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26/08/2026

Un parcours louvoyant et pluriel

roman, essai, anglophone, rachel cusk, blandine longre, gallimardLire, relire... Rachel Cusk, Parade, traduit de l’anglais par Blandine Longre, « Du monde entier », Gallimard, 2024, Folio, 2026

Tous sont désignés par l’initiale G, et tous ont un rapport étroit avec l’art. En quatre chapitres (« La cascadeuse », « La sage-femme », « Le plongeur », « L’espion »), à la première ou à la troisième personne, sont abordés à leur propos ou par leur propre voix de grands sujets, toujours en rapport avec l’art et toujours problématiques, tels que l’amour, les relations dans le couple et dans la famille, les enfants, la violence, la mort (voulue ou subie)… Si les lieux ne sont jamais nommés, sinon par leur statut (musée, voie publique, logement, atelier, restaurant…), ils sont déterminés par la présence des personnages, par leurs mouvements, par les rapports qu’ils entretiennent entre eux et par les incidents ou accidents qu’ils subissent ou provoquent.

roman,essai,anglophone,rachel cusk,blandine longre,gallimardDans le troisième chapitre, sans doute le plus dense et le plus représentatif de l’ensemble, les discussions vont bon train autour de la directrice du musée qui a assisté, du haut du dernier étage où se tenait une rétrospective de la célèbre G, au mystérieux suicide d’un inconnu (d’où le titre du chapitre, « Le plongeur »). À cette occasion, sont disséqués tous les thèmes énumérés plus haut, en particulier celui du statut des femmes artistes, de la possibilité ou non pour les artistes d’avoir des enfants, des rapports entre l’art, la souffrance et la mort, et de son assimilation au sacré ou à la profanation, comme l’exprime la directrice : « À certaines heures de la journée, […] quand le musée n’est pas bondé, son atmosphère est semblable à celle d’une église. On voit bien que les gens attribuent un caractère sacré à ces œuvres d’art et des pouvoirs divins aux artistes qui les ont créées. À d’autres moments, le musée est comble et l’atmosphère change complètement. Les visiteurs se poussent et se bousculent pour essayer de voir, comme des badauds qui tentent d’apercevoir la scène d’un accident de voiture ou un spectacle tout aussi macabre. Ils prennent des photos avec leurs téléphones, à la manière de voyeurs et, à dire vrai, je crois parfois qu’ils ne savent même pas ce qu’ils photographient. »

On le constate, plus qu’un roman, le livre de Rachel Cusk est un ensemble d’essais ou d’ébauches d’essais semés de pensées développées ou d’aphorismes (par exemple : « L’art est le pacte que concluent des individus refusant que la société ait le dernier mot. »), cet ensemble tenant, au choix, du puzzle, du patchwork, de la « parade » louvoyante et plurielle, du parcours esthétique et philosophique, psychologique et sociétal. Il laisse ainsi une empreinte indélébile sur l’esprit du lecteur, qui n’a pas fini de prolonger la réflexion. D’autant que, si la première phrase évoque l’artiste G qui « entreprit de peindre à l’envers », comme pour trouver « l’avènement d’une réalité nouvelle », dans les dernières lignes les membres de la famille réunis autour de la dépouille de leur mère entrevoient la « vérité », la « réalité grise » et avouent : « tel était notre commencement. » À Chacun de continuer…

Jean-Pierre Longre

www.gallimard.fr

www.folio-lesite.fr 

24/08/2026

Un voyage insolite et nécessaire

roman,francophone,gaëlle josse,buchet-chastel,jean-pierre longreLire, relire... Gaëlle Josse, De nos blessures un royaume, Buchet-Chastel, 2025, J'ai Lu, 2026

Après la dernière représentation, Agnès a décidé de « s’effacer », de quitter ses danseurs qu’elle a menés jusqu’au succès public, ses danseurs qu’elle appelle « mes estropiés, mes esquintés magnifiques, mes abîmés ». Elle qui a perdu Guillaume, son grand amour emporté par la maladie, elle part sur les traces des itinéraires qu’ils ont suivis ou voulu suivre ensemble, des villes visitées ou espérées. De Nice à Milan, de Milan à Trieste, de Trieste à Zagreb, un périple au gré des transports en bus et des hébergements hasardeux, avec « l’essentiel » dans son sac, le Livre : « En dépit de ses quelques centaines de grammes, à peine, il est lourd à porter. Trop lourd. Je le connais par cœur, page après page, il fait partie de moi, que je le veuille ou non. »

roman,francophone,gaëlle josse,buchet-chastel,jean-pierre longreCar ce livre, le dernier que Guillaume a lu et s’est fait lire par Agnès, elle voudrait en faire une ultime preuve d’amour en le déposant dans un lieu dédié qui se trouve à Zagreb. Intitulé Quelques Éden, lettres à ma fille, ce vrai-faux roman est composé des lettres que Julien Lancelle adresse à sa fille Emma, née « différente », et qui ne connaît le bonheur que dehors, devant les fleurs et les arbres. Alors le récit qu’Agnès fait de son voyage et de ses souvenirs alterne avec les pages pleines d’amour et de délicatesse du père d’Emma.

