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31/07/2026

Les révélations du roman épistolaire

Roman, épistolaire, anglophone, Virgina Evans, Leïla Colombier, La Table Ronde, Jean-Pierre LongreVirginia Evans, La Correspondante, traduit de l’anglais (États-Unis) par Leïla Colombier, La Table Ronde, 2026

Sybil Van Antwerp, septuagénaire alerte mais à la vue vacillante, ancienne greffière de justice, divorcée, mère et grand-mère, a une particularité qui pourrait paraître saugrenue à l’époque des e-mails et des SMS : elle écrit des lettres (manuscrites) et reçoit volontiers celles de ses correspondants. Cela depuis l’enfance : « J’étais sérieuse, voire grave. Observatrice, méfiante. J’étais une sceptique. J’avais peu d’amis. Je lisais beaucoup de livres. Tout le temps. Ça, je m’en souviens. Et j’ai écrit plein de lettres quand j’étais enfant. Je trouvais ça plus facile que de parler : ce qui est toujours le cas. » Qui plus est, ses lettres se lisent aussi avec grand plaisir, car la plume vive, précise et même poétique de leur autrice donne une coloration particulière aux détails biographiques qu’elles révèlent.

À mesure de la lecture, une personnalité plus qu’attachante se dévoile, au rythme en général serein, parfois fougueux, de l’écriture. Le mariage, les trois enfants, la terrible perte accidentelle d’un fils, le métier passionnant (qui lui vaut quelques inimitiés plus ou moins anonymes), les amitiés, les sentiments aux confins de l’amour, les découvertes faites à l’occasion d’un test ADN… et le soin quasiment littéraire de l’écriture : « J’écris lentement. Une lettre peut me prendre une heure ou plus. Je ne me précipite pas. Je réfléchis à chaque phrase. Ma main ne se fatigue pas. Il ne faut pas se précipiter. Autrement, on écrit des choses qu’on ne pensait pas et l’on s’épuise. Il faut être patient pour formuler exactement ce que l’on pense, pour trouver le bon mot. » Par précaution, elle n’hésite pas à faire des brouillons, car « les mots, surtout écrits, sont immortels. »

Immortels, oui, mais pas irrémédiables. Les difficultés de communication avec sa fille, notamment, sont pour Sybil l’occasion de s’examiner elle-même plus sincèrement : « Quand je regarde ma vie en tant que mère j’ai un profond sentiment d’échec, et pourtant regarde-toi. Tu as une vie remplie et épanouie, tout comme ton frère. Fiona, je suis désolée de t’avoir tenue à distance de moi, de t’avoir appris à ne pas avoir besoin de moi. […] Je suis désolée de ne pas avoir fait mieux que ça. Je sais que tu ne me perçois que comme ta mère, mais je t’en prie, souviens-toi qu’à l’intérieur je suis aussi une fille comme une autre. » Et il y a, outre les lettres identifiées, des pages qui s’adressent à celui dont on saura le nom à la fin, des pages qui nous attachent encore plus profondément à cette « correspondante » d’une grande humanité. Incontestablement, le roman épistolaire est un magnifique moyen de percer les secrets de la vie, de ses forces et de ses faiblesses, de ses générosités et de ses âpretés, de ses doutes et de ses certitudes, avec autant de hardiesse que de délicatesse, de sincérité que d’émotion. Nous en avons ici une preuve remarquable.

Jean-Pierre Longre

www.editionslatableronde.fr

20/07/2026

Échos du Festival 2026

À Avignon, la canicule n’arrête pas la foule. Chaque année, en juillet, plus de spectacles, chaque année plus de spectateurs, à qui s’offre un tel choix qu’il leur est difficile d’opérer une sélection. La convivialité fait l’un des charmes du lieu et de la période, et les conversations de files d’attente sont une belle occasion non seulement de faire connaissance, mais, outre la lecture du vaste programme et des commentaires, d’échanger de bonnes idées de pièces… Voici donc des impressions limitées à un petit échantillonnage, à commencer par quelques seuls-en-scène.

