05.12.2011

Récits venus du froid

Roman, francophone, Véronique Bizot, Actes sud, Jean-Pierre LongreVéronique Bizot, Un avenir, Actes sud, 2011. Prix du style 2011

Trois protagonistes en un seul se superposent : Paul le narrateur, Paul qui, à la demande de son frère jumeau, parcourt des centaines de kilomètres pour aller vérifier un robinet dans la grande maison familiale déserte, Paul qui se laisse aller, au cours de ce séjour solitaire et glacé, à des souvenirs aussi variés que surprenants. Avec lui, dans sa mémoire en alerte, ses cinq frères et sœurs aux prénoms scandinaves, héritages de leur mère : Odd l’artiste sans carrière, Harald l’aîné, avocat confirmé, Alina et Dorthéa, qui ont épousé sur le tard des hommes avec carrière et qui habitent un triplex monégasque, Margrete, qui ne doit pas être livrée à elle-même.

La trame est minimale : Paul, coincé par les chutes de neige dans la vaste maison, se chauffe et se nourrit tant bien que mal, se réfugiant le plus souvent dans le canapé paternel. Germent alors dans son esprit et sous la plume irrépressible et malicieuse de l’auteur des histoires qui nous mènent, avec lui, dans un passé proche ou lointain, dans des contrées familières ou inconnues. Il y a, par exemple, les lubies d’un Écossais tournant à l’accident de téléphérique, la jungle malaise se refermant sur le voyageur imprudent, les difficiles relations familiales… Il y a aussi l’aventure immédiate, un tracteur menant Paul au village où un enterrement l’accapare et où il redécouvre des bâtiments sans chaleur (piscine, prison, asile…), autres lieux d’enfermement et de malaise.

Sous le titre apparemment paradoxal, dont on ne saisit la portée qu’aux derniers mots, se succèdent sur un rythme implacable des phrases qui glissent comme naturellement les unes à la suite des autres, en des méandres enfiévrés. Contrepoints, harmoniques, variations sur des thèmes divers, prose rythmée… Chaque chapitre se déroule en mouvement symphonique, et chaque mouvement se relie au précédent et au suivant en un déroulé verbal que seule la comparaison musicale peut laisser entendre. Le style de Véronique Bizot, comme les impressions et souvenirs qu’il suscite, est un antidote au froid d’où émergent les récits.

Jean-Pierre Longre

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28.09.2010

Dans la « tombe humide »

Gaudé.jpgLaurent Gaudé, Ouragan, Actes Sud/Leméac, 2010

Il y a Joséphine Lincoln Steelson, « négresse depuis presque cent ans », rivée à sa ville, à sa terre et au souvenir de son mari jadis assassiné ; il y a Keanu Burns, qui a quitté sa plate-forme pétrolière et décidé, contre toute raison et contre le mouvement général de fuite, de partir retrouver Rose, son amour de toujours, mère du petit Byron ; il y a Buckeley et ses compagnons de prison, criminels endurcis, qui devront à toute force quitter leurs cellules pour échapper à la noyade ; il y a le pasteur, dont la folie meurtrière se substituera au devoir de charité chrétienne… Tous sont du peuple des anciens esclaves, et tous sont confrontés à la violente tempête qui ravage la Nouvelle-Orléans. Ils se croisent, se rencontrent, s’affrontent parfois, victimes non seulement des méfaits de la nature, mais aussi des injustices de la société.

Les monologues et les récits personnels s’entrecroisent comme les individus, s’entrechoquent comme les débris flottant sur l’eau, se frôlent comme les alligators s’insinuant dans les rues inondées, et l’écriture de Laurent Gaudé, d’une sensibilité qui confine au lyrisme, rend compte avec délicatesse, profondeur et force de l’intimité des êtres. Une vague d’amour enveloppe les retrouvailles de Keanu et Rose, une vague de révolte soulève Joséphine protestant contre la « misère du monde », une vague de solitude conduit Buckeley vers les bayous déserts, une vague de violence punitive submerge l’homme de Dieu. Le déchaînement des éléments met les âmes à nu, et chacun guide sa vie là où une forme de liberté retrouvée, fausse ou vraie, le lui suggère.

Ouragan est un puzzle romanesque dont les pièces peu à peu se mettent en place – pièces dont on sent pourtant qu’elles ne restent pas stables, livrées à la surface fluctuante des eaux omniprésentes et des destinées inéluctables.

