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13/10/2016

Sortir de la zone

Autobiographie, récit, francophone, Louis Calaferte, Folio, Jean-Pierre LongreLouis Calaferte, Requiem des innocents, Folio, 2016  

La grande ville n’est jamais nommée mais le caractère autobiographique du récit laisse deviner qu’il s’agit de Lyon. Peu importe. Comme partout et comme toujours, en marge de la cité il existe une « zone » grouillante de crasse et de vermine, envahie par la misère et l’alcoolisme, par la violence et la débauche, un ghetto peuplé d’êtres humains pourtant. C’est une longue rue boueuse bordée de taudis où les lieux de rassemblement sont des bistrots sordides, un terrain vague ou de vieux wagons au rancart, et qui vit d’une vie quasiment autonome, avec ses petits et grands trafics et son désoeuvrement.

Il y a là une bande de gamins parmi lesquels le jeune Calaferte est une personnalité, disons le second du chef. Derrière les mauvais coups reçus et donnés, se manifeste une solidarité de petits délinquants, une amitié de terrain vague que le fils non désiré d’immigrés italiens qui a pu s’extirper de la fange n’oubliera jamais. « Je sais d’où je viens. Je n’ai pas renié ma race. Je sais que là-bas la vie était pareille à la terre, noire, sale. Qu’elle ne pardonnait pas. Ni le mal ni le bien. Je sais que tout y était sujet à ordure et à désespérance. Je sais qu’on n’empoigne pas le malheur. Qu’on ne lui fracasse pas la tête. Que ce n’est pas une question de force. Vous pouvez amener demain vos pitoyables dépouilles : je pleurerai en vous accueillant, les bras ouverts. Vous pouvez m’appeler, je n’aime bien que la misère des hommes. C’est un bout de notre vérité, la misère. Ça vous fait tenir les yeux écarquillés. Ça vous dérange. Ça vous détruit. Ça vous réforme. C’est mâle, la misère. Faut écouter ou s’en aller. C’est exigeant. Vous pouvez m’appeler. Je vous reconnaîtrai. ». Mauvais garçons, mais amis bénis, alors qu’une malédiction vengeresse tombe sur les parents indignes : « Toi, ma mère, garce […]. Si tu savais ce que c’est qu’une mère. Rien de commun avec toi, femelle éprise, qui livra ses entrailles au plaisir et m’enfanta par erreur. ». Et pour le père : « Ridicule embryon, toi, Calaferte, je sais où te trouver. […] Un jour dans cette rue à mendier ton pain, demain ailleurs à t’enivrer. Rien n’était peut-être de ta faute. Je te ressemble. Nous subissons la vie sans trop songer à nous révolter. ». (Voilà de longues citations, mais de vrais échantillons d’un style hors du commun).

Autobiographie, récit, francophone, Louis Calaferte, Folio, Jean-Pierre LongreS’il ne s’est pas révolté, comment le jeune Calaferte est-il sorti de ce cloaque ? Pas de mystère : par l’école. Pas n’importe laquelle. Surtout, par un maître, Lobe, qui « avant tout était un homme. Pour lui, la vie était une chose. Les diplômes en étaient une autre. ». Lorsqu’il apprend que, seul de la bande, il a réussi le certificat d’études, et ne trouve pas mieux pour garder l’estime de ses camarades que de déchirer son papier, le garçon garde intacte l’affection de ce Lobe, qui « était exactement le pédagogue qu’il nous fallait », qui a su faire confiance à ceux qui, auparavant, étaient objets des pires contrôles et d’une cruauté sadique.

Si tout est vrai dans ce livre qui « n’est pas un roman », qui n’invente rien, sa prose directe, aussi brutale que ce qu’elle raconte, aussi pathétique dans sa sécheresse voulue que la souffrance qu’elle décrit, est la preuve que la littérature n’est pas une question de fioritures, l’art pas une question d’artifices. Le jeune homme qu’était Louis Calaferte (1928-1994) lorsqu’il mena cette entreprise autobiographique (première publication chez Julliard en 1952) réussit, comme subrepticement, à composer une œuvre qui, par sa puissance émotionnelle, risque bien de laisser une trace indélébile dans le cœur du lecteur.

Jean-Pierre Longre

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28/09/2016

Une vie simple et dense

Marie-Hélène Lafon, Joseph, Buchet-Chastel, 2014, Folio, 2016. 

Roman, francophone, Marie-Hélène Lafon, Buchet-Chastel, Folio, Jean-Pierre Longre« Quand on rentre dans une étable bien tenue, l’odeur large des bêtes est bonne à respirer, elle vous remet les idées à l’endroit, on est à sa place. Joseph avait toujours retrouvé ça dans sa vie, même aux pires moments. Il avait surtout aimé s’occuper des veaux qui grandissaient tous dans les fermes avant la mode de les vendre à trois semaines pour l’engraissement en Italie ou ailleurs ». Voilà des phrases comme seule Marie-Hélène Lafon sait en écrire, et voilà un personnage comme elle seule sait en créer d’après nature, entre passé et présent, du dehors et du dedans, surtout du dedans.

