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13/01/2018

Effrayants mécanismes

Récit, Histoire, francophone, Éric Vuillard, Actes Sud, Jean-Pierre LongreÉric Vuillard, L’ordre du jour, Actes Sud, 2017.

Prix Goncourt 2017

Il n’est pas fréquent de rencontrer dans ces pages des livres qui figurent en tête des ventes en librairies. Je ferai pourtant une exception pour le Prix Goncourt 2017, qui est lui-même une exception dans sa catégorie, puisqu’il ne s’agit pas d’un roman, mais d’un « récit », qui plus est d’un récit bref (150 pages). Mais si l’on admet que la littérature aide, entre autres, à débusquer la vérité cachée derrière les leurres, les masques, le voile des apparences, alors oui, L’ordre du jour, dans son exploration des bas-fonds de l’Histoire, est une véritable œuvre littéraire. « La vraie pensée est toujours secrète, depuis l’origine du monde. On pense par apocope, en apnée. Dessous, la vie s’écoule comme une sève, lente, souterraine. », écrit l’auteur à propos des jeunes filles qui, à Vienne en 1938, accueillirent Hitler dans l’enthousiasme : « Comment séparer la jeunesse que l’on a vécue, l’odeur de fruit, cette montée de sève à couper le souffle, d’avec l’horreur ? Je ne sais pas. ».

On l’aura compris, il s’agit ici de l’Anschluss, de ses prémices, de ses secrets, de ses effrayants mécanismes, de ce qui ne se raconte pas habituellement. Le récit commence par la rencontre, en 1933, des grands industriels allemands, Krupp en tête, avec Goering et Hitler venus leur demander de verser leur contribution pour aider le parti nazi à conquérir définitivement le pouvoir – ce qu’ils s’empressent de faire, chacun à sa mesure. Il se termine avec les mêmes industriels qui, à la fin de la guerre, ont largement augmenté leur fortune en utilisant une main-d’œuvre des plus rentables : les déportés de Buchenwald, Auschwitz, Dachau, Dora, Mauthausen (etc.), qui littéralement mouraient à la tâche.

Entre ces deux évocations, tout le processus de l’Anschluss est démonté. On n’en reprendra pas ici les différents épisodes (les concessions, les manœuvres, les menaces…), épisodes connus mais qui sont minutieusement détaillés, avec des gros plans permettant d’en distinguer les rouages malsains et malfaisants. On apprend aussi que l’armée allemande envahissant l’Autriche était loin d’être opérationnelle (« une armée en panne, c’est le ridicule assuré »), et que si les nations européennes (France et Grande-Bretagne en particulier) n’avaient pas alors pratiqué une « politique d’apaisement » avec l’Allemagne, celle-ci n’aurait peut-être pas fait le poids.

Le livre d’Éric Vuillard, comme les précédents, est un retour sur l’Histoire, avec des épisodes méconnus, des digressions significatives, des ralentis et des arrêts sur image qui révèlent, dans un style saisissant, les réalités que beaucoup ont eu intérêt à dissimuler. « La vérité est cachée dans toute sorte de poussières », les poussières de la violence, de l’impuissance, de l’effroi et de l’horreur. Et c’est toujours à « l’ordre du jour ». À méditer, ici et maintenant.

Jean-Pierre Longre

www.actes-sud.fr

08/01/2018

Une misère monumentale

Roman, anglophone (États-Unis), Erskine Caldwell, Maurice-Edgar Coindreau, Belfond, Jean-Pierre LongreErskine Caldwell, La route au tabac, traduit de l’américain par Maurice-Edgar Coindreau, Belfond, 2017

Erskine Caldwell (1903-1987), comme John Steinbeck et quelques autres écrivains américains de la même génération, mais avec ses spécificités, est un romancier des « petits », ceux qui ont été victimes, entre autres, de la « Grande Dépression », qui ont tenté de survivre malgré la ruine, le dénuement complet, la faim quotidienne, le désespoir profond. La route au tabac (1932) fut son premier vrai succès, et sa réédition dans la collection « Vintage » de Belfond est une belle occasion de (re)faire connaissance avec l’un des monuments de la littérature américaine et avec la prose particulière et les personnages singuliers de Caldwell.

En Géorgie, la famille Lester a été riche : 75 ans avant les faits relatés, « tout le pays autour de la ferme avait appartenu au grand-père de Jeeter », qui y cultivait le tabac ; ce tabac partait par barils entiers sur la route construite pour cela. Mais à la suite de la crise et de la vente des terres, « Jeeter était tombé dans la plus abjecte pauvreté. On lui avait enlevé ses moyens de subsistance, et il mourait de faim lentement. ». La plupart des nombreux enfants qu’il a eus avec Ada sont partis on ne sait où, sans doute travailler dans des filatures, et seuls sont encore là, dans les bâtiments pourris qui restent un peu debout, outre Jeeter et Ada, la grand-mère dont personne ne s’occupe, Dude, adolescent déjanté, et Ellie May, avide d’amour mais dont le bec de lièvre jamais soigné éloigne les éventuels soupirants. Ce petit monde, dont l’absence de ressources n’a d’égale que la totale amoralité, use de tous les expédients possibles pour survivre au jour le jour : réparer une vieille auto, voler des navets, tenter de vendre du bois inutilisable, marier Dude à une pseudo-évangéliste aux mœurs suspectes qui pourra les faire profiter de sa voiture neuve…

