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22/11/2014

Points de suspension

nouvelle, Francophone, Pierre Autin-Grenier, Finitude, Jean-Pierre LongrePierre Autin-Grenier, Analyser la situation, Finitude, 2014 

Cette fameuse éternité que l’ami Pierre jugeait inutile, il en gardait toutefois malicieusement un morceau pour le servir bien mijoté à ses fidèles lecteurs, accompagné d’un goûteux flacon d’humour soigneusement conservé tout au fond de sa réserve à cogitations. Et cela donne neuf textes à savourer avec lenteur, bouchée par bouchée, phrase par phrase, mot par mot.

Neuf textes qui sont à la fois récits, méditations, testament en forme de réflexion sur divers sujets touchant à la « situation » de l’écrivain. De la philosophie ? Loin de lui cette idée, sinon « en amateur », comme c’est le cas dans les premières pages où semble filer toute seule la métaphore de l’homme lancé sur la route de l’existence. Le personnage principal, c’est celui qui fait semblant de « jouer à l’écrivain », qui fait semblant de ne rien faire, et qui s’en amuse avec la modestie et la truculence qu’on lui connaît. « Analyser la situation » en parlant de soi, et puis des autres, les humbles amateurs de bonnes choses, amis pour toujours, mais aussi les « cannibales », les « incultes », les « rustres entièrement acquis à un populisme débridé, rance et xénophobe à outrance », contre qui la seule arme efficace serait la poésie, ou encore les fumistes à la mode qui nous valent des prestations « d’attrape-couillons » devenues, sous la plume de l’auteur, une vraie tranche de rigolade.

Comment parvenir à rendre l’inimitable style de Pierre Autin-Grenier, prince de la comparaison rieuse et de la métaphore chantante, roi de l’image robuste et de la formule chantournée ? Et pourquoi le tenter ? Laissons-le donc dire, ce sera plus efficace : « Tant d’années passées à jouer à cache-cache avec les mots et s’en amuser avec l’air de ne pas y toucher, recenser en fin d’une vie rêveuse et distraite une somme d’écrits aussi mince qu’une membrane de chauve-souris et n’envisager au mieux ne rédiger maintenant que de laconiques cartes postales à quelques rares et lointains fidèles, méritent bien, ma foi, d’être regardé comme poète le plus prometteur du patelin par mes six cent trente-neuf lecteurs et cela, mieux que me combler d’honneurs, suffit tout à fait à mon bonheur. Turlututu chapeau pointu, turlututu… n’en parlons plus ! ».

« N’en parlons plus » ? Au contraire. Et ce beau volume, dont le caractère émouvant est accentué par les reproductions des premières pages manuscrites de chacun des textes (avec de si belles ratures et de si parlants ajouts, avec les dates et lieux de composition, sans oublier la mention du saint quotidien…), nous incite à continuer à en parler, et à rêver avec Pierre Autin-Grenier à des rivages où il ferait bon vivre. Car « le monde réel, allez, est bien cruel ! ».

Jean-Pierre Longre

Des hommages à Pierre Autin-Grenier :

nouvelle, Francophone, Pierre Autin-Grenier, Finitude, Jean-Pierre LongreUn livre : Une manière d’histoire saugrenue, « hommage à Pierre Autin-Grenier », Finitude, 2014.

Présentation de l’éditeur : Pierre Autin-Grenier est allé vérifier si l’éternité est bel et bien inutile. Quelques-uns de ses amis lui rendent hommage.

Textes de Franz Bartelt, Arno Bertina, Izabella Borges, Dominique Fabre, Christian Garcin, Brigitte Giraud, Eric Holder, Frédéric-Yves Jeannet, Martine Laval, Jean-Jacques Marimbert, Thomas Vinau, Antoine Volodine, Eric Vuillard & Pierre Autin-Grenier.

Un livre illustré, en noir et en couleur, de photos et de reproductions d’œuvres de Ronan Barrot, Denis Monfleur, Georges Rubel & Ibrahim Shahda.

Des rencontres :

-      À l'occasion de la parution d’Analyser la situation aux éditions Finitude, soirée de lectures à voix haute, par et en présence des amis de Pierre Autin-Grenier, écrivains, peintres et poètes.
Le samedi 22 novembre 2014 à 19h à la librairie de l'Horloge
35, Place de l'Horloge, CARPENTRAS
.
Pour tous contacts : Agnès BASCOU, 40 Bd des Boettes - 84200 CARPENTRAS
06 12 95 64 09        francoise.bascou@gmail.com

-      Mardi 25 novembre à 19h, hommage à Pierre Autin-Grenier: les « riens du tout » et l’éternité. Librairie Passages, 11 rue de Brest, 69002 LYON. Tél. 04 72 56 34 84. « Les écrivains Brigitte Giraud, Christian Garcin, Dominique Fabre, Martine Laval et Thomas Vinau se joindront à nous et à sa femme Aline pour fêter dignement notre ami Pierre, qui nous manque et qui manque à la littérature. »

www.finitude.fr  

https://librairiepassages.wordpress.com

http://jplongre.hautetfort.com/tag/pierre+autin-grenier

13/04/2014

Décès de Pierre Autin-Grenier

PAG.jpgParti vérifier l’inutilité de l’éternité, Pierre Autin-Grenier nous a quittés le 12 avril 2014. Privés de l’amitié chaleureuse de l’homme, il nous reste le souvenir des "jours anciens", la tendresse et la verdeur de sa plume, toute son œuvre à lire et à relire.

