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26/03/2020

Symphonies inachevées

Roman, francophone, Cécile Delalandre, Lionel-Édouard Martin, Le bateau ivre, Jean-Pierre LongreCécile Delalandre, La Bézote suivi de Reste la forêt, Préface de Lionel-Édouard Martin, Le bateau ivre, 2020

L’écriture de Cécile Delalandre relève aussi bien de la composition musicale que de l’élaboration littéraire. Dans la structure même de ses romans (la succession des chapitres, leurs mouvements, leurs liaisons), et dans le jeu des sonorités récurrentes. Par exemple : « Silence, si lent, si lourd », ou « Elle l’a serrée, lacérée par l’angoisse ». Sans oublier la syntaxe et le rythme des phrases ; les phrases nominales et syncopées (« Mal aux pieds, mal aux chevilles, manque d’oxygène. Lui, il marchait derrière moi sans avoir l’air de souffrir. Parfois, il sifflait. Parfois, il s’arrêtait. Moi non. Ne pas rompre l’élan. »), ou les amples périodes en forme d’alexandrins : « Mais mes pas sur le temps ont assoiffé ma quête. […] Boire le lac Victoria, y étendre mon ivresse sur ses grands marécages où pousse le papyrus. Me faut avec Cochise chevaucher des mustangs le long des grandes plaines. ».

Avec cela, les réminiscences, allusions, références qui donnent aux textes une profondeur supplémentaire, bien explorée par Lionel-Édouard Martin dans sa préface (qui en fait dit l’essentiel) : « Si l’imprégnation musicale est patente, cet autre constat ne l’est pas moins : Cécile Delalandre n’écrit pas seule mais bien entourée. Ses textes sont des palimpsestes dont émerge assez souvent le sous-texte sous forme d’un clin d’œil de connivence fait au lecteur. ».

Alors bien sûr, ces deux romans racontent des histoires. Dans La Bézote, le départ pour le Queyras, la rencontre avec celui qu’elle surnomme « le Machu », l’ascension vers un glacier, et le choc entre le réel et le cauchemar. Dans Reste la forêt, la quête de Jeanne sur les traces du passé récent et lointain, et là encore le passage sur le versant de l’inexplicable à l’abbaye de Jumièges… Les deux récits ont été interrompus par la disparition de Cécile Delalandre à l’été 2019, mais résonnent pour toujours d’harmoniques, de sonorités à la fois éclatantes et mystérieuses. Deux symphonies dont l’inachèvement n’enlève rien au bonheur durable de la lecture.

Jean-Pierre Longre

www.editions-lebateauivre.com

19/03/2020

Un labyrinthe enchanté

poésie, Roumanie, Radu Bata, Iulia Şchiopu, Horaţiu Weiker, Jean-Pierre Longre, Éditions UnicitéLe Blues roumain, « anthologie imprévue de poésies roumaines », Traduction et sélection de Radu Bata, préface de Jean-Pierre Longre, illustrations de Iulia Şchiopu et Horaţiu Weiker, Éditions Unicité, 2020

Cette anthologie a été « imprévue » par un poète, qui plus est, un poète bilingue, qui passe le plus aisément du monde de sa langue maternelle à sa langue d’adoption, et inversement. Nous pouvons donc aller en toute confiance sur ses traces, nous promener parmi ses traductions et « adaptations » (oui, l’artiste se permet tout) de textes qui n’ont jamais dit leur dernier mot, et qui, s’ils ne prétendent pas représenter toute la poésie roumaine, y font de larges et profondes incursions.

Qu’on ne s’attende pas à trouver ici quelque folklore, quelque exotisme que ce soit, même si le passé, la tradition, se rappellent à nous avec, par exemple, un quatrain d’Eminescu – qui n’a rien de folklorique. Et si le sous-titre, « Le blues roumain », fait allusion, en particulier, à la fameuse « blouse roumaine » immortalisée par Matisse, il peut renvoyer aussi au sentiment d’indéfinissable nostalgie que les Roumains condensent en un petit mot, le « dor », et à bien d’autres domaines poétiques et musicaux qui passent largement les frontières, voire les océans. Donc, pas de folklore, mais, véritablement, de la poésie d’aujourd’hui (et un peu d’hier), parfois complexe, plus souvent d’une simplicité toute suggestive, déclinée sur tous les tons, révélant toutes les sensibilités, s’adonnant à toutes les formes de vers et de prose, avec cependant, pour ainsi dire, un programme commun dévoilé dès le début par Nichita Stănescu : le poète « est touché par la grâce / et le souci des autres ».

