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28/08/2019

Le triomphe de la volonté, la charge de la mémoire

Autobiographie, anglophone (États-Unis), Ben Lesser, Blandine Longre, Notes de Nuit, Jean-Pierre LongreBen Lesser, Le sens d’une vie. Du cauchemar nazi au rêve américain. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Blandine Longre, Notes de Nuit, 2019

Ben Lesser a vécu les atrocités les plus sombres et les bonheurs les plus limpides, les gouffres du désespoir et les ascensions vers la réussite. Comment ne pas admirer la vie, le tempérament, la volonté d’un homme qui a connu les pires cruautés nazies, la perte de la plupart des siens, et qui a malgré tout laissé éclater l’optimisme et l’esprit constructif ? Voici ce qu’il écrit en prélude au récit de son « rêve américain », qu’il réalisa par étapes à partir de 1947 : « Je me trouvais donc aux États-Unis. J’étais un rescapé de la Shoah, un réfugié, un blanc-bec inexpérimenté. Je n’avais ni diplôme, ni métier, ni revenu. J’étais incapable de lire ou de prononcer un seul mot d’anglais. En résumé, j’étais le candidat idéal pour poursuivre le rêve américain ! Et j’étais tellement impatient. Après tout ce que j’avais traversé, et en dépit des nombreux défis qui m’attendaient, comment n’aurais-je pu être optimiste ? J’étais aux États-Unis ! J’étais jeune, libre et en bonne santé, et j’avais toute la vie devant moi. ».

Récit de soi et ouverture sur le monde et les autres, Le sens d’une vie combine la clarté des faits et le poids des sentiments. En un mouvement symétrique qui enveloppe la narration, l’auteur commence par une adresse aux lecteurs, puis à ses parents disparus, et finit inversement avec deux lettres : l’une à ses parents disparus, rédigée depuis le cimetière polonais revu en 2010, l’autre « à mes lecteurs », se terminant par la phrase qui a donné son titre au livre : « On peut choisir de mener une vie qui ait du sens. ».

Car tout est là : le jeune « Baynish », Juif polonais qui, après une enfance heureuse entre Pologne et Hongrie, a connu les camps d’extermination, et est devenu ce Ben Lesser entreprenant habité de projets, a su non seulement saisir les chances qui se présentaient à lui, transformer les déceptions en espoirs, combattre le malheur et trouver le bonheur grâce à ses rencontres, sa femme, ses enfants et petits-enfants, son entourage, mais a surtout donné à sa vie une structure et un « sens » qui lui ont permis, grâce à l’intérêt de sa famille et des jeunes générations, de témoigner de la Shoah, de transmettre la mémoire d’un passé que l’on voudrait révolu. Et le « rêve américain » qu’il a su accomplir n’est pas tant celui de l’enrichissement matériel que celui de la paix et de la liberté : « Je voulais que mes enfants soient de vrais Américains – libres, en bonne santé, nourrissant des rêves qu’ils pourraient concrétiser à leur gré plutôt que des cauchemars qui les emprisonneraient. ».

Le Sens d’une vie est à lire pour ce qu’il relate d’une Histoire récente et pour ce qu’il transmet d’une existence exceptionnelle, dans un récit plein d’anecdotes tragiques ou prometteuses, d’aventures dramatiques mais parfois drôles (voir par exemple la ruée vers l’uranium). Un récit chargé d’émotion, et qui est une leçon d’humanité.

Jean-Pierre Longre

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21/05/2018

Ne jamais renoncer

Essai,  autobiographie, anglophone (États-unis), Eva Mozes Kor, Lisa Rojany Buccieri, Blandine Longre, Notes de nuit, Jean-Pierre LongreEva Mozes Kor et Lisa Rojany Buccieri, Survivre un jour de plus. Le récit d’une jumelle de Mengele à Auschwitz. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Blandine Longre, Notes de nuit, 2018.

