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10/11/2018

Chercher à élucider

Nouvelle, francophone, Yves Wellens, Ker éditions, Jean-Pierre LongreYves Wellens, Zones classées / Belgiques, Ker éditions, 2018

La collection « Belgiques » (pluriel significatif) est consacrée à des recueils de nouvelles dont les auteurs, sur des tons variés, livrent leurs regards sur le pays. Pour Yves Wellens, il ne s’agit pas de dresser le portrait académique d’un pays qu’il connait bien de l’intérieur, avec lequel il entretient des relations sans concessions mais étroites, et dont il prédisait naguère, dans les récits de D’outre Belgique, la disparition. Ni une évocation abstraite, d’ailleurs. Il s’agit plutôt de poser des questions, souvent dénuées de réponses claires, sur certains aspects du pays et de ses habitants, dans une perspective majoritairement historique.

Cela dit, Zones classées n’est ni un essai historique ni un traité politique. C’est avant tout un recueil de nouvelles. Onze nouvelles qui toutes racontent des histoires, mettent en scène des personnages, faisant la part belle, au fil des narrations ou dans leur chute, au mystère et à l’étrange, sans pour autant tomber dans le fantastique ou dans ce que d’aucuns appellent abusivement le « surréalisme ». Il peut s’agir d’une enquête sur une photographie de groupe tronquée (« Je ne sais pas exactement ce que je cherche à élucider », dit le protagoniste), d’un fameux intellectuel accablé de plus en plus fréquemment d’une frénésie verbale compromettante, de retours sur le passé colonial de la Belgique, de changements de configurations urbaines, des méfaits récurrents d’un pickpocket et de ses fumeuses tractations, des tribulations d’une œuvre d’art destinée à une station de métro…

Ces récits (et d’autres), sur lesquels l’auteur laisse planer, comme il sait si bien le faire, des points d’interrogation lourds de significations cachées et de réponses voilées, ne donnent donc pas une description de la Belgique, mais suggèrent des atmosphères, esquissent des tendances, laissent planer des menaces. Celle du divorce (métaphorisé par l’intéressante expérience du « poisson-pilote ») : « Flamands et francophones se partagent le territoire, mais pas grand-chose d’autre. […] La proximité ne les rapproche pas. Même tout près, elles (les communautés) se regardent de loin, alors qu’on pourrait presque voir l’autre depuis sa fenêtre ou le pas de sa porte, comme le poisson de l’expérience peut voir au-delà d’une plaque de verre). » ; ou celle, tout crûment, de la mort du pays : « Personne ne se faisait d’illusion. Le spectre de la disparition du pays dont, un temps, le vol au-dessus des têtes était monté un rien plus haut, n’avait jamais été bien loin. ». Et toujours, la manière Yves Wellens, chez qui le motif de l’effacement, au propre comme au figuré, se combine habilement avec celui de l’art et avec des tentatives d’épuisement des lieux (à la Perec), d’actualisation du passé, et avec un style ciselé faisant résonner des harmoniques profondes et durables, en lien avec les illustrations qui inaugurent chaque texte.

Jean-Pierre Longre

www.kerditions.eu

22/04/2018

Trois frères et leurs secrets

Roman, francophone, Belgique, yves wellens, noam van cutsem, ker éditions,  Jean-Pierre LongreYves Wellens, Cette vieille histoire, Ker éditions, 2018

Les trois frères Wellens (d’emblée, ce nom, qui est aussi le pseudonyme de l’auteur, pose question sur le statut même du récit que nous avons sous les yeux), les trois frères Wellens, donc, sont bien différents les uns des autres : il y a Pierre, riche promoteur immobilier, sur qui pèse la menace de révélations que pourrait faire un journaliste connu ; il y a Yves, qui en tant qu’écrivain se fait appeler Arcens (décidément, les pseudonymes se succèdent, s’emboîtent), bien éloigné du monde des affaires ; et il y a Gilles, qui n’a plus donné signe de vie depuis un certain temps, mais qui réapparaît par le truchement d’une lettre adressée à Yves.

Cette lettre est relative à la fois à l’enquête menée par le journaliste sur Pierre, à la gifle violente que celui-ci a reçue en public de la part d’une jeune femme, et à la « vieille histoire » qu’ont vécue autrefois les trois frères face à leur père alcoolique. Une « vieille histoire » qui les a à la fois réunis et séparés, car elle a mis à nu leurs personnalités respectives, notamment celle de Pierre, dont l’ « étrange sourire » ne le quittera pas. De son côté, Arcens l’écrivain mène une enquête sur ce frère au « sourire malsain », retrouve grâce à Gilles la jeune femme qui l’a giflé et saisit ses motivations, tandis que Pierre reçoit l’aide de Vinx, sorte d’espion privé et d’homme de main.

