20/03/2026
Héros ou victime ?
Linwood Barclay, Je vais te détruire, traduit de l’anglais (Canada) par Renaud Morin, Belfond, 2026
Dès les premières pages, nous voilà plongés en pleine action : Richard Boyle, professeur dans le Connecticut, sauve de justesse les élèves et le personnel de son lycée d’une attaque à l’explosif, au prix de la vie de l’agresseur, un ancien élève. Considéré comme un héros, il a malgré tout du mal à se réadapter à sa vie professionnelle, d’autant que la phase héroïque ne va pas durer : plaintes de parents en désaccord avec ce qu’il fait lire à ses élèves, et surtout chantage de la part d’un certain Billy qui prétend avoir été victime de comportements déplacés de la part de Richard, lorsqu’il était élève : « Vous êtes le grand héros maintenant, pas vrai ? Vous avez sauvé tout le monde de ce cinglé avec sa bombe. Que penseraient les gens s’ils apprenaient la vérité ? Je parie qu’ils oublieraient vos exploits dans la minute s’ils savaient que vous êtes un putain de pervers. Je parie qu’ils oublieraient ça très vite. »
À partir de là, les choses vont se précipiter, au détriment de la tranquillité familiale et amicale : vont être concernés Bonnie, la femme de Richard, leur fillette Rachel, sa belle-sœur Marta, officier de police, Trent, son chef d’établissement et ami, ainsi que quelques collègues plus ou moins bienveillants. Les impliquer ? Le moins possible, pense-t-il, et il tentera de s’en sortir seul. « Mon maître chanteur avait en partie raison. Il avait dit que j’allais le regretter. Et c’était déjà le cas. Je regrettais de l’avoir laissé me manipuler. Je regrettais de ne pas lui avoir tenu tête. Je regrettais de m’être laissé aller à devenir une victime. » Mais la situation est plus compliquée qu’il n’y paraît : un trafic de drogue s’ajoute à l’affaire de chantage, ainsi que des confusions sur l’identité de certains personnages, l’intrigue débouchant sur une surprise de taille qui rebat les cartes.
On connaît l’art de Linwood Barclay en matière de suspense : alternance de pauses et d’accélérations du récit, diversité des points de vue (dont celui de Richard, à la première personne), succession d’actions préparées et d’événements inattendus, personnages bien campés psychologiquement, contexte sociologique précisément déterminé. Ici, par exemple, les conditions de vie des enseignants, qui ne sont pas des plus favorables, comme le dit Richard : salaire médiocre, travail le soir à la maison, budgets en baisse, manuels obsolètes, quelques parents « hypercritiques », vie personnelle scrutée à la loupe, crainte « qu’un jour un autre cinglé ne débarque », inquiétude pour les élèves « exposés à bien plus de choses que ceux des générations précédentes… ». Mais « le plus fou, c’est que, malgré tout cela, ou peut-être en partie à cause de cela, j’aimais ce travail. » (NDLR : tout ce qui précède, les enseignants français et de bien d’autres pays pourraient le prendre à leur compte). Le thriller haletant de Linwood Barclay est aussi un roman qui donne à penser sur une société, voire sur un monde de plus en plus inquiétant. Une double dimension qui mêle judicieusement la fiction et la réalité ; et qui offre une lecture des plus captivantes !
Jean-Pierre Longre
www.editis.com/maisons/belfond
Réédition du précédent roman de Linwood Barclay: voir ICI
18:02 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, anglophone, canada, linwood barclay, renaud morin, belfond, jean-pierre longre |
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31/03/2024
Mystères et métamorphoses dans les Rocheuses
Thomas Wharton, Le champ de glace, traduit de l’anglais (Canada) par Anne Damour, Rivages poche, 2023
Fin XIXe siècle. Dans les Rocheuses canadiennes, au-dessus de Jasper, le docteur Edward Byrne participe à une expédition quand, sur le glacier Arcturus, il tombe dans une crevasse à travers les parois de laquelle, dans la transparence de la glace, lui apparaît « une pâle silhouette humaine munie de deux ailes. » Sauvé par ses compagnons, recueilli par Sara, une femme attentive, quelque peu mystérieuse, il restera comme aimanté par ce massif montagneux au cœur duquel s’étend un « champ de glace » attirant.
