12/05/2026
« Mais le chant demeure »
Jean Miniac, Quelque chose que nous ne saurons jamais, Les éditions de la Vence, 2026
Ouvrons le coffret de carton orné d’une belle gravure, et nous trouvons un ensemble de mini cahiers contenant trois poèmes chacun. Il s’agit donc d’abord de découvrir matériellement l’objet fabriqué avec un soin d’artisan habile et scrupuleux par le poète (« celui qui fait ») pour chacun de ses lecteurs. Oui, chacun, parce que chaque exemplaire est unique, différent de tous les autres.
Nous voilà donc plongés personnellement et intimement dans les vagues de papier qui en quelque sorte matérialisent celles de la mer, maintes fois présente au gré des feuillets : « Le poème de sel et de brume, de houle et de ressac, de tempêtes et d’amis perdus. » La mer, l’eau, le temps, la vie, la mort – les grands motifs sont soutenus par des vers d’où émane, à travers sensations et impressions, une sorte de sérénité : « En mer, on est en paix avec soi-même / L’engloutissement n’est pas un déchirement : c’est un pacte /Avec une force sans mesure, qui sollicite la confiance, l’abandon, / Et l’obtient… » Il faut simplement se laisser aller à lire et écouter les vers, les « voix roulant aux pieds des falaises », à entendre « une rumeur monter, sourdement », à suivre « les heures de notre voyage », à contempler les visages de toutes sortes qui se présentent à nous, « visages-chaumières. Visages-ombres, visages-nuits. » Complexité, multiplicité, profondeur des évocations, mais cela paraît facile, cela coule comme une rivière ; c’est la magie opérée par les mots de Jean Miniac.
Il y a certes des épisodes dramatiques au fil des textes, des disparitions, des morts, des chagrins, et il faut être « prêt à s’embarquer, à écrire sa route à la surface de l’eau / Jusqu’au liseré bleu de l’horizon / À vivre une autre vie dans l’étreinte du vent / À aimer comme un enfant lit ses lettres, le front penché sur la page qui ondule doucement / Pour un voyage qui n’aura pas de fin », pour « quelque chose que nous ne saurons jamais », pour « voir un horizon s’ouvrir. » Et au-delà du vertige il semble bien, pour l’auteur et pour son lecteur, que sous cet horizon se décèle une présence mystérieuse et « vagabonde », celle de la poésie – la poésie qui porte l’espoir et redonne vie. « Le chant demeure. » C’est l’essentiel.
Jean-Pierre Longre
19:25 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : poésie, francophone, jean miniac, les éditions de la vence, jean-pierre longre |
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05/05/2026
« Car le mot, que l’on sache, est un être vivant »
Sylvie Germain, Murmuration, Albin Michel, 2026
C’est parce que chez ses parents on ne parlait pas, ou simplement pour les banalités d’usage, que Samuel a découvert les mots, qui au collège, grâce à Victor Hugo, avaient « déboulé en lui » : « Ils roulent pêle-mêle au gouffre obscur des proses, / Ou font gronder le vers, orageuse forêt. / Du sphinx Esprit Humain le mot sait le secret… » Alors va naître sa vocation d’écrivain, encouragée par la création, avec quelques amis, du « Cercle des Rameurs » (comme « ramer à contre-courant ») et la publication, à vingt ans, sous le pseudonyme de Tarn, d’un roman à succès. Succès éphémère, puisque le second roman, « livre improbable » dont les personnages sont des mots, obtient un accueil plutôt négatif.
Les pages qui suivent évoquent une longue période sans écriture, remplie de lectures et d’amours plus ou moins marquantes, dont celui de Mathilde, pour qui il se remet à écrire un peu, en lui dédiant une courte nouvelle ; surtout, Mathilde a un fils, un petit garçon nommé Aurel, qui donne l’occasion à Samuel de composer quelques histoires, comptines et jeux verbaux. « Il consolait sa propre enfance en choyant celle d’un autre. » Il y a aussi Elsa, interprète internationale et ancienne photoreporter, qui l’incite aussi à écrire mais, sans cesse tourmentée, disparaît un jour au large. Dans sa solitude, Samuel entreprend un nouveau roman dans lequel son personnage, Zéno, se retire dans la contemplation des petits faits du quotidien. Aucun succès auprès des éditeurs. Mais ce sont bien les mots qui reviennent à lui, fantastique personnage collectif : « Sombre peuple, les mots vont et viennent en nous… », comme l’écrit encore Victor Hugo. Ils « s’entrelacent, tournoient », et lui murmurent (voir le titre du livre) à l’oreille « des histoires par milliers. »
Murmuration n’est pas une simple biographie fictive d’auteur plus ou moins oublié, qui serait un plaidoyer pour les écrivains qui se retirent dans l’ombre de leur insuccès. C’est un livre qui se lit comme un long poème à la gloire des mots, une sorte d’extension narrative des vers que leur consacre Victor Hugo. Un livre qui, au fil des épisodes, se sert des mots pour les faire briller, pour en faire le « Bandeau d’Étoiles » évoqué par Emily Dickinson dans l’exergue de la troisième partie. Un livre à lire par petites touches, si l’on veut saisir la vie profonde d’un homme, Samuel, dont le « crépuscule » fait surgir l’essentiel : les mots nous font vivre. L’art tout en finesse de Sylvie Germain le prouve.
