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13/09/2026

Une montée vers les sources

: Essai, francophone, Jean Rouaud, Gallimard, Jean-Pierre LongreJean Rouaud, La maison imaginaire, Gallimard, 2026

Ce livre est une vaste somme de réflexions et d’illustrations sur ce qui, aux yeux de l’auteur, fonde le mode de vie et de pensée de nombre d’entre nous, ce qu’on appelle la culture judéo-chrétienne, qui se manifeste notamment dans la philosophie, la théologie, les pratiques coutumières et l’art. Jean Rouaud montre comment les Évangiles relatant la vie, les gestes, les paroles de Jésus sont indissociables de l’Ancien Testament, comme si cette vie, ces gestes, ces paroles se voulaient une reprise des faits relatés dans la Bible ; d’Abraham au Christ, de Moïse au Messie, il y aurait continuité : « De cette souche sortiront le rejeton David, puis Salomon, puis Ménélik Ier que le roi sage eut avec la reine de Saba, et en remontant dans l’arborescence de Jessé on tombe sur une Marie, fille de Judée, et son rejeton Jésus dont on dira qu’il est celui-là annoncé par le prophète. »

Tout est lié, donc, et en trois grandes parties (« Le lieu-source », « La représentation », « L’héritage et la dette »), les méditations s’enchaînent, tant sur la charge symbolique de certains mots – par exemple la « crèche », qui viendrait du mot francique « krippia », la « mangeoire », annonçant le repas-communion (le « corps du Christ ») – que sur certains phénomènes sociaux, par exemple « La Vie catholique illustrée » devenant simplement « La Vie » – reniement comparable à celui de Saint Pierre ? –, ou sur des portraits de personnages tel celui de Saint François d’Assise, ou encore sur l’histoire du peuple juif, sa diversité et les persécutions qu’il a subies au cours des siècle, comme si la mort du Christ lui était éternellement imputable.

« L’imaginaire est notre boîte noire. Ce qu’elle contient de reliques, d’enseignements, de larmes, de récits, de pépites, à chacun d’en faire l’inventaire. L’imaginaire nous nourrit, nous habite, nous accompagne. Il est notre intérieur aux papiers peints de motifs qui nous sont propres pour certains et communs pour d’autres, et quand même il se décolle par endroits il constitue notre esthétique, ce qui lui donne ce côté vieillot qu’on lui reproche. L’imaginaire se moque d’être moderne puisqu’il est nécessairement daté, qu’il se situe en amont. Il nous fournit les éléments, les pierres d’angle avec quoi nous nous élevons. » Bel aveu, qui justifie le titre. C’est cette nourriture intérieure que nous fait partager Jean Rouaud, l’éducation qu’il a reçue, les livres qu’il a lus, les œuvres d’art qu’il a contemplées, les questions qu’il s’est posées, les vérités qu’il s’est forgées, les peurs et les joies qu’il a ressenties. En 600 pages, une montée vers les sources, un journal personnel érudit et émouvant.

Jean-Pierre Longre

 

www.gallimard.fr

www.jeanrouaud.com

09/09/2020

Édicule tous azimuts

Roman, autobiographie, francophone, Jean Rouaud, Kiosque, Grasset Jean-Pierre Longre

Jean Rouaud, Kiosque, Grasset, 2019, Points, 2020

En 1990, le Prix Goncourt fut attribué à Jean Rouaud pour son premier roman, Les champs d’honneur. Mais pendant la gestation de l’œuvre, et en attendant que s’accomplisse le destin littéraire, il fallait bien vivre. C’est ainsi que l’auteur tint pendant sept ans un kiosque de presse dans le quartier populaire de la rue de Flandre, sous la houlette d’un certain P., anarchiste reconverti dans le commerce, grand buveur à la méticulosité de comptable, altruiste aux colères mémorables.

Des personnages hauts en couleurs, il y en en abondance, autour du kiosque, qui viennent acheter leur journal préféré, ou simplement s’occuper à des discussions animées. L’occasion pour l’auteur de dresser des portraits pittoresques (ceux d’un certain Norbert, d’un certain Chirac – qui attend vainement un logement de la ville de Paris – et de beaucoup d’autres) issus d’une observation acérée, amusée, pleine de sympathie, et pour le futur écrivain d’exercer sa plume en évoquant des scènes de la vie quotidienne, en des « instantanés » en forme de haïkus. « Un lecteur de La Croix / Se devrait /De dire merci. » ; « Avec son accent parigot / Tatave salue / Le doigt sur sa casquette. » « Il était à la première / De la jeune Maria Callas / Dans les arènes de Vérone. ». Etc.

roman,autobiographie,francophone,jean rouaud,kiosque,grasset jean-pierre longreDe quoi s’entraîner à la rigueur, combattre le « cancer du lyrisme » pour privilégier le « réalisme » (invocations à Flaubert), appliquer « les préceptes d’ordonnancement de P. à mes phrases qui avaient aussi tendance à zigzaguer ». Le kiosque n’est pas seulement un lieu de vente, de rencontres et d’observation, mais le point de départ de la création, s’épanouissant au milieu des pages imprimées. L’habitacle serré, confiné, donne à voir tout un monde : celui, infini, que les journaux décrivent, celui du quartier, de Paris, de l’humanité tout entière contenue dans les silhouettes qui gravitent autour. Rien n’est fini : le livre lui-même figure l’édicule ouvert sur des sujets tous azimuts, à propos par exemple des constructions du Paris contemporain (Beaubourg, la Pyramide du Louvre), du concept de modernité, des guerres nouvelles et anciennes (celle de 1914, notamment, qui fit mourir Joseph Rouaud et naître Les champs d’honneur, Prix Goncourt), de la littérature, bien sûr, avec ses exigences et ses mystères.

Jean-Pierre Longre

www.grasset.fr

www.editionspoints.com