Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

04/12/2015

Explosante-fixe

Roman, francophone, Roumanie, Irina Teodorescu, Gaïa-éditions, Jean-Pierre LongreIrina Teodorescu, Les étrangères, Gaïa, 2015  

Le nouveau roman d’Irina Teodorescu ne laisse pas le lecteur en repos ; c’est tant mieux. De l’image à jamais fixe de la photographie à l’incessant mouvement circulaire de la danse, il doit se frayer son chemin, le lecteur. Et entre les deux formes artistiques, une troisième s’impose, qui fait le lien : la musique, sonore ou silencieuse. En outre, il y a les voyages, les va-et-vient entre Bucarest et Paris, entre la ville étrange et reposante de Kalior (la plus belle, sans doute) et l’Europe – et par-dessus tout, l’amour.

La narration est multiple, en instantanés, en spirales, en arrêts sur image, en bonds, autour des deux protagonistes. Il y a d’abord Joséphine, petite puis jeune fille franco-roumaine, élevée sous la dictature de Ceauşescu mais pouvant circuler, avec ses parents, entre la Roumanie et la France. Amoureuse de sa professeure de violon, puis passionnée de photographie, elle sacrifie ses études et ses diplômes à cette passion qui lui vaut un succès international. Et c’est le grand amour : celui de Nadia, la ronde danseuse, avec qui elle va tout partager (la vie, l’art, les voyages, les confidences), et qui va peu à peu se raconter elle-même, raconter leur existence fusionnelle. « Pendant quatre ans, Joséphine et moi fûmes un seul corps. Comme des amantes siamoises. ». Puis les séparations, les retours, la fuite solitaire vers un ailleurs situé entre veille et rêve, un espace à la fois mouvant et immobile.

Les étrangères (aux autres, à elles-mêmes, au monde) est un roman de l’entre-deux (entre deux pays, entre deux langues, entre deux arts, entre deux femmes, entre réel et imaginaire, entre fusion et séparation…) et de la quête d’un absolu artistique : photographier l’invisible (la musique, l’intérieur des gens), danser sur le silence, fixer le mouvement – comme l’image « explosante-fixe » de la « beauté convulsive » chère à André Breton. C’est aussi, et surtout, le roman d’une écriture ; celle d’une auteure qui a appris la langue française à l’âge de 19 ans, et qui quinze ans plus tard parvient à la maîtriser au point de la rendre malléable, et, tout au long de ces 200 pages, d’adapter son style à celui des protagonistes, de leur âge, de leurs préoccupations, de leur tempérament. Laisser leur liberté d’expression à ses personnages, voilà un bel idéal romanesque.

Jean-Pierre Longre

www.gaia-editions.com

http://www.arte.tv/magazine/metropolis/fr/irina-teodoresc...

05/11/2014

L’histoire mouvementée de la famille Marinescu

Roman, francophone, Roumanie, Irina Teodorescu, Gaïa-éditions, Jean-Pierre LongreIrina Teodorescu, La malédiction du bandit moustachu, Gaïa, 2014 

« L’homme à la longue moustache », bandit au grand cœur et trop confiant, meurt un jour « en maudissant Gheorghe Marinescu et toute sa descendance jusqu’en l’an deux mille ». Pourquoi ? Parce que le Marinescu en question, « petit-bourgeois qui a envie de s’enrichir », l’a laissé mourir de faim et de soif enfermé dans sa cave, tandis que, chassant ses derniers scrupules, il s’emparait du trésor destiné à être distribué aux pauvres. Et c’est le début d’une saga familiale semée de morts brutales et de deuils multiples.

Voilà qui aurait pu donner lieu à une longue suite tragique, à un vaste drame pathétique ou à un conte moral fondé sur une légende d’allure populaire dont la Roumanie a le secret. Il y a de tout cela, mais l’histoire racontée par Irina Teodorescu, par la grâce d’un style alerte et cocasse, par l’originalité du ton et du verbe, par la variété de l’imagination, va au-delà ; c’est un roman à la fois truculent et sensible, où le réalisme et le merveilleux se côtoient et se mélangent allègrement.