Cette vieille histoire relève du thriller parfois violent, du roman urbain (les choses se passent dans différents lieux de Bruxelles, que l’auteur connaît bien), de l’intrigue psychologique et familiale, de la satire sociale. On ne fera pas ici de révélations sur les secrets et les malaises des personnages, que l’auteur d’ailleurs ne fait que suggérer (pouvoir de suggestion que possèdent aussi les illustrations de Noam Van Cutsem). Yves Wellens a l’art de décrire et de raconter sans révéler ouvertement l’essentiel, laissé à la discrétion du lecteur. « Pour qui connaissait leurs rapports en demi-teinte, il n’était pas surprenant que les deux frères ne se voient que de loin en loin. Quelqu’un qui aurait été attablé au balcon ou dans la mezzanine d’un établissement, et se serait penché pour les apercevoir en contrebas, aurait ressenti que l’air à leur table était saturé de méfiance, et qu’un certain embarras flottait et se diffusait lentement autour d’eux. ». On pourrait le constater en citant d’autres passages, le lecteur se sent comme un observateur objectif qui ignore mais tente de deviner ce qui se cache sous les apparences. Les énigmes du roman recèlent des vérités insoupçonnées.

Jean-Pierre Longre

www.kerditions.eu

http://www.blog-a-part.eu/category/chroniques/yves-wellens

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18/11/2014

Les reliefs de la mémoire

Récit, autobiographie, Yves Wellens, Noam Van Cutsem, Ker éditions, Jean-Pierre LongreYves Wellens, Vert bouteille, Ker éditions, 2014 

« Chaque personne est singulière, et c’est bien ainsi. Et son histoire. Et sa mémoire ; et son expression pour la dire. ». Yves Wellens, dans sa postface, ajoute plus ou moins explicitement que l’autobiographie à laquelle il s’est livré dans ce livre, loin d’être un récit gratuit et narcissique, a pour finalité d’explorer la genèse de l’œuvre littéraire – de dire « contre quoi elle devait être construite », après qu’il eut quitté le « vert paradis de l’enfance » (démarquage ironique du « vert bouteille » cher au père).

Cela dit, Vert bouteille est aussi, en soi, une construction qui fonde son esthétique sur ce que Michel Leiris appelait l’authenticité, celle qui commande une narration épousant le rythme du souvenir, les saillies de la mémoire. C’est par touches éparses, par taches mises en relief sur le blanc de la page que l’écrivain raconte la partie de son enfance qui, dans les années 1960 à Bruxelles, a semble-t-il le plus influé sur sa vie et sur son écriture à venir. L’isolement, les malheurs familiaux, les lectures, le cinéma, les violences, la confrontation à l’alcoolisme, à la séparation, à la mort – parfois souvenirs de souvenirs (à propos des grands-parents). Périodiquement, sous l’artifice typographique des caractères italiques, apparaissent des évocations moins personnelles, ou à la fois personnelles et collectives : actualités, livres, émissions télévisées, sport, événements de mai 68 – rien que du tangible, comme des témoins de la vérité.

Cette vérité, c’est bien celle de la « personne singulière » qui raconte et qui se met en scène au milieu des autres (la liste des personnages qui ouvre le livre et les dessins de Noam Van Cutsem donnent un espace quasiment théâtral à la narration). Et la singularité, comment la rendre à la fois dans sa subjectivité et avec le détachement nécessaire à la relation objective ? Par la distorsion grammaticale : première et troisième personnes confondues, « Lui, c’est Je ». Ici, « Je » n’est pas un autre, mais le même qui se raconte en tant que moi et que lui, sujet et objet du récit, observé et observateur, et c’est en cela que la constante et scrupuleuse fidélité à la mémoire construit par tableaux successifs et autonomes l’œuvre littéraire.

Voilà l’un des fondements de l’écriture à venir : dès Le cas de figure, elle se manifeste par une quête qui, sous des allures objectives et lacunaires, procède à l’exploration personnelle de l’humain. On peut ainsi constater que la première œuvre de « Je » est une rédaction scolaire dans laquelle « l’événement important, qui était le thème de l’exercice, n’était ici en réalité jamais vraiment exposé ». Et lorsque le professeur, séduit par ce texte, le lisait devant la classe, « Je gardait la tête baissée » ; l’image est parlante, qui n’occulte pas complètement (et même pas du tout) la tête levée de l’artiste vers la réalité, une réalité que, comme son passé, l’on ne pourra jamais connaître complètement.

Jean-Pierre Longre

www.kerditions.eu   

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