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22/12/2017

De Bucarest à MK2

Essai, francophone, cinéma, Marin Karmitz, Caroline Broué, Fayard, Jean-Pierre LongreMarin Karmitz, Caroline Broué, Comédies, Fayard, 2016

Né en Roumanie en 1938, Marin Karmitz est devenu, comme on le sait, l’un des hommes de cinéma les plus notoires, aussi bien en France qu’à l’étranger. Son livre Comédies (qui reprend au pluriel le titre beckettien de l’un de ses premiers courts métrages), écrit en dialogue avec Caroline Broué (qui n’hésite pas à intervenir périodiquement en son propre nom), retrace un itinéraire plein d’expériences diverses, de contradictions parfois, d’illusions, d’espoirs, de déchirements, de créations importantes, la vie d’un homme dont les « idées, en matière de cinéma, de politique, d’art, ont été élaborées en se confrontant au réel. ».

Cela commence, au début des années 1940, avec les menaces fascistes contre la famille « issue de la bourgeoisie juive roumaine », qui fuyant Bucarest se réfugie dans la station montagnarde de Sinaia (des « souvenirs extraordinaires » pour Marin), s’exile en 1947 par bateau jusqu’à Marseille et s’installe à Nice, puis à Paris.

« J’ai voulu faire du cinéma parce que j’étais incompétent ailleurs. Je dessinais mal, je ne savais pas écrire, je n’avais pas l’oreille musicale, j’étais piètre acteur. Ma mère me destinant à une carrière artistique, il ne restait que le septième art. ». Aveu bien modeste pour un homme qui a eu une telle carrière de réalisateur, de producteur, de distributeur (et aussi de photographe), pour le fondateur de MK2, pour un créateur qui a toujours voulu donner « une autre idée du cinéma », parfois « seul contre tous », un créateur qui, dit-il, « reste un passeur, un intermédiaire entre l’œuvre et le public. ». L’ouvrage retrace nombre de péripéties, évoque les rencontres et amitiés (avec Chabrol, Godard, bien d’autres encore), les inimitiés aussi, développe les idées, sans négliger le parcours politique qui le mène de la gauche prolétarienne à la présidence du « Conseil de la création artistique » voulu par Nicolas Sarkozy – ce pourquoi il a été attaqué, mais dont il se justifie en énumérant les projets, aboutis ou non, de ce Conseil, et en invoquant l’intérêt général, mais aussi ses déceptions (« J’ai compris pourquoi on ne pouvait lutter que de l’extérieur, et pourquoi vouloir infléchir les choses de l’intérieur est une illusion. »).

Homme de culture avant tout, homme de liberté, de révolte et d’indépendance, obstiné « à rester droit au milieu de l’adversité », Marin Karmitz, après le bilan de tout ce qui a fait un destin hors du commun, termine avec la « transmission » de ses réalisations à ses fils et avec un retour sur son pays d’origine, la Roumanie qu’il a redécouverte, un pays devenu « un autre monde ». L’avenir et le passé, donc, encadrant et nourrissant un récit vivant, illustré de photos et de documents évocateurs, à lire pour l’homme que l’on y découvre, pour la vie et l’histoire du cinéma et plus généralement de la culture.

Jean-Pierre Longre

www.fayard.fr

15/12/2017

Et le vert paradis…

Nouvelle, Marc Villemain, Éditions Joëlle Losfeld, Gallimard, Jean-Pierre LongreMarc Villemain, Il y avait des rivières infranchissables, Éditions Joëlle Losfeld, 2017

Les rivières en question sont suggérées en exergue du volume par Michel Jonasz : « Entre mon cœur et / Ma langue, il y avait / Des rivières infranchissables, / Des passages à niveau fermés. ». Voilà qui annonce la thématique commune des treize nouvelles composant le volume : l’amour naissant, à peine suggéré, presque déclaré avec ou sans paroles, accepté ou non, maladroitement assouvi, contenant déjà dans ses balbutiements les soubresauts des sentiments, de la sensualité, de la jalousie, de la passion, voire de la mort, mais aussi la douceur, la délicatesse, la tendresse, les attentes et les découvertes de ce que Baudelaire appelait le « vert paradis des amours enfantines, / L’innocent paradis, plein de plaisirs furtifs. ».

