucher, on l’aura saisi à ce qui précède, jouent un rôle important. Les couleurs de la végétation, mais aussi le blanc et le rouge qui rappellent la terreur stalinienne, le KGB et le Kremlin dont le maître actuel fait « exploser » l’Ukraine, et les mots, en négatif, peuvent devenir « abîmes sonores ».
Les poèmes de Luminitza C. Tigirlas offrent un parcours secret et inédit à travers le temps et l’espace : « Il y a des espaces non parcourus, / les contourner devient impossible […] / Le temps immémorial me pousse / dans le dos. » Un parcours d’où émerge, par moments et par allusions verbales, le pays d’origine. Les « sillons de paroles », en un langage complexe fait de mots, de musique, de rythmes, laisse deviner ce qui se cache dans les replis du monde. Les vers de Nible sont à lire lentement, à méditer longuement: ce qu'ils contiennent de mystérieux s'y révèle peu à peu.
Jean-Pierre Longre
15:53 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : poésie, francophone, luminitza c. tigirlas, éditions du cygne, jean-pierre longre |
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