Roman, anglophone (États-Unis), Erskine Caldwell, Maurice-Edgar Coindreau, Belfond, Jean-Pierre LongreHumour noir, cocasserie, provocation, crudité sordide, tragédie… Le style, les personnages, les situations sont au-delà du réalisme, voire du naturalisme, à l’instar de la première longue séquence où un sac de navets crée une situation à la fois burlesque et dramatique. Les sous-entendus, les non-dits, l’absurdité n’empêchent pas la révolte de s’exprimer, une révolte dans laquelle, paradoxalement, Dieu est mis à contribution : « Vous autres, les richards d’Augusta, vous saignez à blanc le pauvre monde. Vous ne travaillez pas, et vous empochez tout l’argent que gagnent les fermiers. Regardez-moi : je travaille toute l’année avec Dude qui laboure, et Ada et Ellie May qui m’aident à sarcler le coton et à le ramasser à l’automne, et qu’est-ce que j’en retire ? Pas un radis, sauf trois dollars que je dois. C’est pas juste, que j’dis. Dieu n’est pas de votre côté. Et Il ne tolérera pas bien longtemps non plus des tricheries de ce genre. Il ne vous aime pas tant que vous croyez, vous, les riches. Le Bon Dieu, Il aime les pauvres. ». Symboles de la dégradation des corps et des âmes, les biens matériels (cultures, maisons, automobiles) sont soumis à la destruction irrémédiable, à la mort qui rôde. La route au tabac, depuis sa parution et ses adaptations pour le cinéma et le théâtre, n’en finit pas, sans précautions ni commentaires superflus, de dénoncer la misère humaine.

Jean-Pierre Longre

www.belfond.fr

03/01/2018

« Un triptyque détonnant »

Théâtre, Albanie, Stefan Çapaliku, Anna Couthures-Idrizi, Ardian Marashi, éditions, L’espace d’un instant, Jean-Pierre LongreStefan Çapaliku, Trilogia Albanica, traduit de l’albanais par Anna Couthures-Idrizi, préface d’Ardian Marashi, éditions L’espace d’un instant, 2017

Depuis la chute des régimes totalitaires d’Europe de l’Est, c’est-à-dire depuis plus de 25 ans, la démocratie n’en finit pas d’être en « transition », tant les séquelles de la dictature, la sauvagerie du capitalisme et la corruption endémique étouffent les aspirations des individus et des peuples. C’est particulièrement crucial en Albanie, « le pays actuellement le plus triste d’Europe quoique l’un des plus ensoleillés. », écrit Ardian Marashi dans sa préface, où il présente les trois pièces qui composent la Trilogia Albanica, véritable triptyque qui, sous la forme de la fiction théâtrale, montre une réalité paradoxale que seule l’écriture et, d’une manière générale, la création artistique peuvent transcender.

Trilogie albanaise, donc. Dans I am from Albania, une jeune femme qui se rend régulièrement en mission officielle à l’étranger, est confrontée à l’isolement que lui valent le pays d’où elle vient et sa langue, ainsi qu’à une sorte de dédoublement identitaire et cauchemardesque : « Qui suis-je ? Je ne sais plus. Je peux être moi-même, comme je peux aussi être une autre. Si je continue à être moi-même, c’est clair, je dois me révolter. Mais si, comme je crois comprendre, en réalité je suis une autre, alors la situation dans laquelle je me trouve serait en fait mon état normal, contre lequel je n’ai aucun droit de me révolter ! ». Dans Allegretto Albania, une famille est enfermée chez elle pour échapper à une vengeance, dans la pure tradition ancestrale, en même temps que le monde extérieur se manifeste par les louanges de l’Albanie chantées à la télévision, par l’irruption des instruments du festival « Allegretto Albania », et par l’ironie: « Les politiciens sont en vacances, les mafieux aussi, et le championnat de football est terminé ; donc malheureusement, tout ce qu’il nous reste à présenter aux informations, c’est la culture. ». La scène de Made in Albania est double : en bas, un atelier de couture où sont exploitées des ouvrières qui travaillent pour une marque étrangère ; en haut, la fête du carnaval organisée par le propriétaire de l’atelier. Là encore, au milieu de péripéties diverses (un meurtre, une émission de téléréalité, un accouchement…) et de réflexions désabusées ou ironiques, se révèlent les paradoxes et la dualité d’un monde inachevé.

Les trois pièces mettent en scène des histoires et des personnages différents, mais sont reliées par des thèmes et des motifs qui en font une œuvre cohérente, un tableau unique en trois volets : l’Albanie, bien sûr, avec ses paradoxes ; l’absurde (la condition et la destinée des individus, le langage parfois ionescien) ; le mélange des tonalités (comique, tragique, satirique, pathétique) ; et l’art théâtral, avec ses situations, ses enjeux, ses mots, sa musique. Une musique qui passe par le solo a capella de la première pièce, l’orchestre que représentent les personnages de la seconde, le chœur polyphonique des ouvrières dans la troisième. Tout cela, dans une perspective à la fois esthétique et engagée, forme un ensemble hautement théâtral.

Jean-Pierre Longre

www.sildav.org