http://jplongre.hautetfort.com/tag/pierre+autin-grenier

http://www.lemonde.fr/culture/article/2014/04/12/mort-de-...  

www.libramemoria.com/avis/le-progres/rhone/2014/04/15/avis-pierre-autin-grenier?Page=1

 

 

10/04/2014

Chiens noirs et carrioles rouges

Poésie, francophone, Pierre Autin-Grenier, Georges Rubel, Éditions Les Carnets du Dessert de Lune, Jean-Pierre LongrePierre Autin-Grenier, Chroniques des faits, illustrations de Georges Rubel, Éditions Les Carnets du Dessert de Lune, 2014

Des faits réels ? Des chroniques historiques ? Le titre pourrait nous le faire croire, que dément l’image de couverture, ainsi que toutes celles – débordantes, colorées, vivaces, mortifères, sanglantes, printanières – qui, dépassant largement la simple illustration, ponctuent les textes.

Et ceux-ci nous mènent loin au-delà de l’horizon et de nous-mêmes, nous encourageant à la patience, à la révolte et à l’espoir de revoir « la grande carriole rouge de l’avenir », nous incitant à bannir le mensonge et à lancer comme un grand cri « un fantastique appel à la vie », à chasser la mort pour ensemble aller « voir la mer », accompagnés d’« un chien rêveur »…

L’écriture de Pierre Autin-Grenier, réalisme et onirisme mêlés, réclame la relecture – et cette réédition est en l’occurrence une belle occasion de se replonger dans des poèmes en prose à propos desquels « on n’est sûr de rien », mais que l’on déploie sans se lasser d’entendre leurs harmoniques ni de se mettre au pas de leurs cadences, tout en écoutant les appels à se ressaisir. Le lecteur, ainsi « délivré du néant » et pensant peut-être à Rimbaud, devient alors apte à marcher, « seul en son vertige, vers d’incroyables Éthiopies ».

Jean-Pierre Longre

www.dessertdelune.be

27/02/2012

Match livresque

Récit, francophone, Pierre Autin-Grenier, François Garcin, Finitude, Jean-Pierre LongrePierre Autin-Grenier et Christian Garcin, Quand j’étais écrivain, Finitude, 2011

Face à face, dos à dos, tour à tour ? En tout cas, deux écrivains, fort marris de la maigreur de leurs ventes, se retrouvent autour de bonnes bouteilles et se lancent un défi susceptible de leur remonter le moral, sait-on jamais. Pour l’un, Christian Garcin (alias Christophe Garçon), c’est « le concours de la plus maigre assistance en librairie » ; pour l’autre, Pierre Autin-Grenier (alias Paul Autant-Grognard), le gagnant serait celui « qui collectionnerait le plus d’invitations » dans les lieux culturels les plus divers.

Ce double défi donne lieu à un délicieux double petit livre, « côté pile et côté face », une double « fantaisie » pleine de rebondissements saugrenus et d’humour irrésistible, parsemée de citations et de proverbes chinois qui laissent perplexe.

À chacun ses voyages, à chacun son récit, à chacun son style, alerte et sans chichis, le style des vrais écrivains qui ne se prennent pas pour des institutions littéraires. Tout se déroule dans le fumet engageant de « casseroles frémissantes » et le bouquet enivrant de fameux bourgognes, puis se résout d’une manière un peu inattendue, mais toujours avec les livres. Les livres auxquels – auteur ou lecteur – on n’échappera pas.

Jean-Pierre Longre

www.finitude.fr   

Dans le même esprit, mais dans un contexte bien différent, on lira avec un plaisir non dénué d'arrière-pensées les mésaventures d'écrivains anglo-saxons racontées par eux-récit,francophone,pierre autin-grenier,christian garcin,finitude,jean-pierre longremêmes: lectures publiques sans public, signatures qui tournent court, rencontres inattendues.

Ces souvenirs, extraits de Hontes, confessions impudiques mises en scène par les auteurs (éditions Joëlle Losfeld) sont d'autant plus délicieux que, tout en étant pleins d'humour et d'autodérision, ils renseignent sans faux-fuyants sur la réelle condition de l'écrivain débutant ou confirmé, méconnu ou célèbre, et sur l'ignorance, voire le mépris dans lesquels la société occidentale actuelle tient la littérature...

Fiasco! Des écrivains en scène. D'après une anthologie de Robin Robertson, traduit de l'anglais par Catherine Richard, Gallimard, Folio, 2011.

23/04/2011

« Tout n’est pas perdu »

Nouvelle, francophone, Anthelme Bonnard, Pierre Autin-Grenier, Finitude, Jean-Pierre LongrePierre Autin-Grenier, C’est tous les jours comme ça, Finitude, 2010. Grand prix de l'humour noir 2011

Le temps, laissé à lui-même, s’écoule à son propre rythme, parfois plus lentement que prévu, ce qui permet à Anthelme Bonnard, observateur familier, étonné, révolté de la vie quotidienne, de se dire : « Je continuerai donc à étourdir mes vieux jours à la fabrication de ma dentelle à la main […] pour la beauté du geste, aussi pour m’occuper l’esprit et tenter de me soustraire, autant que faire se peut, à la turbulente inquiétude du lendemain ». Et cela pour « une petite poignée de fidèles ».