Ouvrier agricole, Joseph n’a donc pas son pareil pour s’occuper des animaux, et ses employeurs lui en savent gré. Il remplit sa solitude d’observations et de souvenirs, sans compliquer les choses, sans non plus se dévoiler. Il y a eu les parents, le frère jumeau Michel qui est parti ailleurs tenir un commerce avec sa femme et que la mère a rejoint, ne donnant à Joseph que quelques nouvelles épisodiques. Il y a eu Sylvie, rencontrée « au bal à Condat », avec qui il aura partagé un bout de vie et qui est finalement partie avec un représentant « du côté de Vichy ». Il y a eu le grand trou de plusieurs années, l’alcool, les cures successives qui l’ont mené là où il est maintenant, dans le sérieux de son travail et le profond de ses pensées.

Roman, francophone, Marie-Hélène Lafon, Buchet-Chastel, Folio, Jean-Pierre LongreJoseph est, si l’on veut, « un cœur simple » à la Flaubert, mais avec sa personnalité, sa vie intérieure, et les chiffres : il n’a pas son pareil pour compter, calculer, rappeler les dates du passé. Ce passé qui le tarabuste, dont certains événements le hantent et forgent les secrets de son destin. « Vie minuscule » d’un anti-héros, Joseph, qu’il ne faut prendre ni pour un roman du terroir, ni pour un témoignage régionaliste, ni pour une évocation bucolique, est l’émouvant et beau récit d’une existence particulière qui se construit entre deux mondes, l’ancien et le moderne, et se nourrit de peines, de joies et de mystères.

Jean-Pierre Longre

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01/09/2016

Du Kremlin aux Invalides, 1812-2012

Récit, Histoire, francophone, Sylvain Tesson, Éditions Guérin, Folio, Jean-Pierre LongreSylvain Tesson, Berezina, Éditions Guérin, 2015, Folio, 2016  

L’idée lui vint, on ne sait par quel itinéraire de l’esprit, lors d’un périple en Terre de Baffin : « Une dérive, un délire quoi, traversé d’Histoire, de géographie, irrigué de vodka, une glissade à la Kerouac, un truc qui nous laissera pantelants, le soir, en larmes sur le bord d’un fossé », dit-il à son ami Gras. Et la décision fut prise de faire Moscou-Paris en side-car, « une belle Oural de fabrication russe », à l’occasion des deux cents ans de la Retraite de Russie. Décision rapidement suivie d’effet – on n’est pas bourlingueur pour rien) : trois side-cars russes, cinq amis voyageurs (français et russes), départ de Moscou le 3 décembre 2012.

Chaque chapitre correspond à une étape, chaque étape est l’occasion de souffrances physiques (le froid, bien sûr), de dangers mortels (glissades des véhicules sur des chaussées gelées, camions frôlant à toute allure les tricycles bringuebalants), de miracles mécaniques (les braves « Oural » toujours au bord de la panne et toujours repartant vaillamment pour des pointes à 80 km/h), de beuveries chaleureuses entre amis et de rappels historiques (la déroute de la Grande Armée harcelée par les Russes, les dizaines de milliers de morts, le retour fulgurant de Napoléon à Paris).

Récit, Histoire, francophone, Sylvain Tesson, Éditions Guérin, Folio, Jean-Pierre LongreLe livre de Sylvain Tesson n’est pas seulement un récit de voyage, pas seulement une évocation historique. Il est les deux à la fois, avec mise en regard, à deux siècles de distance exactement, de la capacité des humains à se surpasser physiquement et moralement, et aussi à accepter la souffrance et la mort. Certes, les cinq voyageurs de 2012 n’ont pas subi le sort de la plupart des hommes qui ont suivi aveuglément leur empereur, mais le trajet leur permet de ressentir un tant soit peu ce qu’ont ressenti les soldats de 1812, et permet à l’auteur de faire part de ses réflexions sur l’Histoire, sur les Russes (qu’il aime), sur Napoléon (qu’il admire en tant que stratège, homme politique et personnage historique tout en admettant qu’il jouait sans vergogne avec les vies humaines sans jamais se placer « du côté de la tragédie »). « Les souffrances endurées en 1812 par près d’un million d’hommes de toutes les nationalités m’avaient obsédé. J’avais clapoté dans le souvenir napoléonien pendant des semaines. La nuit, je les voyais, ces civils éperdus et ces soldats blessés, ces bêtes suppliciées, danser leur sabbat devant mes yeux. J’offrais mes insomnies à leur souvenir. Le jour, mon imagination à leur sacrifice. ». À lire, aussi, les mises au point sur ce qu’on appelle les « hauts lieux » (de l’Histoire, de la géographie, du souvenir etc.), et les méditations sur la Révolution et ses suites, sur l’héroïsme, sur le courage et la lâcheté, sur les tenants et les aboutissants des voyages… Berezina, double narration de pérégrinations parallèles et parfois confondues, est un livre doublement épique.

