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29/04/2018

« Qu’étions-nous en train de vivre ? »

Roman, francophone, Roumanie, Lionel Duroy, Julliard, Jean-Pierre LongreLionel Duroy, Eugenia, Julliard, 2018

Jeune fille vivant à Jassy (Iaşi en roumain) dans les années 1930, Eugenia a été élevée dans une famille apparemment sans histoires. Mais alors que l’un de ses frères, Stefan, adhère aux idées et aux actions de la Garde de fer, elle découvre grâce à l’un de ses professeurs l’écrivain juif Mihail Sebastian, qu’elle va contribuer à sauver des brutalités d’une bande de jeunes fascistes. Ainsi, au fil du temps et des rencontres, va se nouer avec lui une liaison amoureuse épisodique dans la Bucarest de l’époque, où les épisodes dramatiques n’empêchent pas les récits de festivités mondaines et culturelles.

Autour des relations sentimentales et intellectuelles entre la personne réelle de l’écrivain qui, après avoir échappé aux crimes antisémites, mourra accidentellement en 1945, et le personnage fictif d’une jeune femme qui, devenue journaliste et assistant à la montée du fascisme et du nazisme, va s’impliquer de plus en plus dans la lutte et la Résistance, se déroule l’histoire de la Roumanie entre 1935 et 1945 : les atermoiements du roi Carol II devant les exactions du fascisme dans son pays et l’extension du nazisme en Europe, la prise du pouvoir par Antonescu, l’antisémitisme récurrent, la guerre aux côtés de l’Allemagne contre l’URSS, le retournement des alliances par le jeune roi Michel et les partis antinazis, le sommet de cette rétrospective étant le pogrom de Jassy, auquel Eugenia assiste épouvantée : « Je n’avais plus ma tête en quittant la questure, j’étais abasourdie et chancelante. Qu’étions-nous en train de vivre ? Était-cela qu’on appelait un pogrom ? J’avais beaucoup lu sur celui de Chişinau, en 1903, sans imaginer qu’un tel déchaînement puisse se renouveler un jour. Puisque la chose avait eu lieu, qu’elle avait horrifié le monde entier, elle ne se reproduirait plus. Ainsi pensons-nous, nous figurant que l’expérience d’une atrocité nous prémunit contre sa répétition. ». Avec, comme un refrain désespéré, la question plusieurs fois posée de savoir comment on pouvait « appeler la moitié de la population à tuer l’autre moitié » « dans le pays d’Eminescu, de Creangă et d’Istrati. ».

Car si Eugenia est un roman historique particulièrement documenté (on sent que Lionel Duroy s’est renseigné aux bonnes sources, qu’il a scrupuleusement enquêté sur place), il s’agit aussi d’un roman psychologique, dans lequel les sentiments, les réactions et les résolutions d’une jeune femme évoluent et mûrissent. Face à l’aberration meurtrière, Eugenia passe de l’indignation naturellement spontanée à la réflexion, à l’engagement et à la stratégie, en essayant par exemple, sous l’influence ambiguë de Malaparte (encore une figure d’écrivain connu que l’on croise à plusieurs reprises), de se mettre dans la peau et dans la tête des bourreaux pour mieux percevoir d’où vient le mal et pour mieux le combattre. Et comme souvent, mais d’une manière particulièrement vive ici, l’Histoire met en garde contre ses redondances, notamment, en filigrane, contre la montée actuelle des nationalismes et le rejet de l’étranger devenu bouc émissaire. Les qualités littéraires d’Eugenia n’occultent en rien, servent même les leçons historiques et humaines que sous-tend l’intrigue.

Jean-Pierre Longre

www.julliard.fr 

 

12/11/2013

Enfermés dans l’après-guerre

Roman, francophone, Lionel Duroy, Julliard, Jean-Pierre LongreLionel Duroy, L’hiver des hommes, Julliard, 2012, Le Livre de Poche, 2013. Prix Renaudot des Lycéens, 2012. Prix Joseph Kessel, 2013.

Comment échapper aux réactions à l’emporte-pièce, aux jugements manichéens lorsqu’on a affaire à un conflit fratricide aussi tragique, aussi sanglant, aussi complexe que celui de l’ex-Yougoslavie ? En considérant de plus près les protagonistes, en parlant avec eux, en essayant de les comprendre, on s’aperçoit que tous furent, à des degrés divers, du côté des bourreaux, des victimes, des poursuivants, des fuyards…

Marc, écrivain à qui l’auteur a fourni beaucoup de sa propre expérience, revient en Serbie en 2010, intrigué par le suicide de la fille du général Mladić, et désireux de mener l’enquête sur cette mort que certains (dont le général) qualifient d’assassinat. De Belgrade, il part avec son interprète Boris – figure attachante et fraîche au milieu de ce sombre récit – dans la petite république serbe de Bosnie, où il rencontre des êtres enfermés non seulement entre les frontières de leur État, mais encore dans un état d’esprit composé de colère, de peur, de haine, de paranoïa, de méfiance, de frustration.