Amours d’enfance ou d’adolescence, chaque texte, dans son atmosphère et son décor particuliers (vacances à la campagne ou à la neige, dernier jour de collège, bal rural, longues conversations téléphoniques, soir de fête, on en passe…), est à la fois narration émouvante et fine analyse de l’expression ou de la suggestion des sentiments, du geste hésitant de l’amour. Il faudrait citer de nombreux passages pour rendre compte de la subtilité des descriptions. Un seul exemple : « C’est le retour du silence qui vient guider son geste, et avec une minutie, une justesse, une exactitude folles et craintives, sans rien brusquer de l’autre ni remuer le moindre bout d’étoffe, voilà son bras qui se lève, se met à hauteur, entreprend de l’entourer et de se poser sur son épaule, l’épaule opposée, et elle elle ne dit rien, ne montre rien, du moins ne montre-t-elle rien qu’elle ne veuille montrer, mais lui voit bien sur sa peau le frémissement de la rougeur, et le tremblotement de la lèvre inférieure, et l’éclat de rubis dans ses yeux […] ».

Il y avait des rivières infranchissables (tout compte fait pas si infranchissables, pour peu qu’un écrivain y mette le pont solide et délicat de ses mots et de son style) est un recueil à deux dimensions (au moins) : l’autonomie des nouvelles d’une part, l’unité de l’ensemble d’autre part. On ne percevra complètement cette unité qu’en allant jusqu’à la fin du livre, jusqu’à la dernière ligne de la dernière page du dernier titre, « De l’aube claire jusqu’à la fin du jour ». Mais soit dit entre nous, on n’aura aucun mal à parvenir à cette ultime étape, tant les précédentes sont, à la mesure du cœur des protagonistes, palpitantes.

Jean-Pierre Longre

www.joellelosfeld.fr

www.marcvillemain.com

10/12/2017

L’écriture contre la mort

Roman, francophone, Kamel Daoud, Actes Sud, Jean-Pierre LongreKamel Daoud, Zabor ou Les psaumes, Actes Sud, 2017

Zabor ou Les psaumes est un livre si dense qu’une fois déverrouillée la lourde porte qui y donne accès on a du mal à en sortir, du mal aussi à en parler, a fortiori à le commenter. Il faudrait en citer des pans entiers pour rendre compte de son style, de sa teneur, de sa portée. Disons ceci : Zabor, presque trente ans, « célibataire et encore vierge » (même s’il porte un amour muet à sa voisine Djemila, répudiée par son mari donc socialement réprouvée), chassé par son père comme un bâtard et recueilli par sa tante Hadjer, compréhensive et aimante, vit en marge de la communauté de son village. Respecté parce que son père est un riche boucher, rejeté par ses demi-frères et moqué par les enfants, il est aussi une figure admirée, parce qu’il sait faire reculer la mort : lorsque quelqu’un en est proche, on fait appel à lui pour écrire au chevet du moribond, remplir un cahier de mots, de phrases, d’histoires dont lui seul a le secret. « Cela dure depuis des années, et j’ai fini par comprendre les règles du jeu, instaurer des rites et des ruses pour aboutir à cette formidable conclusion que ma maîtrise de la langue, cette langue fabriquée par mes soins, est non seulement une aventure mais surtout une obligation éthique. ».

Les trois cents pages du roman tournent autour du récit de l’agonie de son père, Hadj Brahim. Malgré leur animosité, les demi-frères viennent en dernier recours chercher Zabor pour qu’il repousse sa mort. Mission quasiment sacrée : « Écrire est la seule ruse efficace contre la mort. Les gens ont essayé la prière, les médicaments, la magie, les versets en boucle ou l’immobilité, mais je pense être le seul à avoir trouvé la solution. ». C’est à la fois sa puissance et son drame.