Des gestes quotidiens aux visions fantastiques, de l’attente à la résignation, de la résignation au pessimisme, du silence éloquent à la parole légère, les textes choisis par Radu Bata ouvrent des passages étroits et infinis, jamais obscurs, toujours à taille humaine. Au choix, les chemins mènent, au-delà des paradoxes du désespoir et des cimes de la solitude, vers des tableaux insolites, étranges, voire surréalistes (au vrai sens du terme), parfois impressionnistes (toujours au vrai sens), d’où ne sont pas exclus les sourires de l’humour et les éclats de la vie heureuse. Et la nature est là, qui apaise et qui rassure, qui meuble les vides de l’existence humaine et humanise la violence du réel, qui « tire les rideaux rouges du froid », semant des « flocons d’espoir », de la « douceur » et de l’harmonie. Par-dessus tout, l’amour, ses couleurs, ses lumières et ses surprises, ses déceptions quand même, les battements du cœur rythmant les pensées et les phrases, les beautés de l’ici et les plaisirs du maintenant.

Jean-Pierre Longre

(extraits de la préface)

Les auteurs : Iuliana Alexa, Dan Alexe, Luminiţa Amarie, George Bacovia, Ana Barton, Ana Blandiana, Max Blecher, Dorina Brândușa Landén, Emil Brumaru, Artema Burn, Nina Cassian, Mircea Cărtărescu, Mariana Codruţ, Mihaela Colin, Traian T. Coșovei, Silviu Dancu, Carmen Dominte, Rodian Drăgoi, Adela Efrim, Mihai Eminescu, Raluca Feher, Anastasia Gavrilovici, Horia Ghibuțiu, Matei Ghigiu, Silvia Goteanschii, Mugur Grosu, Cristina Hermeziu, Nora Iuga, Vintilă Ivănceanu, Claudiu Komartin, Ion Minulescu, Ramona Müller, Ion Mureșan, Iv cel Naiv, Felix Nicolau, Florin Partene, Elis Podnar, Mircea Poeană, Ioan Es Pop, Alice Popescu, Eva Precub, Petronela Rotar, Ana Pop Sirbu, Radmila Popovici, Octavian Soviany, Nichita Stănescu, Petre Stoica, Ramona Strugariu, Robert Şerban, Mihai Şora, Iulian Tănase, Mihai Ursachi, Paul Vinicius, Gelu Vlașin, Vitalie Vovc, Anca Zaharia

www.editions-unicite.fr

13/03/2020

Des airs qui pleurent, des airs qui rient

Poésie, anglophone, États-Unis, Langston Hughes, Frédéric Sylvanise, éditions Joca Seria, Jean-Pierre LongreLangston Hughes, Mes beaux habits au clou, traduction de l’anglais (États-Unis) et postface de Frédéric Sylvanise, éditions Joca Seria, 2019

Le blues n’est pas seulement une musique. Du moins, sa musique peut être celle des mots, et Langston Hughes l’a prouvé, en suivant les règles strictes du genre : répétition des premiers vers, vers impairs avec rimes, langue populaire mais utilisée avec respect… Comme l’écrit Frédéric Sylvanise dans sa postface : « Le blues vient de la rue, mais il ne faudrait pas lui ôter toute dignité. […] Même dans le malheur, le bluesman cherche lui aussi à s’élever ».

Si le blues en tant que genre et en tant qu’état d’esprit est dominant dans ce recueil, il n’en est qu’un aspect. D’autres formes poétiques s’y épanouissent, avec des textes à la musicalité tout aussi suggestive, aux rythmes et aux sonorités tout aussi prégnants, aux thèmes tout aussi populaires. La misère sociale, le racisme et ses conséquences, le malheur et la mort, l’alcool et la méchanceté, les plaintes en forme de prières, les anecdotes domestiques, la nostalgie et les rêves inaccomplis, et bien sûr les sentiments humains – l’amitié et surtout l’amour, le plus souvent malheureux, mais donnant çà et là l’occasion d’une allusion au bonheur et à l’érotisme souriant d’une fille « trop jolie »… Chants de fidélité et de souffrance à la fois :

« Quand un type aime vraiment sa femme

I’ la quitte pas en plein hiver. 

