05/05/2026
« Car le mot, que l’on sache, est un être vivant »
Sylvie Germain, Murmuration, Albin Michel, 2026
C’est parce que chez ses parents on ne parlait pas, ou simplement pour les banalités d’usage, que Samuel a découvert les mots, qui au collège, grâce à Victor Hugo, avaient « déboulé en lui » : « Ils roulent pêle-mêle au gouffre obscur des proses, / Ou font gronder le vers, orageuse forêt. / Du sphinx Esprit Humain le mot sait le secret… » Alors va naître sa vocation d’écrivain, encouragée par la création, avec quelques amis, du « Cercle des Rameurs » (comme « ramer à contre-courant ») et la publication, à vingt ans, sous le pseudonyme de Tarn, d’un roman à succès. Succès éphémère, puisque le second roman, « livre improbable » dont les personnages sont des mots, obtient un accueil plutôt négatif.
Les pages qui suivent évoquent une longue période sans écriture, remplie de lectures et d’amours plus ou moins marquantes, dont celui de Mathilde, pour qui il se remet à écrire un peu, en lui dédiant une courte nouvelle ; surtout, Mathilde a un fils, un petit garçon nommé Aurel, qui donne l’occasion à Samuel de composer quelques histoires, comptines et jeux verbaux. « Il consolait sa propre enfance en choyant celle d’un autre. » Il y a aussi Elsa, interprète internationale et ancienne photoreporter, qui l’incite aussi à écrire mais, sans cesse tourmentée, disparaît un jour au large. Dans sa solitude, Samuel entreprend un nouveau roman dans lequel son personnage, Zéno, se retire dans la contemplation des petits faits du quotidien. Aucun succès auprès des éditeurs. Mais ce sont bien les mots qui reviennent à lui, fantastique personnage collectif : « Sombre peuple, les mots vont et viennent en nous… », comme l’écrit encore Victor Hugo. Ils « s’entrelacent, tournoient », et lui murmurent (voir le titre du livre) à l’oreille « des histoires par milliers. »
Murmuration n’est pas une simple biographie fictive d’auteur plus ou moins oublié, qui serait un plaidoyer pour les écrivains qui se retirent dans l’ombre de leur insuccès. C’est un livre qui se lit comme un long poème à la gloire des mots, une sorte d’extension narrative des vers que leur consacre Victor Hugo. Un livre qui, au fil des épisodes, se sert des mots pour les faire briller, pour en faire le « Bandeau d’Étoiles » évoqué par Emily Dickinson dans l’exergue de la troisième partie. Un livre à lire par petites touches, si l’on veut saisir la vie profonde d’un homme, Samuel, dont le « crépuscule » fait surgir l’essentiel : les mots nous font vivre. L’art tout en finesse de Sylvie Germain le prouve.
Jean-Pierre Longre
19:33 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, francophone, sylvie germain, albin michel, jean-pierre longre |
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02/11/2023
Miroirs du confinement
Lire, relire... Sylvie Germain, Brèves de solitude, Albin Michel, 2021, Le livre de poche, 2023
« En se dissociant ainsi de son image perturbée et surtout perturbante, elle se déleste du malaise qu’elle vient de ressentir. Elle se lève et relègue aussitôt dans l’anecdotique cette inquiétude produite par son reflet, elle revient à son habituelle relation au temps, fluide, rythmée et fantaisiste ». Ce que ressent Magali en plein confinement dû à la pandémie, tous les personnages de ce roman habilement et harmonieusement mené le ressentent, chacun à sa manière, alors que la solitude les assaille et que le disque de la pleine lune forme comme un immense miroir.
