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08/09/2021

Le poids des armes

Nouvelle, francophone, Nicolas Mathieu, Actes Sud, Babel, Jean-Pierre LongreNicolas Mathieu, Rose Royal suivi de La retraite du juge Wagner, Actes Sud / Babel, 2021

La nouvelle se distingue du roman par sa brièveté, mais pas seulement. Il y a la densité de la narration, l’unité d’action, le réalisme des personnages, la rapidité du dénouement… Les deux récits réunis dans ce volume répondent à ces critères, et la commune noirceur des sujets justifie leur voisinage, sans parler d’un protagoniste essentiel à chacune des histoires : le révolver, qui dans les deux cas joue un rôle majeur.

Rose, la cinquantaine, divorcée, des enfants qui ne se manifestent guère, a déjà beaucoup vécu et ne croit plus à l’amour. C’est d’ailleurs pour se protéger de ses pièges qu’elle garde sans cesse un révolver sur elle. Elle s’est résignée à mener une vie professionnelle sans ambitions, une vie sexuelle en pointillés, une vie sociale réduite à des fins de journées au Royal, un bistrot où elle boit et bavarde avec les habitués, dont son amie Marie-Jeanne. C’est ici qu’elle va rencontrer Luc, lui aussi désabusé, bon buveur comme elle. « Ils se contentaient de vider leurs verres et apprenaient à se connaitre. […] À force, ils avaient fini par se dire que pour eux, c’était plié, que leur tour était passé, qu’il faudrait désormais se contenter de durer, en profitant à la marge. Et ils se retrouvaient là, le regard dans le regard, preuve que non, il restait à vivre finalement. » Mais l’espoir va être de courte durée. Luc a de l’argent, Rose beaucoup moins ; il va vouloir compenser son manque de vigueur sexuelle par une sorte de chantage à la survie : « Autrefois, Luc lui faisait peur. Il lui faisait mal. Maintenant, c’était pire. Il lui faisait sentir qu’elle ne tenait qu’à un fil. Sa dépendance était telle, elle se trouvait si loin dans la servitude désormais, qu’un mot suffisait pour la renvoyer au néant. » Violence mentale, violence muette, mais violence réelle. Le couple aura beau faire des tentatives pour retrouver un semblant de bonheur (en oubliant, par exemple, le bistrot du « Royal » lors d’un séjour dans un autre « Royal », le grand hôtel d’Évian), c’est la violence ultime qui triomphera.

Quant au juge Wagner, il coule une retraite que l’on croirait paisible, mais qui ne l’est pas. Il a beaucoup jugé, condamné en conséquence – ce qui lui vaut des inimitiés, et même des menaces de mort de la part d’un clan corse qu’il n’a pas ménagé. C’est pour cette raison que lui aussi garde un révolver qui lui vaudra une rencontre avec Johann, un petit jeune un peu paumé qui s’est laissé entraîner dans quelques coups tordus. « Dans le tas, Johann surtout l’avait touché, avec son côté suiveur, cette maladresse dans le zèle, une certaine prudence aussi qui ressemblait presque à du discernement. » Une amitié complice s’instaure entre eux, avec quelques confidences et des silences, jusqu’à un dénouement brusque, sans concessions.

Ce petit livre se lit d’une traite (disons de deux), et Nicolas Mathieu, en un style délicat mais sans fioritures, mène le lecteur dans le dédale d’existences abîmées, sans se départir d’un attachement communicatif pour ses personnages, Cet attachement qu’on avait déjà décelé dans Leurs enfants après eux.

Jean-Pierre Longre

www.actes-sud.fr  

11/10/2020

Quel avenir ?

Roman, francophone, Nicolas Mathieu, Actes Sud, Babel, Jean-Pierre LongreNicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, Actes Sud, 2018, Babel, 2020.

Prix Goncourt 2018

Il a déjà été beaucoup écrit sur ce gros roman foisonnant et mené tambour battant, Prix Goncourt oblige… On ne reviendra donc pas sur les détails de la vie d’Anthony et de ses parents, de Hacine et de son père, de Steph et de Clem, de tous les autres, de ces adolescents qui, issus d’un milieu ou d’un autre, paraissent végéter dans une région où les hauts-fourneaux éteints, les cités sans attrait, les bistrots bondés et même la nature écrasée de moiteur et de boue n’offrent qu’un horizon gris et limité ; de ces adolescents qui, dans l’alcool et la drogue, les amours éphémères et maladroites, les plaisirs de la transgression et la violence incontrôlée, tentent d’oublier que l’existence obscure que leur réserve l’avenir est à peu près celle que mènent leurs parents.

Justement, c’est bien là-dessus qu’il faut insister : le titre du livre est explicité par la citation placée en exergue, tirée de l’Ancien Testament (le livre de Ben Sira) :

                   Il en est dont il n’y a plus de souvenir,

                   Ils ont péri comme s’ils n’avaient jamais existé ;

                   Ils sont devenus comme s’ils n’étaient jamais nés,

                   Et, de même, leurs enfants après eux.

Le roman de Nicolas Mathieu, si plein de mouvement, de sève et de péripéties de toutes sortes, se lit avec l’avidité du désespoir. Ces enfants qui tentent d’accéder à une destinée autre se sortiront-ils de celle à laquelle semblent les avoir condamnés la société, la famille, leur tempérament ?

L’histoire, qui s’étale de 1992 à 1998, se déroule en quatre temps régulièrement répartis (1992, 1994, 1996, 1998), quatre temps estivaux et fortement marqués par des événements collectifs tels que le 14 juillet ou la coupe de monde de football, qui donnent lieu à des scènes festives, délirantes, à la brutalité mal contenue. Au milieu de tout cela, quelques individus se détachent, relevant d’un monde ou d’un autre, et en écoutant leurs pensées, leurs doutes, leurs velléités, leurs désespoirs, leurs espérances (habilement exprimés au style indirect libre), en les connaissant ainsi de mieux en mieux, on se prend à s’attacher à eux. L’écriture de Nicolas Mathieu, faite de vigueur narrative, de pittoresque descriptif, de solidité architecturale, de fine analyse sociologique, mêlée d’échos, entre autres, de Zola et de Bourdieu, cette écriture, donc, est pour beaucoup dans cet attachement.

Jean-Pierre Longre

www.actes-sud.fr