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Une petite salle, le public tout proche du comédien, qui s’adresse à lui comme à des amis, mais toujours en alexandrins… Désuet ? Mais non ! Rassurant, historiquement rassurant, littérairement rassurant. Après tout, Queneau, par exemple, a pratiqué l’alexandrin sans hésitation, et a même écrit un roman en vers. Ici, les vers de douze syllabes, en rimes et assonances, deviennent, comme naturellement, le support du monologue. Comme naturellement ? Justement, c’est là l’originalité et le grand art de Jean-Pierre Brouillaud ; de la naissance à la mort, les alexandrins racontent la vie, ses tribulations et ses joies, ses surprises et ses bonheurs. C’est tour à tour et en même temps poétique, humoristique, exaltant, apaisant… « Est-ce bien raisonnable, penseront certains, / Un seul-en-scène entier tout en alexandrins ? » Pas vraiment raisonnable, a-t-on tendance à dire, / Mais vraiment délicieux. Donc, ne pas s’abstenir !

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Dans un tout autre registre, une tout autre atmosphère, un seul-en-scène qui n’en est pas vraiment un, puisque l’acteur réclame la participation de plusieurs spectateurs, qui doivent le rejoindre sur scène. Tahar Mansour, qui a au préalable rappelé ce qu’est « l’effet papillon », petites causes, grands effets, use de tous les moyens – persuasion mentale, voyance, influence mutuelle – pour créer des effets inattendus et intrigants. Nous sommes plus dans le spectaculaire (nettement appuyé par l’attitude du « mentaliste ») que dans le spectacle théâtral à proprement parler. Et la foule en redemande !

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Retour à la littérature, avec la belle adaptation de La vie matérielle interprétée par une Catherine Artigala qui s’est complètement assimilée à l’écrivaine. Petits et grands faits du passé, souvenirs familiaux et amoureux, féminisme et lutte contre l’injustice, c’est une existence entière qui défile en suivant le style particulier, dense, alerte de Marguerite Duras ; c’est à la fois émouvant et passionnant.

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Autre adaptation d’un ouvrage littéraire, fameux roman initiatique en l’occurrence. Les ambitions déçues de Frédéric Moreau, son amour pour Madame Arnoux, ses amitiés contrariées, et tout un pan de l’Histoire du XIXe siècle, avec des événements qui font écho à notre époque… Rien n’est trahi du roman de Flaubert, dont on retrouve pleinement l’atmosphère. La musique originale de Gilles-Vincent Kapps, dont le jeu sensible donne de la finesse à un ensemble qui sans cela risquerait d’en manquer, soutient parfaitement le spectacle.

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Dans L’affaire Dussaert, Jacques Mougenot, auteur et comédien, et Hervé Devolder, metteur en scène et comédien, nous régalèrent naguère avec une satire bien sentie de l’art contemporain (et ils en régalent toujours le public actuel, puisque le spectacle est repris avec succès d’année en année). Dans Le cas Martin Piche, les joyeux duettistes récidivent d’une manière tout aussi intelligente, avec la visite chez un psychiatre d’un homme qui avoue s’ennuyer constamment, dans absolument toutes les circonstances de la vie. Entre burlesque et pathétique, entre rire et larmes, voilà une pièce vivante, prenante, drôle, qui remplace avantageusement une vraie séance chez le psy…

Échantillonnage représentatif ? À chacun d’en juger, en choisissant parmi… 1800 propositions. Et n’oublions pas que le Festival « in » propose aussi, bien sûr, de beaux spectacles. Parmi eux, en voici un qu’on ne pourra plus voir, mais que l’on peut entendre en différé sur France Culture :

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Musique Olivier Longre

Réalisation Baptiste Guiton

Assistanat à la réalisation Florine Perennès

Traduction du coréen par Han Yumi et Hervé Péjaudier publiée aux éditions Rivages

Extraits choisis par Caroline Ouazana .

À écouter ici : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-fic...

Jean-Pierre Longre

 

Liens : https://www.theatre3s.com

https://maisondelaparole.fr

https://theatredugirasole.fr

https://essaion-avignon.com

www.jeanpierrebrouillaud.fr

www.tahamansour.com

www.lafianceedurequin.com  

Remerciements particuliers:

à Dominique Lhotte, Ace And Co : https://www.ace-and-co.fr

et à l'ensemble vocal À Contretemps de Lyon... 

