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05/04/2026

Figures de l’humaine diversité

Roman, Roumanie, Gabriela Adameşteanu, Nicolas Cavaillès, Non Lieu, Jean-Pierre LongreGabriela Adameşteanu, La Rencontre, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, Non Lieu, 2026

Si l’on ne considérait que son sujet, on pourrait s’attendre à un roman déprimant. Sous la plume de Gabriela Adameşteanu, il n’en est rien. Écrit en plusieurs étapes, entre 1985 et 2013, La Rencontre multiplie les voix, les registres, les points de vue, et cette variété, pleine d’enseignements historiques, sociologiques et psychologiques, procure un vrai bonheur de lecture.

Le sujet, donc. Traian Manu, célèbre universitaire, qui vit en Italie depuis quarante ans, retourne en Roumanie, le pays qu’il a fui, pour quelques jours à l’occasion d’une conférence. Cela se passe sans les années 1980, période d’intense activité de la trop fameuse Securitate, de pénurie absolue pour la population, conséquemment de méfiance mutuelle entre les citoyens. Dans ce contexte, Traian est attendu comme le Messie ou comme un traitre, selon les points de vue, et il est rigoureusement surveillé pour des raisons divergentes : espionné dans ses activités et ses déplacements, ou tenu de près pour des demandes matérielles diverses, des médicaments, des faveurs saugrenues auxquelles il est bien incapable de répondre. Déceptions de part et d’autre, d’autant que Traian ne retrouve pas celle que jadis il a aimée et qui est morte, et qu’il ne reconnaît pas ceux qui prétendent être de sa famille.

Il ne s’agit cependant pas du simple retour décevant dans un pays natal totalitaire. « Leur pays, le leur. Pas le sien, non. Ce pays qui fut le nôtre et qui n’est plus à personne… ». Le fil conducteur (si l’on peut dire) est un trajet en voiture vers Rome que Traian fait avec sa femme Christa, qui est au volant. À mesure que le trajet avance, avec les souvenirs du mari alternent ceux de l’épouse, d’origine allemande, qui se souvient de la période nazie dans son pays, de la rencontre « sur la Haupstrasse » avec la voiture du führer saluant « le bras tendu », de la disparition de son père, des bombardements alliés… Quant au « professeur » Traian, il semble s’être pris au piège d’une nostalgie d’où ses quinze jours passés de « l’Autre Côté », dans son pays de naissance, l’ont fait revenir : « Dans mes rêves, je retrouvais toujours les gens qui avaient compté pour moi et, jusqu’à ce voyage, je n’ai jamais pu croire qu’ils n’étaient plus là. Maintenant, oui, maintenant seulement, depuis ces deux semaines, les visages que j’avais conservés dans ma mémoire, intacts, pendant près d’un demi-siècle, ont été irrémédiablement détruits… Si j’y avais réfléchi de manière rationnelle, j’aurais accepté que mes chances de les revoir étaient faibles, une simple opération de logique, d’arithmétique, aurait suffi, mesurer le temps écoulé depuis mon départ, j’aurais bien vu qu’ils n’avaient guère de chances de survivre, les pauvres, la vie là-bas est tellement dure… Faites le compte vous-mêmes… » Et pour les nouveaux, il était un inconnu, un homme venu d’un pays où tout est possible, un homme qui peut répondre à toutes leurs demandes.

Cela dit, le roman de Gabriela Adameşteanu n’est pas qu’une histoire de souvenirs, de retours et de nostalgie. C’est une vaste scène de théâtre où se mêlent, se croisent, se quittent, se retrouvent, se côtoient toutes sortes de personnages qui sont autant de figures de « la condition humaine » (pour reprendre l’expression de la quatrième de couverture) : les protagonistes, Traian et Christa, mais aussi les espions, ces « sécuristes » aussi bornés qu’incultes, qui doivent obéir au « plan d’action » et fournir des rapports odieux et absurdes sur ceux qu’ils surveillent, tout en se lançant mutuellement leur ignorance à la figure : « Dis voir, t’étais où en 1956, quand y a eu l’alphabétisation obligatoire ? T’as quand même du mal à lire, mon vieux ! T’as pas suivi les cours, c’est ça, hein ? Eh, la culture, l’enseignement idéologique, faut forcer pour que ça rentre ! Toi t’as pas voulu et regarde ce que t’es devenu ! Mais quand il s’agit de chouiner à droite à gauche que je devrais t’augmenter, là, pas de problème, hein, tu te démerdes ! Quoi, tu crois que je sais pas tout ce qui sort de ta bouche ? Et t’es même pas foutu de lire ce qu’y a d’écrit là-dessus ? » Autres scènes comiques, les répliques échangées à toute vitesse entre les personnages qui attendent ou accompagnent Traian – théâtre de l’absurde dans le style de Ionesco, mais se situant dans le cadre réaliste de la Roumanie communiste, celle des queues devant les magasins et de l’espoir déçu. Et il y a ce jeune garçon, Daniel, vague neveu de Traian, qui voudrait l’aborder mais qui n’ose pas, qui attend un regard qui ne vient pas, qui attend de se confondre avec lui : « Oui, être lui, tel que je l’ai vu le premier jour, avec les lunettes stylées et la tenue carrément cool, le vieux, et tous les autres accrochés à ses basques, les filles, les sécuristes, les petits trafiquants, les croque-morts, et les poches sur les manches, et la barbe impeccable, qui sentait l’After Shave Tabac Original, oui, à ce moment-là, je mourais d’envie d’être lui ! ». La rencontre n’aura pas lieu…