Soyons heureux d’en faire partie, tels les « happy few » de Stendhal ! Et ainsi de pouvoir lire C’est tous les jours comme ça, un livre plein de petites chroniques comme il y en a dans Une histoire (Je ne suis pas un héros, Toute une vie bien ratée, L’éternité est inutile), trilogie parue entre 1996 et 2002 chez Gallimard (L’Arpenteur) – faut-il le rappeler ? Les brefs récits de Pierre Autin-Grenier (ou Anthelme Bonnard), donc, se situent dans la continuité, mais tout est relatif : le ton est parfois plus acerbe, le contexte souvent plus mouvementé, l’engagement plus marqué. Le décor est un beau pastel de la vie quotidienne locale (lyonnaise, en l’occurrence), entre Croix-Rousse et Guillotière, une vie de voisinage, où les bistrots et les petits commerces sont des repères familiers, une vie de solitude où, parfois, il ne se passe rien d’exceptionnel… Mais une vie sans cesse menacée par les excès de la répression policière, par les soupçons pesants dignes de la Stasi ou de la Securitate, par la violence qu’engendre une situation politique portant, tapis au fond d’elle, les signes de la dictature et du totalitarisme.

Nous assistons, dans ce qu’il faut tout de même appeler des fictions, à un incessant combat entre la tranquille vie de quartier et la brutalité de la société, entre la chaleur des relations humaines et l’aveuglement glacial des institutions nationales. Cela nous vaut des fables morales et sociales, des relations sanglantes et des versions fantastiques de faits divers, des passages kafkaïens, des pages épiques (comme celle qui décrit un pauvre cortège funèbre devenant « considérable rassemblement » et presque « grand chambardement »).

Ce pourrait être noir, déprimant, désespérant… Ce serait sans compter avec l’écriture jubilatoire de Pierre Autin-Grenier, son goût pour l’humour bien entendu, son art de la phrase ciselée, son sens du mot juste et de l’image marquante, la musique de sa prose. Il n’est d’ailleurs pas anodin de remarquer que les deux derniers textes s’intitulent respectivement « Jazzman » et « Musique ». Tant que l’on peut encore écrire, lire, jouer, chanter, écouter, savourer, il y a de l’espoir. « Tout n’est donc pas perdu, je me dis, et d’une certaine façon, avec cette envolée de notes dans la rue, c’est le combat vers la légèreté et la lumière qui continue ».

Jean-Pierre Longre

www.finitude.fr  

14/04/2011

Cachée derrière…

Cordou.jpgPierre Autin-Grenier, Elodie Cordou, la disparition, « vu par Ronan Barrot », les éditions du Chemin de fer, 2010

« Elodie Cordou, outre qu’elle était parmi nous d’une éblouissante beauté, la légèreté faite plume, je l’ai déjà dit, faisait toujours preuve d’une agilité d’esprit très rare qui témoignait d’une intelligence lumineuse que ne risquait jamais d’effleurer le superficiel ». Elle a toujours détesté se faire prendre en photo, et d’une manière générale redoutait les « photographistes », leur préférant les peintres dérangeants, « briseurs d’ordre établi », tel celui qui vivait dans le village du Limousin où elle donna son dernier rendez-vous au narrateur.

Car, comme le titre et la première page du récit l’annoncent d’emblée, personne ne peut dire où se cache Elodie Cordou, ni même « attester sa présence au monde ». Ce monde de la finance et du pouvoir, incarné par son frère Jean-Maximilien, héritier de l’affaire familiale, ce monde du négoce et de la rentabilité aux yeux duquel tous ceux (dont Elodie Cordou) qui n’entrent pas dans le moule sont atteints de « déséquilibre mental », ce monde, donc, elle l’a fui pour on ne sait où, on ne sait quoi.

Elodie Cordou, alliance complexe de la douceur musicale (son prénom) et de la dureté du cuir (son nom), est éprise d’indépendance, mais sa révolte lucide exclut la violence. D’où sa disparition, ultime manifestation du refus. On aurait pourtant bien voulu la connaître en chair et en os, voir si elle est bien telle que l’évoquent les pages poétiques et litaniques, graves ou légères de Pierre Autin-Grenier, telle que nous la montrent les peintures vives et sombres, statiques ou mouvementées de Ronan Barrot – un peu ce qu’on peut voir, à l’occasion, sur les toiles du peintre d’Eymoutiers dont il est question au détour du chemin. Mais à y bien réfléchir, on ne peut la connaître que par la représentation littéraire et graphique, en retrait du réel, cachée derrière.

La combinaison du texte et de l’image illustre parfaitement, aux antipodes du figé mécanique de la photographie et des clichés de l’écriture à la mode, la profondeur de la liberté humaine et les mystères de l’art salvateur.

Jean-Pierre Longre

www.chemindefer.org

Un petit rappel…

 

Pierre Autin-Grenier, Là-haut, « vu par Ronan Barrot », les éditions du Chemin de fer, 2005.

