20/07/2026
Échos du Festival 2026
À Avignon, la canicule n’arrête pas la foule. Chaque année, en juillet, plus de spectacles, chaque année plus de spectateurs, à qui s’offre un tel choix qu’il leur est difficile d’opérer une sélection. La convivialité fait l’un des charmes du lieu et de la période, et les conversations de files d’attente sont une belle occasion non seulement de faire connaissance, mais, outre la lecture du vaste programme et des commentaires, d’échanger de bonnes idées de pièces… Voici donc des impressions limitées à un petit échantillonnage, à commencer par quelques seuls-en-scène.
Douze. La vie en alexandrins, de et par Jean-Pierre Brouillaud. Aide à la mise en scène Benjamin Carette, création musicale Soliman Brouillaud. Maison de la Parole, 7, rue du prévôt, Avignon.
Une petite salle, le public tout proche du comédien, qui s’adresse à lui comme à des amis, mais toujours en alexandrins… Désuet ? Mais non ! Rassurant, historiquement rassurant, littérairement rassurant. Après tout, Queneau, par exemple, a pratiqué l’alexandrin sans hésitation, et a même écrit un roman en vers. Ici, les vers de douze syllabes, en rimes et assonances, deviennent, comme naturellement, le support du monologue. Comme naturellement ? Justement, c’est là l’originalité et le grand art de Jean-Pierre Brouillaud ; de la naissance à la mort, les alexandrins racontent la vie, ses tribulations et ses joies, ses surprises et ses bonheurs. C’est tour à tour et en même temps poétique, humoristique, exaltant, apaisant… « Est-ce bien raisonnable, penseront certains, / Un seul-en-scène entier tout en alexandrins ? » Pas vraiment raisonnable, a-t-on tendance à dire, / Mais vraiment délicieux. Donc, ne pas s’abstenir !
L’Effet Papillon. Et si c’était possible ?, de Tahar Mansour. Mise en scène Tahar Mansour et Marine Montaut, musique Antoine Piolé, lumière Luana Spatia. Théâtre 3S, 4, rue Buffon, Avignon.
Dans un tout autre registre, une tout autre atmosphère, un seul-en-scène qui n’en est pas vraiment un, puisque l’acteur réclame la participation de plusieurs spectateurs, qui doivent le rejoindre sur scène. Tahar Mansour, qui a au préalable rappelé ce qu’est « l’effet papillon », petites causes, grands effets, use de tous les moyens – persuasion mentale, voyance, influence mutuelle – pour créer des effets inattendus et intrigants. Nous sommes plus dans le spectaculaire (nettement appuyé par l’attitude du « mentaliste ») que dans le spectacle théâtral à proprement parler. Et la foule en redemande !
La Vie matérielle, de Marguerite Duras, mise en scène et création lumière William Mesguich, interprétation Catherine Artigala, adaptation Michel Monnereau, création sonore Matthieu Rolin, costumes Sonia Bosc. Théâtre 3S, 4, rue Buffon, Avignon.
Retour à la littérature, avec la belle adaptation de La vie matérielle interprétée par une Catherine Artigala qui s’est complètement assimilée à l’écrivaine. Petits et grands faits du passé, souvenirs familiaux et amoureux, féminisme et lutte contre l’injustice, c’est une existence entière qui défile en suivant le style particulier, dense, alerte de Marguerite Duras ; c’est à la fois émouvant et passionnant.
L’Éducation sentimentale, de Gustave Flaubert, libre adaptation de Paul Emond, mise en scène et interprétation Sandrine Molaro et Gilles-Vincent Kapps, compagnie La fiancée du requin. Théâtre du Girasole, 24, bis rue Guillaume Puy, Avignon.
Autre adaptation d’un ouvrage littéraire, fameux roman initiatique en l’occurrence. Les ambitions déçues de Frédéric Moreau, son amour pour Madame Arnoux, ses amitiés contrariées, et tout un pan de l’Histoire du XIXe siècle, avec des événements qui font écho à notre époque… Rien n’est trahi du roman de Flaubert, dont on retrouve pleinement l’atmosphère. La musique originale de Gilles-Vincent Kapps, dont le jeu sensible donne de la finesse à un ensemble qui sans cela risquerait d’en manquer, soutient parfaitement le spectacle.
Le cas Martin Piche, de Jacques Mougenot, mise en scène de Hervé Devolder assisté de Pauline Marbot, lumière de Denis Koransky, avec Jacques Mougenot et Hervé Devolder. Essaïon théâtre, 35, rue de la Carreterie, Avignon.
Dans L’affaire Dussaert, Jacques Mougenot, auteur et comédien, et Hervé Devolder, metteur en scène et comédien, nous régalèrent naguère avec une satire bien sentie de l’art contemporain (et ils en régalent toujours le public actuel, puisque le spectacle est repris avec succès d’année en année). Dans Le cas Martin Piche, les joyeux duettistes récidivent d’une manière tout aussi intelligente, avec la visite chez un psychiatre d’un homme qui avoue s’ennuyer constamment, dans absolument toutes les circonstances de la vie. Entre burlesque et pathétique, entre rire et larmes, voilà une pièce vivante, prenante, drôle, qui remplace avantageusement une vraie séance chez le psy…
Échantillonnage représentatif ? À chacun d’en juger, en choisissant parmi… 1800 propositions. Et n’oublions pas que le Festival « in » propose aussi, bien sûr, de beaux spectacles. Parmi eux, en voici un qu’on ne pourra plus voir, mais que l’on peut entendre en différé sur France Culture :
Lapin maudit, de Bora Chung, avec la participation artistique du Jeune Théâtre National : Séram Borgel, Violette Grimaud, Gwendal Normand et Founémoussou Sissoko
Musique Olivier Longre
Réalisation Baptiste Guiton
Assistanat à la réalisation Florine Perennès
Traduction du coréen par Han Yumi et Hervé Péjaudier publiée aux éditions Rivages
Extraits choisis par Caroline Ouazana .