Traian n’est pas seulement Traian Manu, éminent biologiste, il est à la fois modèle et repoussoir, perspicace et somnolent, vif et en fin de vie, homme du passé et du présent, veillé par une Christa qui se soucie de lui tout en charriant son propre passé, harcelé par tous les échantillons possibles du genre humain, bienveillants ou malveillants, intrusifs ou timides, repoussants ou séduisants. Tout cela donne un ensemble pathético-comique, une comédie humaine où l’humour n’est jamais loin du tragique, où la satire n’est jamais loin de l’introspection. Un roman antidépresseur, un roman de « vies en série » (titre de l’un des chapitres), un roman de la diversité, un vrai beau roman.

Jean-Pierre Longre

 

roman,roumanie,gabriela adameşteanu,nicolas cavaillès,non lieu,jean-pierre longreLes éditions Non Lieu viennent aussi de publier Trajectoires de l'exil, de Petre Raileanu et Giovanni Rotitori.

"Les multiples dimensions de l'exil sont explorées à travers les itinéraires d'écrivains roumains ayant choisi de s'exprimer en langue française. La première partie offre une galerie de portraits d'auteurs majeurs du XXe siècle, retraçant le rôle fondateur du français dans leur parcours. La seconde approfondit les enjeux philosophiques de l'exil dans une approche intertextuelle et psychanalytique."

Les écrivains étudiés sont Emil Cioran, Benjamin Fondane, Eugène Ionesco, Ilarie Voronca, Paul Celan, Tristan Tzara, Panaït Istrati, Isidore Isou et Gherasim Luca. 

 

http://www.editionsnonlieu.fr/Les-editions-NON-LIEU

09/07/2025

Le poids de l’Histoire et la séduction du Roman

Roman, francophone, Roumanie, Virgil Tanase, Non Lieu, Jean-Pierre LongreVirgil Tanase, Zoïa, éditions Non Lieu, 2009

On pourrait aborder Zoïa comme un roman historique. Tout y serait, sur le plan événementiel, des années 1930 à nos jours, de l’Est à l’Ouest de l’Europe (et même, épisodiquement, jusqu’à Montevideo). Virgil Tanase rappelle, par le truchement de ses personnages, des épisodes de la guerre sur le front de l’Est, de la lutte des résistants en France, de l’avènement du communisme en Roumanie, dans un mélange et une succession d’idéalisme, d’opportunisme, de peur et d’ambition, mai 1968 au Quartier Latin, l’accession de la gauche au pouvoir en France, les bouleversements de 1989-1990 dans les pays d’Europe Centrale et Orientale, particulièrement en Roumanie, le capitalisme sans vergogne et le culte de l’argent prenant le pas sur le collectivisme imposé et l’uniformisation sociale…

Bref, une sorte de bilan historique suscitant – autre plan de lecture possible – réflexions et discussions sur les contradictions des systèmes politiques et économiques, sur les liens plus ou moins patents entre le fascisme et le communisme, sur la place de l’individu dans la collectivité, sur le complexe d’infériorité d’une petite nation et de ses ressortissants exilés, sur la faculté d’adaptation des Roumains aux cultures, aux langages, aux régimes qui les traversent, sur les désillusions des militants : « Je ne suis pas un déçu du communisme. J’y crois toujours ! Non, ce que je ne puis supporter, c’est de vivre sur une terre qui n’est profitable qu’aux vers et aux fauves. Les hommes sont indignes du monde que nous avons rêvé ». Les grands débats, les brassages d’idées dans des dialogues sans fin ne font pas peur à un auteur qui connaît bien tout cela, et dont on sait la prédilection pour le théâtre.

