01/05/2026
Scènes de la vie d’aujourd’hui
Lire, relire... Yasmina Reza, Récits de certains faits, Flammarion, 2024, Folio, 2026
On passe sans transition du tribunal correctionnel de Paris à une fin de journée vénitienne, du souvenir d’amis disparus à la garde mouvementée de la petite-fille, de l’évocation d’une employée de maison qu’on appelait Mademoiselle à la Cour d’assises de Nantes… Quels sont les rapports, se demande-t-on, entre ces « faits » relatés sur le ton de l'objectivité ? Comment et pourquoi Yasmina Reza les a-t-elle choisis ? On pourrait être décontenancé devant ce puzzle, et pourtant il y a plaisir et satisfaction à en découvrir les différents éléments.
On s’y retrouve, car ces « faits » sont tous puisés dans la réalité personnelle ou publique, fidèles reflets de la vie courante. Il y a les rencontres de hasard, telle celle de cette petite footballeuse qui triche en jouant avec son père sur la plage du lido ou celle de cet « ascète », « un homme encore jeune de type oriental, d’une grande beauté, qui vit dans la rue » ; il y a les personnes aimées, les membres de la famille, les morts aussi (« Chez les morts, j’ai pas mal d’amis »)… Et il y a, sorte de fil conducteur, les scènes puisées dans la fréquentation des tribunaux, où on assiste avec l’autrice à des jugements d’anonymes – par exemple pour des violences conjugales, de l’escroquerie, voire des meurtres –, ou de personnages publics comme Nicolas Sarkozy, l’animateur Jean-Marc Morandini (pour « corruption de mineurs »), le gangster britannique Robert Dawes (qui nie tout, se prétendant « blanc comme neige »), le prédicateur islamiste Tariq Ramadan (« pour viol et violence sexuelle »), ou encore Jonathan Daval (pour le meurtre de sa femme, dont les parents ont étalé « leurs doléances et revendications hors tout cadre et toutes règles »)…
Le titre choisi par Yasmina Reza annonce des « faits », et c’est bien ce qu’il en est. Ces « faits », elle n’hésite pas à en parler à la première personne, témoin ou même actrice, dans une sorte de confrontation entre « je » et « eux ». Les « récits » se succèdent comme les brèves scènes d’une longue pièce de théâtre, au rythme de la vie, sans commentaires superflus. Ces « récits de certains faits » peuvent se lire comme des scènes de la vie individuelle, sorte de « Theatrum Mundi » d’ici et de maintenant. Yasmina Reza a l’habitude du théâtre, et elle en donne la preuve dans cet ouvrage, brillamment.
Jean-Pierre Longre
16:05 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nouvelle, francophone, yasmina reza, flammarion, jean-pierre longre |
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« Une histoire en cours »
Lire, relire... Lola Lafon, Il n’a jamais été trop tard, Stock, 2025, Le Livre de Poche, 2026
C’est une série de chroniques mensuelles publiées entre fin 2023 et fin 2024 dans Libération, augmentées de plusieurs « P.-S. » prolongeant la réflexion. « Ces notes sont une matière, des couleurs et des textures, des humeurs disparates, un puzzle qui ne révèle aucun paysage connu. À quoi servent-elles, ces notes ? À rien de précis, les mots ne « servent » pas, ils ne sont pas à notre service. Ils se prêtent à nos tentatives. » Modestie de bon aloi, modestie véritable, excessive peut-être. Car ce « rien de précis » permet tout de même à l’esprit du lecteur d’élargir l’horizon de sa réflexion sur des sujets divers.
Il peut s’agir de l’amateurisme, qui « est ce que nous pratiquons le mieux, en toutes choses », car être amateur, c’est aimer ; cela à propos par exemple de la « pratique amateure de la maternité », occupation à plein temps. Ou encore de la « course à la haine » venant de l’extrême-gauche et de l’extrême-droite, alors qu’il faudrait pratiquer la « bienveillance pour ses semblables » et cultiver la perplexité plutôt que la certitude. Ou de l’évocation de la famille paternelle de l’autrice, « exterminée pendant la Shoah », résurgence et perte de la mémoire liées. Et aussi, dans l’actualité proche, du « procès de Mazan » et de ce que cette affaire révèle de terrifiant : « Si tous les hommes ne sont pas des violeurs, les violeurs peuvent apparemment être n’importe quel homme. »
Et de beaucoup de choses encore, révoltes ou doutes, incompréhensions ou lucides constatations, aberrations de notre civilisation ou confiance en l’humain… Et comme un rappel de la qualité d’écrivaine de Lola Lafon, le rôle joué par les mots, leur puissance qui est mise à mal lorsqu’ils sont transformés en instruments de pouvoir (« Les mots se dressent face à nous. Ils ne parlent plus, ils communiquent, ordonnent, réduits à menacer, à sanctionner un doigt d’honneur, une poêle à frire ou du sérum physiologique dans un sac à main. ») ou d’invectives (« Les mots seront sommés de décliner leur identité : de quel côté penchent-ils ? On sera renvoyée à son origine, à sa condition. Hashtag juive. Hashtag femme. Hashtag trop de gauche. Hashtag pas assez. »). Malgré tout, c’est eux, les mots, qui permettent de décliner toutes les nuances de la pensée, qui permettent de vagabonder dans l’imaginaire, de raconter « l’histoire en cours », celle qui fait avancer le monde. C’est tout cela que ce beau livre nous révèle.
Jean-Pierre Longre
14:55 Publié dans Essai | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : essai, chroniques, francophone, lola lafon, stock, jean-pierre longre |
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