27.02.2012

Match livresque

Récit, francophone, Pierre Autin-Grenier, François Garcin, Finitude, Jean-Pierre LongrePierre Autin-Grenier et Christian Garcin, Quand j’étais écrivain, Finitude, 2011

Face à face, dos à dos, tour à tour ? En tout cas, deux écrivains, fort marris de la maigreur de leurs ventes, se retrouvent autour de bonnes bouteilles et se lancent un défi susceptible de leur remonter le moral, sait-on jamais. Pour l’un, Christian Garcin (alias Christophe Garçon), c’est « le concours de la plus maigre assistance en librairie » ; pour l’autre, Pierre Autin-Grenier (alias Paul Autant-Grognard), le gagnant serait celui « qui collectionnerait le plus d’invitations » dans les lieux culturels les plus divers.

Ce double défi donne lieu à un délicieux double petit livre, « côté pile et côté face », une double « fantaisie » pleine de rebondissements saugrenus et d’humour irrésistible, parsemée de citations et de proverbes chinois qui laissent perplexe.

À chacun ses voyages, à chacun son récit, à chacun son style, alerte et sans chichis, le style des vrais écrivains qui ne se prennent pas pour des institutions littéraires. Tout se déroule dans le fumet engageant de « casseroles frémissantes » et le bouquet enivrant de fameux bourgognes, puis se résout d’une manière un peu inattendue, mais toujours avec les livres. Les livres auxquels – auteur ou lecteur – on n’échappera pas.

Jean-Pierre Longre

www.finitude.fr   

Dans le même esprit, mais dans un contexte bien différent, on lira avec un plaisir non dénué d'arrière-pensées les mésaventures d'écrivains anglo-saxons racontées par eux-récit,francophone,pierre autin-grenier,christian garcin,finitude,jean-pierre longremêmes: lectures publiques sans public, signatures qui tournent court, rencontres inattendues.

Ces souvenirs, extraits de Hontes, confessions impudiques mises en scène par les auteurs (éditions Joëlle Losfeld) sont d'autant plus délicieux que, tout en étant pleins d'humour et d'autodérision, ils renseignent sans faux-fuyants sur la réelle condition de l'écrivain débutant ou confirmé, méconnu ou célèbre, et sur l'ignorance, voire le mépris dans lesquels la société occidentale actuelle tient la littérature...

Fiasco! Des écrivains en scène. D'après une anthologie de Robin Robertson, traduit de l'anglais par Catherine Richard, Gallimard, Folio, 2011.

23.04.2011

« Tout n’est pas perdu »

Nouvelle, francophone, Anthelme Bonnard, Pierre Autin-Grenier, Finitude, Jean-Pierre LongrePierre Autin-Grenier, C’est tous les jours comme ça, Finitude, 2010. Grand prix de l'humour noir 2011

Le temps, laissé à lui-même, s’écoule à son propre rythme, parfois plus lentement que prévu, ce qui permet à Anthelme Bonnard, observateur familier, étonné, révolté de la vie quotidienne, de se dire : « Je continuerai donc à étourdir mes vieux jours à la fabrication de ma dentelle à la main […] pour la beauté du geste, aussi pour m’occuper l’esprit et tenter de me soustraire, autant que faire se peut, à la turbulente inquiétude du lendemain ». Et cela pour « une petite poignée de fidèles ».

Soyons heureux d’en faire partie, tels les « happy few » de Stendhal ! Et ainsi de pouvoir lire C’est tous les jours comme ça, un livre plein de petites chroniques comme il y en a dans Une histoire (Je ne suis pas un héros, Toute une vie bien ratée, L’éternité est inutile), trilogie parue entre 1996 et 2002 chez Gallimard (L’Arpenteur) – faut-il le rappeler ? Les brefs récits de Pierre Autin-Grenier (ou Anthelme Bonnard), donc, se situent dans la continuité, mais tout est relatif : le ton est parfois plus acerbe, le contexte souvent plus mouvementé, l’engagement plus marqué. Le décor est un beau pastel de la vie quotidienne locale (lyonnaise, en l’occurrence), entre Croix-Rousse et Guillotière, une vie de voisinage, où les bistrots et les petits commerces sont des repères familiers, une vie de solitude où, parfois, il ne se passe rien d’exceptionnel… Mais une vie sans cesse menacée par les excès de la répression policière, par les soupçons pesants dignes de la Stasi ou de la Securitate, par la violence qu’engendre une situation politique portant, tapis au fond d’elle, les signes de la dictature et du totalitarisme.

Nous assistons, dans ce qu’il faut tout de même appeler des fictions, à un incessant combat entre la tranquille vie de quartier et la brutalité de la société, entre la chaleur des relations humaines et l’aveuglement glacial des institutions nationales. Cela nous vaut des fables morales et sociales, des relations sanglantes et des versions fantastiques de faits divers, des passages kafkaïens, des pages épiques (comme celle qui décrit un pauvre cortège funèbre devenant « considérable rassemblement » et presque « grand chambardement »).

Ce pourrait être noir, déprimant, désespérant… Ce serait sans compter avec l’écriture jubilatoire de Pierre Autin-Grenier, son goût pour l’humour bien entendu, son art de la phrase ciselée, son sens du mot juste et de l’image marquante, la musique de sa prose. Il n’est d’ailleurs pas anodin de remarquer que les deux derniers textes s’intitulent respectivement « Jazzman » et « Musique ». Tant que l’on peut encore écrire, lire, jouer, chanter, écouter, savourer, il y a de l’espoir. « Tout n’est donc pas perdu, je me dis, et d’une certaine façon, avec cette envolée de notes dans la rue, c’est le combat vers la légèreté et la lumière qui continue ».

Jean-Pierre Longre

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03.07.2010

Images de l’amertume

Cioran-rebus[1].jpgEmil Cioran, Aphorismes traduits en rébus par Claude et Chris Ballaré, préface de Frédéric Schiffter, Finitude, 2009

Le rébus met en images non seulement les mots, mais aussi les sons. Créant des images, il crée d’autres mots, et le hasard, complété par l’imagination des auteurs, fait parfois admirablement les choses : inaugurer l’amertume (et le livre) avec une lame de rasoir, c’est une trouvaille… Bien sûr, une vache en train de meugler pour traduire la syllabe « me » ou un nœud pour traduire le « ne » illustrent la prédominance de l’image sur le son, de l’imagination sur la lettre ; et c’est tout le charme du rébus, surtout lorsque les objets qu’il donne à voir, comme ici, sont délicieusement kitsch.

images.jpgPourquoi Cioran ? Sans doute parce que l’auteur du Précis de décomposition a le sens de la formule percutante ; mais il n’est pas le seul. Le goût des illustrateurs ? Sans doute. Alors on sent une accointance entre les suites de dessins souvent énigmatiques (bien que les objets pris séparément soient clairement identifiables) et les suites de mots, dont la construction vigoureuse et provocatrice ne peut laisser indifférent. Chaque objet, chaque mot, chaque son est d’une simplicité enfantine ; mis ensemble, ils se « décomposent » les uns les autres, et leurs combinaisons deviennent désespérément mystérieuses. L’œuvre est accomplie.

Jean-Pierre Longre

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