15/11/2017
« Marie la bien nommée »
Lire, relire... Jean-Philippe Toussaint, Nue, Les éditions de minuit, 2013, rééd. Minuit Poche 2017
Cela commence avec une robe de miel bourdonnante dont on a enduit le corps entier d’un top-modèle au cours d’un défilé de mode hors du commun, et se termine (ou presque) avec une « odeur de chocolat qui semblait couler du ciel comme une résine de pin gluante et recouvrait le manteau de Marie, pour le napper, lentement, l’enrober, le saupoudrer d’une fine pellicule chocolatée. ». Entre miel et chocolat, entre douceur artificielle et écoeurement latent, entre Tokyo et l’île d’Elbe, il y a Paris et la longue attente d’un coup de téléphone, dans laquelle s’incrustent les souvenirs d’« images ensoleillées » ou de scènes saugrenues, telle celle qui montre le narrateur, caché sur le toit d’un musée japonais, en train d’espionner par un hublot le vernissage mondain d’une exposition et de tenter d’apercevoir une Marie alors inaccessible.
Marie inaccessible et invincible, Marie redevenue si proche et si fragile dans la deuxième partie du livre. Car ce dernier volume de la tétralogie Marie Madeleine Marguerite de Montalte est, comme les trois précédents (Faire l’amour, Fuir, La vérité sur Marie), un beau roman d’amour, fait d’allers-retours passionnels entre les deux protagonistes. Un beau roman où les corps et les cœurs dansent une sorte de ballet dont la scène serait aussi vaste que les espaces traversés. Un beau roman fait de sentiments irrépressibles et de sensations profondes (les paysages noirs et nuageux, les odeurs d’incendie, les bruits d’averses, la pluie qui colle à la peau, les mains qui frottent les joues, les parfums de fleurs et de chocolat – tout y est, vue, odorat, ouïe, goût, toucher…).
Le tout dans une prose à la fois évidente et complexe, précise et fine, entre ressassante et dynamique. Une prose autant dire poétique, qui métamorphose paysages et personnages en objets esthétiques – à la manière de cette séquence où l’on voit Marie enceinte transfigurée en Annonciation italienne de la Renaissance. Et où l’on voit que la vraie littérature n’est rien d’autre que de l’art.
Jean-Pierre Longre
09:45 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, francophone, jean-philippe toussaint, les éditions de minuit, jean-pierre longre |
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La boule du destin
Philippe Djian, Marlène, Gallimard, 2017
De retour des guerres du Moyen-Orient, Dan et Richard, amis de toujours, se retrouvent dans leur ville (américaine sans doute, mais le flou de la localisation laisse le choix au lecteur), confrontés aux difficultés de la réadaptation à la vie civile et pacifique – famille, argent, amis… Dan se force à une discipline quotidienne (travail, horaires réguliers, hygiène absolue allant jusqu’aux tocs), tandis que Richard (dont la femme Nath s’arme de patience et la fille Mona manifeste sa révolte adolescente), Richard donc, dans son « horreur de la discipline », n’arrive pas à se couler dans le moule de l’existence raisonnable. Dan, qui a pris Mona sous son aile protectrice et sauve la mise de Richard, semble être le pilier discrètement porteur de ce petit monde. « Contrairement à Richard, Dan était d’avis qu’il fallait rentrer dans le rang, faire profil bas en attendant de reprendre pied, le cours d’une vie normale, et ce n’était pas en traînant avec tous les zombies du coin, en se faisant remarquer, que l’on pourrait y parvenir. C’était déjà assez dur comme ça. ».
L’arrivée de Marlène, sœur de Nath, au milieu de l’apparente unité familiale et amicale, crée une perturbation qui va s’amplifier. Perturbation bénéfique ou maléfique ? Il y a une sorte de bonheur, semble-t-il, autour de cette jeune femme enceinte un peu maladroite, un peu mystérieuse, mais aussi des malheurs soudains et durables. Le roman, par vagues successives, tourne autour du personnage qui lui donne son titre. Même lorsqu’il ne s’agit pas directement d’elle, Marlène est là, en relief ou en filigrane, qui provoque ces vagues.
Les personnages sont ainsi ballottés, voire renversés à la manière des quilles du bowling dont s’occupe Dan. Ils apparaissent, disparaissent, comme balayés par la boule du destin, en séquences aussi rapides qu’au cinéma, d’une péripétie à l’autre sans transition. Avec sa vivacité de ton, avec ses mots percutants (chaque chapitre est d’ailleurs lancé par un substantif isolé à la figure du lecteur), Philippe Djian a l’art de se mettre, de nous mettre dans la peau de ses personnages, de les fouiller de l’intérieur, de les confronter à leurs désirs, à leurs contradictions, à leurs passions, à leurs tragédies. Le tout au rythme palpitant d’une langue et d’un style incisifs.
Jean-Pierre Longre
08:47 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, francophone, philippe djian, gallimard, jean-pierre longre |
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