22/11/2014
Points de suspension
Pierre Autin-Grenier, Analyser la situation, Finitude, 2014
Cette fameuse éternité que l’ami Pierre jugeait inutile, il en gardait toutefois malicieusement un morceau pour le servir bien mijoté à ses fidèles lecteurs, accompagné d’un goûteux flacon d’humour soigneusement conservé tout au fond de sa réserve à cogitations. Et cela donne neuf textes à savourer avec lenteur, bouchée par bouchée, phrase par phrase, mot par mot.
Neuf textes qui sont à la fois récits, méditations, testament en forme de réflexion sur divers sujets touchant à la « situation » de l’écrivain. De la philosophie ? Loin de lui cette idée, sinon « en amateur », comme c’est le cas dans les premières pages où semble filer toute seule la métaphore de l’homme lancé sur la route de l’existence. Le personnage principal, c’est celui qui fait semblant de « jouer à l’écrivain », qui fait semblant de ne rien faire, et qui s’en amuse avec la modestie et la truculence qu’on lui connaît. « Analyser la situation » en parlant de soi, et puis des autres, les humbles amateurs de bonnes choses, amis pour toujours, mais aussi les « cannibales », les « incultes », les « rustres entièrement acquis à un populisme débridé, rance et xénophobe à outrance », contre qui la seule arme efficace serait la poésie, ou encore les fumistes à la mode qui nous valent des prestations « d’attrape-couillons » devenues, sous la plume de l’auteur, une vraie tranche de rigolade.
Comment parvenir à rendre l’inimitable style de Pierre Autin-Grenier, prince de la comparaison rieuse et de la métaphore chantante, roi de l’image robuste et de la formule chantournée ? Et pourquoi le tenter ? Laissons-le donc dire, ce sera plus efficace : « Tant d’années passées à jouer à cache-cache avec les mots et s’en amuser avec l’air de ne pas y toucher, recenser en fin d’une vie rêveuse et distraite une somme d’écrits aussi mince qu’une membrane de chauve-souris et n’envisager au mieux ne rédiger maintenant que de laconiques cartes postales à quelques rares et lointains fidèles, méritent bien, ma foi, d’être regardé comme poète le plus prometteur du patelin par mes six cent trente-neuf lecteurs et cela, mieux que me combler d’honneurs, suffit tout à fait à mon bonheur. Turlututu chapeau pointu, turlututu… n’en parlons plus ! ».
« N’en parlons plus » ? Au contraire. Et ce beau volume, dont le caractère émouvant est accentué par les reproductions des premières pages manuscrites de chacun des textes (avec de si belles ratures et de si parlants ajouts, avec les dates et lieux de composition, sans oublier la mention du saint quotidien…), nous incite à continuer à en parler, et à rêver avec Pierre Autin-Grenier à des rivages où il ferait bon vivre. Car « le monde réel, allez, est bien cruel ! ».
Jean-Pierre Longre
Des hommages à Pierre Autin-Grenier :
Un livre : Une manière d’histoire saugrenue, « hommage à Pierre Autin-Grenier », Finitude, 2014.
Présentation de l’éditeur : Pierre Autin-Grenier est allé vérifier si l’éternité est bel et bien inutile. Quelques-uns de ses amis lui rendent hommage.
Textes de Franz Bartelt, Arno Bertina, Izabella Borges, Dominique Fabre, Christian Garcin, Brigitte Giraud, Eric Holder, Frédéric-Yves Jeannet, Martine Laval, Jean-Jacques Marimbert, Thomas Vinau, Antoine Volodine, Eric Vuillard & Pierre Autin-Grenier.
Un livre illustré, en noir et en couleur, de photos et de reproductions d’œuvres de Ronan Barrot, Denis Monfleur, Georges Rubel & Ibrahim Shahda.
Des rencontres :
- À l'occasion de la parution d’Analyser la situation aux éditions Finitude, soirée de lectures à voix haute, par et en présence des amis de Pierre Autin-Grenier, écrivains, peintres et poètes.