Surtout, Zoïa est une œuvre littéraire, un roman, qui fait de l’Histoire un matériau malléable. « Notre vocation, à nous, romanciers, n’est pas de délivrer un message, ni d’indiquer un sens, mais de proposer au lecteur une épreuve, lui donner l’occasion d’assumer des situations et des conflits qu’il n’a jamais vécus », dit l’un des personnages, écrivain de son état. La chronologie est bouleversée, le rêve se mêle à la réalité, l’illusion et l’action se complètent… Au centre du tourbillon, apparaissant et disparaissant sans crier gare, Zoïa, à qui ses parents, Mircea et Ana, ont donné ce prénom russe par admiration pour l’URSS, Zoïa, belle et flétrie, tendre et cruelle, riant et pleurant, présente et absente, « jetant tour à tour le chaud et le froid », adorant « les situations glauques lui permettant d’exercer une sorte de terrorisme psychologique », Zoïa qui, dans toute son ambiguïté, dans tout son mystère, revêt la séduction des véritables personnages romanesques. 

Jean-Pierre Longre

www.editionsnonlieu.fr

22/02/2025

Un journaliste engagé

Essai, journalisme, Roumanie, F. Brunea-Fox, Guillaume Balout, Non Lieu, Jean-Pierre LongreBrunea-Fox, Un pogrom à Bucarest, précédé de Cinq jours chez les lépreux et autres reportages, textes présentés et traduits du roumain par Guillaume Balout, Non Lieu, 2024

F. Brunea-Fox, de son vrai nom Filip Brauner, né en Moldavie en 1898 et mort en 1970, a dans sa jeunesse fréquenté l’avant-garde roumaine, avec notamment son ami B. Fundoianu qui deviendra Benjamin Fondane, puis s’est principalement consacré au journalisme avec des reportages dont l’ouvrage publié par les éditions Non Lieu donne un aperçu représentatif du style original de leur auteur, surnommé « le prince des reporters ». Cinq textes composent cet ouvrage : quatre reportages et un témoignage sous forme de journal en plusieurs parties qui donne son titre au volume, l’ensemble complété par un entretien accordé début 1970 par l’auteur au journaliste Carol Roman.

« Cinq jours chez les lépreux » relate la découverte d’une petite région du delta du Danube où des lépreux oubliés par les autorités vivent dans des conditions effroyables ; un séjour et une enquête dont il tire deux conclusions : « 1) Une absence totale d’humanité pour les besoins des malades. 2) Un danger de contamination, facilité par l’apathie dont font preuve les organes sanitaires, avec les fréquentes sorties des lépreux. » « Notes de voyage dans le Maramureş » décrit la vie des Juifs de Sighet, ville principale de cette région du nord-est de la Roumanie, à travers quelques scènes quotidiennes qui laissent entrevoir les inquiétudes et les difficultés de leur existence. L’île d’Ada Kale, qui sera engloutie dans les années 1970 par la construction d’un barrage sur le Danube, était encore dans les années 1930 peuplée par quelques centaines de Turcs auxquels le roi Carol II avait accordé de fabriquer et de vendre des cigarettes et des loukoums, privilège dont le sultan Ali Kadri s’est accaparé tous les bénéfices, devenant millionnaire en abusant de son pouvoir. Voilà le sujet du troisième reportage, « Ali Kadri, le sultan d’Ada Kale ». Dans le quatrième, « Le trottoir et le tripot », Brunea-Fox décrit le milieu des prostituées à travers les personnages de « Didina la rousse » et du souteneur Sbonghici, et en relatant une descente de police à laquelle il a été invité à participer.

Dans la deuxième partie du livre, « Un pogrom à Bucarest », « images prises sur le vif », selon la formule du préfacier A.L. Zissu, il s’agit des notes prises par l’auteur entre le 21 janvier et le 1er février 1941, et dans lesquelles il décrit à coup de détails précis, sordides parfois, cruels toujours, le massacre des Juifs perpétré par les « légionnaires » de la garde de fer tentant de s’emparer du pouvoir, massacre préfigurant ainsi ce que sera la volonté d’extermination systématique par le nazisme. Un « commencement », comme le montre ce que l’auteur écrit à la fin de son récit : « Ils portent l’uniforme brun et prédisent toujours la victoire de la race aryenne et l’anéantissement de la nôtre. Leur légion de fer et de feu nous cherche derrière chaque rempart écroulé. Et cela, dès le 1er février. Et pas une pastille d’espoir dans la moindre apothicairerie. Et tous les sourires sont faux. Et tous les gens, divisés en confessions et aspirations raciales, marchent comme des automates, tirés en arrière par un destin implacable. »

L’ouvrage n’est pas seulement un collage de reportages se succédant au hasard. Il est composé de telle sorte qu’il représente, grâce à des échantillons particulièrement bien choisis, les sujets auxquels F. Brunea-Fox a pu s’intéresser en tant que témoin engagé qui, dans son style personnel, se tient à la limite du journalisme et de l’écriture littéraire, à la manière des grandes figures que sont par exemple Albert Londres et Joseph Kessel.

