25/05/2026
Les multiples vies d’Andrew Tarbell
Douglas Kennedy, L'homme qui n'avait pas assez d'une vie, Belfond, 2026
Douglas Kennedy n’a pas son pareil pour échafauder des situations romanesques inédites et inattendues. En l’occurrence, deux demi-frères, Jack Tarbell et Adam Bradford, qui ne s’étaient jamais croisés, se trouvent confrontés sans connaître leur lien de parenté : le premier, journaliste, a enquêté sur une importante affaire de plagiat mettant en cause le second. L’enquête est brillante, très médiatisée, et le dilemme est crucial pour le père des deux jeunes hommes, qui en est à… sa troisième vie, en tout cas sa troisième identité, puisqu’après avoir été Ben Bradford prétendument mort dans l’explosion d’un bateau, puis le fameux photographe Gary Summers (dont il a usurpé l’identité après l’avoir tué sans vraiment le vouloir), il est devenu Andrew Tarbell, marié à Anne, qui l’a toujours soutenu, et qui au moment où commence le roman vient de mourir après trente ans de vie commune et d’amour indéfectible.
Bref, comment faire pour un père dont les deux fils sont opposés l’un à l’autre ? « Difficile d’imaginer qu’Adam ait encore la moindre chance de s’en sortir. Mais je suis certain qu’il existe une solution. Je ne l’ai pas encore trouvée, voilà tout. » Et plus loin : « Je me rends compte seulement aujourd’hui à quel point mes deux fils, chacun à sa façon, peuvent se montrer impitoyables. […] Jack a toutes les cartes en main, à présent. Je suis fier de ce qu’il a accompli… malgré la terreur qui me glace le sang. » Dans le style haletant qui est le sien, l’auteur nous entraîne dans des péripéties multiples, où la violence psychologique et physique joue un rôle déterminant ; les pièges aussi bien narratifs que circonstanciels, voulus ou accidentels, s’accumulent. La destinée d’Andrew Tarbell est mise à rude épreuve, c’est le moins que l’on puisse dire, et il n’a que rarement le temps de méditer sur elle. Parfois, pourtant : « Toutes ces années à vivre dans le mensonge, ces décennies de marasme professionnel, ces nuits blanches peuplées de culpabilité, de crainte et de désespoir me submergent d’un coup, accompagnées d’une soudaine prise de conscience : c’est Anne qui m’a maintenu la tête hors de l’eau et m’a aidé à supporter l’ennui éreintant de mon existence en tant qu’Andrew Tarbell. […] Au fil des années de stabilité qu’elle m’a offertes, je suis devenu expert en compartimentage, remisant mes idées les plus noires au fin fond de mon esprit. Il m’est même arrivé de croire que j’avais enfin transcendé la honte et les remords qui m’accompagnaient à chaque pas. »
Très vite, l’action reprend le dessus, car le protagoniste est bien obligé de se sortir de situations apparemment inextricables, en faisant tout pour que ses deux fils se lient pacifiquement. Lui qui atteint ses soixante-dix ans supporte les courses effrénées, les déplacements incessants, les menaces et les coups durs à force d’exercices physiques, de douches glacées, de cafés serrés, de shots de whisky et de somnifères, tel un héros de film d’action à l’américaine – et les limites entre la parodie et la vérité romanesque sont ici fluctuantes, sans compter quelques coups de griffe aux États-Unis actuels. Mais on se laisse volontiers prendre au jeu des aventures d’Andrew Tarbell (comme on s’était laissé prendre à celles de Ben Bradford dans L’homme qui voulait vivre sa vie), en se posant la question du photographe, cette question qui ouvre et clôt (à peu près) le livre : « Le viseur. Fermez un œil et regardez à travers cette minuscule ouverture. Que voyez-vous ? Un cadre contenant une image qui, d’une certaine façon, est réelle… puisqu’elle se trouve juste en face de vous. Mais qu’est-ce que ça veut dire, être réel, à travers l’objectif d’un appareil photo ? » Ajoutons : à travers l’objectif de l’écriture… Décidément, Douglas Kennedy est un maître de l’illusion réaliste.
Jean-Pierre Longre
23:51 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, anglophone (États-unis), douglas kennedy, chloé royer, belfond, jean-pierre longre |
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19/05/2026
Ne pas s’arrêter en chemin
Christian Cogné, C’est la vague qui nous sépare, L’Harmattan, 2026
Ils sont neuf garçons et filles nouvellement arrivés dans un lycée professionnel de la banlieue parisienne, et tous les neuf, venus d’Afrique ou du Moyen-Orient, ont échappé aux naufrages dans lesquels tant de migrants sont morts. C’est à Myrto, professeure d’origine grecque au prénom chargé de références, que revient la tâche de leur prodiguer un enseignement adapté – ce qui lui vaut l’hostilité de certains de ses collègues, qui voient d’un mauvais œil l’arrivée de ces migrants dans leur établissement. Parmi ceux-ci, Lounis, un jeune Syrien, a failli perdre la vie en mer Égée, où ont péri sa mère et sa petite sœur, histoire tragique qui semble susciter son désir de vengeance contre celui qui ne leur est pas venu en aide.