 

Au sommet de la colline, la « baraque bleue », où vient de mourir une vieille femme qui y demeurait recluse depuis on ne sait quand, recèle des mystères insoupçonnés. Les hommes robustes chargés de la vider, à mesure de leur exploration, découvrent des secrets à frémir : des boîtes aux étranges contenus, un portrait qui nous fait remonter à des origines familiales porteuses de malédiction et de mort, et encore… laissons au texte le soin de ses effets. Les illustrations de Ronan Barrot, à grands traits sombres suggestifs et énigmatiques, s’adaptent précisément aux pages de cette nouvelle qui nous plonge dans les profondeurs lugubres du temps.

 

J.-P. L., novembre 2005

  

…et sur l’auteur : http://remue.net/cont/autingrenier1.html

25/03/2011

Une trilogie en petits morceaux

Nouvelle, francophone, Pierre Autin-Grenier, Gallimard, L’arpenteur, Folio, Jean-Pierre LongrePierre Autin-Grenier, Une histoire, trilogie (1993-2002)

 

 

Toute une vie bien ratée, Gallimard, 1997. Folio, 1999

 

Pierre Autin-Grenier, né à Lyon il y a quelques dizaines d’’années, circule entre les mots comme il circule entre les lieux (imaginaires ou réels, Lyon ou la Provence…) et entre les années (lointaines ou immédiates), avec une délicieuse nonchalance et une émouvante incertitude.

 

Les textes de Toute une vie bien ratée sont écrits comme en marge, notes laissées au hasard de l’humeur, aux lisières, aux limites : limite des genres (nouvelles, journal intime, souvenirs ?), limite des registres (du réalisme au fantastique, du minimalisme au lyrisme, du comique au tragique), et certains titres à eux seuls annoncent tout un programme : « Je n’ai pas grand-chose à dire en ce moment » ; « Des nouvelles du temps » ; « Rêver à Romorantin » ; « Toute une vie bien ratée » ; « Tant de choses nous échappent ! » ; « On ne sait pas vraiment où l’on va » ; « Souvent je préfère parler tout seul » ; « Je suis bien nulle part » ; « Inutile et tranquille, définitivement »… On sent bien que la fausse désinvolture cache de vraies angoisses, des « questions de plomberie existentielle », les grands problèmes que les hommes se posent entre naissance et mort, avec la (trompeuse ?) consolation de ne pas dramatiser la situation : « Quoi de plus sain, en effet, que de regarder tranquillement le temps passer sans la moindre prétention à vouloir le rattraper ? », et de rester « inutile et tranquille, définitivement ».

 

Mais il y a aussi et surtout la question de l’écriture : « Aujourd’hui me voici à l’âge des bilans ; je m’interroge, la nuit, pour savoir ce qui a bien pu m’entraîner dans cette activité de perdant : aligner des mots à la queue leu leu sur une page blanche dans l’espoir insensé d’en faire des phrases ! » À lire Autin-Grenier, on s’aperçoit pourtant vite que les mots ne sont pas alignés au petit bonheur la chance, et que l’oisiveté revendiquée est plutôt une disponibilité, celle du véritable écrivain qui travaille avec passion et acharnement à laisser venir et prendre corps le seul matériau dont il dispose : les mots. Et ces mots, agencés plutôt qu’alignés, prennent une épaisseur telle que remplissant les pages, ils réalisent l’espoir insensé non seulement de faire des phrases, mais, au-delà des incertitudes génériques, de faire chanter la poésie.

                                                                          

 

L’éternité est inutile, Gallimard, « L’arpenteur », 2002.

 

Un jour, Pierre Autin-Grenier, après avoir tâté de différents métiers auxquels seule une destinée mesquine semblait le vouer, et avoir finalement opté pour le métier d’auteur de « chronique douce-amère des saisons et des jours », Pierre Autin-Grenier donc (ou en tout cas celui qui, sous sa plume, parle de soi à la première personne) eut l’idée de posséder un beau bureau, instrument et emblème de sa vocation. Le Centre national du livre, sollicité, eut la « générosité » de financer l’exécution de cette « pièce unique », ce pourquoi l’auteur lui adresse en toutes lettres sa reconnaissance.

 

Faisons-le nous aussi. Car c’est de ce bureau, vraisemblablement, que nous sont envoyés les 17 récits de L’éternité est inutile. Des matins cafardeux inaugurant des journées qui se traînent, entre une campagne sans horizon et une société marchande sans perspective, aux vastes rêves qui chamboulent l’univers et ses habitants, qui révolutionnent le passé et l’avenir – et pourquoi pas le présent – , en passant par les petits gestes qui fendillent ne serait-ce qu’un instant le brouillard de la vie quotidienne, nous suivons les méandres d’une existence où le poids du réel s’accroche aux ailes de l’imaginaire : « Jour et nuit depuis, d’une planète l’autre, ainsi s’évade et s’invente ma vie, tantôt pour de vrai, tantôt pour de rire, comme au théâtre ».