Comment ce don lui est-il venu ? Cloîtré dans sa chambre, ne sortant que la nuit, Zabor a déchiffré tous les livres qu’il trouvait dans la langue des anciens colons, le français. « Ce fut toute une aventure que d’apprendre, seul, en cachette, la troisième langue de l’ange, la pièce manquante à la loi de la Nécessité qui allait sauver tant de vies, ajouter mille et un jours à chaque rencontre, dans le secret, humblement, et dans l’art de l’écriture. ». Et plus loin : « Cette langue eut trois effets dans ma vie : elle guérit mes crises, m’initia au sexe et au dévoilement du féminin, et m’offrit le moyen de contourner le village et son étroitesse. C’étaient là les prémices de mon don, qui en fut la conséquence. ». À partir de là, ce sont des centaines de cahiers qu’il emplit de son écriture serrée, qu’il enterre la nuit dans la campagne environnante comme pour en nourrir la terre et les racines des arbres, et qui deviennent une œuvre inépuisable, flot continu faisant une sorte de suite au Coran, à la Bible, aux Mille et une Nuits, et même à Robinson Crusoë, à L'île au trésor ou à La chair de l’orchidée (pour ne citer que les titres les plus importants de son incomparable bagage).

La trame de Zabor propose des cheminements dans le dédale de l’existence, en trois étapes : « Le corps », « La langue », « L’extase ». On pourrait penser aussi : la mort, l’écriture, la vie (ou l’inverse ?). En tout cas, Kamel Daoud offre ici à chaque lecteur une nourriture inépuisable, un chant infini, des « psaumes » aux confins du profane et du sacré.

Jean-Pierre Longre

www.actes-sud.fr

05/12/2017

« Accepter le chaos véritable qui nous compose »

Essai, poésie, anglophone, D.H. Lawrence, Blandine Longre, Black Herald PressD.H. Lawrence, Le Chaos en poésie / Chaos in poetry, introduit et traduit de l’anglais par Blandine Longre, Black Herald Press, 2017

Présentation :

Si D. H. Lawrence (1885-1930) a toujours écrit sur la poésie, Chaos in Poetry, composé en 1928 à la demande de Harry Crosby, cofondateur de la maison d’édition parisienne Black Sun Press, est peut-être l’un des textes les plus importants qu’il ait jamais consacrés au sujet. En exposant ses vues sur la « vraie » poésie et en développant la notion du « chaos vivant » que celle-ci serait censée révéler, Lawrence s’inscrit dans la tradition du poète visionnaire qui dévoile des mondes insoupçonnés, terrifiants – visions éblouissantes du chaos que l’humanité préfère occulter, un chaos cosmique, divin et intime qu’il faut rapprocher des notions d’élan vital et de flux protéiforme, traits essentiels de la créativité lawrencienne que l’on retrouve dans ce texte infiniment poétique.

Citations :

« La poésie a pour qualité essentielle de produire un nouvel effort d’attention et de “découvrir” un monde nouveau au sein du monde connu. L’homme, les animaux, les fleurs, tous vivent dans un chaos étrange et à jamais houleux. Le chaos auquel nous nous sommes accoutumés, nous l’appelons cosmos. L’indicible chaos intérieur qui nous compose, nous l’appelons conscience, esprit, et même civilisation. Mais il est, au bout du compte, chaos, qu’il soit ou non illuminé par des visions. ».

« Mais l’homme ne peut vivre dans le chaos. (…) L’homme doit s’envelopper dans une vision, se bâtir une demeure à la forme, à la stabilité, à la fixité apparentes. Dans sa terreur du chaos, il place d’abord une ombrelle entre lui et l’éternel tourbillon. Puis il peint l’intérieur de cette ombrelle comme un firmament. Ensuite il parade, vit et meurt sous son ombrelle. ».

https://blackheraldpress.wordpress.com