À écouter ici : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-fic...
Jean-Pierre Longre
Liens : https://www.theatre3s.com
Remerciements particuliers:
à Dominique Lhotte, Ace And Co : https://www.ace-and-co.fr
et à l'ensemble vocal À Contretemps de Lyon...
10:01 Publié dans Littérature, Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : théâtre, avignon, jean-pierre brouillaud, benjamin carette, soliman brouillaud, tahar mansour, marine montaut, antoine piolé, luana spatia, marguerite duras, william mesguich, catherine artigala, michel monnereau, matthieu rolin, sonia bosc, gustave flaubert, paul emond, sandrine molaro, gilles-vincent kapps, jacques mougenot, hervé devolder, pauline marbot, denis koransky, maison de la parole, théâtre 3s, théâtre du girasole, essaïon théâtre, bora chung, jeune théâtre national, séram borgel, violette grimaud, gwendal normand et founémoussou sissoko, olivier longre, baptiste guiton, florine perennès, han yumi, hervé péjaudier éditions rivages, caroline ouazana, dominique lhotte, ace and co, jean-pierre longre |
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02/08/2010
Dans le secret des « armoires bleues »
Marguerite Duras, Cahiers de la guerre et autres textes, P.O.L. / Imec, 2006
Il arrive que les dossiers de genèse, brouillons, avant textes et autres carnets préparatoires, souvent livrés maintenant à la légitime curiosité des lecteurs, ne donnent pas lieu à des publications passionnantes sur le plan littéraire ; ils restent dans ce cas des documents d’archive, témoignages de l’activité première d’un écrivain. Dans le cas des Cahiers de la guerre (ainsi nommés par Marguerite Duras elle-même), il y a plus : à en lire la plus grande part, on se sent déjà plongé dans l’atmosphère particulière des écrits élaborés, comme si la maturité de Marguerite Duras se dessinait dès les esquisses de Marguerite Donnadieu.
Les textes ici établis et présentés par Sophie Bogaert et Olivier Corpet constituent un choix judicieux dans les archives que Marguerite Duras a déposées, avant sa mort, à l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine). Leur composition s’est étalée entre 1943 et 1949. Quatre cahiers donc : le « Cahier rose marbré », qui est consacré d’une part à un récit autobiographique évoquant l’enfance et l’adolescence en Indochine, d’autre part à des ébauches de livres comme Un barrage contre le Pacifique (toujours lié au passé indochinois) ainsi qu’à des fragments narratifs situés au moment de la Libération et qui constitueront partiellement La douleur, cette pathétique relation de l’attente et du retour de camp de Robert Antelme ; La douleur, dont l’élaboration se poursuit dans le « Cahier Presses du XXe siècle » et dans le « Cahier de cent pages » ; le « Cahier beige », où l’autobiographie (la mort de l’enfant, des souvenirs d’Italie, la vie de la rue Saint-Benoît) côtoie les ébauches de fictions telles que Le marin de Gibraltar. Une dernière partie donne quatre textes autobiographiques (que les éditeurs datent de la fin des années 1930) et six nouvelles dont la tonalité annonce celle des Impudents et de La vie tranquille, les deux premiers romans de Marguerite Duras publiés en 1943 et 1944. De part et d’autre de cet ensemble, des reproductions de pages manuscrites assurent une émouvante matérialité à la production littéraire.
Rien n’est encore vraiment construit, tout est déjà là : le matériau, les faits, les mots, la fluidité, les heurts. La cruauté d’une enfance et d’une adolescence où les coups de la mère et du frère, où le désir d’aimer et le dégoût du premier baiser, où la solitude et la promiscuité constituent le socle d’une personnalité ; l’horreur de la torture, de l’attente et de la mort, la lutte pour le retour à la vie d’un rescapé (si peu rescapé) des camps nazis, l’espoir presque vain de l’amour… Et le ton ; le ton à la fois si prenant et si décalé, reconnaissable entre tous, les phrases dont l’harmonie est souvent rompue par une fissure, une faille, un trou, alors que la narration ressassante se creuse en introspection sans concessions.
« Je ne voudrais voir dans mon enfance que de l’enfance. Et pourtant, je ne le puis. Je n’y vois même aucun signe de l’enfance. Il y a dans ce passé quelque chose d’accompli et de parfaitement défini – et au sujet duquel aucun leurre n’est possible », écrit Marguerite Duras au début de « L’enfance illimitée ». Dans les « armoires bleues » de la maison de Neauphle-le-Château où étaient conservés ces cahiers, il y avait de même « quelque chose d’accompli ». L’écriture s’est élaborée dans ces textes de jeunesse, mais l’essentiel y était inscrit : la quête de la vérité indicible d’une vie où le « leurre » n’a pas sa place, où tout se joue à chaque rencontre, à chaque instant, à chaque mot.
Jean-Pierre Longre
18:59 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : essai, récit, francophone, marguerite duras, p.o.l. |
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