06/01/2017
Le petit blond en Syrie, suite
Nous retrouvons le petit blond (voir ICI) âgé de sept ans en 1985. Avec sa famille, il habite toujours en Syrie, dans un village d’où sa mère française ne rêve que de partir – ce qui provoque des tensions parfois bruyantes dans le couple parental. Et voilà, en six chapitres aux vignettes toujours drôles, émouvantes, expressives, la suite des anecdotes ponctuant une enfance peu banale.
Riad, « maigrelet à cause des gastros », « air un peu satisfait », « extrêmement propret », encombré de sa « sixième version du cartable en carton », est un élève modèle, obéissant par nature et aussi, disons-le, par crainte des coups du maître, pris entre deux cultures, entre religion et athéisme, entre discipline et amusements collectifs, entre rêves et réalité. Jeux virils avec les cousins, visites à la grand-mère et à la tante, fascination pour Conan le Barbare, manœuvres du père pour grimper dans la société syrienne, voyage et séjour en France pour la naissance du petit troisième, histoire drôlement douloureuse de la circoncision… On frise parfois le drame, mais la comédie retombe sur ses pattes. Chaque épisode a sa saveur particulière, chaque portrait sa précision pittoresque.
Riad Sattouf a l’art de combiner dessins aux allures enfantines mais aux traits parfaitement maîtrisés (entre caricature bienveillante et attendrissement sincère), couleurs (dont les tons et les intensités varient avec les lieux et les situations) et textes (phylactères aux formes adaptées à leur contenu, rapides narrations venant à l’appui du message visuel, et, parfois, petites descriptions souriantes et fléchées pour souligner quelques détails). Un beau récit d’enfance, un beau roman graphique, qui mine de rien donne une véritable leçon d’histoire (par exemple celle, au passage, de la création du Liban et du partage de l’Empire ottoman par les Européens après la Première Guerre Mondiale) et un bel exemple d’ouverture au monde.
Jean-Pierre Longre
23:02 Publié dans Mots et images | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : bande dessinée, francophone, riad sattouf, allary Éditions, jean-pierre longre |
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03/01/2017
Solide comme un arbre
Miguel Bonnefoy, Le voyage d’Octavio, Rivages, 2015, Rivages poche, 2016
Prix littéraire de la vocation 2015
L’église Saint-Paul du Limon est née en 1803 d’une sorte de miracle, et la ville s’est mise à grouiller autour. C’est dans cette ville que vit Don Octavio, homme simple et robuste, géant illettré qui cache son ignorance des mots et des lettres sous un silence discret, une sage solitude et une marginalité de révolté.
Le voici (et par la même occasion voici un échantillon du beau style tendu et solide de Miguel Bonnefoy) : « Il était nettement plus grand et plus large que la moyenne. Son corps paraissait taillé à coups de serpe dans un tronc. Son cœur pouvait battre cent ans. Il avait le profil d’un colosse au cou épais, aux cuisses solides, aux épaules puissantes, le torse légèrement renversé en arrière, comme s’il soutenait une charge invisible. Fort, il pouvait mettre un jeune taureau à genoux en le tenant par les cornes. Il n’étouffait pas sous le poids de son ossature. Il semblait plutôt flotter en elle, avec des gestes gracieux et liquides, dans un curieux mélange d’envol et de fermeté. C’était une vitalité arrogante, occupant toute la place, à l’exclusion de tout le reste. À le voir, il représentait un pays entier de mangues et de batailles. ». Portrait prémonitoire…
On ne racontera pas ici « Le voyage d’Octavio ». On ne dira pas comment, grâce à l’amour de la belle Venezuela (qui porte significativement le même nom que son pays) il peut apprendre à lire et à écrire ; ni comment il doit fuir la ville et son taudis à cause d’un cambriolage mal venu décidé par Alberto Guerra, le chef de la bande de voleurs dont Octavio fait partie ; ni comment il se met à parcourir son pays, forêts, rivières, villages et villes, dans le dénuement et la magie des rencontres diverses.
Ce périple est un itinéraire à la fois aventureux et symbolique, une odyssée terrienne qui donne l’impression finale d’un retour au point de départ, mais, comme au sommet d’une spirale, à un point de départ naturellement métamorphosé, transcendé. Roman épique et initiatique, Le voyage d’Octavio, dans sa simplicité et sa vigueur, dans ses non-dits et sa profondeur, se lit à différents niveaux. Au-delà de toutes références (prose sud-américaine en langue française, par exemple), cette possibilité de lectures multiples est la marque des grands romans.
Jean-Pierre Longre
09:59 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, francophone, venezuela, miguel bonnefoy, rivages, jean-pierre longre |
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