Jean-Pierre Longre

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04.08.2010

Les deux sœurs

Visdei.jpgAnca Visdei, L’exil d’Alexandra, Actes Sud, 2008

 

Toujours ensemble, la devise des deux sœurs Popesco, est aussi le titre d’une pièce qui, depuis quelques années, est jouée dans plusieurs pays, parfois sous le titre de Puck en Roumanie. Le succès d’Anca Visdei, longuement mûri et largement justifié, est d’abord celui de son abondante œuvre théâtrale.

 

On ne s’étonnera donc pas de voir dans L’exil d’Alexandra, roman épistolaire, une sorte de mise en récit d’un dialogue aux accents dramaturgiques entre Alexandra et Ioana : la première a fui la dictature, la seconde, restée avec leur mère et leur grand-mère, tente tant bien que mal de se débrouiller dans le vide étouffant du règne de Ceausescu. Leur échange de lettres, sur une période de plus de 15 ans (avec une longue interruption) dit la tendresse, les anecdotes, les difficultés, les rancoeurs, les jalousies, l’amour de deux êtres qui voudraient ne rien se cacher, mais qui ne peuvent s’exprimer qu’à mots voilés : « Tante Prudence », l’odieuse et imbécile censure, veille, mais aussi, parfois, s’interposent les pudeurs et les remords… Cet échange dit aussi les métamorphoses de soi, ou plutôt du monde (« Je ne change pas. C’est la vie autour de moi qui change. Si on ne se durcit pas, on ne survit pas. Et c’est notre âge qui a changé »), la liberté retrouvée (« Dans mes rêves les plus fous, je n’espérais pas vivre ça »), mais la liberté trahie par une apparence de révolution, les faux-semblants politiques et les déceptions culturelles. 

 

Le roman baigne entièrement dans le théâtre (et vice-versa). Alexandra et Ioana ont toutes deux, sous des aspects distincts et complémentaires (l’écriture, la scène), la même vocation, et c’est ce qui renforce leur complicité (leur rivalité parfois). Shakespeare et Puck, le lutin du Songe d’une nuit d’été, sont des points d’ancrage récurrents ; et assez naturellement, Alexandra se met à « tricoter une pièce à deux personnages, une pièce épistolaire dont tu devines les protagonistes » ; les lettres, la pièce, le roman (sans compter les éléments autobiographiques) : tout s’imbrique, dans une sorte de mise en abyme de l’expérience littéraire.

 

Autre fil conducteur, noué au précédent : la langue française, dont Alexandra fait peu à peu l’apprentissage, jusqu’à l’utiliser comme langue d’écriture littéraire, et comme langue maternelle de son fils. Apprentissage difficile : « Dire que j’ai choisi le français pour me faciliter la tâche ! Dès que j’ai une idée à exprimer, pas de problème, les mots sont là, limpides et précis. Mais dès que je m’attaque au moindre sentiment, le vocabulaire se dérobe. Pour traduire dor de tara, je n’ai trouvé que mal du pays. Et si on n’a précisément pas mal ? Si c’est plus insidieux que ça, précisément comme le dor ? Nostalgie, mélancolie, ça existe encore mais pour dor, cette tristesse de l’âme qui se languit, au-delà même de la souffrance, va chercher ». Il y a toutefois la volonté indéfectible de surmonter les obstacles, jusqu’au constat d’une maîtrise parfaite : au bout du compte, Ioana constate que les colères de sa sœur n’éclatent plus en roumain, mais bel et bien en français !

 

Au-delà du théâtre, de la langue, de l’écriture, c’est évidemment l’exil qui est au coeur de tout, le titre y insiste ; l’exil politique, géographique, linguistique, familial, sentimental… Mais le choix du genre, la subtilité et la limpidité de l’écriture, la profondeur et la complexité des personnages, l’imbrication de la narration dans l’histoire roumaine et européenne font de cet exil une richesse non seulement du point de vue littéraire, mais tout simplement du point de vue humain.

 

Jean-Pierre Longre

 

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09.06.2010

Avec le temps…

jpg_ContactsUnjourletemps.jpgLa pensée de midi n° 31 : Histoires d’un 20 janvier

Actes Sud, 2010

En une journée choisie au hasard, que de péripéties, de rencontres, de souvenirs, de malheurs, de bonheurs ! Naguère (au siècle dernier), Olivier Rolin avait relaté dans un roman les événements d’une journée sur les cinq continents (L’invention du monde, Le Seuil, 1993). La pensée de midi, pour fêter ses dix ans, se contente, si l’on peut dire, du pourtour méditerranéen, mais à plusieurs voix, dans le foisonnement poétique d’inspirations différentes. Que s’est-il passé le 20 janvier 2010 ? Pour le savoir, il faut lire les textes des onze écrivains venus d’Italie, d’Égypte, de Tunisie, d’Algérie, du Maroc, du Liban, d’Israël, de Serbie, de Bosnie, du Pays basque.