Jean-Pierre Longre
19:33 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, francophone, sylvie germain, albin michel, jean-pierre longre |
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01/05/2026
Scènes de la vie d’aujourd’hui
Lire, relire... Yasmina Reza, Récits de certains faits, Flammarion, 2024, Folio, 2026
On passe sans transition du tribunal correctionnel de Paris à une fin de journée vénitienne, du souvenir d’amis disparus à la garde mouvementée de la petite-fille, de l’évocation d’une employée de maison qu’on appelait Mademoiselle à la Cour d’assises de Nantes… Quels sont les rapports, se demande-t-on, entre ces « faits » relatés sur le ton de l'objectivité ? Comment et pourquoi Yasmina Reza les a-t-elle choisis ? On pourrait être décontenancé devant ce puzzle, et pourtant il y a plaisir et satisfaction à en découvrir les différents éléments.
On s’y retrouve, car ces « faits » sont tous puisés dans la réalité personnelle ou publique, fidèles reflets de la vie courante. Il y a les rencontres de hasard, telle celle de cette petite footballeuse qui triche en jouant avec son père sur la plage du lido ou celle de cet « ascète », « un homme encore jeune de type oriental, d’une grande beauté, qui vit dans la rue » ; il y a les personnes aimées, les membres de la famille, les morts aussi (« Chez les morts, j’ai pas mal d’amis »)… Et il y a, sorte de fil conducteur, les scènes puisées dans la fréquentation des tribunaux, où on assiste avec l’autrice à des jugements d’anonymes – par exemple pour des violences conjugales, de l’escroquerie, voire des meurtres –, ou de personnages publics comme Nicolas Sarkozy, l’animateur Jean-Marc Morandini (pour « corruption de mineurs »), le gangster britannique Robert Dawes (qui nie tout, se prétendant « blanc comme neige »), le prédicateur islamiste Tariq Ramadan (« pour viol et violence sexuelle »), ou encore Jonathan Daval (pour le meurtre de sa femme, dont les parents ont étalé « leurs doléances et revendications hors tout cadre et toutes règles »)…
Le titre choisi par Yasmina Reza annonce des « faits », et c’est bien ce qu’il en est. Ces « faits », elle n’hésite pas à en parler à la première personne, témoin ou même actrice, dans une sorte de confrontation entre « je » et « eux ». Les « récits » se succèdent comme les brèves scènes d’une longue pièce de théâtre, au rythme de la vie, sans commentaires superflus. Ces « récits de certains faits » peuvent se lire comme des scènes de la vie individuelle, sorte de « Theatrum Mundi » d’ici et de maintenant. Yasmina Reza a l’habitude du théâtre, et elle en donne la preuve dans cet ouvrage, brillamment.
Jean-Pierre Longre
16:05 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nouvelle, francophone, yasmina reza, flammarion, jean-pierre longre |
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« Une histoire en cours »
Lire, relire... Lola Lafon, Il n’a jamais été trop tard, Stock, 2025, Le Livre de Poche, 2026
C’est une série de chroniques mensuelles publiées entre fin 2023 et fin 2024 dans Libération, augmentées de plusieurs « P.-S. » prolongeant la réflexion. « Ces notes sont une matière, des couleurs et des textures, des humeurs disparates, un puzzle qui ne révèle aucun paysage connu. À quoi servent-elles, ces notes ? À rien de précis, les mots ne « servent » pas, ils ne sont pas à notre service. Ils se prêtent à nos tentatives. » Modestie de bon aloi, modestie véritable, excessive peut-être. Car ce « rien de précis » permet tout de même à l’esprit du lecteur d’élargir l’horizon de sa réflexion sur des sujets divers.
Il peut s’agir de l’amateurisme, qui « est ce que nous pratiquons le mieux, en toutes choses », car être amateur, c’est aimer ; cela à propos par exemple de la « pratique amateure de la maternité », occupation à plein temps. Ou encore de la « course à la haine » venant de l’extrême-gauche et de l’extrême-droite, alors qu’il faudrait pratiquer la « bienveillance pour ses semblables » et cultiver la perplexité plutôt que la certitude. Ou de l’évocation de la famille paternelle de l’autrice, « exterminée pendant la Shoah », résurgence et perte de la mémoire liées. Et aussi, dans l’actualité proche, du « procès de Mazan » et de ce que cette affaire révèle de terrifiant : « Si tous les hommes ne sont pas des violeurs, les violeurs peuvent apparemment être n’importe quel homme. »
Et de beaucoup de choses encore, révoltes ou doutes, incompréhensions ou lucides constatations, aberrations de notre civilisation ou confiance en l’humain… Et comme un rappel de la qualité d’écrivaine de Lola Lafon, le rôle joué par les mots, leur puissance qui est mise à mal lorsqu’ils sont transformés en instruments de pouvoir (« Les mots se dressent face à nous. Ils ne parlent plus, ils communiquent, ordonnent, réduits à menacer, à sanctionner un doigt d’honneur, une poêle à frire ou du sérum physiologique dans un sac à main. ») ou d’invectives (« Les mots seront sommés de décliner leur identité : de quel côté penchent-ils ? On sera renvoyée à son origine, à sa condition. Hashtag juive. Hashtag femme. Hashtag trop de gauche. Hashtag pas assez. »). Malgré tout, c’est eux, les mots, qui permettent de décliner toutes les nuances de la pensée, qui permettent de vagabonder dans l’imaginaire, de raconter « l’histoire en cours », celle qui fait avancer le monde. C’est tout cela que ce beau livre nous révèle.
Jean-Pierre Longre
14:55 Publié dans Essai | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : essai, chroniques, francophone, lola lafon, stock, jean-pierre longre |
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