Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

23/10/2017

Un lourd héritage

Roman, francophone, Jean-Paul Dubois, Éditions de l’Olivier, Jean-Pierre LongreJean-Paul Dubois, La succession, Éditions de l’Olivier, 2016, Points, 2017

En lisant ce roman de Jean-Paul Dubois, vous saurez tout sur la pelote basque et la vie des « pelotari » professionnels de Miami, leurs maigres salaires et la « grande grève » qu’ils menèrent en 1988. Vous saurez tout sur la Triumph Vitesse MK2, sur la Karmann Ghia, sur le dernier des quaggas, ces drôles de zèbres, sur le prétendu « complot des blouses blanches » fabriqué par Beria à la mort de Staline, sur la tentative d’assassinat de Roosevelt par le maçon Zangara, sur les hespérophanes et sur bien d’autres choses encore, dont l’art de se suicider.

À part le dernier point, ce n’est pas l’essentiel, loin s’en faut, mais cela fait partie du tout romanesque. L’auteur a l’art de raconter des histoires ébouriffées tournant autour d’un axe solide, généralement un personnage prénommé Paul, menant ce qui est pour lui une vie normale, pour d’autres une vie étrange. « Qu’est-ce qui cloche chez toi ? », comme le répète régulièrement son amie Soraya au protagoniste de La succession. Paul Katrakilis, médecin sans patients et surtout joueur de pelote basque, se souvient des quatre années où il fut « un homme profondément heureux, comblé en toutes choses », entre 1983 et 1987. Il exerçait alors le seul métier qui lui plaisait, vivait en parfaite harmonie avec un petit chien qu’il avait sauvé de la noyade, jouissait de la solide amitié d’Epifanio, pelotari comme lui, était tombé sous le charme d’une splendide norvégienne en pleine maturité, menait avec jubilation sa Karmann sur les routes de Floride et son vieux petit bateau le long des côtes…

roman,francophone,jean-paul dubois,Éditions de l’olivier,jean-pierre longreQuatre années qui durent s’interrompre pour un retour à Toulouse, dans la grande maison pleine des fantômes familiaux. Un lourd héritage pèse sur Paul : les suicides de son grand-père, paraît-il ancien médecin de Staline, de sa mère et de son oncle qui ne pouvaient se passer l’un de l’autre, enfin de son père… Ce père médecin qui avait prévu que son fils prenne sa suite. C’est ce que Paul va se risquer à faire : rouvrir le cabinet Katrakilis, recevoir et visiter les malades, en une « succession » qui ira plus loin que ce qu’il avait pensé. « J’avais 44 ans, la vie sociale d’un guéridon, une vie amoureuse frappée du syndrome de Guillain-Barré et je pratiquais avec application et rigueur un métier estimable mais pour lequel je n’étais pas fait. ». Un métier qui le conduira jusqu'au partage des secrets de son père.

Jean-Paul Dubois sait réunir dans un même mouvement narratif l’humour et le désespoir, sait superposer le bonheur d’exister et le malheur de vivre, la chaleur humaine et la méchanceté des hommes. La succession le prouve brillamment.

Jean-Pierre Longre

www.editionsdelolivier.fr

www.lecerclepoints.com

15/10/2017

Réparer les plaies

Roman, Islande, Auđur Ava Ólafsdóttir, Catherine Eyjólfsson, Zulma, Jean-Pierre LongreAuđur Ava Ólafsdóttir, Ör, traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson, Zulma, 2017

« Je fais tout ce que les trois Guđrun de ma vie me demandent. Je fixe les étagères et les miroirs, je déplace les meubles là où on me dit. […] Je ne suis […] pas un homme qui démolit, plutôt du genre qui arrange et répare ce qui ne fonctionne pas. Si on me demande pourquoi je fais tout ça, je réponds que c’est une femme qui me l’a demandé. ». Jónas Ebeneser, héros et narrateur du nouveau roman d’Auđur Ava Ólafsdóttir, est un habile bricoleur, on l’aura compris. Et bien qu’il n’ait plus de vie sexuelle depuis plusieurs années, il privilégie ses rapports avec les femmes, à commencer par ses « trois Guđrun » : son ex-femme, sa mère (ancienne professeur de mathématiques qui n’a plus toute sa tête mais sait encore calculer) et sa fille (Guđrun Nymphéa), « spécialiste en biologie marine ». À part cela, il se sent bien seul.