 

Nous entrons dans un monde où la proclamation récurrente de l’inutilité de l’éternité, comme de la vanité de la bourse de New York ou de Tokyo, du CAC 40 et de l’indice Nikkei, ponctue des promenades à la fois grandioses et modestes entre rêves, doutes et souvenirs, entre exploits à la Blériot, moments d’amour et ambition d’insecte : « C’est comme ça que mettant un pied devant l’autre et encore bizarrement d’aplomb sur mes deux jambes, j’en viens parfois tout doucement à me demander au cours de mes rêveries par quel étrange phénomène je me suis trouvé involontairement mêlé à l’aventure humaine, ce que je suis venu faire parmi vous, si brillants d’esprit et de grâce si distinguée, sachant accorder à merveille les participes passés et cuisiner pareillement la lotte à l’américaine, moi qui n’ai même pas les yeux bleus ni même un petit je ne sais quoi du charme de la coccinelle ».

 

Voilà qui nous vaut des instants délectables de lecture, promis par des titres alléchants (au hasard : « Le cri inutile de la crevette », « L’intranquillité par le presse-agrumes électrique », « La campagne, les marchands de machins et les adventistes du septième jour », « Une entrecôte drôlement politisée », « Loin des cannibales »...), le tout à se mettre en bouche lentement, à savourer comme un latricières-chambertin bien décanté en pichet ou comme un ris de veau en cassolette et, tout compte fait, comme un objet artistique qui, bouleversant nos vues, peut nous faire dire à la manière de ceux qui « font la nique à l’ordre établi » : « Nous croyons en nos rêves ». Car l’écriture est là, le mot choisi et choyé, la phrase peaufinée, le paragraphe ample, l’image à la fois précise et inattendue, parlante et étincelante, qui guette le lecteur au coin des pages, le surprend et le séduit.

 

Après d’autres œuvres poétiques et narratives, après la trilogie – à paraître bientôt, paraît-il, en Folio – composée de Je ne suis pas un héros, Toute une vie bien ratée et L’éternité est inutile, espérons avec l’impatience des enfants d’autres histoires de cet acabit qui pourront continuer à titiller notre imagination. L’auteur nous le promet : « Je raconterai tout cela dans mon prochain livre ».

 

 

Je ne suis pas un héros, Gallimard, 1993, Folio, décembre 2002

 

A peine paru L’éternité est inutile, troisième volume d’une trilogie dont l’unité réside en particulier dans la tonalité mi-figue mi-raisin de textes brefs à la première personne et que d’aucuns font entrer dans le genre de « l’autofiction », à peine donc avons-nous éprouvé avec Pierre Autin-Grenier l’inutilité des illusions humaines, que nous avons la possibilité de remonter le temps. Je ne suis pas un héros, premier volume de ladite trilogie, après Toute une vie bien ratée qui pourtant n’était que le deuxième (décidément, un beau désordre qui nous fait naviguer à vue), existe en « Folio ».

 

Heureuse réédition, mettant à la portée du plus grand nombre les histoires généreuses et désespérées d’un écrivain qui, sans qu’on sache vraiment quand il parle de lui et quand « je » est un autre, nous parle finalement de nous, les lecteurs qui pour la plupart ne sommes pas non plus des héros.

 

Sous des traits humoristiques qui tentent d’occulter une vraie pudeur, sous une pseudo-tranquillité et une fausse oisiveté qui cachent et laissent entrevoir la révolte et le désespoir, on retrouve avec les délices de l’appréhension et le plaisir d’un léger masochisme les motifs révélateurs d’une écriture malicieuse et décapante. Pierre Autin-Grenier n’hésite d’ailleurs pas à avouer les affres et les rêves de l’écrivain, qui se compare volontiers et en toute autodérision à Marcel Proust et, cherchant parfois avec difficulté à « dénicher le mot qui, d’un tour de clef, [lui] eût ouvert une phrase », ne dévoile pas volontiers ses secrets, les gardant « bien au froid sous [son] cœur de pierre ». On renoue volontiers avec ce non-héros (pas vraiment un anti-héros) qui est content quand, le soir, « les monstres arrivent », qui, « après avoir rêvé à une littérature grandiose, [se] retrouve sur le coup des onze heures écossant des petits pois dans une bassine en plastique sans avoir pu tirer une seule ligne », et qui n’hésite pas à opposer à l’uniformité accablante du monde les rêves les plus débridés.

 

Sous l’égide du « rire panique » dessiné par Topor et illustrant la couverture de cette réédition, on découvre ce qu’on n’avait pas assez vu il y a dix ans, lors de la première parution de Je ne suis pas un héros : la prose de Pierre Autin-Grenier, la suite le confirme, c’est de la poésie.

 

 

Jean-Pierre Longre

06/10/2010

PAG en fascicules

Poésie, Nouvelle, francophone, Pierre Autin-Grenier, Les carnets du dessert de lune, Gallimard / L’arpenteur, Jean-Pierre LongrePierre Autin-Grenier, Le poète pisse dans son violon, Éditions Les Carnets du Desset de Lune, collection Dessert, 2004.

 

« Comment prendre au sérieux un pessimiste à l’accent provençal ? ». Réponse possible : en appréciant la vélocité avec laquelle il résume une vie humaine : « Tricycle ! Mobylette ! Mercédès ! Corbillard ! Amen ! ». Entre ce premier et ce dernier aphorisme, dix autres du même acabit, comme autant de petits extraits d’existence parcourant des feuillets disposés en accordéon, ou comme autant de petites notes sortant finalement du violon malmené…

 

Périodiquement, les Carnets du Dessert de Lune proposent ces mini-fascicules sur « chutes » ou « bouts de papiers » (les deux précédents, par exemple, de Daniel Fano et Eddy Devolder), condensés de poésie à garder avec soi, gourmandises à consommer par petites touches, délicieusement.