Jean-Pierre Longre

www.editionsnonlieu.fr

14/02/2025

« Je parle d’homme à homme »

Poésie, Essai, francophone, Roumanie, Benjamin Fondane, Patrice Beray, Michel Carassou, Monique Jutrin, Henri Meschonnic, Agnès Lhermitte, Serge Nicolas, Non Lieu, Verdier, Jean-Pierre LongreBenjamin Fondane, Le mal des fantômes, édition établie par Patrice Beray et Michel Carassou avec la collaboration de Monique Jutrin. Liminaire d’Henri Meschonnic, Non Lieu / Verdier Poche, 2006, rééd. 2025

Né à Iaşi (Roumanie) en 1898, mort à Auschwitz en 1944, Benjamin Wechsler, devenu ensuite B. Fundoianu puis Benjamin Fondane, manifesta très tôt son intérêt pour la littérature française en publiant en roumain, en 1921, Images et livres de France, contenant des textes sur Baudelaire, Mallarmé, Gide et quelques autres, préfigurant des essais à venir publiés à Paris, où il s’installe dès 1923. « Importateur de culture européenne », selon la formule de Petre Raileanu, il joue un rôle décisif d’une part dans les mouvements de va-et-vient entre l’Est et l’Ouest, d’autre part dans la vie culturelle française et européenne. « De Dada à l’existentialisme, Benjamin Fondane a […] parcouru un long chemin avec la pensée de son temps. Témoin lucide et exigeant, il l’a accompagnée et bien souvent précédée, au risque de ne pas être entendu par ses contemporains », a écrit Michel Carassou.

Penseur, critique, homme de théâtre, Fondane fut aussi – et surtout, devrions-nous dire – un grand poète de langue française. La réunion et la réédition chez Verdier de ces cinq livres de poèmes est salutaire, et d’ailleurs conforme au désir exprimé par le poète dans une lettre envoyée à sa femme depuis le camp de Drancy, avant de partir vers la mort.

Cinq livres, donc : Ulysse (publié en 1933, remanié jusqu’en 1944), Le mal des fantômes (écrit en 1942-1943, resté inachevé), Titanic (1937), Exode (écrit vers 1934, complété en 1942 ou 1943), Au temps du poème (écrit entre 1940 et 1944).

En septembre 1943, Fondane écrivait :

                                      Je pense au poète vieilli.

                                      Voyez : il écrit un poème.

                                      En a-t-il écrit, des poèmes !

                                      Mais celui-là c’est le dernier.

Cette strophe, tirée d’un poème inédit publié par Monique Jutrin dans Poèmes retrouvés, est pour ainsi dire prémonitoire et n’est pas sans annoncer ce que dit Henri Meschonnic dans son « retour du fantôme » liminaire : « Benjamin Fondane s’écrit d’avance mort ». Mais aussi – toujours Henri Meschonnic – « pas un n’a écrit la révolte et le goût de vivre mêlé au sens de la mort comme Benjamin Fondane. Sa situation de fantôme lui-même y est sans doute pour quelque chose : un émigrant de la vie traqué sur les fleuves de Babylone ».

Ulysse / Fondane est le « Juif errant », celui qui se demande : « Est-ce arriver vraiment que d’arriver au port ? », celui qui, dans un perpétuel exode, chante l’Amérique et l’Argentine, et la mélancolie de l’exil :

                            Sur les fleuves de Babylone nous nous sommes assis et pleurâmes

                            que de fleuves déjà coulaient dans notre chair

                            que de fleuves futurs où nous allions pleurer

                            le visage couché sous l’eau,

celui qui interroge la légitimité du poème :

                            Quelle chanson chanterais-je sur une terre étrangère […]

                            car l’homme n’est pas chez lui sur cette terre.

L’émigrant chante, navigue et se souvient de ses origines :

                            Pourquoi l’océan me fait-il penser à ces plaines de Bessarabie

                            on y marchait longtemps et c’était long la vie.

