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02/03/2026

L’écrivain et son éditeur

Correspondance, francophone, Marcel Proust, Gaston Gallimard, Pascal Fouché, Gallimard, Jean-Pierre LongreMarcel Proust, Gaston Gallimard, Lettres retrouvées 1912-1922, édition établie, présentée et annotée par Pascal Fouché, Gallimard, 2025

En 1989, paraissait la Correspondance entre Marcel Proust et Gaston Gallimard, éditée par Pascal Fouché. Le même Pascal Fouché en présente ici un important complément, assorti d’annexes et d’une utile bibliographie. Cent sept lettres « retrouvées » de l’écrivain avec son éditeur, mais aussi avec de proches collaborateurs de Gallimard (Berthe Lemarié et Gustave Tronche), ainsi qu’un échange avec Henriette Rallet, dactylographe aux « merveilleux arrangements », et même une lettre d’Ezra Pound concernant une traduction anglaise de ce qu’il appelle « Chez Swann ».

La lecture de ces lettres nous en apprend beaucoup sur les relations entre l’écrivain et son éditeur. Sur les relations professionnelles, bien sûr, concernant la publication des premiers volumes de À la recherche du temps perdu : remaniements des manuscrits et des épreuves, qui donnent lieu à des échanges précautionneux mais parfois vifs, notamment de la part de Proust, qui manifeste par ses récriminations l’impérieux souci qu’il avait de la perfection de ses publications – par exemple sur la taille des caractères, parfois d’une manière quasiment lyrique (« Passons sur ma déception personnelle, car j’attendais ce livre comme un enfant un cadeau de Noël dans un soulier, et je ne pourrai en lire une page, même avec des lunettes je ne distingue rien. ») ou humoristique (« Je doute que j’aie écrit un tableau « silencieux » pour un tableau « licencieux » et mes lecteurs s’étonneront sans doute que l’artiste qui a peint ce tableau ait le scrupule de le voiler, s’il n’est que silencieux ! ») Intéressant aussi de savoir à quels critiques Proust veut faire parvenir des exemplaires de son œuvre : on trouve pêle-mêle, parmi les plus notoires, Robert de Flers, Léon Blum, Colette, Ramon Fernandez, Charles Maurras…

Relations professionnelles donc, mais aussi échanges amicaux de plus en plus empressés. La santé des deux principaux épistoliers étant fragile, ils manquent souvent des rendez-vous, s’en désolent et s’en excusent mutuellement. Gallimard à Proust : « Je répondrai à votre appel, et avec empressement et bien plus encore parce que je désire devenir votre ami que parce que j’espère être votre éditeur. » Proust à Gallimard : « Je serais triste si vous supposiez que votre santé a pu sortir un jour de mes préoccupations. », ou : « Cher ami je voudrais avoir toute une seconde vie devant moi pour vous témoigner mon amitié et que vous oubliiez l’importunité de mes plaintes. Mais je crois les devoir à mon œuvre. » Et anecdotiquement, à Gustave Tronche quelques confidences sur les chats : « Pendant une heure je viens de mettre en balance les délices d’avoir des animaux si charmants et l’horreur de les faire mourir dans une chambre où brûle sans cesse la poudre antiasthmatique Legras. La pitié l’a emporté. »

Cette correspondance, pour complémentaire qu’elle soit, n’en est pas moins pleine d’enseignements sur les mœurs éditoriales d’une époque où, la guerre de 1914-1918, ses suites et l’épidémie de grippe espagnole créant la pénurie, les difficultés ne manquaient pas, sur le tempérament d’un écrivain qu’on a tôt fait de qualifier de snob et de capricieux (alors qu’il fait passer son œuvre au-dessus de tout) et, au-delà de ce à quoi obligent les relations professionnelles, sur l’amitié de plus en plus solide entre cet écrivain et son éditeur.

Jean-Pierre Longre

www.gallimard.fr

25/10/2024

Consolation et libération

Essai, autobiographie, Laure Murat, Marcel Proust, Robert Laffont, Jean-Pierre LongreLire, relire... Laure Murat, Proust, roman familial, Robert Laffont, 2023, Prix Médicis Essai 2023, Le Livre de Poche, 2024

À la fin de Du côté de Guermantes, on assiste à une scène significative de ce que Proust définit comme la « vulgarité » du grand monde, qui s’assimile, ici comme ailleurs, à une profonde cruauté. La duchesse de Guermantes s’apprête à partir avec son mari à un dîner lorsque Swann lui apprend que, condamné par la médecine, il va bientôt mourir. « Placée pour la première fois de sa vie entre deux devoirs aussi différents que monter dans sa voiture pour aller dîner en ville, et témoigner de la pitié à un homme qui va mourir », elle choisit la première option en feignant de ne pas croire à la gravité de la maladie de son ami, et en prétextant un retard. Malgré cela, le duc de Guermantes exige que sa femme, qui a mal assorti sa toilette avec ses chaussures, aille changer celles-ci, perdant un temps qu’elle avait prétendu précieux… Pendant son absence, « le duc n’était nullement gêné de parler des malaises de sa femme et des siens à un mourant, car les premiers, l’intéressant davantage, lui apparaissaient plus importants. »