07/07/2026

Les batailles de l’eau

Roman, francophone, Gaspar Koenig, Éditions de l’Observatoire, Jean-Pierre LongreGaspard Koenig, Aqua, Éditions de l’Observatoire, 2026

Tout commence par un déluge qui s’abat violemment sur le village de Saint-Firmin. Et là, on nage pour ainsi dire en plein paradoxe ; car on s’aperçoit vite, au fil des pages, que c’est le manque d’eau qui forme le sujet principal du livre, provoquant préoccupations quotidiennes, querelles techniques et politiques. Sujet ô combien sensible à notre époque (petit aparté : cette chronique est écrite à un moment de particulières canicule et sécheresse), et Saint-Firmin est un microcosme représentatif d’une bataille nationale, voire planétaire, entre les tenants de la technologie de pointe et les traditionalistes confiants dans la nature (pour schématiser). Il y a là Martin, haut fonctionnaire originaire de la commune, partisan de la modernisation du réseau, et Maria, originaire de Roumanie, qui a soutenu une thèse sur le sujet et voudrait préserver la source locale.

Devenue épicière du village, Maria va être élue maire contre Martin, et va tenter de mettre en pratique les options qu’elle a mises en avant, à savoir l’ « appropriation par la population de la gestion de ses ressources. » Mais si sa renommée dépasse largement les limites du village, c’est un jour la catastrophe, le cauchemar : l’eau ne coule plus. « Maria se demande si la moindre goutte atteindra les robinets le lendemain à huit heures. Elle doit se préparer au pire. Cinq cents habitants complètement et indéfiniment à sec. […] Une foule de citoyens qui voient s’écrouler la promesse centrale de l’État moderne, celle de pourvoir à leurs besoins fondamentaux. Des hordes d’êtres humains qui s’interrogent sur leur survie et sur les moyens de l’assurer. Un troupeau de bêtes apeurées prêtes à basculer dans la guerre de tous contre tous. »

Comment s’en sortir ? Des idées surgissent çà et là, de l’intervention de camions citernes au creusement de bassines… La solution viendra finalement de Martin qui, après le retour de Maria dans son pays natal, prendra sa place à la mairie, revenant lui aussi au pays, sevré de ses fonctions bureaucratiques. Pour cela il devra affronter son oncle, riche fermier et notable local, qui tient le discours attendu : « Les culs-terreux comme moi, on bosse tous les jours de l’année, on est couverts de dettes, noyés de paperasse, on se fait contrôler par les cols blancs de la préfecture et on est abreuvés d’insultes par les bobos des villes, nos femmes s’en vont et nos enfants nous crachent à la figure ! On devrait faire grève comme les cheminots et les profs, on devrait bloquer Rungis et vous affamer, en trois jours vous seriez à genoux. Mais […] on continue le labeur des anciens, on arrache à cette chienne de nature des trésors, on transforme le fumier en lait stérilisé, pour que les experts-comptables, les énarques et tous les donneurs de leçons aient des frigos ben remplis. Et après, ils viennent nous traiter de voleurs ! »

La guerre de l’eau et des moyens de la conserver, donc. Mais il ne s’agit pas seulement de cela. Nous avons affaire à un livre aux nombreuses facettes et aux personnages à la fois originaux et représentatifs de différentes tendances écolo-politiques : Maria, qui échoue à mettre en pratique ses idées généreuses et se résout à finalement regagner la Roumanie – un pays que connaît bien Gaspard Koenig, ce qui lui permet de décrire les pittoresques coutumes pascales du pays. Face à elle, mais en voie de conversion, Martin, énarque de centre gauche qui après avoir rêvé de diplomatie, a dû stagner dans un poste ministériel. Autres figures remarquables : Jobard, le gros agriculteur intraitable, Léa, venue des quartiers de banlieue urbaine et devenue guérisseuse naturopathe de campagne, un collapsologue survivaliste, un éleveur à l’humeur fantasque, une secrétaire de mairie intraitable, d’autres encore… Une belle galerie de portraits ponctuée de considérations techniques sur le circuit de l’eau potable, de discours et de disputes sur fond de politique, prêtant le flanc à une satire piquante et jouissive. Aqua est un roman dense, multiple, débordant, par le courant duquel on se laisse inéluctablement porter.

Jean-Pierre Longre

https://editions-observatoire.com

www.gaspardkoenig.com