Ne nous méprenons pas : ce double roman est entièrement de Gaëlle Josse, qui sait comme personne saisir en mots mûrement choisis et en phrases soigneusement composées les méandres de la sensibilité, la légèreté des instants heureux et le poids des moments désespérés. Sa narration s’adresse autant à Agnès et à son amour disparu qu’à la jeune Emma. Les mouvements de sa prose suivent de près ceux des corps et des cœurs fragiles, leur redonnent le goût de vivre, et il n’est pas indifférent que sa protagoniste-narratrice soit elle-même danseuse. En témoigne l’ultime scène, aussi fascinante pour les lecteurs que pour les passants qui y assistent, une scène tout en mouvements, en rythmes et en sonorités : « Elle danse les larmes et les caresses, les nuits d’insomnie et les jours heureux, elle a dansé les printemps qui reviennent, les nuages qui filent, les neiges dans le cœur des femmes et des hommes, elle danse la terre martyrisée et les cœurs épuisés, elle danse l’espérance et la chute, les voix qui se sont tues et celles qui vont chanter, elle danse ce qu’elle attend et qu’elle ignore. » Un roman ? Certes. Mais aussi un hymne à l’amour, à l’art, aux livres, à la danse… Comme un long poème à l’insolite beauté.

Jean-Pierre Longre

www.buchetchastel.fr

www.jailu.com 

http://jplongre.hautetfort.com/tag/ga%C3%ABlle+josse 

12/08/2026

L’exil et l’émotion

Roman, Roumanie, Lavinia Branişte, Sylvain Audet-Găinar, Éditions des Syrtes, Jean-Pierre LongreLavinia Branişte, Camping, traduit du roumain par Sylvain Audet-Găinar, Éditions des Syrtes, 2026

Comme beaucoup de ses compatriotes, Sofia a quitté la Roumanie pour un pays d’Europe occidentale, en l’occurrence l’Espagne, espérant y trouver une vie meilleure pour elle, mais aussi et surtout pour son père Moşneguţu et son fils Robert, restés au pays. Elle y trouve d’abord de petits boulots non déclarés, au gré des occasions et malgré les difficultés pour s’exprimer dans la langue du pays. Mais « en 2007, après l’adhésion [de la Roumanie à l’Union Européenne], l’État espagnol lui avait enfin délivré un document par lequel son existence était enfin reconnue. » Elle trouve un emploi stable dans un camping – logement précaire dans une caravane, travail fatiguant à la réception, mais aussi relations de sympathie, voire d’amitié, avec des résidents passagers ou permanents.

Une existence officielle qui ne lui épargne ni les tracasseries administratives, ni la fatigue physique et mentale, ni les problèmes pécuniaires, aggravés par tout ce qu’elle envoie à son père et à son fils, par les visites de celui-ci en Espagne, et par les aller-retours qu’elle-même fait entre les deux pays. Sans compter que Sofia a le cœur sur la main, et qu’elle n’hésite pas à aider des voisins et connaissances dans le besoin. Son rêve ? Grâce à son travail acharné, acheter un appartement à son fils ; elle y parviendra, mais ses efforts se révéleront vains, Robert, en jeune homme inconséquent, n’ayant pas conscience de tout ce que sa mère a sacrifié pour lui. Déception et inquiétude, voilà le lot de celle qui connaît le sort de nombre de ses compatriotes partis chercher à l’étranger ce qu’ils ne trouvent pas dans leur pays, où, quoi qu’il en soit, ils comptent comme elle revenir prendre leur retraite. D’ailleurs « au pays, entre-temps, migration et remigration étaient devenues des disciplines universitaires, et les enfants comme Robert, des statistiques, des objets d’étude. »

Même si le sort de Sofia est loin d’être exceptionnel, l’écriture de Lavinia Branişte fait d’elle un personnage à part entière, attachant et unique, pris entre l’univers clos de sa caravane et de son camping et l’horizon lointain de sa Roumanie natale où l’attendent son père et son fils, entre les obligations d’un travail épuisant mais nécessaire et l’aspiration au repos auprès de sa famille. Et les messages des « Roumains en Espagne » qui marquent les transitions entre les chapitres témoignent de cet entre-deux. Roman de « l’exil ordinaire » et d’une vie remarquable, Camping se lit non seulement avec un intérêt soutenu pour les péripéties qui marquent le destin de Sofia, mais aussi avec une émotion constante, et nous fait sentir où se trouve la véritable humanité.

Jean-Pierre Longre

https://editions-syrtes.com

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