 

I’ m’a dit qu’i’m’aimait.

Mais il a sûrement menti.

I’ m’a dit qu’i’m’aimait.

Il a sûrement menti.

Mais c’est l’seul homme que j’aimerai

Jusqu’à la fin d’ma vie. »

 

Poésie du peuple, Mes beaux habits au clou (le titre annonce la dominante) est un recueil d’une grande beauté, où le désespoir et l’espoir se côtoient comme naturellement, où les pleurs et les rires se mêlent sans vergogne, où la brutalité n’empêche pas la plus grande douceur de s’exprimer, où l’idée de la mort fait partie de la vie.

« J’attends ma maman,

C’est la Mort.

 

Dis-le tout doux,

Dis-le tout doux si tu veux bien.

 

« J’attends ma maman,

La Mort. ».

Jean-Pierre Longre

www.jocaseria.fr

12/03/2020

Un roman stéréoscopique

Roman, anglophone, États-Unis, Téa Obreht, Blandine Longre, Calmann LévyTéa Obreht, Inland, traduit de l’anglais (États-Unis) par Blandine Longre, Calmann Lévy, 2020

Il est des œuvres qui confirment pleinement l’assertion de certains théoriciens de la littérature : en un temps où les écrivains ne composent plus d’épopées, ce sont les grands romans qui y suppléent. Inland fait partie de ceux-ci. Tout y est : la réalité historique comme point de départ, des héros qui tentent de survivre face à l’adversité, de grands espaces naturels, de l’action parfois violente, des interventions épisodiques de l’au-delà, une double dimension, spatiale et temporelle…

D’un côté, nous avons l’histoire de Lurie, jeune « Turc » qui, après une période où la délinquance le mena jusqu’au meurtre, s’engage dans le Camel Military Corps – un bataillon de chameaux destinés à remplacer mules et chevaux pour transporter le matériel militaire jusqu’en Californie, au milieu du XIXe siècle. Outre sa sobriété bien connue, « le chameau est vigoureux des oreilles à la plante des pieds. Son cœur appartient à son cavalier. Et sa haute taille lui offre tout l’horizon à contempler. ». Une troupe qui ne passe pas inaperçue dans le Far-West américain, mais dont, une fois sa mission accomplie, l’existence se délite – et l’histoire de Lorie se déroule par la voix même du garçon, qui s’adresse à Burke, son cher animal, jusqu’au point de non-retour.

De l’autre côté, vingt-quatre heures de la vie de Nora durant l’année 1893, dans son ranch d’Arizona. La sécheresse et la chaleur sont telles que les réserves d’eau sont épuisées, si bien que son mari Emmett, imprimeur et directeur du journal local, est parti depuis quelques jours se réapprovisionner ; et il ne revient toujours pas… Il y a là ses trois fils, la jeune Josie qui parle aux morts, et donc Nora Lark, confrontée à toutes les difficultés naturelles et humaines, mais qui dialogue souvent avec Evelyn, sa fille morte de chaleur il y a plusieurs années – dialogues souvent rassérénants :

« Je constate que tu te sens mieux, maman.

En effet. Mais la soirée qui s’annonce va être un carnage, s’il me faut obliger tes rustres de frères à avouer où ils étaient et ce qu’ils ont fait.

Papa sera peut-être rentré à la maison d’ici là.

Parfait. Qu’il se débrouille avec tes frères, dans ce cas. »

Le déroulement des chapitres marque le temps (matin, après-midi etc.) mais, comme au théâtre, le récit et les dialogues débordent largement ces limites, mettant en perspective le passé et l’ailleurs, qui font comprendre beaucoup de choses.

