07/07/2026
Les batailles de l’eau
Gaspard Koenig, Aqua, Éditions de l’Observatoire, 2026
Tout commence par un déluge qui s’abat violemment sur le village de Saint-Firmin. Et là, on nage pour ainsi dire en plein paradoxe ; car on s’aperçoit vite, au fil des pages, que c’est le manque d’eau qui forme le sujet principal du livre, provoquant préoccupations quotidiennes, querelles techniques et politiques. Sujet ô combien sensible à notre époque (petit aparté : cette chronique est écrite à un moment de particulières canicule et sécheresse), et Saint-Firmin est un microcosme représentatif d’une bataille nationale, voire planétaire, entre les tenants de la technologie de pointe et les traditionalistes confiants dans la nature (pour schématiser). Il y a là Martin, haut fonctionnaire originaire de la commune, partisan de la modernisation du réseau, et Maria, originaire de Roumanie, qui a soutenu une thèse sur le sujet et voudrait préserver la source locale.
Devenue épicière du village, Maria va être élue maire contre Martin, et va tenter de mettre en pratique les options qu’elle a mises en avant, à savoir l’ « appropriation par la population de la gestion de ses ressources. » Mais si sa renommée dépasse largement les limites du village, c’est un jour la catastrophe, le cauchemar : l’eau ne coule plus. « Maria se demande si la moindre goutte atteindra les robinets le lendemain à huit heures. Elle doit se préparer au pire. Cinq cents habitants complètement et indéfiniment à sec. […] Une foule de citoyens qui voient s’écrouler la promesse centrale de l’État moderne, celle de pourvoir à leurs besoins fondamentaux. Des hordes d’êtres humains qui s’interrogent sur leur survie et sur les moyens de l’assurer. Un troupeau de bêtes apeurées prêtes à basculer dans la guerre de tous contre tous. »
Comment s’en sortir ? Des idées surgissent çà et là, de l’intervention de camions citernes au creusement de bassines… La solution viendra finalement de Martin qui, après le retour de Maria dans son pays natal, prendra sa place à la mairie, revenant lui aussi au pays, sevré de ses fonctions bureaucratiques. Pour cela il devra affronter son oncle, riche fermier et notable local, qui tient le discours attendu : « Les culs-terreux comme moi, on bosse tous les jours de l’année, on est couverts de dettes, noyés de paperasse, on se fait contrôler par les cols blancs de la préfecture et on est abreuvés d’insultes par les bobos des villes, nos femmes s’en vont et nos enfants nous crachent à la figure ! On devrait faire grève comme les cheminots et les profs, on devrait bloquer Rungis et vous affamer, en trois jours vous seriez à genoux. Mais […] on continue le labeur des anciens, on arrache à cette chienne de nature des trésors, on transforme le fumier en lait stérilisé, pour que les experts-comptables, les énarques et tous les donneurs de leçons aient des frigos ben remplis. Et après, ils viennent nous traiter de voleurs ! »
La guerre de l’eau et des moyens de la conserver, donc. Mais il ne s’agit pas seulement de cela. Nous avons affaire à un livre aux nombreuses facettes et aux personnages à la fois originaux et représentatifs de différentes tendances écolo-politiques : Maria, qui échoue à mettre en pratique ses idées généreuses et se résout à finalement regagner la Roumanie – un pays que connaît bien Gaspard Koenig, ce qui lui permet de décrire les pittoresques coutumes pascales du pays. Face à elle, mais en voie de conversion, Martin, énarque de centre gauche qui après avoir rêvé de diplomatie, a dû stagner dans un poste ministériel. Autres figures remarquables : Jobard, le gros agriculteur intraitable, Léa, venue des quartiers de banlieue urbaine et devenue guérisseuse naturopathe de campagne, un collapsologue survivaliste, un éleveur à l’humeur fantasque, une secrétaire de mairie intraitable, d’autres encore… Une belle galerie de portraits ponctuée de considérations techniques sur le circuit de l’eau potable, de discours et de disputes sur fond de politique, prêtant le flanc à une satire piquante et jouissive. Aqua est un roman dense, multiple, débordant, par le courant duquel on se laisse inéluctablement porter.
Jean-Pierre Longre
19:08 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, francophone, Éditions de l’observatoire, jean-pierre longre, gaspard koenig |
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04/03/2016
Londres-Varatec aller-retour
Gaspard Koenig, Kidnapping, Grasset, 2016
Ruxandra, que ses employeurs appellent Roxy, a quitté la Roumanie, espérant y revenir un jour suffisamment riche pour tenir une pharmacie avec son fiancé Mircea. Son emploi de « nanny » dans une famille britannique lui fait découvrir un monde radicalement différent de celui qu’elle a laissé. David, « senior banker » rivé à son BlackBerry et à ses perspectives de carrière, Ivana, qui tente d’oublier et de faire oublier ses origines croates en se coulant dans le moule du snobisme londonien, et le petit George, élevé selon des principes bien arrêtés, auquel Roxy se prend d’une affection de plus en plus maternelle, tout en restant en étroite relation avec une de ses tantes demeurant dans sa région natale.
Or la banque dans laquelle David travaille est impliquée dans le projet européen du « Corridor IX », autoroute qui relierait la Grèce à la Finlande en passant par la Bulgarie, la Roumanie, la Moldavie, l’Ukraine et la Russie. « De la mer Égée à la Baltique ! », s’enthousiasme le commissaire européen aux transports. David, désireux de monter en grade, se propose pour prendre en charge le tronçon roumain de cet axe, dont sa banque aura la responsabilité – et la Roumanie va ainsi devenir l’objet de ses préoccupations professionnelles. Pas plus, au départ. Puis, à mesure que le projet se précise, greffant sur l’axe principal des voies rapides vers les fameux monastères de Bucovine et de Neamt – ce qui attise la révolte dans les campagnes, les villageois risquant de pâtir des travaux à venir –, il approfondit sa connaissance du pays. Un voyage pittoresque et relativement mouvementé jusqu’au au monastère de Varatec, cœur de la contestation, et que Ruxandra connaît bien, semble lui ouvrir les yeux sur la réalité du terrain et sur les nécessaires négociations à mener.
Visiblement, Gaspard Koenig maîtrise son sujet et l’art du roman. La vie londonienne avec ses rites et ses clivages sociaux, la Roumanie dans sa diversité, Bucarest, son animation et ses excès, les campagnes profondes, les monastères et leurs traditions (certains clichés tenaces aussi), les ambitions souvent restées lettre morte des instances européennes, les péripéties que les confrontations entre ces univers entraînent, les traits satiriques auxquels peu échappent : tout est réuni pour procurer une lecture à la fois rebondissante et documentée, qui n’exclut pas la réflexion sur la marche économique du monde et les dissensions qu’elle induit au sein de l’Europe. Un simple échange entre David le banquier de la City et Veronica la bibliothécaire du monastère de Varatec résume parfaitement l’incompréhension réciproque : « Avec l’autoroute, la croissance du département de Neamt devrait attendre les 5% par an. – La croissance de quoi, mon fils ? ». Kidnappeur, kidnappé, les rôles ne sont pas définitivement distribués…
Jean-Pierre Longre
17:57 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, francophone, gaspard koenig, grasset, jean-pierre longre, roumanie |
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