 

www.dessertdelune.be

 

 

 

Poésie, Nouvelle, francophone, Pierre Autin-Grenier, Les carnets du dessert de lune, Gallimard / L’arpenteur, Jean-Pierre LongrePierre Autin-Grenier, L'ange au gilet rouge, Gallimard / L’arpenteur, 2007.

 

Huit nouvelles, dont deux publiées antérieurement en volumes propres. Huit textes aux confins du fantastique. Du réel naît l’énigme, de l’énigme l’étrange, de l’étrange l’étonnement devant les dénouements qui abandonnent le lecteur à son imaginaire. Un ange, un nain, une statue géante, un double assassin de soi-même, des fuites éperdues vers on ne sait quoi depuis on ne sait où, des crimes familiaux… Peuplés d’êtres et d’événements hors normes et pourtant bien là, présents dans l’ici-bas, ces récits sont aussi – et surtout – portés par une écriture prenante, qui nous met individuellement en présence des faits, qui nous les impose. Et plus on avance, plus on se dit que sans cette écriture, ils ne seraient pas nôtres, ces êtres et ces événements. Nous aurions tout manqué.

 

www.gallimard.fr

 

Jean-Pierre Longre

15/09/2010

Les anges dans nos campagnes : une bonne nouvelle ?

Nouvelle, illustration, francophone, Pierre Autin-Grenier, Laurent Dierick, Cadex éditions, Jean-Pierre LongrePierre Autin-Grenier, Un cri, Cadex éditions, 2006

 

Faite en principe pour une lecture d’un instant, une vraie et bonne nouvelle se lit paradoxalement avec la lenteur savoureuse de la dégustation. Cette édition illustrée par Laurent Dierick, particulièrement soignée, met justement en valeur les qualités du texte.

 

Un cri est un récit bref qui prend son temps. Le cri en question est là dès le début, mais ce n’est qu’à la dernière ligne, au dernier mot que son mystère s’élucide, et encore… Le narrateur (un « nous » anonyme qui sollicite profondément le lecteur) a bien le dernier mot, mais ce dernier mot laisse à ce lecteur l’entière responsabilité de sa lecture. Entre temps, on fait la connaissance de Baptiste, paysan rude à la tâche, taciturne et bourru, qui mène la quête nocturne sur fond de ténébreuse terreur.

 

Chaque terme est à sa place, chaque phrase s’emboîte parfaitement dans une narration qui penche carrément vers la poésie : on entend le cri, on voit la lune et les étoiles, on devine les ombres des arbres, on perçoit même la sonorité des pas du « curieux cortège dans les profondeurs de quelque forêt fatale ».

 

De quoi rappeler que si la notoriété de Pierre Autin-Grenier repose sur ses récits, la valeur de ceux-ci repose sur la densité poétique de leur prose, sur ce que Dominique Fabre, dans la préface du présent opuscule, appelle la « langue riche et goûteuse » de cet écrivain « honnête homme et anarchiste »,  « inconsolable » et « comique », qui adopte volontiers et sans en avoir l’air une « posture de moraliste ». En somme, un écrivain marginal qui met la marge au cœur de nos préoccupations en nous menant quérir un cri poussé dans le lointain, au-delà des limites.

 

Jean-Pierre Longre

 

www.cadex-editions.net 

01/08/2010

Fureur et nostalgie

Autin-G.gifPierre Autin-Grenier, Friterie-bar Brunetti, Gallimard, L’arpenteur, 2005

 

Les souvenirs conduisent Pierre Autin-Grenier dans le quartier de la Guillotière, à Lyon, où dans les années 1960 se côtoient la fine fleur du populaire et de jeunes apprentis poètes préparant la révolution. Il y a là, dans la Friterie-bar « fondée en 1906 au 9 de la rue Moncey et aujourd’hui disparue », Madame Loulou qui réchauffe les cœurs et les corps de son « marin », de son « ancien commis aux Halles » ou de son « banquier » ; le grand Raymond fort en gueule et en muscles ; Domi qui a eu bien des malheurs, dont la vocation policière de son fils n’est pas le moindre ; Ginette qui, ayant passé sa vie en mal d’amour à servir les autres, trouve maintenant refuge aux bons soins de Renée et du père Joseph ; le narrateur, grand lecteur de fond de salle, fourbissant ses armes d’écrivain…

 

La Friterie Brunetti, c’est un peu le « vieux bistrot » de Brassens, les zincs de Prévert, ces lieux où l’on ne fabrique pas une convivialité aseptisée, mais où l’amitié bonhomme est naturelle, dans les vapeurs d’anarchie et de gros rouge, dans la brume des fumées de tabac fort. Atmosphère assurée, et quand on en sort on en profite pour parcourir la ville, de la « Fosse-aux-ours » (récemment devenue chantier) à Saint-Paul, en passant par la « passerelle du Palais » et le quai Romain-Rolland. C’est la nostalgie du Lyon de naguère, du temps où l’on ne se perdait pas encore entre les parkings et les tours de verre et de béton (comme celle qui fait maintenant barrière entre la place du Pont et la rue Moncey).

