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07/03/2015

Dans l’opacité du monde

nouvelle, Espagnol, Argentine, Mario Capasso, Frédéric Gross-Quelen, La dernière goutte, Jean-Pierre LongreMario Capasso, Pierres blessées, traduit de l’espagnol (Argentine) par Frédéric Gross-Quelen, La dernière goutte, 2014 

Il l’avait prouvé avec L’immeuble, publié en français en 2012 chez le même éditeur, Mario Capasso a l’art de transfigurer la vie quotidienne, d’en pousser les moindres banalités, les plus petites aspérités jusqu’à l’aberration, jusqu’à l’absurde. Dans un registre un peu différent, les vingt nouvelles de Pierres blessées confirment cette aptitude à la métamorphose du réel – ce réel auquel sont confrontées les petites gens, avec leurs soucis et leurs satisfactions ordinaires, tel Segovia, tout nouveau retraité répondant à qui lui pose la question de ce qu’il va faire de sa vie : « Rien ! Voilà ce que je vais faire. Rien dans les mains ! Rien dans les poches ! Comme les magiciens ! Vu ? ».

En l’occurrence, la magie réside non seulement dans ces riens, petits ou grands, mais aussi dans la prose de Mario Capasso, qui suggère sans les dévoiler complètement les mystères que recèle l’existence humaine. Chaque récit, drôle ou tragique, cruel ou plaisant, comporte ses doses d’absurde, d’onirisme, d’humour noir ou gris, et laisse à chacun le soin de débrider son imagination, se céder à la surprise, de déployer son rire, d’espérer un peu, même d’une manière infime (les pierres sont « blessées », non brisées). Une nouvelle peut très bien se terminer par « un faux numéro qui va donner à l’histoire un tour inattendu. ». Le point apparemment final ne l’est que pour la syntaxe, pas pour le lecteur. Les questions restent posées, dont les réponses sont contenues dans la conjonction entre ce qui est écrit et ce qui court en filigrane : confusion des époques, des êtres, des faits, des objets, des sentiments, des actions, confusion dans laquelle se nichent les vérités qui nous échappent mais dont on sait qu’elles sont là, quelque part.

Alors laissons faire les mots, les phrases, laissons la parole aux personnages et à leur créateur (aussi, pour l’occasion, au traducteur). Jouons le jeu de la narration, et l’étrange prose de Mario Capasso nous permettra de distinguer quelque chose dans l’opacité du monde, tout en goûtant le plaisir de la lecture.

Jean-Pierre Longre

www.ladernieregoutte.fr   

07/05/2014

Question de point de vue

Roman, espagnol, Argentine, Marcelo Damiani, Delphine Valentin, La dernière goutte, Jean-Pierre LongreMarcelo Damiani, Le métier de survivre, traduit de l’espagnol (Argentine) par Delphine Valentin, La dernière goutte, 2013

 Sur la couverture, la mention « roman ». À l’intérieur, sous l’égide d’un certain Alan Moon, joueur suprême et « deus ex machina » (c’est en tout cas ce à quoi il fait penser), six récits qui paraissent bien être des nouvelles autonomes. Il y est question de joueurs d’échecs passablement cérébraux aux relations complexes (« Paradis perdu ») ; de l’étrange voyage qu’un professeur accomplit, sur ordre de sa sœur, en Nouvelle-Zélande (« De l’inconvénient d’être né ») ; d’un écrivain qui, apparemment amnésique, ne se rappelle pas avoir écrit le livre qu’on lui fait signer (« Vivre est un plagiat ») ; d’une traductrice qui, prise entre son mari écrivain et son amant éditeur, finit par faire ses valises (« Par-delà le bien et le mal ») ; d’un critique engagé mais désemparé (« Je critique car je suis critique ») ; d’une jeune femme vivant dans ses souvenirs et sombrant dans la dépression (« Éternel retour »).

Nouvelles autonomes ? Peut-être, mais dépendantes les unes des autres. Au fil de la lecture, on côtoie des êtres précédemment rencontrés, les histoires se dénouent (un peu), se croisent et s’entrecroisent (beaucoup), les situations s’éclairent sans forcément se résoudre. L’île mystérieuse où tout se déroule est un puzzle ou un échiquier dont les pièces sont des personnages qui, croyant maîtriser leur destin, sont les jouets d’illusions et de points de vue subjectifs, tributaires des angles divers sous lesquels la trame commune est présentée.

Tout cela induit une réflexion sur l’écriture, la diffusion et la lecture littéraires (il en est abondamment question), mais aussi une méditation sur la destinée et la condition humaines, sur la vie et la mort (les allusions à des philosophes ou à des moralistes comme Cioran parsèment la narration). Cela dit, dans cette mise en abîme de l’existence humaine et de la perception qu’on en a, les mystères ne sont pas complètement levés, ce qui n’est pas étranger au charme inquiétant du Métier de survivre.

Jean-Pierre Longre

www.ladernieregoutte.fr  

08/04/2013

Mouvantes architectures

Roman, Espagnol, Argentine, Mario Capasso, Isabelle Gugnon, La dernière goutte, Jean-Pierre LongreMario Capasso, L’immeuble. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, La dernière goutte, 2012

Voilà un immeuble composé, apparemment comme les autres, d’escaliers, de couloirs, de bureaux, de toilettes, un immeuble sur lequel règnent une direction (Super), une trésorerie, où se dénouent et se dénouent à l’envi des histoires d’amitié, d’amour, voire de sexe, mais aussi d’inimitié, de rivalité, voire de meurtre.

Comme les autres ? L’auteur a vite fait de déstabiliser le lecteur en montrant d’emblée, et de plus en plus cruellement, combien l’immeuble est lui-même instable et, disons, plus meuble qu’immeuble… Tout y bouge, tout s’y bouscule, tout y devient être vivant aux réactions imprévisibles. Et si l’on s’y perd, on peut toujours faire appel au « Bureau central des informations impétueuses », ou accrocher son regard aux pancartes du type « On rase gratis, se présenter à la Trésorerie à toute heure tant qu’il n’est pas trop tard ». Cela n’empêche pas les couloirs de changer de dimensions selon les besoins, ou la « zone d’influence » du narrateur de le suivre partout où il va…

Comme les autres ? Oui, sans doute, si l’on considère que la vie menée par les occupants de ce bâtiment fantasmé est une déformation systématique, poussée à la saturation, à l’excès et à l’absurde, de celle que chacun d’entre nous mène quotidiennement. Il y a dans cet « immeuble » du Courteline, du Marcel Aymé, du Kafka, du Beckett… Ce pourrait être désespérant ; ça ne l’est pas complètement, parce que c’est aussi drôle ; et, comme les paliers des escaliers, on trouve dans le foisonnement descriptif du roman, parfois, « de vastes plages de repos ». Désespérer, rire, méditer : Mario Capasso nous donne généreusement toutes les possibilités.

Jean-Pierre Longre

www.ladernieregoutte.fr