Laure Murat tire une belle leçon de cet épisode : « Difficile d’achever un volume sur une accusation plus cinglante d’un milieu dont le narrateur a par ailleurs tant vanté l’élégance et l’esprit. Car la critique vise bien plus une classe dans son mécanisme que des personnages dans leur caractère. Bien que de tempéraments et de comportements différents, le duc et la duchesse obéissent aux mêmes règles et sont solidaires dans une même grossièreté, dont la particularité est de découler en droite ligne de leur “bonne éducation”. » Nous sommes là au cœur du propos de l’autrice, elle-même issue d’une famille d’aristocrates (les Murat du côté paternel, les de Luynes du côté maternel) qui tient à conserver les traditions ancestrales, alors que la France a instauré la République depuis longtemps. Les traditions, et aussi les non-dits, cette « loi de l’injonction au silence », qui permet de conserver une sorte de normalité toute-puissante et d’éviter la honte sociale. Lorsque Laure parle à sa mère de son homosexualité, elle lui ordonne de faire silence là-dessus : la « faute suprême » n’est pas l’homosexualité (celle d’un oncle de la famille qui, lui, reste discret, ou celle que l’on trouve, intériorisée et socialement tue, dans l’œuvre de Proust), mais, justement, le fait de la rendre publique – ce que Laure ne manque pas de faire, rompant ainsi avec sa famille.

« Roman familial », dit le titre. La famille revêt une importance capitale par l’éclat revendiqué de son passé qui pèse encore de tout son poids sur le présent ; le romanesque repose à la fois sur l’histoire personnelle de l’autrice, partie vivre, aimer et travailler aux États-Unis, et sur À la recherche du temps perdu. Voici ce que Laure Murat écrit à propos de Proust : « Sa précision, sa lucidité, sa tendresse, sa grandeur comique m’ont épargné des années de mécompréhensions et d’atermoiements stériles. C’est pourquoi il m’a, chaque fois, consolée. Or la consolation recèle une puissance libératrice. C’est une force d’émancipation. » Tout est dit.

Jean-Pierre Longre

www.lisez.com/robert-laffont/2

www.livredepoche.com 

17/02/2022

Un passé retrouvé : des nouvelles de Marcel

Nouvelle, essai, notes, Marcel Proust, Luc Fraisse, Gallimard, Folio, Jean-Pierre LongreMarcel Proust, Le Mystérieux Correspondant et autres nouvelles retrouvées. Textes transcrits, présentés et annotés par Luc Fraisse, Gallimard, Folio classique, 2021.

Il avait vingt-cinq ans, et il avait déjà écrit un certain nombre de textes. En 1896, Marcel Proust publiait son premier livre, Les Plaisirs et les Jours, recueil de textes poétiques, narratifs, descriptifs… Il n’y avait pas inclus quelques nouvelles restées à l’état de brouillon, publiées seulement en 2019 par les Éditions de Fallois, et reprises dans ce volume, accompagnées d’annotations et d’annexes substantielles minutieusement élaborées par Luc Fraisse, un connaisseur…

Si ces nouvelles, on s’en aperçoit vite, ne sont pas complètement abouties, si elles contiennent quelques maladresses et approximations formelles, elles sont le creuset de ce que deviendra l’écriture de Proust dans À la Recherche du Temps perdu. Comme l’indique Luc Fraisse dans sa préface, « Nous y apercevons l’écrivain au moment où son entreprise littéraire, qui prendra progressivement forme en continuité jusqu’à la Recherche, commence. » Sur des tons divers, ces textes esquissent des motifs que l’œuvre ultérieure développera : l’amour – plus particulièrement l’homosexualité, féminine ou masculine –, le rôle de la mémoire, l’éloge de l’affection des femmes, le génie musical (« C’est l’âme vêtue de son, ou plutôt la migration de l’âme à travers les sons, c’est la musique »), la suprême nécessité de l’art… On reconnaît par anticipation l’hypersensibilité du romancier à venir : « C’est ainsi qu’il avait aimé et souffert par toute la terre et Dieu changeait si souvent son cœur qu’il avait peine à se rappeler par qui il avait souffert et où il avait aimé. » Et le style de la Recherche est déjà là, en germe, en  une syntaxe sans doute moins construite, mais déjà soucieuse de suivre les méandres de l’esprit et du cœur.

Complétant ces proses, on peut lire des textes eux aussi « restés inédits jusqu’en 2019 » et que l’on peut considérer comme les « sources de La Recherche du Temps perdu », illustrés par des fac-similés de documents tels que les pittoresques « cris de Paris » notés par le concierge à qui Proust avait demandé de les écouter et de les noter. Le dossier comprend ensuite une biographie très détaillée, une solide bibliographie et les notices, notes et variantes relatives aux nouvelles. Il y en a donc pour tout le monde, dans cette édition d’un intérêt indéniable, à la fois abordable (à tous points de vue) et savante, qui s’adresse à tous les lecteurs, fervents de Proust ou simples amateurs.

Jean-Pierre Longre

www.folio-lesite.fr  

www.amisdeproust.fr/fr