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17/06/2014

Mouvante poésie

Ada Milea, Petit mouton, anthologie bilingue, traduction du roumain par Faustine Vega et Nicolas Cavaillès

Irina Mavrodin, Sang vert, anthologie bilingue, traduction du roumain par l’auteur

éditions hochroth Paris, 2014

Poésie, Roumanie, francophone, Ada Milea, Irina Mavrodin, Faustine Vega, Nicolas Cavaillès, éditions hochroth Paris, Jean-Pierre LongreAda Milea est une artiste aux talents multiples : théâtre, musique, chanson, et poésie. C’est de celle-ci, principalement, que relève Petit mouton, sans qu’il soit fait abstraction des autres genres esthétiques. La chanson, notamment, résonne à maintes reprises dans des textes dont l’oralité se manifeste sous les formes de la comptine détournée, du chant national parodié, de la légende travestie (au premier plan, celle de Mioritza, fameuse ballade populaire).

En quelques textes, se produit le mélange des tonalités et des motifs : l’absurde (si cher à la tradition folklorique roumaine, comme chez Urmuz), l’humour noir et la satire sociale voisinent en bonne entente avec la révolte contre le sort réservé aux peuples, aux femmes, aux petits de ce monde. Pas un instant on ne risque de se détourner d’une poésie qui lance ses appels : « - Oooo, Pastoureau / - Oo, Jouvenceau ! », et invite au rêve collectif : « D’un même mouvement les gens… rêvent tous. / Tous ensemble… rêvent tous ».

Poésie, Roumanie, francophone, Ada Milea, Irina Mavrodin, Faustine Vega, Nicolas Cavaillès, éditions hochroth Paris, Jean-Pierre LongreIrina Mavrodin (1929-2012) est d’abord connue comme essayiste, théoricienne, critique, universitaire de haut vol, traductrice de Proust, Flaubert, Gide, Camus, Ponge et de nombreux autres écrivains ou essayistes… dont elle-même, puisqu’elle est l’auteur des versions roumaine et française des précieux poèmes ici réunis sous le titre de l’un d’eux, Sang vert.

Le sang du corps humain, le vert des « feuilles à nervures », selon une fusion récurrente qui se produit, dans ces courts et beaux textes, entre la nature et l’homme, « sous la peau chaude des pierres », ou bien là où « palpite le cœur des arbres ». Discrètement, l’amour (« écrit sur les ailes des oiseaux ») et la mort (« je ne sais plus / dans quel monde je vis / si je suis ici / ou de l’autre côté ») se glissent entre les « immobiles branches », donnant pérennité aux salutaires et nécessaires mouvements de la poésie et de la vie.

Quoi de commun, tout compte fait, entre Petit mouton et Sang vert ? Formellement, les deux ouvrages offrent de front leurs textes en roumain et en français, et tous deux sont des recueils poétiques. Surtout, leur voisinage dans cette chronique voudrait prouver que le domaine de la poésie est étonnamment étendu, varié, accidenté, inattendu, et montrer, encore une fois, les choix judicieux des éditions hochtoth Paris.

Jean-Pierre Longre

www.paris.hochroth.eu  

28/10/2013

Mots en fuite

Poésie, récit, francophone, Jean-Baptiste Monat, éditions hochroth Paris, Jean-Pierre LongreJean-Baptiste Monat, Cavales, éditions hochroth Paris, 2013

Écrire un roman ? L’idée, l’envie, voire le besoin en ont effleuré l’esprit de « l’homme sans réseaux ». Il y a résisté, mû cependant par l’irrépressible geste narratif. Alors, il a sauvé quelques morceaux de son blog personnel, il les a « repeints, ajustés, affûtés », et cela donne un « récit incertain », en trente-neuf chapitres aux fortes résonances poétiques.

« Marié de force à la réalité absconse », le narrateur, sans pouvoir en divorcer, compose avec elle, tente de « reprendre élan » en chevauchant les mots en fuite. Des mots violents parfois, de mort et de souffrance, des mots ailés aussi, qui tiennent à distance, qui survolent le monde et les êtres étranges et familiers qui le peuplent. Surtout, des mots finement choisis et agencés, qui tantôt saisissent sur le vif le réel quotidien et ses contraintes, tantôt lancent des images étonnantes et infinies, celles par exemple de « cet échassier devant des cruches vides » ou de ce « vol d’étudiantes qui piquent au sud »… On se dit alors, comme lui, que tout serait possible, que ce soit avec l’indifférence de « l’ennui liquide » ou avec « une force suspendue en moi sans limite », entre aboulie instinctive et volonté créatrice.

Non, Cavales n’est pas un roman. C’est une multitude d’ébauches romanesques, d’esquisses narratives, dont la densité fait résonner toutes sortes d’harmoniques et dont les lignes mélodiques libèrent chez chacun la « surface vierge du passage ». Tout se déroule « en musique, tristement, dans l’errance de l’espèce », l’essentiel étant de « maintenir en équilibre la colonne de ciel branlante posée sur notre tête ». Lourde responsabilité. 

Jean-Pierre Longre

www.paris.hochroth.eu

http://lhommesansreseaux.hautetfort.com

08/05/2013

Poèmes en dialogue

Poésie, Pernette du Guillet, Maurice Scève, Nicolas Cavaillès, Alice Rambert, éditions hochroth Paris, Jean-Pierre LongrePernette du Guillet, Maurice Scève, Heureuse peine et longue mort, éditions hochroth Paris, 2013

Parmi les couples qui parsèment l’histoire littéraire, celui que forment Pernette du Guillet et Maurice Scève est singulier. Couple poétique s’il en est, une vingtaine d’années les sépare ; lui est un poète savant qui laissa plusieurs recueils dont Délie, écrit pour elle, qui n’eut le temps que de laisser « quelques brouillons de Rymes » avant de mourir à 25 ans, bien avant lui.

Belle idée que de réunir quelques-uns de leurs textes et de les faire se répondre, en un dialogue amoureux et versifié. Beau choix anthologique, aussi, que celui de Nicolas Cavaillès, qui a eu soin de livrer les poèmes dans leur version originale, tels quels. Belle répartition, enfin, que cette alternance entre les dizains à la syntaxe et à la prosodie parfaites de Délie (dont le titre, rappelons-le, est l’anagramme de « l’Idée »), et les strophes musicales et sensuelles des Rymes. À la recherche platonicienne d’un idéal portée par le souvenir de Pétrarque répond l’harmonie pathétique du désir :

                            Si le servir merite recompense

                            Et recompense est la fin du desir,

                            Toujours vouldrois servir plus, qu’on ne pense,

                            Pour non venir au bout de mon plaisir.

Et puisque Pernette vient d’être citée, ne résistons pas au plaisir d’en faire autant avec Maurice, vrai « lionnois » :

                              Plus tost seront Rhosne, et Saone desjoinctz,

Que d’avec toy mon cœur se dessassemble :

Plus tost seront l’un, et l’aultre Mont joinctz,

Qu’avecques nous aulcun discord s’assemble :

Plus tost verrons et toy, et moy ensemble

Le Rhosne aller contremont lentement,

Saone monter tresviolentement,

Que ce mien feu, tant soit peu, diminue,

Ny que ma foy descroisse aulcunement.

Car ferme amour sans eulx est plus, que nue.

Vers précieux, aussi précieux que ce petit livre à l’esthétique à la fois sobre et très élaborée.

Jean-Pierre Longre

www.paris.hochroth.eu