Les deux histoires, celle de Lurie et celle Nora, ne sont ni vraiment éloignées l'une de l'autre, ni complètement parallèles, puisqu’il y aura un point de jonction dont l’approche se fera peu à peu, notamment grâce à Toby, le plus jeune fils de Nora, qui remarque les traces d’une bête mystérieuse… La rencontre est surprenante, même si le suspense narratif la laisse prévoir. Une narration pleine de vie, souvent haletante, et qui, au-delà du tragique, se nourrit de poésie, d’humour parfois parodique. Voilà un roman qui, sous sa double intrigue, recèle de nombreux itinéraires, des harmoniques inattendues, de multiples facettes. Au cours de la soirée, Toby montre à sa mère un stéréoscope : « L’enfant changeait les vues tout en jacassant sans discontinuer sur ce qu’elle découvrait : ici, la Ménagerie de Paris, là, le Palais de l’horticulture. Et là, la grande gare ferroviaire de Philadelphie ! Devant les yeux de Nora défilaient à toute allure des colonnes grises et floues, des enchevêtrements de métal, de brefs aperçus de lointains jardins. Il lui fit voir un animal ridiculement grand, tacheté de marbrures carrées, et son esprit avait presque déterré son nom… qu’était-ce donc ? ». Inland est à l’image de cette lanterne magique, une épopée stéréoscopique.

Jean-Pierre Longre

 

https://calmann-levy.fr

www.teaobreht.com

08/03/2020

L’amitié, la littérature, l’histoire

Correspondance, francophone, Roumanie, Panaït Istrati, Romain Rolland, Daniel Lérault, Jean Rière, Gallimard, Jean-Pierre LongrePanaït Istrati – Romain Rolland, Correspondance 1919-1935, édition établie, présentée et annotée par Daniel Lérault et Jean Rière, Gallimard, 2019

Les publications de correspondances d’écrivains ont-elles un intérêt ? Non, si elles sont uniquement l’occasion de donner lieu à des anecdotes biographiques, voire à de vaines indiscrétions. Oui, si elles donnent à lire des lettres qui reflètent de fortes personnalités, qui portent témoignage de l’Histoire et qui relèvent de la vraie littérature.

Cette édition de la Correspondance 1919-1935 entre Panaït Istrati et Romain Rolland, qui « fera date », comme l’écrit Christian Delrue dans Le Haïdouc de l’été 2019, répond à tous ces critères. D’autant plus que nous avons affaire à un ouvrage très élaboré, une véritable édition scientifique, dans laquelle on peut puiser à satiété. Les notes, références, explications concernant le contexte, comme les annexes (extraits divers, lettres complémentaires, analyse graphologique etc.), renforcent l’authenticité d’un ensemble qui ne comporte « aucune suppression, aucun ajout, aucune modification », reprenant « les autographes originaux ».

Correspondance, francophone, Roumanie, Panaït Istrati, Romain Rolland, Daniel Lérault, Jean Rière, Gallimard, Jean-Pierre Longre

Les éditeurs précisent en outre : « Vocabulaire, orthographe, syntaxe ont été conservés en gardant un souci de lisibilité et d’homogénéité. ». C’est là un aspect primordial de ce volume, pour ce qui concerne Panaït Istrati : on peut relever, de moins en moins nombreuses au fil du temps, les erreurs, les maladresses, les « fautes » d’un homme né en Roumanie, qui a beaucoup voyagé et qui a appris le français sur le tard, seul avec ses modèles ; et les conseils encourageants de Romain Rolland, qui n’hésite pas à lui envoyer de petits tableaux de fautes à éviter (« Ne pas dire… mais…), tout en s’enthousiasmant pour le « don de style », le « flot de vie » de son correspondant. Pour qui veut étudier l’évolution linguistique et littéraire d’un écrivain qui s’évertue (et qui parvient admirablement) à passer de sa langue maternelle à une langue d’adoption, c’est une mine. « On ne saura jamais combien de fois par jour je hurle de rage, et m’ensanglante la gueule et brise mes dents en mordant furieusement dans cet outil qui rebelle à ma volonté », écrit-il à son « maître » (les ratures sont d’origine, attestant la fidélité au texte initial). Mais la volonté servira la « Nécessité » d’écrire, et on mesure à la lecture combien Istrati a progressé, et combien cette progression a servi la vigueur de son expression.