On ne s’habituera jamais à l’horreur, et chaque témoignage sur les camps d’extermination apporte son lot de questions sur « l’espèce humaine », à la suite de celles que se pose Robert Antelme. En lisant Survivre un jour de plus, on se demande comment des hommes, des médecins devenus bourreaux, ont pu se rendre coupables des atrocités infligées à leurs victimes sous prétexte d’expérimentations médicales, et comment les victimes – du moins certaines d’entre elles – ont pu résister aux souffrances. Cette résistance, Eva Mozes Kor l’explique par l’amour que sa jumelle Miriam et elle se portaient mutuellement, ce qui constituait un soutien inébranlable : « Nous nous raccrochions l’une à l’autre parce que nous étions des jumelles. Nous comptions l’une sur l’autre parce que nous étions des sœurs. Et parce que nous appartenions à la même famille, nous ne renoncions pas. ». Ajoutons à cela une force de caractère exceptionnelle : « Je ne suis pas morte, me répétais-je. Je refuse de mourir. Je vais me montrer plus futée que ces docteurs, prouver à Mengele qu’il a tort, et sortir d’ici vivante. ».

Âgées de dix ans, Eva et Miriam, Juives nées en Roumanie, ont été déportées à Auschwitz avec leur famille – leurs parents et leurs deux sœurs, qu’elles ne reverront pas. C’est leur long calvaire qu’avec l’étroite collaboration de Lisa Rojany Buccieri l’auteure relate ici : le départ forcé de leur village sous le regard muet d’une population rongée par l’antisémitisme, l’arrivée brutale au camp, les expériences inhumaines faites sur les jumeaux, et donc sur Eva et Miriam, par Mengele et ses sbires, les maladies, la faim, la peur incessante de la séparation et de la mort, mais le courage inaltérable. Enfin la déroute nazie, la libération par les Russes (qui ne manquent pas de mettre en scène le film de la sortie du camp), et la question de l’avenir qui se pose aux deux fillettes maintenant seules : « Nous avions survécu à Auschwitz. Nous avions onze ans. Nous n’avions désormais qu’une question en tête : comment allions-nous rentrer chez nous ? ». Après maints détours, c’est le retour au village de Porţ, le malaise qui les prend en réalisant que ce ne sera plus jamais comme avant, et la volonté de se construire « une nouvelle vie ». Pendant cinq ans elles vivront à Cluj chez leur tante, puis, avec les difficultés que l’on devine sous le régime roumain de l’époque, ce sera le départ pour Israël.

Devenue par la suite américaine, Eva Mozes Kor a fondé « une association de soutien aux jumeaux ayant survécu aux expérimentations de Josef Mengele, et a aidé à faire pression sur plusieurs gouvernements afin que soit retrouvé ce dernier. ». Après le décès de Miriam, elle a ouvert à sa mémoire le « Musée et centre éducatif de la Shoah », et est devenue une ambassadrice de la paix et du pardon – conformément à ce qu’elle espère transmettre aux jeunes générations et qui conclut l’ouvrage : ne jamais renoncer, et pardonner à ses ennemis. Ce livre poignant, illustré par d’émouvantes photos, est à la fois témoignage nécessaire, leçon de courage et « message de pardon ».

Jean-Pierre Longre

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09/09/2017

Musique et liberté, passionnément

Fabian Gastellier, Fritz Busch. L’exil : 1933-1951, avec le concours d’Elisabeth Willenz, discographie établie par Georges Zeisel, Notes de Nuit, collection « La beauté du geste », 2017.

Fritz Busch (1890-1951), l’un des plus grands chefs d’orchestre allemands du XXème siècle, eut une carrière et un destin exceptionnels, qui se divisent en deux périodes distinctes : la période allemande, jusqu’en 1933, et celle de l’exil, à partir du moment où le nazisme régna en maître sur son pays. Les éditions Notes de Nuit viennent de contribuer d’une manière décisive à la connaissance d’un musicien aussi important mais sans doute moins notoire, en France en tout cas, que certains de ses compatriotes : par la publication, dans une traduction d’Olivier Mannoni, des Mémoires de Fritz Busch (Une vie de musicien), qui s’arrêtent à l’année 1933 ; et par celle du livre de Fabian Gastellier (créatrice et directrice de Notes de Nuit) sur sa vie d’exilé, de 1933 à sa mort.