Cherchant à percer l’énigme de cette vision, il y retournera et y séjournera régulièrement pendant de nombreuses années, trouvant des amitiés et un amour singulier, et passant beaucoup de temps à étudier les mouvements des glaciers, grimpant périodiquement le long des moraines et notant ses observations. « Il ne fait aucun doute que le glacier est en train de reculer. Le front ressemble à une grosse lèvre en surplomb, incurvée, entaillée de dépressions longitudinales provoquées par la fonte saisonnière. La pente frontale varie entre vingt et trente degrés, un écart qui démontre également l’état instable du glacier. L’étape suivante sera logiquement de déterminer aussi précisément que possible la vitesse d’écoulement et la moyenne annuelle du retrait. » Passionné par ce qui deviendra la glaciologie, il assiste cependant avec appréhension à la transformation de la région en « parc naturel » traversé par une voie ferrée prolongée par une route destinée à mener les touristes au cœur de la montagne et de son « paysage arctique en miniature » – cela malgré les paroles rassurantes de l’initiateur de l’opération, son ami Trask : « Personne ne viendra vous envahir, Ned, c’est tout ce que je voulais vous dire. On conduira les touristes jusqu’au rond-point final où ils seront autorisés à quitter le véhicule et à jeter un rapide coup d’œil alentour, dix minutes maximum. On ne s’approchera pas de votre maudite grotte d’ermite. »
Roman d’aventures avec péripéties et accidents parfois mortels, mystères à dénouer sur fond de légendes à coloration fantastique, Le champ de glace reflète aussi les préoccupations des amoureux de la nature et de la solitude confrontés aux avancées de la civilisation moderne et des dimensions commerciales qu’elle apporte avec elle. Et même si l’intrigue se situe il y a plus de cent ans, il met en avant la métamorphose de la nature sous l’effet des transformations climatiques et des interventions intempestives des humains.
Jean-Pierre Longre
18:51 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, anglophone, canada, thomas wharton, anne damour, éditions rivages poche, jean-pierre longre |
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12/03/2023
Un roman à trois voix
Mary Lawson, Des âmes consolées, traduit de l’anglais (Canada) par Valérie Bourgeois, Belfond, 2022, 10/18, 2023
Suivant une construction à la fois habile et prenante, Mary Lawson nous donne en alternance, directement ou indirectement, les points de vue des trois protagonistes de ce roman où les péripéties du présent répondent aux drames du passé, où l’on espère que les tempêtes d’autrefois laisseront la place à un bonheur apaisé.
Il y a la vieille Madame Orchard qui, se mourant peu à peu dans sa chambre d’hôpital, se remémore l’amour de Charles, son mari décédé (auquel d’ailleurs s’adresse son monologue intérieur) et, surtout, la tendresse qu’elle éprouvait, elle qui n’avait pas pu avoir d’enfants, pour le petit garçon de ses voisins, plutôt délaissé par sa mère au profit de ses quatre soeurs ; une tendresse, un attachement qui se muèrent en une véritable passion dont les conséquences furent irréversibles.
Ce petit garçon s’appelait Liam. Devenu adulte, installé à Toronto, marié, divorcé, il hérite de la maison de cette Madame Orchard, dont, pourtant, il n’a que quelques vagues souvenirs. Il quitte toutefois la grande ville et son travail de comptable et vient s’installer au moins provisoirement dans la maison située à Solace, localité perdue au milieu des lacs et des forêts du nord de l’Ontario. À cette occasion il redécouvre une lettre que sa bienfaitrice lui a envoyée il y a plusieurs années et qui se termine ainsi : « Mon vœu le plus cher est que tu te portes bien et que tu profites de la vie, Liam. Je songe souvent aux moments que nous avons passés ensemble, et ils me font sourire. Avec mon éternelle affection. Elizabeth Orchard. » Son installation dans la maison n’est d’ailleurs pas sans susciter quelques soupçons de la part du policier local et du voisinage.
Justement, dans ce voisinage, exactement en face, il y a la petite Clara, qui ne veut pas quitter sa fenêtre depuis que Rose, sa grande sœur, a disparu. C’est de là qu’elle voit cet homme qui a investi la maison de Madame Orchard, dont Clara a toute la confiance, puisqu’elle l’a chargée de s’occuper de son chat Moïse pendant qu’elle est à l’hôpital. Mais la fillette ne sait pas que sa vieille voisine vient de mourir, et que cet étrange individu n’est ni un cambrioleur ni un intrus. Alors elle s’indigne auprès de ses parents : « Le monsieur d’à côté est en train de voler toutes les affaires de Mme Orchard ! Il les a mises dans des cartons et il va les emporter ! » Petit à petit, pourtant, Liam et la fillette vont s’apprivoiser et sympathiser.
Trois voix différentes et trois voies d’accès au récit, trois personnages qui, la méfiance effacée, suscitent la sympathie et la foi en l’âme humaine. Madame Orchard aime les enfants, Clara aime Madame Orchard et, finalement, s’attache à Liam, dont l’arrivée inopinée à Solace va devenir une présence rassurante, voire utile… Il y a eu des malheurs, des drames, des séparations, la mort. Mais à travers les protagonistes qui respirent l’humanité, Des âmes consolées est un beau roman dans lequel l’harmonie et l’empathie l’emportent sur la discorde et la tragédie.
https://www.lisez.com/1018/livres/16
19:20 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, anglophone, canada, mary lawson, valérie bourgeois, belfond, jean-pierre longre, 1018 |
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