Le samedi 22 novembre 2014 à 19h à la librairie de l'Horloge
35, Place de l'Horloge, CARPENTRAS.
Pour tous contacts : Agnès BASCOU, 40 Bd des Boettes - 84200 CARPENTRAS
06 12 95 64 09 francoise.bascou@gmail.com
- Mardi 25 novembre à 19h, hommage à Pierre Autin-Grenier: les « riens du tout » et l’éternité. Librairie Passages, 11 rue de Brest, 69002 LYON. Tél. 04 72 56 34 84. « Les écrivains Brigitte Giraud, Christian Garcin, Dominique Fabre, Martine Laval et Thomas Vinau se joindront à nous et à sa femme Aline pour fêter dignement notre ami Pierre, qui nous manque et qui manque à la littérature. »
16:53 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nouvelle, francophone, pierre autin-grenier, finitude, jean-pierre longre |
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18/11/2014
Les reliefs de la mémoire
Yves Wellens, Vert bouteille, Ker éditions, 2014
« Chaque personne est singulière, et c’est bien ainsi. Et son histoire. Et sa mémoire ; et son expression pour la dire. ». Yves Wellens, dans sa postface, ajoute plus ou moins explicitement que l’autobiographie à laquelle il s’est livré dans ce livre, loin d’être un récit gratuit et narcissique, a pour finalité d’explorer la genèse de l’œuvre littéraire – de dire « contre quoi elle devait être construite », après qu’il eut quitté le « vert paradis de l’enfance » (démarquage ironique du « vert bouteille » cher au père).
Cela dit, Vert bouteille est aussi, en soi, une construction qui fonde son esthétique sur ce que Michel Leiris appelait l’authenticité, celle qui commande une narration épousant le rythme du souvenir, les saillies de la mémoire. C’est par touches éparses, par taches mises en relief sur le blanc de la page que l’écrivain raconte la partie de son enfance qui, dans les années 1960 à Bruxelles, a semble-t-il le plus influé sur sa vie et sur son écriture à venir. L’isolement, les malheurs familiaux, les lectures, le cinéma, les violences, la confrontation à l’alcoolisme, à la séparation, à la mort – parfois souvenirs de souvenirs (à propos des grands-parents). Périodiquement, sous l’artifice typographique des caractères italiques, apparaissent des évocations moins personnelles, ou à la fois personnelles et collectives : actualités, livres, émissions télévisées, sport, événements de mai 68 – rien que du tangible, comme des témoins de la vérité.
Cette vérité, c’est bien celle de la « personne singulière » qui raconte et qui se met en scène au milieu des autres (la liste des personnages qui ouvre le livre et les dessins de Noam Van Cutsem donnent un espace quasiment théâtral à la narration). Et la singularité, comment la rendre à la fois dans sa subjectivité et avec le détachement nécessaire à la relation objective ? Par la distorsion grammaticale : première et troisième personnes confondues, « Lui, c’est Je ». Ici, « Je » n’est pas un autre, mais le même qui se raconte en tant que moi et que lui, sujet et objet du récit, observé et observateur, et c’est en cela que la constante et scrupuleuse fidélité à la mémoire construit par tableaux successifs et autonomes l’œuvre littéraire.
Voilà l’un des fondements de l’écriture à venir : dès Le cas de figure, elle se manifeste par une quête qui, sous des allures objectives et lacunaires, procède à l’exploration personnelle de l’humain. On peut ainsi constater que la première œuvre de « Je » est une rédaction scolaire dans laquelle « l’événement important, qui était le thème de l’exercice, n’était ici en réalité jamais vraiment exposé ». Et lorsque le professeur, séduit par ce texte, le lisait devant la classe, « Je gardait la tête baissée » ; l’image est parlante, qui n’occulte pas complètement (et même pas du tout) la tête levée de l’artiste vers la réalité, une réalité que, comme son passé, l’on ne pourra jamais connaître complètement.
Jean-Pierre Longre
06:53 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : récit, autobiographie, yves wellens, noam van cutsem, ker éditions, jean-pierre longre |
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