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27/04/2017

« Avec le temps » ou « Itinéraire d’un enfant raté »

Roman, francophone, Catherine Cusset, Gallimard, Jean-Pierre LongreCatherine Cusset, L’autre qu’on adorait, Gallimard, 2016

Thomas Bulot est mort à 39 ans en corrigeant des copies et en buvant du champagne après avoir avalé des somnifères et, au moment ultime, enfilé un sac en plastique sur sa tête. De ce suicide, le lecteur est mis au courant au tout début du livre. Pas de suspense. Ou plutôt, un suspense contenu dans les étapes de ce récit que Catherine Cusset mène à vive allure, relatant plus de 20 ans de la vie de ce jeune homme promis à un « brillant avenir » (pour reprendre un autre titre de la romancière).

Lié à Nicolas, le frère de la narratrice, Thomas, après avoir été passagèrement l’amant de celle-ci (déjà universitaire accomplie, agrégée, normalienne, professeur aux USA), devient son ami et lui fait ses confidences. Le roman est le portrait en action de celui dont elle ne peut parler qu’à la deuxième personne. « Maintenant je ne peux dire autre chose que “tu”. “Il” est trop distant, comme si je parlais de toi à un autre. “Il” te tue encore un peu plus. ».

Portrait d’un jeune homme qui court de promesses de réussite en constats d’échec, d’enthousiasmes en dépressions, d’amours en désolations, d’un jeune homme porté sur l’amitié, le sexe, les livres, l’alcool, et dont on apprendra que la cause de sa déchéance progressive n’est pas vraiment son tempérament, mais sa maladie : Thomas est bipolaire, comme Van Gogh, Hemingway, Virginia Woolf, Nina Simone (dont il est beaucoup question). C’est le trouble maniaco-dépressif qui l’empêche de mener à bien ses grands projets : publier un livre tiré de sa thèse sur Proust, obtenir ou conserver les postes qu’il sollicite dans les universités américaines, vivre le grand amour dont il rêvait avec l’une des quatre femmes qui ont vraiment marqué sa vie (un point commun : le « a » final de leurs prénoms, comme un constant prolongement vocal). La chanson de Léo Ferré, d’où le titre est tiré, semble se vérifier : « Avec le temps, va, tout s’en va / L’autre qu’on adorait, qu’on cherchait sous la pluie / […] Avec le temps tout s’évanouit… ». Des moments de bonheur, il y en a, oui, fugitifs ou relativement durables, par la grâce de l’amour, de l’amitié, du travail intellectuel, du regard de certains étudiants, et même dans le malheur et la solitude, il y a ceux et celles qui l’entourent : sa mère, morte trop tôt, sa sœur, qui l’aide malgré ses propres difficultés, ses amis (dont Catherine). Mais cela ne suffit pas. Tout converge vers le dénouement, tout obéit taux mots de Baudelaire : « Ô Mort ! Appareillons ! ».

Placé sous les signes de Proust, de Léo Ferré, de Baudelaire, baignant dans la musique (le jazz, Nina Simone, les Variations Goldberg), nourri de références littéraires et cinématographiques (les deux pôles de recherche de Thomas), traversant avec une certaine ironie les milieux et les mœurs universitaires des États-Unis, L’autre qu’on adorait n’est pourtant pas un roman intellectuel, mais un récit plein d’empathie et de tendresse, même s’il ne fait aucune concession à la pitié. « Je suis ton amie. Je ne suis pas méchante, tu l’as compris. Mais comme j’ignore la fragilité, comme j’ignore le mal qu’on fait à l’autre en posant le doigt sur ses zones les plus sensibles et en appuyant dessus ! ». Une vraie amitié à l’égard de celui qui pourrait passer pour un « bouffon pathétique », un perdant chronique, mais dont le destin est celui d’« une ombre où nous ne pouvons jamais pénétrer, pour laquelle il n’existe pas de connaissance directe, au sujet de quoi nous nous faisons des croyances nombreuses à l’aide de paroles et même d’actions, lesquelles les unes et les autres ne nous donnent que des renseignements insuffisants et d’ailleurs contradictoires », comme l’a écrit Proust, cité en exergue au début du livre. Cet « itinéraire d’un enfant raté » (titre du roman que Thomas aurait voulu écrire) est celui d’un être qui garde ses mystères.

Jean-Pierre Longre

www.gallimard.fr