Il se trouve que Myrto connaît l’histoire de Lounis par son frère Kostas, qui s’est lui-même mis au service des rescapés de naufrages en Méditerranée, et qui comme sa sœur, plus qu’elle encore, est hanté par le souvenir de leur frère Padelis, disparu au large au cours d’une baignade. Bref, la mer est partout, la « vague » submerge et sépare les protagonistes qui tentent, chacun à sa manière, de surnager. Comment les neuf élèves de Myrto vont-ils s’en sortir, émerger de leur situation précaire ? En montant, sous la houlette de leur professeure, une pièce de théâtre inspirée de leurs destinées communes et particulières. Avec elle, ils surmonteront les difficultés personnelles, communes, institutionnelles pour monter et montrer cette pièce si bien préparée mais laissant place aussi aux interventions à la fois surprenantes et bienvenues de dernier moment.
Dans ce roman au souffle généreux et à la construction subtile, Christian Cogné ne démontre pas, il dévoile. À travers ses personnages, les obstacles, les réussites, les phases d’espoir et de désespoir, à travers les mystères auxquels est confrontée la réalité humaine (le fantôme de son frère vu par Stella, l’une des jeunes élèves, celui de Padelis, qui revient périodiquement…), à travers les heurts entre la cruauté et la bonté, l’égoïsme et l’altruisme, le sarcasme et la sincérité, il montre que la vie est à la fois fragile et complexe, qu’elle ne doit pas se laisser submerger, et qu’elle vaut le prix qu’on lui accorde : « Je suis syrien, soudanais, érythréen…/ Au péril de ma vie, je m’éloigne / Loin de là d’où je viens / M’arrêter en chemin / Ne sert à rien ».
Jean-Pierre Longre
17:40 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, francophone, l’harmattan, jean-pierre longre, christian cogné |
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12/05/2026
« Mais le chant demeure »
Jean Miniac, Quelque chose que nous ne saurons jamais, Les éditions de la Vence, 2026
Ouvrons le coffret de carton orné d’une belle gravure, et nous trouvons un ensemble de mini cahiers contenant trois poèmes chacun. Il s’agit donc d’abord de découvrir matériellement l’objet fabriqué avec un soin d’artisan habile et scrupuleux par le poète (« celui qui fait ») pour chacun de ses lecteurs. Oui, chacun, parce que chaque exemplaire est unique, différent de tous les autres.
Nous voilà donc plongés personnellement et intimement dans les vagues de papier qui en quelque sorte matérialisent celles de la mer, maintes fois présente au gré des feuillets : « Le poème de sel et de brume, de houle et de ressac, de tempêtes et d’amis perdus. » La mer, l’eau, le temps, la vie, la mort – les grands motifs sont soutenus par des vers d’où émane, à travers sensations et impressions, une sorte de sérénité : « En mer, on est en paix avec soi-même / L’engloutissement n’est pas un déchirement : c’est un pacte /Avec une force sans mesure, qui sollicite la confiance, l’abandon, / Et l’obtient… » Il faut simplement se laisser aller à lire et écouter les vers, les « voix roulant aux pieds des falaises », à entendre « une rumeur monter, sourdement », à suivre « les heures de notre voyage », à contempler les visages de toutes sortes qui se présentent à nous, « visages-chaumières. Visages-ombres, visages-nuits. » Complexité, multiplicité, profondeur des évocations, mais cela paraît facile, cela coule comme une rivière ; c’est la magie opérée par les mots de Jean Miniac.
Il y a certes des épisodes dramatiques au fil des textes, des disparitions, des morts, des chagrins, et il faut être « prêt à s’embarquer, à écrire sa route à la surface de l’eau / Jusqu’au liseré bleu de l’horizon / À vivre une autre vie dans l’étreinte du vent / À aimer comme un enfant lit ses lettres, le front penché sur la page qui ondule doucement / Pour un voyage qui n’aura pas de fin », pour « quelque chose que nous ne saurons jamais », pour « voir un horizon s’ouvrir. » Et au-delà du vertige il semble bien, pour l’auteur et pour son lecteur, que sous cet horizon se décèle une présence mystérieuse et « vagabonde », celle de la poésie – la poésie qui porte l’espoir et redonne vie. « Le chant demeure. » C’est l’essentiel.
Jean-Pierre Longre
19:25 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : poésie, francophone, jean miniac, les éditions de la vence, jean-pierre longre |
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01/05/2026
Scènes de la vie d’aujourd’hui
Lire, relire... Yasmina Reza, Récits de certains faits, Flammarion, 2024, Folio, 2026
On passe sans transition du tribunal correctionnel de Paris à une fin de journée vénitienne, du souvenir d’amis disparus à la garde mouvementée de la petite-fille, de l’évocation d’une employée de maison qu’on appelait Mademoiselle à la Cour d’assises de Nantes… Quels sont les rapports, se demande-t-on, entre ces « faits » relatés sur le ton de l'objectivité ? Comment et pourquoi Yasmina Reza les a-t-elle choisis ? On pourrait être décontenancé devant ce puzzle, et pourtant il y a plaisir et satisfaction à en découvrir les différents éléments.
