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29/06/2026

« Car le mot, que l’on sache, est un être vivant »

Roman, francophone, Sylvie Germain, Albin Michel, Jean-Pierre LongreSylvie Germain, Murmuration, Albin Michel, 2026

C’est parce que chez ses parents on ne parlait pas, ou simplement pour les banalités d’usage, que Samuel a découvert les mots, qui au collège, grâce à Victor Hugo, avaient « déboulé en lui » : « Ils roulent pêle-mêle au gouffre obscur des proses, / Ou font gronder le vers, orageuse forêt. / Du sphinx Esprit Humain le mot sait le secret… » Alors va naître sa vocation d’écrivain, encouragée par la création, avec quelques amis, du « Cercle des Rameurs » (comme « ramer à contre-courant ») et la publication, à vingt ans, sous le pseudonyme de Tarn, d’un roman à succès. Succès éphémère, puisque le second roman, « livre improbable » dont les personnages sont des mots, obtient un accueil plutôt négatif.

Les pages qui suivent évoquent une longue période sans écriture, remplie de lectures et d’amours plus ou moins marquantes, dont celui de Mathilde, pour qui il se remet à écrire un peu, en lui dédiant une courte nouvelle ; surtout, Mathilde a un fils, un petit garçon nommé Aurel, qui donne l’occasion à Samuel de composer quelques histoires, comptines et jeux verbaux. « Il consolait sa propre enfance en choyant celle d’un autre. » Il y a aussi Elsa, interprète internationale et ancienne photoreporter, qui l’incite aussi à écrire mais, sans cesse tourmentée, disparaît un jour au large. Dans sa solitude, Samuel entreprend un nouveau roman dans lequel son personnage, Zéno, se retire dans la contemplation des petits faits du quotidien. Aucun succès auprès des éditeurs. Mais ce sont bien les mots qui reviennent à lui, fantastique personnage collectif : « Sombre peuple, les mots vont et viennent en nous… », comme l’écrit encore Victor Hugo. Ils « s’entrelacent, tournoient », et lui murmurent (voir le titre du livre) à l’oreille « des histoires par milliers. »

Murmuration n’est pas une simple biographie fictive d’auteur plus ou moins oublié, qui serait un plaidoyer pour les écrivains qui se retirent dans l’ombre de leur insuccès. C’est un livre qui se lit comme un long poème à la gloire des mots, une sorte d’extension narrative des vers que leur consacre Victor Hugo. Un livre qui, au fil des épisodes, se sert des mots pour les faire briller, pour en faire le « Bandeau d’Étoiles » évoqué par Emily Dickinson dans l’exergue de la troisième partie. Un livre à lire par petites touches, si l’on veut saisir la vie profonde d’un homme, Samuel, dont le « crépuscule » fait surgir l’essentiel : les mots nous font vivre. L’art tout en finesse de Sylvie Germain le prouve.

Jean-Pierre Longre

www.albin-michel.fr

19/06/2026

Des vies et des rêves

Poésie, récit, francophone, Christine Le Mauve, Le Vampire Actif, Jean-Pierre LongreChristine Le Mauve, Aux Confins, Le Vampire Actif, 2026

À considérer trop rapidement les titres de ces petits textes, on pourrait s’attendre à hésiter entre Francis Ponge et Philippe Delerm : des objets communs (portail, pipe, boîte aux lettres, coteau, cartons, calepin, outils…), des animaux plus ou moins communs (ânes, poules, grillon, grenouilles…), des métiers d’autrefois (brodeuse, typographe), on en passe. À les lire de plus près, on décèle vite l’originalité de l’ensemble. Nous ne sommes ni chez Delerm, ni chez Ponge, ni chez personne d’autre que Christine Le Mauve, qui s’attache, en une écriture qui lui est propre, à des vies simples, mais pas seulement.

Il y a, oui, les existences singulières – un homme seul qui se fait son petit jardin, un qui met fin à sa vie en contemplant son « poirier de misère », un qui « rêve qu’il est un grand sculpteur », un curé qui veille sur ses ouailles, un bricoleur qui « savait tout réparer. » Il y a les rêves d’autres vies, rêves de bateaux, de prairies, de plaines, d’océans ou de mondes d’autrefois. Il y a des disparitions de toutes sortes : morts paisibles : « Il peut partir, une pipe de bruyère dans la poche. » « La mort l’avait remercié, s’était assise tranquillement. » ; des effacements mystérieux : « Nul besoin de s’en aller quand on vit dans la rue avec les moineaux comme seuls témoins. Un matin il n’était pas là. Nul ne l’a revu. Peut-être des herbes folles l’attendent-elles quelque part, pour d’autres chemins. » ; l’ultime visite de la maison d’enfance, ou la dernière tournée d’un cirque… Rien de théâtralement dramatique, un « visionnaire » qui ne possède qu’une pioche et une brouette, un acteur sans succès, des destinées obscures, mais qui deviennent ici lumineuses.