Essai, musique, Fabian Gastellier, Elisabeth Willenz, Georges Zeisel, Fritz Busch, Notes de Nuit, Jean-Pierre LongreEssai, musique, Fabian Gastellier, Elisabeth Willenz, Georges Zeisel, Fritz Busch, Notes de Nuit, Jean-Pierre Longre

Ce dernier ouvrage est un récit passionné et passionnant en même temps qu’un essai d’une précision scientifique rigoureuse, s’appuyant sur de précieuses archives (Brüder-Busch-Archiv), sur des correspondances, des témoignages et documents divers. Cette dualité correspond parfaitement au personnage : Fritz Busch était à la fois passionné, hyperactif, intransigeant avec lui-même et avec les autres, et d’une rigueur absolue dans son travail. C’est en tout cas le portrait que l’on s’en fait à la lecture d’un livre dont il est, bien sûr, la figure centrale et omniprésente, mais dont la narration se déroule sur un fond historique qui influe fortement sur la vie de l’homme et de ses proches. Le nazisme, auquel il est d’emblée et restera toujours foncièrement hostile, alors que d’autres, comme Wilhelm Furtwängler ou Richard Strauss, eurent une attitude plutôt ambiguë. Pour Fritz Busch (et d’une manière plus radicale pour son frère Adolf, violoniste de renom), la révolte contre Hitler et ses sbires, par-dessus toute ambition et tout désir de gloire, a été permanente, à l'instar de Toscanini s’opposant au fascisme. « Le pouvoir nazi, qui comptait dans ses hauts rangs quelques mélomanes avertis, connaissait l’envergure du personnage. Son nom avait déjà circulé en 1922, quand Arthur Nikisch mourut, laissant la Philharmonie de Berlin orpheline de chef. Wilhelm Furtwängler, Allemand idéal, en héritera la même année. Busch, lui, n’est pas dans les normes. Busch ne transige pas. Le conflit ne pouvait être évité. Busch devra renoncer à l’Allemagne. Paradoxe : dans l’exil, il n’y aura peut-être pas plus allemand que lui. ».

Le livre relate donc, dans le contexte particulièrement tourmenté de ces années, mais sans polémique inutile, les tribulations d’un homme qui ne connaît pas le répit. « S’il se plaint souvent d’avoir un emploi du temps surchargé, ce qui est indéniable, Busch ne sait pas non plus s’arrêter. Il ne peut s’empêcher de caresser sans cesse de nouveaux projets. ». De la création en 1934 du festival de Glyndebourne à la participation active aux « Temporadas alemanas » de Buenos Aires, en passant par les opéras et concerts au Danemark (deuxième pays de prédilection pour lui et sa femme Grete), en Suède, aux USA, son activité vertigineuse, ponctuée d’événements familiaux et amicaux, fait fi de toutes les difficultés, de toutes les embûches, de toutes les inquiétudes, de toutes les souffrances morales et physiques. Jusqu’à son dernier Don Giovanni, dirigé quelques jours avant sa mort, à 61 ans, les espoirs fusent dans son esprit.

Le livre de Fabian Gastellier est d’un intérêt multiple, s’adressant aussi bien à ceux qui sont curieux de la personnalité d’un grand chef d’orchestre qu’à ceux qui s’intéressent à la vie musicale des années 1930 et 1940. Et si l’on veut trouver la date, le lieu, le programme de tel ou tel concert, de telle ou telle représentation lyrique, ou encore une précision discographique ou une critique musicale, on a là une véritable encyclopédie. Quoi qu’il en soit, la lecture de ces pages réveille l’essentiel : le désir de musique, celui d’écouter ou de réécouter Mozart, Beethoven, Verdi, Wagner, bien d’autres encore.

Jean-Pierre Longre

www.notesdenuit-editions.net

Essai, musique, Fabian Gastellier, Elisabeth Willenz, Georges Zeisel, Fritz Busch, Notes de Nuit, Jean-Pierre LongreVient de paraître : coffret 9 CD : Mozart, Fritz Busch at Glyndebourne (Warner) : http://www.warnerclassics.com/fritz-busch