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20/05/2017

« Le goût des mots »

Essai, autobiographie, francophone, Dany Laferrière, Grasset, Jean-Pierre Longre

Dany Laferrière, L’art presque perdu de ne rien faire, Grasset, 2014, Le livre de poche, 2017

Ne nous y trompons pas. Même si, çà et là, y figurent des textes intitulés « L’amateur de sieste », « Éloge de la lenteur » ou « L’art de dormir dans un hamac », même si la nonchalance y est avec bonheur communicative, le livre de Dany Laferrière n’est pas un livre de vrai paresseux. C’est une somme de réflexions, de méditations, de variations, de confidences, d’analyses sur des sujets liés à l’existence humaine en général et à l’expérience de l’écrivain en particulier, et pour lesquels, certes, la tranquillité est de mise.

Vingt-trois chapitres eux-mêmes composés de plusieurs textes autonomes, que l’on peut lire comme les Essais de Montaigne, « à sauts et à gambades », avec la lenteur voulue, que l’on peut savourer, garder en bouche tout en se laissant aller aux rêveries et aux pensées qu’ils suscitent. C’est un choix infini de thèmes et de motifs qui nous est proposé : le temps, les rapports sociaux, l’amour, la mort, les voyages, la culture, le plaisir, la peur, la violence, le pouvoir, la nostalgie, l’art et, bien sûr, les livres et les écrivains préférés – le tout n’étant pas exempt de quelques épisodes autobiographiques, de quelques souvenirs intimes. Cerise sur le gâteau, chaque chapitre est ponctué par un texte en vers libres, qui donne à ce que l’on peut considérer comme une mosaïque d’essais une belle touche poétique.

essai,autobiographie,francophone,dany laferrière,grasset,jean-pierre longreNon que la prose de l’académicien Dany Laferrière soit aride, bien au contraire. Comme toujours chez lui, elle se caractérise par son pouvoir d’évocation et d’émotion, d’empathie et d’ironie, par sa sensualité, son humour, son « goût des mots » – pour reprendre le titre d’un texte inclus dans un chapitre ô combien prometteur, « Un orgasme par les mots »…

On voudrait tout retenir de ce traité de vie, ou mieux, de ce roman de la vie. Car il s’agit bien de cela : Dany Laferrière se et nous raconte des histoires, des histoires qui donnent à penser, qui nous rendent intelligents, pour peu qu’on puisse l’être, des histoires qui aident à vivre. « J’ai toujours vu un lien entre la librairie et le cimetière », écrit-il. L’art presque perdu de ne rien faire nous fait retrouver l’idée que les livres nous aident à attendre calmement et délicieusement la mort.

Jean-Pierre Longre

www.grasset.fr   

www.livredepoche.com

01/08/2010

Le goût de la reprise

Dany Laferrière,     Je suis fatigué, Typo, 2005.

Vers le Sud, Grasset, 2006

 

Lafferrière fatigué.jpgDany Laferrière se dit fatigué, et voilà qu’à deux mois d’intervalle il publie deux livres. Certes, l’un est la réédition, revue et augmentée, d’un recueil paru en 2001 chez Lancrôt (à Montréal, déjà), et l’autre un ensemble de récits (réunis sous l’appellation générique de « roman », confirmant leur unité de ton, de lieu et de sujet), dont quelques-uns ont servi de scénario au film de Laurent Cantet. Gageons que si la fatigue de l’auteur est sincèrement proclamée, elle n’est pas stérile.

 

C’est d’ailleurs ce dont semble le persuader son éditeur, dans l’avant-propos plein d’humour de Je suis fatigué : « Quand il n’y a plus rien à dire, tu me conseilles de redire ? » Et qu’il redise ou qu’il ajoute, c’est toujours un régal pour le lecteur ; en douze chapitres (depuis « Le parc » jusqu’à « Un monde sec » – toute une géographie littéraire), se succèdent anecdotes, réflexions, dialogues avec soi-même, monologues, humeurs, souvenirs… Le tout, flottant sur une écriture limpide, navigue entre les trois villes où Laferrière a vécu, où il vit encore simultanément, par la présence physique ou mentale : « Port-au-Prince occupe mon cœur. Montréal, ma tête. Miami, mon corps. […] Moi, je ne quitte jamais une ville où j’ai vécu. Au moment où je mets les pieds dans une ville, je l’habite. Quand je pars, elle m’habite. » Pot-pourri, « pot-au-feu », comme le dit l’auteur, Je suis fatigué est un livre bouillonnant, dont le fumet tient ses promesses : une fois qu’on a soulevé le couvercle, on ne peut pas se lasser d’y goûter, même à brèves lampées.

 

Laferrière sud.jpgLa lecture de Vers le Sud est un autre type de consommation. On y retrouve bien sûr la prédilection pour le lapidaire, puisqu’il s’agit là encore d’un ensemble de textes relativement brefs, mais dont l’assemblage, clairement narratif, est plus visiblement cohérent, autour du personnage de Fanfan, jeune « faune » à la peau noire d’Haïti. Tout se passe dans la chaleur sensuelle de l’île, où s’affrontent, s’attirent en des relations irrésistibles et passionnelles les corps blancs (souvent ceux de femmes en mal d’amour) et les corps noirs (ceux de jeunes garçons en quête de reconnaissance et d’argent). Le sexe a ses exigences, mais aussi la vie, tout simplement, avec ses évidences et ses mystères, les manques et les besoins du corps et du cœur ; et il y a ce Sud obsédant, avec la clarté de la mer, de la terre et du ciel, avec ses nuits torrides et angoissantes, avec son présent où se côtoient sans vergogne l’amour et le commerce, avec son passé colonial qui ressurgit lorsqu’on nous rappelle que pour un Noir, le corps blanc, même si on s’en éprend, reste encore « la chair du maître ».

 

Deux livres différents quant à l’atmosphère, quant à la portée aussi, personnelle ou romanesque ; deux livres qui pourtant peuvent se lire coup sur coup ; deux livres qui, malgré les dénégations de l’auteur, en appellent d’autres.

 

Jean-Pierre Longre

 

www.grasset.fr

 

www.edtypo.com