On s’y retrouve, car ces « faits » sont tous puisés dans la réalité personnelle ou publique, fidèles reflets de la vie courante. Il y a les rencontres de hasard, telle celle de cette petite footballeuse qui triche en jouant avec son père sur la plage du lido ou celle de cet « ascète », « un homme encore jeune de type oriental, d’une grande beauté, qui vit dans la rue » ; il y a les personnes aimées, les membres de la famille, les morts aussi (« Chez les morts, j’ai pas mal d’amis »)… Et il y a, sorte de fil conducteur, les scènes puisées dans la fréquentation des tribunaux, où on assiste avec l’autrice à des jugements d’anonymes – par exemple pour des violences conjugales, de l’escroquerie, voire des meurtres –, ou de personnages publics comme Nicolas Sarkozy, l’animateur Jean-Marc Morandini (pour « corruption de mineurs »), le gangster britannique Robert Dawes (qui nie tout, se prétendant « blanc comme neige »), le prédicateur islamiste Tariq Ramadan (« pour viol et violence sexuelle »), ou encore Jonathan Daval (pour le meurtre de sa femme, dont les parents ont étalé « leurs doléances et revendications hors tout cadre et toutes règles »)…
Le titre choisi par Yasmina Reza annonce des « faits », et c’est bien ce qu’il en est. Ces « faits », elle n’hésite pas à en parler à la première personne, témoin ou même actrice, dans une sorte de confrontation entre « je » et « eux ». Les « récits » se succèdent comme les brèves scènes d’une longue pièce de théâtre, au rythme de la vie, sans commentaires superflus. Ces « récits de certains faits » peuvent se lire comme des scènes de la vie individuelle, sorte de « Theatrum Mundi » d’ici et de maintenant. Yasmina Reza a l’habitude du théâtre, et elle en donne la preuve dans cet ouvrage, brillamment.
Jean-Pierre Longre
16:05 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nouvelle, francophone, yasmina reza, flammarion, jean-pierre longre |
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« Une histoire en cours »
Lire, relire... Lola Lafon, Il n’a jamais été trop tard, Stock, 2025, Le Livre de Poche, 2026
C’est une série de chroniques mensuelles publiées entre fin 2023 et fin 2024 dans Libération, augmentées de plusieurs « P.-S. » prolongeant la réflexion. « Ces notes sont une matière, des couleurs et des textures, des humeurs disparates, un puzzle qui ne révèle aucun paysage connu. À quoi servent-elles, ces notes ? À rien de précis, les mots ne « servent » pas, ils ne sont pas à notre service. Ils se prêtent à nos tentatives. » Modestie de bon aloi, modestie véritable, excessive peut-être. Car ce « rien de précis » permet tout de même à l’esprit du lecteur d’élargir l’horizon de sa réflexion sur des sujets divers.
Il peut s’agir de l’amateurisme, qui « est ce que nous pratiquons le mieux, en toutes choses », car être amateur, c’est aimer ; cela à propos par exemple de la « pratique amateure de la maternité », occupation à plein temps. Ou encore de la « course à la haine » venant de l’extrême-gauche et de l’extrême-droite, alors qu’il faudrait pratiquer la « bienveillance pour ses semblables » et cultiver la perplexité plutôt que la certitude. Ou de l’évocation de la famille paternelle de l’autrice, « exterminée pendant la Shoah », résurgence et perte de la mémoire liées. Et aussi, dans l’actualité proche, du « procès de Mazan » et de ce que cette affaire révèle de terrifiant : « Si tous les hommes ne sont pas des violeurs, les violeurs peuvent apparemment être n’importe quel homme. »
Et de beaucoup de choses encore, révoltes ou doutes, incompréhensions ou lucides constatations, aberrations de notre civilisation ou confiance en l’humain… Et comme un rappel de la qualité d’écrivaine de Lola Lafon, le rôle joué par les mots, leur puissance qui est mise à mal lorsqu’ils sont transformés en instruments de pouvoir (« Les mots se dressent face à nous. Ils ne parlent plus, ils communiquent, ordonnent, réduits à menacer, à sanctionner un doigt d’honneur, une poêle à frire ou du sérum physiologique dans un sac à main. ») ou d’invectives (« Les mots seront sommés de décliner leur identité : de quel côté penchent-ils ? On sera renvoyée à son origine, à sa condition. Hashtag juive. Hashtag femme. Hashtag trop de gauche. Hashtag pas assez. »). Malgré tout, c’est eux, les mots, qui permettent de décliner toutes les nuances de la pensée, qui permettent de vagabonder dans l’imaginaire, de raconter « l’histoire en cours », celle qui fait avancer le monde. C’est tout cela que ce beau livre nous révèle.
Jean-Pierre Longre
14:55 Publié dans Essai | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : essai, chroniques, francophone, lola lafon, stock, jean-pierre longre |
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