Autre aspect primordial : l’Histoire, dont les troubles et les soubresauts provoquèrent une querelle politique et une brouille d’envergure entre deux personnalités de fort tempérament. Pour le rappeler d’une manière schématique, les voyages qu’Istrati fit en URSS lui révélèrent une réalité bien différente de celle qu’il imaginait, lui dont l’idéal social et politique le portait pourtant vers le communisme. Sa réaction « consterne » un Romain Rolland resté fidèle à son admiration pour le régime soviétique. « Rien de ce qui a été écrit depuis dix ans contre la Russie par ses pires ennemis ne lui a fait tant de mal que ne lui en feront vos pages. ». Le temps a montré qui avait raison… Certes, tout n’est pas aussi simple, et l’un des avantages de cette correspondance est de montrer que, sous les dehors d’un affrontement rude et apparemment irrémédiable, certaines nuances sont à prendre en compte. Il y aura d’ailleurs une réconciliation en 1933, même si chacun campe sur ses positions à propos de l’URSS (pour Romain Rolland « le seul bastion qui défend le monde contre plusieurs siècles de la plus abjecte, de la plus écrasante Réaction », pour Panaït Istrati « lieu des collectivités nulles, aveugles, égoïstes » et du « soi-disant communisme »). Malgré cela donc, le pardon et l’amitié l’emportent, peu avant la mort d’Istrati.

Évidemment, il n’y a pas que cela. Il y a les enthousiasmes et l’idéalisme du scripteur en formation devenu auteur accompli, qui contrastent souvent avec la lassitude d’une gloire des Lettres accablée par le travail, les visites, les sollicitations. Il y a, racontées avec la vivacité d’un écrivain passionné, des anecdotes semées de savoureux dialogues et de descriptions pittoresques. Il y a les échanges sur la vie quotidienne, la santé, les rencontres, les complicités, les amitiés, les amours… Et les projets littéraires, les péripéties liées à la publication des œuvres, les relations avec d’autres artistes – tout ce qui fait la vie de deux êtres qui ont en commun la passion généreuse de la littérature. Chacun peut y trouver son compte.

En 1989, parut chez Canevas éditeur une Correspondance intégrale Panaït Istrati – Romain Rolland, 1919-1935, établie et annotée par Alexandre Talex, préfacée par Roger Dadoun. Une belle entreprise, qui cependant se voulait trop « lisible », effaçant les maladresses de l’auteur débutant, les scories, repentirs, ratures… Fallait-il s’en tenir à cette version fort louable, mais partielle et édulcorée ? Non. Daniel Lérault et Jean Rière ont eu raison de s’atteler à une tâche difficile, pleine d’embûches, mais qui a donné un résultat d’une fidélité scrupuleuse et d’une grande envergure historique et littéraire.

Jean-Pierre Longre

 

En complément :

Le Haïdouc n° 21-22 (été 2019), « bulletin d’information et de liaison de l’Association des amis de Panaït Istrati » est consacré à cette Correspondance. Et l’un des numéros précédents (n° 14-15, automne 2017 – hiver 2018) contient un texte éclairant de Daniel Lérault et Jean Rière sur leur publication. Voir www.panait-istrati.com

 

www.gallimard.fr

www.panait-istrati.com

www.association-romainrolland.org

07/03/2020

« Accumuler le merveilleux »

Dessin, récit, francophone, André Breton, David B., Éditions Soleil, Noctambule, Jean-Pierre LongreDavid B., Nick Carter et André Breton. Une enquête surréaliste, Éditions Soleil, Noctambule, 2019

Nick Carter, le fameux détective aux multiples aventures, mis à contribution dans la littérature feuilletonesque depuis la fin du XIXème siècle, mais aussi plus récemment au cinéma et dans la bande dessinée, a été l’un des personnages populaires préférés des surréalistes, qui ont toujours eu un faible pour les êtres éveillant l’imaginaire et suscitant le rêve. Enquête et rêve, David B. s’empare de ce double sujet, écrivant à la fin de sa préface : « Ainsi m’est-il venu l’idée d’associer le personnage de fiction qu’est Nick Carter au véridique André Breton au cœur d’une enquête surréalistico-feuilletonesque où s’entremêlent leurs deux univers à la recherche de ce que le chef du mouvement surréaliste appelait “l’or du temps”. ».