roman,francophone,lionel duroy,julliard,jean-pierre longreDe Pale, quartier général du temps de la guerre, à Banja Luka, actuelle capitale, de villes nouvelles en villages montagnards perdus dans la neige, Marc rencontre et interroge des admirateurs de Mladić, des combattants courageux, des déserteurs lucides, des nationalistes impénitents… Il ne les condamne pas, ne les innocente pas non plus ; sa seule préoccupation : pouvoir les comprendre, être « le greffier de la vraie vie, celle de nos ténèbres, l’envers du décor que nous nous efforçons d’offrir chaque jour ». Les échos de sa propre vie sentimentale et familiale donnent d’ailleurs une résonance particulière à ce qu’il perçoit de ces humains rongés par leurs souvenirs : « J’aurais voulu les réunir tous, les regrouper sous un bel arbre ou les adosser à un mur de pierres dorées. Tous, les vivants et les morts, les victimes et les bourreaux. J’aurais pris une photo. Non, mieux, je me serais glissé parmi eux, nous nous serions tenus serrés les uns contre les autres. Moi au milieu des ces femmes et de ces hommes brisés ».

Dans les dernières pages, le narrateur se retrouve à Sarajevo, cette ville où ses amis serbes disent ne plus pouvoir se rendre de peur de s’y faire arrêter, voire tuer. Il s’aperçoit alors que les exclusions que s’infligent les trois peuples, Croates, Musulmans et Serbes, qui naguère vivaient en bonne entente, reposent autant sur des fantasmes que sur la cruelle réalité d’une guerre récente. Peut-on chasser les illusions meurtrières, ici et là, chez les autres et en soi ? Sans résoudre le problème, ce généreux roman qu’est L’hiver des hommes suscite une vraie réflexion.

Jean-Pierre Longre

www.julliard.fr     

www.livredepoche.com 

04/05/2011

"Le maillon rompu"

9782260018094.jpgLionel Duroy, Le chagrin, Julliard, 2010. Rééd. J'ai lu, 2011.

Pour Michel Leiris publiant L’âge d’homme, l’ombre de la « corne de taureau » qui guette le torero représente le danger qu’encourt l’autobiographe lorsqu’il se donne pour règle de dire « la vérité, rien que la vérité ». L’écriture est alors un « acte » qui pèse lourdement sur les relations de l’auteur avec son entourage, et donc sur le destin de cet auteur. Là s’arrête l’analogie entre l’ouvrage de Leiris et celui de Lionel Duroy : la construction, le style, l’intention même sont différents. Mais dans les deux cas, l’expression la plus fidèle, la plus sincère possible des souvenirs est un risque délibérément encouru, voulu par la nécessité de la libération personnelle.

De 1944 au début des années 2000, des origines parentales à la création d’une nouvelle famille, les souvenirs de William Dunoyer de Pranassac (alias Lionel Duroy) se succèdent au rythme de ce qui a marqué, voire bouleversé son existence, à commencer par les traumatismes de l’enfance, entre un père en permanente cessation de paiement, une mère dont les rêves mondains déçus provoquent chez elle des dépressions périodiques et une ribambelle de frères et sœurs élevés au gré des circonstances. Une enfance chaotique, marquée par les disputes des parents, une scolarité lacunaire, des bonheurs fugitifs sans lendemains. Puis viennent les voyages, les amours, les ratages, la paternité, le journalisme, l’écriture…

Cette écriture, qui n’est pas simplement narration – histoire de raconter sa vie pour se satisfaire et satisfaire la curiosité des lecteurs – retrace une évolution personnelle qui, certes, ne manque pas d’intérêt : des complexes enfantins à une certaine assurance, de l’extrême droite familiale à la gauche bon teint, de la soumission à la révolte.  Il y a aussi la quête minutieuse du vrai, les documents et les photos palliant les défaillances de la mémoire, le doute et les questions, loin d’être occultés, se faisant même moteur de la recherche. Mais l’écriture est au premier chef, et en dernier lieu, le moyen de survivre. Lorsqu’en 1990 paraît Priez pour nous, c’est la rupture avec toute la famille, parents, frères et sœurs, neveux et nièces : l’auteur s’est livré à la « corne de taureau » en allant jusqu’au bout du règlement de comptes avec sa mère, et c’est au prix de cette brouille qu’il peut poursuivre son chemin.

Le chagrin est en quelque sorte le roman d’un regard sur soi, le roman d’une autobiographie sans concessions : Lionel Duroy raconte comment il en est arrivé à composer une œuvre de révolte, comment il est devenu « le maillon rompu, celui sur lequel s’est cassée la chaîne ». Récit violent et tendre à la fois, plein d’une émotion à peine bridée par l’écriture.

Jean-Pierre Longre

www.laffont.fr/julliard