Ils sont d’abord présentés tour à tour dans un unique lieu, un square où ils se croisent, en marche ou assis, en promenade ou de passage. Il y a là Joséphine, une vieille dame qui regrette amèrement le passé ; Guillaume, qui note dans un carnet des bribes de l’Apocalypse ; Magali, qui veut profiter de la vie après avoir lutté contre la maladie ; Anaïs, jeune femme qui sur sa tablette s’accroche à un article plutôt philosophique ayant trait aux parfums ; Xavier, frappé par le drame d’un de ses élèves ; Stella, fine observatrice qui accompagne la vieille Mme Georges ; Serge, qui va être privé des visites à sa mère friande de pâtisseries ; le petit Émile, qui envoie « valdinguer son ballon » un peu n’importe où ; et puis, rythmant ces portraits vivants (dont les lignes ci-dessus ne donnent qu’un trait incomplet), apparaissant entre chacun d’eux, un « individu » auquel s’appliquent de nombreux qualificatifs (« le bizarre », « l’indéfini » etc.), et dont on comprend qu’il est un migrant, un naufragé de l’existence, qui n’a que son corps comme abri.
En miroir de la première partie (« Autour d’un silence »), la deuxième (« Lune solitudes ») nous fait retrouver chaque personnage sous un angle différent, confiné dans son logement, confronté à ses pensées, à ses rêves, à ses souvenirs, à ses observations, à ses petites et grandes douleurs, à ses fantasmes, confronté à soi-même, à son image. Ces Brèves de solitude sont de circonstance, certes, témoignages d’une période bien particulière. Mais c’est aussi et surtout un roman qui, dans sa rigoureuse construction symétrique, livre un portrait pluriel, tout en délicatesse, plein d’empathie pour le genre humain.
Jean-Pierre Longre
18:12 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, francophone, sylvie germain, albin michel, le livre de pochejean-pierre longre |
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25/09/2021
L’enfant et l’homme-oiseau
Lire, relire... Sylvie Germain, Le vent reprend ses tours, Albin Michel, 2019, Le livre de poche, 2021
Nathan, enfant inattendu, venu au monde comme un intrus, un « fantôme », a été élevé non sans soins, mais sans véritable amour, par sa mère Elda. En grandissant, il se met à fuir les autres, pris d’une sorte de bégaiement qui le laisse « bouche entrouverte, les yeux embués, l’air ahuri », et qui en fait la risée de ses congénères. Or au cours de sa dixième année, sa mère remarque que son « trouble » disparaît. « L’enfant timoré et bredouillant est même devenu plus ouvert, presque bavard et enjoué par moments, utilisant des mots insolites, des tournures biscornues ou inhabituelles, citant des vers dont elle n’était pas sûre qu’il en saisît toujours le sens. ». L’explication de cette renaissance ? Il a rencontré Gavril, « saltimbanque monté sur des échasses », débiteur de syllabes incongrues, tripatouilleur de mots et de poèmes qu’il murmure à travers une espèce de tube qu’il nomme « poèmophone », homme-orchestre, joueur d’ « olifantastique » et autres instruments étranges…
Une amitié complice naît entre eux, et alors commencent pour Nathan les « années Gavril », homme au passé tourmenté, qui a connu les dictatures, la violence, l’exil, et qui vivote de boulots précaires tout en versant du côté de la joie de vivre et de la fantaisie avec ses spectacles de rue. Sa fréquentation assidue bien qu’irrégulière a permis au garçon d’échapper « à l’ennui, à la routine, et surtout à la solitude et à l’inquiétude », et de développer son imagination, de « dynamiser ses pensées, ses rêves ».
De nombreuses années plus tard, en 2015, alors que la morne vie de Nathan ne s’est pas remise de ce qu’il croyait être la mort de son « homme-oiseau » dans un accident de moto dont il se juge responsable, il apprend que Gavril, qui était resté en vie, vient de disparaître de l’hôpital où il végétait, et qu’il est mort noyé dans la Seine. Taraudé par le remords de n’avoir rien su, à cause d’un mensonge, pense-t-il, de sa mère, il entame une longue enquête rétrospective sur son vieil ami, grâce notamment aux enregistrements effectués par l’assistante sociale qui l’avait pris sous son aile. Son ascendance mi allemande mi tsigane, sa vie en Roumanie, l’oppression, le pénitencier, la fuite en France… Et voilà Nathan parti sur les traces de Gavril dans son pays d’origine : Timişoara et les villages du Banat, Bucarest, l’ « enfer carcéral » de Jilava, le Bărăgan, le delta du Danube… Autant de découvertes qui entrent en résonance avec ce que les deux amis avaient vécu ensemble.
