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15/10/2026

Le « Nomade Misanthrope »

Roman, Roumanie, Norman Manea, Nicolas Cavaillès, Non Lieu, Jean-Pierre LongreNorman Manea, L’Ombre exilée, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, Non Lieu, 2026

Né en 1936 près de Suceava, dans le nord de la Roumanie, Norman Manea a connu tout enfant la déportation tragique en Transnistrie avec sa famille. Après le retour en Roumanie, les études, la publication de plusieurs ouvrages qui lui valurent peu à peu l’hostilité des autorités du pays, ce fut l’exil, d’abord en Allemagne, puis aux États-Unis. L’expérience de la dictature et de l’exil se retrouvent dans plusieurs de ses livres où, fidèle à sa langue maternelle, il mêle les éléments autobiographiques à diverses références et réflexions. Parmi eux, Le Retour du hooligan (Prix Médicis étranger 2006), L’heure exacte, Les clowns : Le dictateur et l’artiste, L’enveloppe noire (le tout aux éditions du Seuil), et tout récemment, chez Non Lieu, L’Ombre exilée.

Ce roman n’échappe pas, dès le début, au récit à caractère autobiographique : interrogatoires, exil : « L’exil, donc ! Un autre exil que celui de son enfance, derrière des fils barbelés. L’exil ! Être libéré de la misère et de la tyrannie, quitter les espions qui proliféraient comme des champignons après l’orage des promesses mensongères. La renaissance, encore une, après la longue mort inaccomplie, la régression vers la première enfance. » Une page intitulée « dictionnaire » définit d’ailleurs les termes liés à cette expérience (« Errer », « Oiseau de passage », « Réfugié »…). Et il devient le « Nomade Misanthrope » (aux initiales de son nom), qui doit « se séparer de lui-même » et qui fait appel, pour mieux se définir, au personnage d’Adalbert von Chamisso Peter Schlemihl, « l’homme qui a voulu vendre son ombre », Juif errant comme lui, et qui lui donne l’occasion de réflexions élargies. Par exemple : « Si les régimes autocrates et totalitaires condamnent à l’exil ou assassinent ceux qui ne correspondent pas à leurs normes, les régimes démocratiques capitalistes trouvent des méthodes plus insidieuses pour isoler, pour marginaliser et pour neutraliser. Ils offrent éventuellement la solution du voyage, de l’observation du monde, à l’instar de Schlemihl, après qu’il a quitté ses semblables et trouvé un nouveau sens à son exil, sans lien avec sa patrie, avec son identité nationale ou avec son acceptation sociale. »

« Roman-collage », précise le sous-titre. Il est vrai que les épisodes, les tonalités, les sujets se suivent et s’imbriquent sans forcément se ressembler : narration, dialogue, méditation, poésie, analyses, extraits d’articles… Des pages variées, au fil desquelles on rencontre non seulement l’auteur (ou son double) et son entourage, ses fréquentions, mais aussi quelques figures connues comme Cioran ou Paul Celan, qui « finit par se jeter dans la bouche du néant fluide ». Et c’est un fait : la mort court en filigrane au creux des pages. Sinon la mort, du moins ce qui en tient lieu chez les vivants : « Seul, seul, seul, aucun fantôme de l’agressait plus. Il pouvait se laisser aller au sommeil et à l’oubli, ces dons bénis de l’absence. » Norman Manea fait de ses tourments une matière littéraire aussi solide que pénétrante.

Jean-Pierre Longre

www.editionsnonlieu.fr

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