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28/12/2017

La guerre, l’amour, l’amitié

Roman, francophone, Brigitte Giraud, Flammarion, Jean-Pierre LongreBrigitte Giraud, Un loup pour l’homme, Flammarion, 2017

Ils ne sont pas si nombreux, les livres sur la guerre d’Algérie, ou qui la prennent pour cadre. Un loup pour l’homme répond aux deux critères, ou se situe entre les deux : la guerre en question n’est pas une simple toile de fond, puisqu’elle est au cœur du récit et des préoccupations des personnages qui la vivent à leur niveau, et elle n’est pas un simple sujet de reportage, puisque c’est des corps, des sentiments et des âmes qu’il s’agit ici.

Antoine et Lila s’aiment. Ils vont avoir un enfant, mais Antoine est appelé pour ce que les autorités appellent les opérations de « pacification » en Algérie – et le bébé à venir risque de compliquer les choses. Alors Lila, qui « n’a pas d’autre choix que de garder l’enfant » et qui « veut être l’égale d’Antoine », décide de rejoindre son mari à Sidi-Bel-Abbès, où il soigne les blessés. Refusant de porter une arme, il a été affecté comme infirmier à l’hôpital, où se révèlent à lui, sur les corps et dans les âmes de ses patients, tous les méfaits, toutes les atrocités de ce qui se révèle être une vraie guerre.

La vie quotidienne d’Antoine prend un élan nouveau grâce à l’arrivée de Lila, puis à la naissance de Lucie, qu’il fête avec ses copains Martin et Jo, et avec laquelle il « prend comme une bouffée d’air, où il puise les forces dont il aura besoin par la suite. ». Une suite qui devient de plus en plus difficile, avec les attentats et les combats dont le nombre et la gravité s’intensifient, les crimes de l’OAS, les dangers qui se rapprochent. Et il y a Oscar, ce jeune soldat amputé de la jambe auquel Antoine s’attache, auquel il arrachera les mots que le blessé traumatisé n’arrive pas à prononcer, jusqu’à ce qu’il se fasse raconter l’histoire qui a valu à Oscar son amputation, et qui vaut au livre son titre à double entente.

Dans un style d’une apparente simplicité, sans fioritures, sans pathos excessif, l’auteure révèle les sentiments intimes, les doutes récurrents, les angoisses profondes de personnages qui tentent d’affronter un monde qu’ils n’ont pas voulu. Le loup n’est pas forcément celui qu’on croit, et Brigitte Giraud, qui est née comme Lucie et dans les mêmes conditions qu’elle à Sidi-Bel-Abbès, a l’art de mener, par la narration romanesque, ses personnages et ses lecteurs vers la réalité : Antoine « a compris l’absurdité des choses, soigner ou tenir un fusil, c’est la même frustration, la même aberration. Il a fini par comprendre le rôle que jouait l’armée française, le lourd tribut payé par la population algérienne, et il se sent trahi. Ses yeux se dessillent enfin. ». Heureusement, il y a Lila et Lucie, il y a eu Oscar et quelques autres… Un loup pour l’homme est un beau roman sans concessions, qui, malgré les événements qu’il relate, chante l’amour et l'amitié, et dont l’humanité, dans tous les sens du terme, sort grandie.

Jean-Pierre Longre

https://editions.flammarion.com

12/12/2011

« Pouvoir parler »

Roman, francophone, Brigitte Giraud, éditions Stock, Jean-Pierre LongreBrigitte Giraud, Une année étrangère, Stock, 2009, J’ai lu, 2011

Son jeune frère Léo est mort dans un accident de mobylette, ses parents se renvoient plus ou moins explicitement la responsabilité de leur deuil, et Laura, 17 ans, souffre doublement de ce déchirement familial. Son départ pour l’Allemagne du Nord en tant que jeune fille au pair est comme une fuite.

Là-bas, prise dans le froid et l’humidité de la Baltique, tout près de l’infranchissable frontière avec l’Est (nous sommes avant 1989), elle a du mal à s’intégrer dans un monde inconnu, dans une famille étrange où le mystère et les non-dits semblent tenir une place importante, en un vide existentiel qui, à l’évidence, ne comblera pas le sien. Où trouver refuge ? Dans les occupations ménagères, dans la musique, dans une correspondance réconfortante avec son frère aîné, Simon (qui pourtant trouvera à la longue un autre point d’ancrage sentimental), et, peu à peu, dans une sorte de complicité avec les deux enfants de la famille Bergen, Thomas, 14 ans, et Susanne, 9 ans. Il y a aussi quelques sorties en ville, la bibliothèque, un peu de lecture, Thomas Mann… Pas de quoi contrecarrer la souffrance de la rupture et de l’absence… D’autant que les lacunes linguistiques ne facilitent pas la communication. Trouver les mots, « pouvoir parler », voilà le difficile enjeu, pour elle et pour les autres.

Bien que certains échos résonnent discrètement et distinctement entre France et Allemagne, entre passé et présent (la mobylette, les relations familiales tendues – ou distendues –), Laura est ailleurs, ou plutôt elle sent les autres ailleurs – Monsieur et Madame Bergen, le grand-père, même les enfants –, et le passé de la famille pèse pour beaucoup dans ce sentiment, même s’il se révèle sur le tard. Elle est certes dans une contrée lointaine, mais ce n’est pas le seul facteur d’isolement. « Voici à quoi ressemble ma vie à quelques mois de mes dix-huit ans : un pays étranger, une langue étrangère, un homme étranger, mes parents étrangers, mon frère Léo dont l’image s’éloigne, mon frère Simon qui m’échappe, et moi, un corps étranger. C’est ce que je me dis le matin au réveil, quand je ne parviens pas à poser un pied par terre alors que la lumière entre depuis longtemps par le vasistas. C’est ce que je ressasse quand je marche près de Susanne le long de la voie ferrée. C’est peut-être cela l’expérience du deuil ? Un vertige d’étrangeté ».

Brigitte Giraud, avec profondeur et délicatesse, campe un personnage attachant, tout en nuances, fait de repli sur soi et d’ouverture aux autres, de fermeture et de réceptivité, de désillusion et d’espoir, et dont le nécessaire monologue intérieur laisse alterner plages de lucidité et zones d’ombre. Un personnage que l’on surprend en pleine métamorphose, et qui nous surprend par sa force de résistance aux faiblesses humaines, y compris les siennes.

Jean-Pierre Longre

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