 

Nostalgie, mais aussi révolte radicale et salutaires envolées contre l’ordre établi. Celui d’alors (« On sentait bien qu’aux relents de graillon qui souvent imprégnaient jusqu’à nos chaussures venaient se mêler, à nous étourdir, de forts parfums d’insurrection »), et surtout celui d’aujourd’hui, assuré par « les bourgeois, les beaufs, les banques et les charognards de l’immobilier », celui qui a supprimé les « vrais bistrots » au profit des cafétérias et des Mac Do. L’auteur s’en donne à cœur joie, à rage ouverte, à bile déversée, dans cet adieu désespéré aux « petits Rimbaud » des « bouis-bouis de banlieue », aux « gentils pochard en perpétuel manque de piccolo », à ces « havres de grâce tombés dans les filets d’aigrefins de la finance ».

 

Du désespoir, vraiment ? Un peu, mâtiné de colère roborative. Il y a surtout un hymne à ces hauts lieux d’humanité que sont les cafés, les vrais, ceux qui, selon George Steiner cité en postface, « caractérisent l’Europe ». Et l’on sait bien que Lyon est une ville européenne.

 

Jean-Pierre Longre

 

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Bricoler dans l’essentiel

Autin-Grenier Radis Bleus.gifPierre Autin-Grenier, Les radis bleus, Gallimard, Folio, 2005

 

Dans Heinrich von Ofterdingen, le héros de Novalis disait : « C’est la Fleur Bleue que je meurs d’envie de découvrir ». Deux cents ans plus tard, Pierre Autin-Grenier se démarque de toutes les fleurs bleues de la littérature mais reste dans la note en chantant la quête des « radis bleus », à la fois bien enracinés et si chimériques…

 

En chantant, et aussi en déchantant. Les joies de la vie – disons les brefs instants de bonheur – se combinent automatiquement avec le malheur (« Il m’arrive parfois – Oh ! rarement ! – d’être heureux. Ce sont alors des instants atroces. »), mais avec un malheur qui « engage à l’énergie », qui « est la matière même de toute création ». Voilà le secret, et le leitmotiv : le poète ne peut être que malheureux ; ou seuls les malheureux peuvent être poètes. Mais si ce n’était que cela, il n’y aurait rien de vraiment nouveau sous le soleil. L’originalité des Radis bleus, ce sont l’écriture, la facture, la tonalité du recueil. Chaque texte, fragment d’un journal qui déroule une année d’intimité, est un poème dense, dont la prose explore et fouille des instants intérieurs et fugaces, minuscules et secrets, qui se surprennent parfois à éclater en tableaux oniriques, fulgurants et fantastiques, découvrant par exemple, comme aurait pu le faire le Gaspard de la nuit d’Aloysius Bertrand, « une armée de va-nu-pieds » qui « part pour la guerre ; cent culs-de-jatte qui s’entre-déchirent comme chiffonniers avec une bande de bossus ; des pendus grimaçant au clair de lune cependant que ripaille et rigole autour des gibets la foule des honnêtes gens ».

 

Sur tout cela, monde intérieur et extérieur, moi et les autres, plane évidemment le faciès ricanant du temps. Le temps qui « s’étire à n’en plus finir telle une douleur au ventre » et qui « un jour, détachera les chiens », et avec lequel il faut bien se débrouiller : en perdant « efficacement tout notre temps à des riens », ou en triturant le calendrier de façon à retomber sur ses pattes du lundi 17 janvier au dimanche 16 janvier de l’année suivante, ou encore, dans un élan ironique, iconoclaste, filial ou plein d’espoir – c’est selon –, en assortissant la date de chaque jour du nom du saint correspondant… Qui parle du temps parle de la mort : « Tout ce qui est libre et qui chante, un jour tressaute, ricane et meurt ». Qui parle de la mort parle de la solitude : « Ce n’est pas la mort qui est insupportable ; mais plus précisément, de notre prime braiement à l’ultime râle, ces quelques années d’inutile solitude » (inutile comme l’éternité, d’ailleurs). On le voit, dans les moments de désespoir foncier, l’aphorisme se substitue volontiers au poème.

 

Serait-ce donc que tout est vain ? Même l’écriture ? On pourrait en effet se laisser persuader que « le poète travaille en pure perte », qu’il n’apporte aucun réconfort, et « qu’écrire de la poésie, à notre époque, ce n’est guère mieux que cracher un tout petit peu dans l’eau ». Et pourtant, le rire et le sourire sont là, frémissants et tapis, pas toujours sarcastiques (telle évocation des quais de Saône et de Louis Guilloux traversant la place Bellecour, tel appel aux cigales pour qu’elles se calment, tel groupe d’enfants jouant à chat perché, tels chants d’oiseaux, tels arbres, telles fleurs, et la couleur bleue qui domine), effaçant fugitivement le pessimisme ambiant, faisant en sorte que le lecteur participe lui-même au poème, car « la poésie – toujours – tient les portes de la vie larges ouvertes ». En « bricolant dans l’essentiel », Pierre Autin-Grenier nous rappelle les grandioses malheurs de la vie et les vrais bonheurs de la lecture, et finalement, il nous les donne bel et bien à goûter, ses fameux radis bleus.