Tous font « le portrait, nécessairement collectif, d’un jour », et depuis leurs espaces particuliers décrivent le temps lui-même. Les personnages de leurs récits, les lieux, les situations contiennent et délivrent le temps, celui du XXIe siècle dont les dix premières années ont bouleversé les relations internationales et les mentalités individuelles. En prime, entre chaque texte, des « histoiriettes » savoureuses et insolites, tout simplement extraites de la presse du jour en question.

La coïncidence des dates fait que les dix premières années du siècle sont aussi celles de le revue qui, avec constance et régularité, offre à ses lecteurs des pages de littérature, de critique, d’art, de réflexion. Ce numéro 31 est à la fois spécial et fidèle aux objectifs de départ, dont est garante la figure tutélaire de Camus.

Le combat obstiné de l’écriture pour « vouloir, résolument, un avenir convergent entre les deux rives » de la Méditerranée ne fait pas oublier la relativité du temps, dans sa concordance, comme le rappelle l’histoiriette finale, symbole de ce qui, dans leur diversité, unit les pays du « midi » : « Le 20 janvier 2010 est aussi appelé 4 Sefar de l’an 1431 après l’Hégire, selon le calendrier Hijri, 30 Dey 1388 selon le calendrier iranien Jalali, et 5 Sh’vat 5770 selon le calendrier juif ».

Jean-Pierre Longre

www.lapenseedemidi.org

http://www.sitartmag.com/penseedemidi.htm

http://www.sitartmag.com/penseedemidi04.htm

http://www.sitartmag.com/penseedemidi08.htm

04.05.2010

Le dodo disparu

Danan.jpgJoseph Danan

À la poursuite de l'oiseau du sommeil

Actes Sud – Papiers, Heyoka jeunesse

Le théâtre pour la jeunesse a l’avantage d’être lisible et visible aussi par les adultes. Lisant À la poursuite de l'oiseau du sommeil, l’adulte peut y voir une quête, comme il y en a tant dans la littérature, avec ses désirs, ses épreuves, ses angoisses, ses espoirs, ses illusions, son inachèvement perpétuel ; mais aussi -  et c’est là l’originalité – avec ses surprises et sa vivacité.

L’enfant a appris que le dodo, l’oiseau du sommeil, n’existe plus, sinon sous la forme d’images figées. Selon sa logique enfantine, il s’en va donc à sa recherche au bout du monde, dans des régions qu’il ne connaissait pas, mais auxquelles il s’adapte familièrement, comme dans un rêve. Les rencontres, les découvertes, les conversations, le tout parsemé de chansons, n’ont rien pour le désespérer, au contraire.

Joseph Danan joue avec la parole, laisse les lieux et les âges se heurter en douceur, et les illustrations de Gwenaëlle Colombet ajoutent couleurs et luxuriance à la poésie du texte. Un joli livre à mettre entre toutes les mains, le soir, avant de s’endormir.

Jean-Pierre Longre

 

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26.04.2010

Un amour de docteur

9782742787159.jpgAnca Visdei, Je ne serai pas une femme qui pleure, Actes Sud Junior, 2010

Selon le principe de la collection, c’est « d’une seule voix », « d’un seul souffle » que Marianne, jeune fille pleine de désirs et de volonté, exprime ses haines et ses prédilections. Son monologue est à la fois dévoilement et non-dits, aveux et désaveux, affirmations et contradictions.

L’aversion violente qu’elle éprouve pour ses parents se mue en amour posthume, son esprit repousse toute perspective d’humiliations et de larmes, et son corps est ouvert aux délices de la sensualité mais peu sensible aux approches des garçons de son âge. Seul compte le docteur Desmoulins, son « Dieu personnel absolu » qui (professionnellement) le connaît bien, ce corps; et la perte des parents permettra à Marianne de transformer en réalité un fantasme d’adolescente (fantasme assez récurrent, si l’on en croit aussi et entre autres un texte humoristique de la chanteuse Amélie les Crayons, « Mon docteur »…).

« Cela ne se raconte pas », dit Marianne, qui a un caractère bien trempé et qui sait ce qu’elle dit. « Cela ne se raconte pas », mais cela s’énonce à mots plus ou moins couverts, cela se laisse deviner. L’art d’Anca Visdei consiste à laisser parler la jeune fille – du moins à donner cette impression – en un flux qui entraîne avec lui autant de vérités que d’interrogations.

 Jean-Pierre Longre

Liens :

www.ancavisdei.com

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