De beaux portraits pleins d’affection pour des vies qui, donc, pourraient passer pour minuscules (tiens une autre référence subreptice), mais qui, avec leurs secrets, leurs espoirs et leurs désillusions, revêtent les vastes dimensions de l’humanité. Il faut bien sûr compter avec la nature, avec « les esprits des arbres, les inspirés du bord des routes », avec « les nuages qui se réfléchissent sur les pommes comme autant de morceaux de vie », avec « l’émouchet bleu dans les feuillus, la fauvette inquiète dans la haie. » La poésie est là, qui mène la prose aux confins du réel, en une langue à la saveur particulière, semée d’expressions pleines d’échos : des marins « qui ne prennent jamais terre », chercher une compagnie « quand il fait trop seul », ou, peut-on lire aussi, « racafouiné sur sa chaise il mâche ses rêves. » Et on tombe sur quelques épisodes à rire, comme celui des hommes qui, à force de se laisser aller à boire toute une journée, ont oublié les œufs « à cuire sur la tôle du puits », voire sur un peu d’ironie à l’encontre d’un épouvantail qui ne fait plus peur aux oiseaux ou des grenouilles de bénitier qui font le désespoir du curé… Pour le reste, on laissera lectrices et lecteurs découvrir ce livre précieux, dont chaque page est à déchiffrer minutieusement, à savourer délicieusement, comme si on lisait « à la lueur d’une bougie ».

Jean-Pierre Longre

www.vampireactif.com

12/06/2026

Le surineur et l’écrivain

Essai, autobiographie, Salman Rushdie, Gérard Meudal, Gallimard, Jean-Pierre LongreLire, relire... Salman Rushdie, Le Couteau, traduit de l’anglais par Gérard Meudal, Gallimard, 2024, Folio, 2026

« Je n’ai jamais vu le couteau ou du moins je n’en ai aucun souvenir. […] Elle a été bien assez efficace, cette arme invisible, et elle a accompli sa tâche. » L’attaque de Salman Rushdie en août 2022 par un homme armé d’un couteau a défrayé la chronique, et on pourrait se demander pourquoi l’écrivain revient sur cette affaire. Comprendre. Comprendre ce qui s’est passé avant, dans la tête du « A » (le nom qu’il donne à son agresseur), puis pendant les vingt-sept secondes de l’attaque, « dans le seul moment d’intimité que nous partagerons jamais. » Et raconter en détail les interminables soins qu’il a fallu endurer pour revenir à la vie, non par miracle (Rushdie n’y croit pas), mais grâce à la médecine et, peut-être, à la chance – le tout relaté avec quelques pointes d’humour bienvenues, à l’instar des surnoms donnés aux médecins spécialistes (le Docteur U pour l’urologue, le Docteur Œil, le Docteur Main etc.)

essai,autobiographie,salman rushdie,gérard meudal,gallimard,jean-pierre longreSolidairement, il y a l’amour et l’art, qui forment des cercles concentriques au cœur et autour du récit médical et psychologique. La rencontre d’Eliza et le bonheur qu’elle apporte, la « petite famille aimante [qui] s’était solidairement constituée autour de moi : mes deux fils, ma sœur, ses deux filles et une nouvelle génération qui commençait à apparaître », les amis dont plusieurs ne sont pas épargnés par la maladie…

La souffrance, la multiplicité des soins n’empêchent pas (les favorisent peut-être) les références littéraires, les allusions à une culture sans exclusives, ni surtout la réflexion, notamment les questions que se pose la victime sur celui qui a tenté de l’assassiner. Comment aller au plus profond ? En utilisant ce qui est à la portée du véritable écrivain : passer par l’imaginaire pour approcher le réel ; et voici un épisode crucial du livre : « Dans ce chapitre, j’ai rapporté une conversation qui n’a jamais eu lieu entre moi et l’homme que j’ai rencontré une seule fois dans ma vie pendant seulement vingt-sept secondes. » C’est ainsi que les choses importantes sont dites. Au surineur, endoctriné par un certain « Imam Yutubi » (humour thérapeutique), et après s’être souvenu des suites des Versets sataniques : « Vous pouviez envisager un meurtre parce que vous étiez incapable de rire. » Au même, et surtout au lecteur : « L’art défie l’orthodoxie. Le rejeter ou le vilipender pour ce qu’il est c’est ne pas comprendre sa nature. L’art place la vision personnelle de l’artiste en opposition aux idées reçues de son temps. […] L’art n’est pas un luxe. C’est l’essence même de notre humanité et il n’exige aucune protection particulière si ce n’est le droit d’exister. » À deux doigts de la mort, et de si belles vérités…

Jean-Pierre Longre

www.gallimard.fr  

www.folio-lesite.fr 

 