 

Jean-Pierre Longre

 

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02/07/2010

Enfances rêvées, enfances vécues

Poésie, francophone, Pierre Autin-Grenier, L’arbre éditeur (Jean Le Mauve), Jean-Pierre LongrePierre Autin-Grenier, Jours anciens, L’Arbre, 2003.

 

Jours anciens (troisième édition augmentée d’un poème) a fait l’objet d’une parution en 1980, d’une autre en 1986, a reçu le Prix Claude Brossette à Quincié (Beaujolais), et, pour tout dire, est un très beau petit objet livresque, à manier avec un mélange de respect et de familiarité, à consommer avec précautions et sans modération. Tout y est soigné, le contenant et le contenu, le flacon et le nectar.

 

Le flacon, ou le « gobelet d’argent » (titre de l’un des textes) : vingt-cinq poèmes en prose dans une édition précieuse assurée par Jean Le Mauve, typographe et poète, à qui succède, depuis sa mort, sa compagne Christine Brisset Le Mauve. Vrai papier, vraie reliure, belle couverture, belle mise en page… Recommandons aux auteurs et aux lecteurs pour qui un livre n’est pas qu’un alignement de mots les éditions de l’Arbre, 7, route d’Hameret, 02370 Aizy-Jouy.

 

Le nectar, ces « jours anciens » vieillis en fût de mémoire et de rêve : vingt-cinq poèmes en prose, disions-nous, où l’enfance et la jeunesse, en générations diverses, d’illusion en réalité, se déclinent sur fond de nostalgie et de vains espoirs de retour. Tableaux colorés, gravures douces, miniatures précises (aussi précises et ondoyantes que les enluminures qui ornent l’initiale de chaque texte). Les lieux et les temps familiers côtoient des scènes plus lointaines, surgies du rêve et de l’histoire, en instantanés d’éternité (d’une éternité pas aussi inutile que l’auteur ne le dira plus tard, puisqu’elle permet de conserver les clichés témoins de l’éphémère). Tableaux colorés, mais aussi sonates et sonatines, musique des mots et des phrases, dans une prose jouée en tonalités mineures et en rythmes impairs.

 

Il y a un peu des chansons de Verlaine, des révoltes et des jeunes filles de Rimbaud, des alcools d’Apollinaire, il y a surtout Pierre Autin-Grenier avec ses bonheurs et ses tristesses, ses souvenirs personnels ou collectifs, pris à son compte ou à celui des autres, souvenirs d’avant et d’après naissance, d’en-deçà et d’au-delà, de paix et d’avant-guerre, de naguère et de jadis, avec paysages mentaux et tangibles, urbains et naturels, avec tout ce qui donne à un poète le pouvoir de faire vivre et revivre la mémoire de chacun.

 

Jean-Pierre Longre

01/07/2010

Ouvrir les volets

Poésie, francophone, allemand, italien, Pierre Autin-Grenier, éditions En Forêt / Verlag Im Wald, Jean-Pierre LongrePierre Autin-Grenier, Légende de Zakhor, Éditions En Forêt / Verlag Im Wald, 2002

 

Il est nécessaire d’ouvrir les volets pour découvrir les dix petits triptyques qui composent le précieux volume de la légende de Zakhor. Dix textes en trois versions, française, allemande et italienne (c’est le principe de la collection « Sentiers », dont cet ouvrage constitue le onzième volume).

 

On connaît le Pierre Autin-Grenier narrateur, chroniqueur et rêveur de la vie quotidienne ; on connaît moins le poète. Ici, la poésie (en prose) est la dominante, même si le récit affleure à chaque pas. Une poésie des couleurs (à commencer par le bleu), des sonorités (celles des mots comme celles de la nature), une poésie du souvenir (« Zakhor » en hébreu signifie « Souviens-toi »), de l’énigmatique, du merveilleux, de la terre et des soirées paysannes. Le vin et l’ivresse, la mer et la mort, la nuit et les oiseaux, le temps et les choses de la vie, les portes et les fenêtres qui s’ouvrent... Thèmes et motifs se combinent dans une écriture où chaque mot est pesé, où chaque phrase résonne d’harmoniques et de vibrations. Chacun des titres est prometteur d’une « présence », d’une « vision », d’un « voyage », d’une ouverture vers un monde qui se recrée à chaque instant, par le jeu de la mémoire et de l’imagination, et aussi par celui de la parole. Ainsi, « le monde peut continuer », et Rimbaud n’est pas loin lorsque « nous descendons des fleuves somptueux, lovés dans la petite barque de l’imaginaire ». Ainsi peut s’abolir le quotidien dans l’invention d’îles « incertaines », dont la conquête instaurera la vie réelle. La mémoire de la nature, d’un « âge d’or » est porteuse d’un avenir, grâce à « celui qui est, de toujours, parmi nous et qui jamais ne décevr[a] notre attente ».

 

Légende de Zamkhor, dix poèmes en prose qui ne se satisfont pas d’une lecture superficielle. En même temps, se laisser conduire par cette prose poétique relève du vrai plaisir de la lecture, celui qui laisse au fond de nous quelque espoir inexplicable.

 

Jean-Pierre Longre

 

www.verlag-im-wald.de/francais