L’histoire que Jónas raconte de lui-même devrait être celle de la fin de sa vie. L’idée du suicide le taraude, et il décide de partir, armé de sa perceuse et de sa caisse à outils, pour un pays en ruines – une contrée anonyme qui synthétise tous les pays détruits par la guerre. Dans la ville où il atterrit, seuls demeurent presque intacts de rares bâtiments, dont l’Hôtel Silence où il s’installe. Il s’y prend d’amitié pour May et Fifi, le frère et la sœur qui gèrent tant bien que mal cet établissement aux rares clients, ainsi que pour le petit garçon de May, Adam, fortement marqué par la guerre, et se met à s’occuper de la plomberie, de l’électricité, bref de toutes les défectuosités qu’un long abandon a entraînées. Et sa renommée de bricoleur va s’étendre…

Reprenant goût aux choses, aux plaisirs du cœur et du corps, il ne peut évidemment pas réparer les blessures profondes, les tragédies personnelles et familiales, les cicatrices de la vie, mais il voudrait s’y employer. « Ör » signifie « cicatrices », écrit l’auteur, et Jónas « en a sept ». Le titre de l’un des chapitres (les titres son ici, parfois, tout un programme narratif, voire un poème dense et bref) dit ceci : « Les plaies se referment plus ou moins vite et les cicatrices se forment par couches, certaines plus profondes que d’autres ».

Roman poétique et vrai, dramatique et souriant, jonché de signes à déchiffrer, Ör ménage des surprises, en toute simplicité apparente. Une simplicité qui recèle une profonde humanité, comme le reconnaît à demi-mot Jónas : « Je ne peux pas dire à cette jeune femme, qui ne possède rien d’autre que la vie, que je suis perdu ? Ou que la vie a pris un tour différent auquel je ne m’attendais pas ? Mais si je disais : Je suis comme tout le monde, j’aime, je pleure et je souffre, il est probable qu’elle me comprendrait et qu’elle réponde : Je vois ce que vous voulez dire. ».

Jean-Pierre Longre

www.zulma.fr

07/10/2017

Un Shakespeare travesti

Roman, anglophone, Christopher Moore, Anne Sylvie Homassel, Shakespeare, L’œil d’or, Jean-Pierre LongreChristopher Moore, Fou !, traduit de l’américain par Anne Sylvie Homassel, L’œil d’or, 2017

De même que Scarron a écrit son Virgile travesti parodiant L’Enéide, Christopher Moore nous gratifie d’un « Shakespeare travesti », une parodie romanesque du Roi Lear incluant toutes sortes de références plus ou moins patentes à d’autres pièces du dramaturge, avec lequel il entretient une relation à la fois admirative et familière, comme l’attestent ses explications finales : « Quand vous maniez [la] langue anglaise – et surtout si vous la maniez depuis aussi bougrement longtemps que moi, vous tombez sur les œuvres de Will quasiment à tous les coins de page. Quelles que soient vos intentions narratives, vous pouvez être sûr que, quatre siècles avant vous, Will les aura exprimées avec plus d’élégance, plus d’économie, plus de lyrisme […]. S’il est impossible de récrire ce qu’il a composé, on peut du moins reconnaître le génie à l’œuvre. ».

Nous voilà donc embarqués avec nos deux écrivains pour un hommage « à la comédie anglaise ». Un hommage burlesque, où la paillardise le dispute à l’audace, la salacité à la familiarité, la rigolade à l’immoralité, la truculence à l’érudition. Un hommage en forme de « journal d’un fou » qui n’a pas grand-chose à voir avec celui de Gogol. Ce n’est pas non plus du vrai Shakespeare, et pourtant nous avons là tous les personnages présents dans le drame : le roi lui-même, bien sûr, ses trois filles Goneril, Regan et Cordelia, leurs époux respectifs, les amis Kent et Gloucester, les malfaisants et les bienfaisants, et surtout Pochette le fou du roi, qui est à la fois narrateur et tireur de ficelles (de ficelles et aussi, dévoilons-le, de certaines gracieuses personnes) ; sans compter un « foutu spectre » qui intervient périodiquement, et les personnages secondaires, petites gens, serviteurs, chevaliers, ainsi que Bave, l’apprenti bouffon, aussi grand et mal dégrossi que Pochette est petit et plein de vivacité ; les deux compères, maître et élève, vont et viennent d’un château l’autre, parcourent forêts inhospitalières et campagnes humides, enfilent les aventures (et aussi, dévoilons-le… mais bon, ce serait lourd d’insister davantage).

Voilà beaucoup de monde, beaucoup de péripéties, et tout cela grouille, complote, se brouille, se réconcilie, trahit, se bat, se débat… Passons sur les histoires individuelles de chacun (celle du roi, faible, excessif, maudit, celle, particulièrement originale et rebondissante, de Pochette, et d’autres encore). Le récit est alerte, comique, grivois, tragique, dramatique – et bien sûr on s’aperçoit que le plus « fou » de tous n’est pas celui qui en fait métier, et que les plus nobles ne sont pas ceux (ou celles) que leurs origines désignent. Comme l’indique le titre du dernier chapitre, « le roi un fou sera ». Et le lecteur en sera tout esbaudi.

Jean-Pierre Longre

http://loeildor.free.fr