La mémoire des événements rapportés ou vécus libère celle des mots et de la poésie. Car c’est elle, la poésie, qui, transcendant les joies et les souffrances de la vie, est le vrai fil conducteur du roman de Sylvie Germain. Depuis le bégaiement involontaire de l’enfant jusqu’au bégaiement « volubile » du poète roumano-français Ghérasim Luca (lui aussi mort, comme son ami Paul Celan, noyé dans la Seine), depuis les désarticulations verbales que Gavril opérait sur les textes de Rimbaud, Apollinaire, Ronsard, Queneau, Prévert, Mallarmé, Hugo (on en passe) jusqu’au souvenir de Benjamin Fondane et aux vers d’Ana Blandiana, c’est, par « les voix des poètes morts », le fond véritable de la vie humaine qui passe à travers la respiration du langage, et c’est « l’espoir oublié » qui renaît.
Jean-Pierre Longre
20:33 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, francophone, roumanie, sylvie germain, albin michel, jean-pierre longre |
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24/06/2011
"Mots nomades"
Sylvie Germain, Le monde sans vous, Albin Michel, 2011
En juin 2010, quatorze écrivains, réunis par « Culturesfrance », ont effectué le trajet Moscou-Vladivostok à bord du Transsibérien. Beau parcours de 19 jours semé d’étapes littéraires et de rencontres diverses, belle ouverture sur le monde extérieur et intérieur.
Sylvie Germain a rapporté de ce périple le premier texte de son livre Le monde sans vous. Ni relation de voyage, ni guide touristique, ni accumulation de notes, « Variations transsibériennes » tient la promesse de son titre : le double déplacement dans l’espace et dans le temps se fait au gré de la musique des mots, du rythme des phrases : « Le train va son chemin. Il va, calme et docile, obstinément ». La musicalité, c’est aussi celle de l’alternance entre la prose narrative ou descriptive et les poèmes empruntés à Ossip Mandelstam, à la Bible, à Boris Pasternak, à Anna Akhmatova, à Arseni Tarkovski, à Paul Celan, à Jules Supervielle, à Blaise Cendrars… C’est bien sûr celle de l’évocation des paysages : la Sibérie, « Nord magnétique » ; la taïga, où « tout est échange, et tout est solitude » ; le lac Baïkal, « œil-ombilic », « visage entier », « paume large ouverte », « oreille tendue », « bouche cobalt », « vulve bleu satin » ; Vladivostok, « drapé dans les plis de son nom qui claque en saccades grises »… Surtout, c’est l’harmonie des va-et-vient entre présent et passé, soutenue par l’évocation de la mère et de sa mort, « douceur et violence intensément unies ».
On saisit alors l’unité du livre en son entier, même si les proses qui le composent datent d’époques différentes. Le Transsibérien est comme un déclencheur de poésie, de souvenirs, d’images. « Kaléidoscope ou notules en marge du père », le deuxième texte, est soutenu, après celle de la mère, par « l’une des deux images premières, fondatrices. Celle du père », ce père porteur et suscitateur de mémoire, et dont la disparition n’a pas effacé le « regard d’enfant simple et confiant ». Suite et variations : la relation entre le père et l’enfant est au cœur des deux derniers textes, « Il n’y a plus d’images » et « Cependant », où le « mystère de la mort », qui ne revendique pas le « dernier mot » (puisqu’il n’y en a pas), se laisse effleurer sans imposer la lourdeur du désespoir.
Car si les grands thèmes (mort et mémoire, entre autres) forment la trame de ce livre polyphonique, dense et profond, ils sont transfigurés par l’art – peinture, poésie, musique – et par l’écriture, « lent travail de détours », dont les « mots nomades » suivent la « marche sinueuse » du train, « point de tangence entre l’espace et le temps ».
Jean-Pierre Longre
19:12 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : récits, poésie, francophone, sylvie germain, albin michel, jean-pierre longre |
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