Dessin, récit, francophone, André Breton, David B., Éditions Soleil, Noctambule, Jean-Pierre LongreNous voilà donc embarqués dans cette enquête qui, de 1931 aux années 1960 (disons 1966, année de la mort de Breton), nous permet de revivre, en mots et en images, les péripéties qui ont jalonné l’histoire du mouvement surréaliste, ainsi que les motifs qui l’ont guidé, et que la deuxième planche du livre rappelle, au moins en grande partie : « Beauté, amour, jeu, révolution, suicide, poésie, hasard, amis, manifestes, possible, signes »… Au fil des pages, on croise la plupart des grandes figures du groupe, qui a connu non seulement les amitiés et les complicités, mais aussi les querelles, les exclusions, et bien sûr les excès. Ils sont (presque) tous là : Desnos, Nadja, « les grands transparents », Dali et Gala, Crevel, Aragon, Bataille, Ernst, Ray, Tanguy, et aussi Frida Kahlo, les Belges Nougé, Mesens, Magritte (qui d’ailleurs raconta sur le mode parodique cher aux surréalistes de son pays les aventures d’un autre fameux détective, Nat Pinkerton), ou encore le PCF et Trotski… Et bien sûr, le docteur Quartz, ennemi juré de Nick Carter, courant après l’argent, alors que, notre héros va le comprendre, la vraie mission que cet « étrange client » qu’est André Breton confie au détective, c’est d’ « accumuler du merveilleux ».

Dessin, récit, francophone, André Breton, David B., Éditions Soleil, Noctambule, Jean-Pierre LongreEn réalité, cette mission est pleinement remplie par David B. lui-même : cinquante pages de dessins à la fois surréalistes, baroques et fantastiques, bourrés de références, dans lesquels le hasard objectif, les cadavres exquis, le jeu des surprises, l’étrange et ses déformations se combinent, se rencontrent, s’entrechoquent en noir et blanc et en action, chaque image étant complétée par un texte résumant d’une manière condensée l’essentiel de l’aventure surréaliste. Un cheminement historique et onirique au cours duquel la « beauté convulsive » chère à Breton explose et se fixe sur chaque image.

Jean-Pierre Longre

www.soleilprod.com/bd/nos-collections-bd/noctambule.html

06/03/2020

La marchande d’art et les mauvais garçons

Roman graphique, Posy Simmonds, Lili Sztajn, Denoël, Jean-Pierre LongrePosy Simmonds, Cassandra Darke, traduit de l’anglais par Lili Sztajn, Denoël Graphic, 2019

Cassandra Darke est une galeriste des plus originales. Égoïste et misanthrope, antipathique au possible, elle s’adonne à des escroqueries qui lui valent quelques ennuis avec la justice, tandis que sa nièce et locataire Nicki se laisse aller aux joies de la jeunesse et de la liberté féminine – ce qui entraîne quelques remarques cyniques de Cassandra : « Bien sûr, je considérais l’Amour comme la plus belle chose au monde, dans les livres, les poèmes, au théâtre et dans ses représentations artistiques […]. En pratique, je n’ai jamais pu m’empêcher de penser à l’absurdité de l’acte, pas plus sublime que l’entassement de cochons aperçu un jour lors d’une promenade campagnarde. Mêmes cris perçants et grognements. ». Cet échantillon, parmi d’autres possibles, donne Roman graphique, Posy Simmonds, Lili Sztajn, Denoël, Jean-Pierre Longrela mesure du personnage qui, pourtant, à la suite d’une série de rencontres involontaires et de quiproquos provoqués par Nicki, va se glisser dans la peau d’une enquêtrice et d’une justicière…

Tout se passe à Londres, ville aux multiples dimensions sociologiques, peuplée comme chez Dickens de grosses fortunes et de grandes misères, « entre paillettes et galères ». Posy Simmonds (Gemma Bovery, Tamara Drewe) a une Roman graphique, Posy Simmonds, Lili Sztajn, Denoël, Jean-Pierre Longrevision aiguë de la société urbaine d’aujourd’hui, et cette vision est transmise en un mélange esthétique subtil. Texte et dessins s’imbriquent comme naturellement, donnant à l’(anti)héroïne et aux personnages qui tournent autour d’elle une épaisseur et une coloration à la fois réalistes et romanesques. Un roman graphique morbide et drôle, jubilatoire et saisissant.

Jean-Pierre Longre

www.denoel.fr/Catalogue/DENOEL/Denoel-Graphic