Les personnages, caractérisés par des surnoms pittoresques (Maria la Cadette, Maria la Cochonne, Ana la belle masochiste, Ion-Aussi, Margot la Vipère, Maria la Laide) ou par des portraits hauts en couleurs, tentent par tous les moyens d’enrayer la malédiction : pèlerinages, séjours au monastère, recours à la Tzigane diseuse de bonne aventure, enrichissement, carrière politique, générosité, méchanceté… Peine perdue. Au fil du siècle, de génération en génération, la mort guette et assaille la famille Marinescu, sans crier gare, aux moments où l’on s’y attend le moins – comme survint, par exemple, le tremblement de terre meurtrier de 1977. Car « dans cette vie imaginaire, des choses vraies se glissent malgré tout et se mélangent aux autres, les imaginées. ». C’est là l’un des mérites du roman : mêler les réalités de l’Histoire collective à celles du vécu individuel, de l’imagination et du fantasmatique. Les références à un passé vérifiable (la guerre, le communisme etc.) ne sont pas incompatibles avec les mystères qu’interrogent les âmes. Et sous la fable de « la malédiction du bandit moustachu », se tapit sans vraiment se cacher l’idée que la mort frappe n’importe quand, n’importe où, n’importe qui, que cela fait très mal à tout le monde, et d’abord aux proches.

Tout un roman pour aboutir à ce constat ? Oui, car il y a dans ce roman ce qu’il faut pour une lecture bondissante, émouvante, joyeuse même, et un goût des mots, de la phrase, de la langue qui avec délices se nourrit à la fois de la rigueur et de l’élasticité du français.

Jean-Pierre Longre

www.gaia-editions.com   

31/01/2011

Les mystères de la Fosse aux Lions

terre-des-affranchis.jpgLiliana Lazar

Terre des affranchis
Gaïa, 2009

Réédition Actes Sud (Babel), février 2011

Il se passe d’étranges choses entre le village de Slobozia (dont le nom évoque la liberté, la libération) et la Fosse aux Lions (naguère « La Fosse aux Turcs », en souvenir des victoires d’Etienne le Grand contre les Ottomans) : des crimes, des disparitions mystérieuses, des apparitions de « moroï » ou morts vivants… Nous sommes à la fois dans la Roumanie ancestrale, au plus profond de la province de Moldavie où les légendes ont la vie dure, et dans la Roumanie d’aujourd’hui, celle qui a vu les méfaits de la dictature, la chute de Ceausescu etroman,francophone,roumanie,liliana lazar,jean-pierre longre,gaia-éditions l’accession au pouvoir et aux richesses de nouveaux maîtres – pas si nouveaux que cela pourtant.

Victor Luca recèle en lui les paradoxes d’un corps robuste et d’une âme fragile – la violence irrépressible et la volonté de se racheter, la soif de liberté et l’enfermement dans la solitude – et les personnages qui l’entourent (sa mère, sa sœur, Ilie le prêtre, Ismaïl le Tsigane, Gabriel l’ermite) tenteront jusqu’au bout de le protéger des autres et surtout de le sauver de lui-même. A lui seul il synthétise les contradictions d’un pays et de ses habitants : l’indéfectible fidélité à des mythes païens mêlés de religion chrétienne et l’adaptation plus ou moins consentie aux apports de la modernité, la quête d’un bonheur illusoire et la morbide réalité des relations humaines ; plus généralement encore, dans une atmosphère qui peut faire penser à celle des romans de Virgil Gheorghiu (voir Les noirs chevaux des Carpates), Victor synthétise les paradoxes humains, le mensonge des apparences et la brutalité du réel (en matière politique et religieuse par exemple, mais pas seulement).

Liliana Lazar connaît bien la localité appelée Slobozia, sa forêt et ses collines, puisqu’elle y a vécu son enfance, nous dit-on. Après son installation en France, son premier roman (écrit en français), aux frontières du fantastique, de la poésie et du réalisme, donne la mesure d’un vrai talent littéraire appuyé sur une culture traditionnelle et populaire. A suivre…

Jean-Pierre Longre

www.gaia-editions.com

www.actes-sud.fr