Et s’il aspire au port, c’est sans illusions :

                                      Nous ne parlons aucune langue

                                      nous ne sommes d’aucun pays

                                      notre terre c’est ce qui tangue

                                      notre havre c’est le roulis.

De la fuite incessante à la révolte et à la résistance, le mouvement est naturel, comme l’avoue le « Non lieu » écrit par Fondane en guise de présentation du « Mal des fantômes » : « J’ai voulu écrire ces poèmes dans le goût dévorant de mon siècle. Si j’ai résisté, d’où m’est venue cette résistance ? »

La poésie de Benjamin Fondane est de toutes dimensions. Poésie du mythe et du sacré (L’Odyssée, La Bible…), poésie de l’amour pour « la frêle bergère » et « la fiancée promise et noire du Cantique des Cantiques », elle est avant tout poésie humaine :

                            Je parle d’homme à homme,

                            avec le peu en moi qui demeure de l’homme,

                            avec le peu de voix qui me reste au gosier.

Fondane, c’est un homme qui tente de se dire avec son universalité, ses contradictions, ses imperfections, dont le chant peut n’être « qu’un cri, qu’on ne peut pas mettre dans un poème parfait », mais qui tente de se donner « un visage d’homme, tout simplement ».

Jean-Pierre Longre

Sur Benjamin Fondane, voir aussi CECI et CELA

 

Poésie, Essai, francophone, Roumanie, Benjamin Fondane, Patrice Beray, Michel Carassou, Monique Jutrin, Henri Meschonnic, Agnès Lhermitte, Serge Nicolas, Non Lieu, Verdier, Jean-Pierre LongreCahiers Benjamin Fondane n° 27, 2024. « L'art en questionS, années 20 ». Édition établie par Agnès Lhermitte et Serge Nicolas avec la collaboration de Monique Jutrin. Faux Traité d’esthétique, inédit de 1925.

Extrait de l’introduction par Agnès Lhermitte :

« En 1938, Fondane réutilise le titre de Faux Traité d’esthétique pour publier un essai qui a cette fois pour sous-titre « Essai sur la crise de réalité ». Il ne s’agit pas pour autant d’une reprise du manuscrit de 1925. Treize années ont passé, le contexte culturel a changé. Le jeune émigré récent encore incertain de ses orientations s’est nourri de nouvelles lectures. Il est devenu un poète maître de son art et un philosophe résolument existentiel qui aura approfondi et affermi sa pensée grâce à la rencontre de deux maîtres à penser. Chez Léon Chestov, qui guide ses lectures, il trouve la vision existentielle de la duplicité tragique de soi ; chez Lucien Lévy-Bruhl, la pensée de participation des primitifs, qui lui offre une voie d’accès au réel. Le sous-titre confirme la teneur nettement philosophique du nouvel essai.

Fondane y poursuit une réflexion qui récuse les problématiques esthétiques stricto sensu pour s’attaquer de front à la question primordiale : Pourquoi l’art ? Pourquoi justement l’art chez le seul animal raisonnable ? Il se concentre alors sur la poésie, son propre champ d’action et d’interrogation, dans un mouvement inverse de celui qui, en 1925, lui faisait élargir à l’art la crise de la littérature étudiée par Rivière. Bien des questions abordées alors, restées sans réponse ou devenues obsolètes à ses yeux, comme l’enracinement socio-historique de l’art ou la forme, encore liée à l’ordre, à la raison, auront été évacuées. Mais l’idée essentielle, déjà présente dans le manuscrit, d’un art vivant, sera devenue le principe du nouveau traité, présenté comme la mise au point vitale d’un enjeu existentiel, et où la poésie, expérience mystique du réel, se confond avec la vie de l’homme. »

Sommaire

Introduction, Agnès Lhermitte


Faux Traité d’esthétique (1925)

- La Crise du Concept de l’Art
- Erreur de l’art moderne « en tant que progrès »
- L’Idée de l’originalité
- « Deux excès : exclure la raison, n’admettre que la raison » : (Blaise Pascal)
- Règne de l’homme théorique
- L’Art autonome
- De Dada au surréalisme – ou de « l’idiotie pure » au suicide

Textes annexes
- Préface du Faux Traité d’esthétique
- Foi et dogme
- Le Concept du beau
- Faux concepts de l’art classique

Textes complémentaires
- « Faut-il brûler le Louvre ? »
- Réflexions sur le spectacle

Études
- L’Art en question : un premier cheminement philosophique, Serge Nicolas
- Une pensée en images, Agnès Lhermitte

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