07/06/2026

Meurtres et romantisme

roman, policier, jean-jacques nuel, Lamartine, éditions héraclite, jean-pierre longreJean-Jacques Nuel, La Nuit de Cluny, éditions Héraclite, 2026

Entre Mâcon et Cluny, Lamartine n’a jamais été oublié, loin s’en faut… Le nouveau roman de Jean-Jacques Nuel en témoigne : au fil des pages, nous suivons les traces de celui qui fut à la fois l’une des grandes figures de la poésie romantique et une personnalité politique fortement engagée. Milly, le château de Saint-Point, le tombeau familial, Cluny, on ne compte pas les lieux qui gardent le souvenir du poète, sans parler des rues et autres sites qui portent son nom. Le livre nous en apprend aussi beaucoup sur l’histoire de l’abbaye de Cluny et de ce qu’il en reste, après la destruction « quasi-totale de l’immense église » en 1793, sur le haras qui a été créé sur son emplacement, et aussi sur l’ENSAM (École Supérieure des Arts et Métiers), institution importante de la petite ville.

Ne nous méprenons pas : La Nuit de Cluny n’est ni un guide touristique ni une compilation historico-littéraire. C’est bien un polar, dans lequel Brice Noval, le fameux détective retiré en Bourgogne et déjà rencontré lors d’enquêtes précédentes rondement menées sous la plume de Jean-Jacques Nuel, va encore s’illustrer en aidant le major Bruneau, de la gendarmerie locale, à traquer l’auteur de trois meurtres nocturnes à Cluny, sans doute d’un quatrième au sein de la communauté voisine de Taizé, et très certainement de celui d’un gendarme qui avait peut-être deviné l’identité du coupable. Trois meurtres au moins, donc, tous signés « Abélard », dans trois lieux différents de Cluny, selon des modes identiques, dont les victimes n’ont apparemment rien en commun, et qui mènent l’enquêteur sur différents sites de la région, en une sorte de mystérieux jeu de piste « sur les pas de Lamartine ». « Le tueur m’avait fait effectuer tout un parcours pour me ramener à mon point de départ : Cluny. De l’immeuble des Alamartine à l’Hôtel de Bourgogne. Une boucle pour rien. Autant dire qu’il m’avait fait tourner en bourrique. »

Quelques suspicions mènent les gendarmes et Noval sur des voies qui se révéleront sans issue, jusqu’à ce que quelques indices, par exemple une chevalière en or, mènent le détective jusqu’au vrai coupable. On n’en dira pas plus, sinon que La Nuit de Cluny mêle habilement la visite d’une région riche en histoire, l’humour en coin et le suspense narratif.

Jean-Pierre Longre

https://editions-heraclite.fr

https://jeanjacquesnuel.e-monsite.com

02/06/2026

Dans les replis du monde

Poésie, francophone, Luminitza C. Tigirlas, éditions du Cygne, Jean-Pierre LongreLuminitza C. Tigirlas, Nible, L’oubli en deuil de son écorce, éditions du Cygne, 2026

En Baronnies, dans la Drôme du sud, la nature est à la fois apaisante et tourmente, rocheuse et foisonnante. La « Nible », roche surgissant de la végétation, en est un bel exemple, « lien dans l’infini », « don de liberté », comme le signale la quatrième de couverture.

C’est un fait : le recueil de Luminitza C. Tigirlas établit un lien étroit entre les mots et la nature : « Il y a eu une promesse d’eau / pour la racine des mots déviés » ; la soif concerne la langue dans ses deux acceptions, la pluie « aguicheuse » fait bon ménage avec les ombres, « le bouleau résonne par entailles » et « s’épand / en blanc érotique / en lambeaux de sa peau ». « Les pas de la biche » sont eux-mêmes porteurs de langage, et « l’herbe frivole s’est enlacée à nos doigts ».

La nature, les mots, et aussi le corps et les sensations. La vue et le toucher, on l’aura saisi à ce qui précède, jouent un rôle important. Les couleurs de la végétation, mais aussi le blanc et le rouge qui rappellent la terreur stalinienne, le KGB et le Kremlin dont le maître actuel fait « exploser » l’Ukraine, et les mots, en négatif, peuvent devenir « abîmes sonores ».

Les poèmes de Luminitza C. Tigirlas offrent un parcours secret et inédit à travers le temps et l’espace : « Il y a des espaces non parcourus, / les contourner devient impossible […] / Le temps immémorial me pousse / dans le dos. » Un parcours d’où émerge, par moments et par allusions verbales, le pays d’origine. Les « sillons de paroles », en un langage complexe fait de mots, de musique, de rythmes, laisse deviner ce qui se cache dans les replis du monde. Les vers de Nible sont à lire lentement, à méditer longuement: ce qu'ils contiennent de mystérieux  s'y révèle peu à peu. 

Jean-Pierre Longre

https://luminitzatigirlas.eklablog.com

https://www.editionsducygne.com