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30/03/2026

L’amour et les statues

Roman, francophone, Éric Reinhardt, Stock, Jean-Pierre LongreÉric Reinhardt, L’imparfait, Stock, 2026

Les éditions Stock proposent à des écrivains de passer une nuit dans un musée de leur choix et d’en tirer un ouvrage ; la collection « Ma nuit au musée », déjà bien fournie, témoigne de la diversité des auteurs et de leurs goûts artistiques. Pour Éric Reinhardt, le choix paraît évident : à Rome, la Galleria Borghese, où une sculpture l’attire particulièrement : celle de l’Hermaphrodite, avec qui il rêve de dormir. Choix risqué : « Comment vais-je m’y prendre pour dormir avec l’Hermaphrodite s’il est d’emblée établi sans la moindre ambiguïté qu’on ne peut pas toucher les œuvres, donc encore moins s’allonger contre l’une d’elles après y avoir jeté une couette provenant de l’extérieur, peut-être infestée de mites à marbre (de mythes à marbre) (c’est une image) ? »

Au récit tantôt humoristique tantôt pathétique d'une nuit de déambulations, de repos et d’extases érotisées au milieu des œuvres d’art se mêle, en lignes parallèles et en croisements de plus en plus serrés, celui d’une rencontre amoureuse, par l’entremise d’une psychanalyste futée, entre Gloria, jeune garçon devenu, à la suite d’un viol, hermaphrodite à l’allure féminine, et Bruno, dentiste au Puy-en-Velay. On aura vite fait, nonobstant la distance géographique et esthétique, d’entendre des échos entre les deux aventures, d’autant plus qu’elles se mêlent l’une à l’autre, parfois jusqu’à la confusion, à l’image de l’identité choisie par Gloria : « J’ai choisi, socialement, de changer d’identité et de prénom, d’apparaître aux autres en tant que femme. Sur mon passeport, je suis toujours un homme. Mais en définitive cela n’a aucun sens. Homme, femme, cela n’a pour moi aucun sens. Je suis rigoureusement les deux. Je suis hermaphrodite. Intersexe si vous préférez. »

Complexité des identités, et complexité réjouissante du roman d’Éric Reinhardt. Il y a le récit, souvent drôle, de l’installation difficile de l’auteur, d’abord à la Villa Médicis, ensuite à la Galleria Borghese, où il va devoir braver des interdits et échapper à la surveillance des caméras pour parvenir à l’intimité à laquelle il aspire avec l’Hermaphrodite. Il y a aussi le didactisme de bon aloi concernant l’histoire de la sculpture et des sept exemplaires qu’on en connaît (Galleria Borghese, Louvre, Ermitage, Offices, Musée national d’Athènes, Musée national romain) ; un didactisme qui se double d’une réflexion sur l’écriture littéraire « à partir d’une forme. » Et il y a, enfin, les sentiments, les aveux, l’émotion : une belle page d’amour de l’écrivain pour sa femme, les aveux de Gloria à un Bruno subjugué, conscient de son côté « imparfait », et le vœu qui jaillit comme un cri du cœur, signe de ralliement des différents protagonistes : « Être chacun et chacune des deux sexes, à égalité, voilà ce qui serait idéal. »

Jean-Pierre Longre

www.editions-stock.fr

04/01/2016

Reddition

Roman, francophone, Éric Reinhardt, Gallimard, Jean-Pierre LongreÉric Reinhardt, L’amour et les forêts, Gallimard, 2014, Folio, janvier 2016

Éric Reinhardt, romancier qui n’hésite pas à se transformer en être de fiction dans son propre récit (tout en restant l’auteur – statut à la fois complexe et authentique), reçoit une belle lettre, puis des messages, et enfin, au cours de deux rencontres à la terrasse du Nemours, près du Palais-Royal, les confidences de Bénédicte Ombredanne, professeur de Lettres et fervente lectrice. C’est ainsi que l’on découvre une jeune femme qui, possédant les atouts ordinaires de l’émancipation individuelle (un métier intéressant, un physique agréable, un esprit ouvert, une culture supérieure à la moyenne), se laisse peu à peu dévorer par la perversion d’un mari dont on se demande, épisodiquement, pourquoi elle ne l’abandonne pas à ses complexes et à son narcissisme.

Certes, une journée de sa vie, parenthèse d’enchantement, lui a laissé entrevoir le bonheur éclatant de l’amour, mais a aussi précipité le harcèlement quasiment incompréhensible auquel elle est soumise, et l’a plongée dans la tragédie quotidienne d’une vie aux côtés d'un époux odieux et d’enfants indifférents, voire hostiles. Quelques jours passés en clinique psychiatrique lui procurent un répit trop bref, que la Faculté et son mari, comme ligués contre elle, refusent de prolonger malgré son désir ardent et sa peur du retour au domicile. L’amour et les forêts pourrait, ainsi, être un roman psychologique donnant matière à une réflexion sociale sur le harcèlement et sur les violences conjugales.

roman,francophone,Éric reinhardt,gallimard,jean-pierre longreIl est plus que cela. Si l’histoire passe par les confidences de Bénédicte Ombredanne retranscrites par le romancier (qui met sans doute une part de lui-même dans son personnage féminin), il y a aussi le point de vue de la sœur jumelle de la jeune femme, qui se dévoile sur le tard, dans une sorte de bifurcation narrative. Car on découvre, par la bouche de cette sœur aimante, des épisodes dont Bénédicte n’avait pas parlé à l’auteur – de même qu’elle en avait caché d’autres à sa sœur. S’est bâti dans son esprit et dans sa parole comme un cloisonnement, résultant sans doute du décalage, du fossé même entre ce qu’elle attendait de la vie et ce qu’elle y trouvait. « Elle se battait avec quelque chose de lointain et elle n’a pas triomphé. Le scepticisme et le désenchantement l’ont emporté », dit la sœur qui évoque un mot que Bénédicte adorait, un mot de chanson, « surrender » - « reddition ». C’est cela. Personnage de tragédie (plus que de roman psychologique ou psychanalytique), Bénédicte Ombredanne, comme d’autres avant elle (dans la littérature et dans la vie), mais avec ses propres raisons conscientes ou non, avouées ou non, et selon un cheminement tout en virages et en ressassements (auquel semble coller le style d’ Éric Reinhardt), s’est rendue : à son mari, qui « avait sur elle, inexplicablement, une emprise absolue », et surtout à un destin pathétique qui, si l’on n’a pas connu les affres de la dépendance irrépressible, peut paraître absurde.

Jean-Pierre Longre

 

www.gallimard.fr