Jean-Pierre Longre

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25/08/2016

« Saisir quelque chose du monde »

Essai, francophone, Pascal Quignard, Grasset, 2014, Folio, Jean-Pierre LongrePascal Quignard, Mourir de penser, Grasset, 2014, Folio, 2016  

Le titre du neuvième volume de Dernier Royaume n’est pas exempt de paradoxe provocateur. Provocateur de pensée, donc… Les justifications par anecdotes exemplaires ne manquent pas. Celles qui ouvrent et ferment le volume – Rachord, roi des Frisons,  refusant au dernier moment le baptême, le cadavre de Locronan choisissant lui-même sa sépulture… Entre temps, beaucoup d’autres faits tirés de l’histoire et des mythes, beaucoup d’érudition, beaucoup de réflexion.

Il y a, entre autres, David Oïstrakh confiant à son ami Isaac Stern : « Si j’arrête de jouer, je pense. Si je me mettais à penser, je mourrais. ». Il y a la « dépression nerveuse » de Thomas d’Aquin prenant conscience de la vanité de sa Somme théologique. Il y a l’histoire des disciples d’Emmaüs. Etc. Il y a, par-dessus tout, le langage, point de départ de la réflexion chez Quignard, qui comme souvent fait jouer (met du jeu dans) l’étymologie, l’évolution sémantique, phonétique, historique des mots, établissant une « esthétique de la pensée » (titre de l’un des chapitres) : « le mot nous (esprit) vient du mot noos (flair) » ; ou encore « le verbe latin cogito peut se décomposer » et devient une « coagitation » de la psychè (le souffle) avec la langue… De même tout au long de ces essais épars qui n’en forment qu’un. « C’est ainsi que l’étude est le plus beau des dons. » ; et c’est ce qui permet de « saisir quelque chose du monde. ».

Essai, francophone, Pascal Quignard, Grasset, 2014, Folio, Jean-Pierre LongreExplorer au long de ces 230 pages les idées remuées par Pascal Quignard n’est pas une sinécure ; c’est un plaisir mérité, qui vient avec la lecture. Justement, la lecture. Si la pensée et la mort (et vice-versa) sont au centre du livre, l’acte de lire en est une clé. Lisons donc, car « lire, c’est suivre sans finir des yeux la présence invisible ». « La lecture naît de la désintégration de soi à l’intérieur d’un autre. Il y a d’abord une désintégration difficile (il faut « rentrer » dans le roman) laquelle est suivie d’une fusion merveilleuse dans la lecture (on ne peut plus la quitter). ». Et si on s’intéresse plutôt à la bêtise et/ou à la science du cerveau, on trouve aussi son compte. Et si on se demande pourquoi « du début jusqu’à la fin de son histoire la philosophie fut fascinée par la proximité du pouvoir », l’auteur donne des éléments de réponse (avec Platon, Aristote, Sénèque, Descartes, Diderot, Hegel, Heidegger…). Pour finir, une référence parmi d’autres à Socrate (l’un de ceux qui est vraiment mort de penser) : « Socrate meurt au cœur du groupe, entouré de ses amis. C’est ainsi qu’il préfère mourir : au cœur de la cité qui l’a vu naître. Mais Socrate dit à ses amis, alors qu’il est en prison : « L’objet de notre désir n’est pas la vérité mais la pensée. ».

Jean-Pierre Longre

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20/05/2016

Retour au village

Récit, autobiographie, Pierre Jourde, Gallimard, Folio, Jean-Pierre LongreLire, relire: Pierre Jourde, La première pierre, Gallimard, 2013, Folio, 2015 

Les faits, plus ou moins déformés, ont suffisamment défrayé la chronique pour qu’on n’y revienne pas en détail. Un écrivain publie un livre sur le village de ses origines et de ses vacances, un certain nombre d’habitants prennent mal ce qu’il en a écrit, et l’été suivant, l’auteur et sa famille sont pris physiquement à partie dès leur arrivée devant la maison : coups échangés, bébé blessé, enfants affolés, fuite éperdue sous les jets de pierre – le tout vécu dans une double dimension temporelle, accélération des événements, étirement du temps. Le récit se poursuit avec ses nécessaires conséquences : plainte chez les gendarmes, dépositions des uns et des autres, procès (intenté essentiellement pour le traumatisme vécu par les enfants), médiatisation, et surtout, avec le souvenir indélébile, la rupture irrémédiable avec les anciens compagnons du « pays perdu », ceux qui vous ont fait naguère partager leurs travaux et leurs jeux, leurs soirées conviviales et la rudesse de la montagne.

Récit, autobiographie, Pierre Jourde, Gallimard, Folio, Jean-Pierre LongreIls y sont remontés depuis, l’auteur et sa famille, dans le hameau resserré, au bout des lacets de la route, parmi les regards fuyants et les figures fermées, définitivement considérés comme inexistants, et acceptés comme tels par eux-mêmes. « Comment peut-on supposer que tu accueillerais tout content, reconnaissant presque, les signes de dégel, les embryons d’échange, les tentatives de pacification ? Après les pierres aux enfants, le mur du silence refermé sur des gens qui n’y peuvent rien, les étrangers circonvenus, les dos tournés de ceux qui n’étaient même pas concernés ? C’est terminé, et à jamais, et c’est très bien ainsi. Il y a le sang d’un gamin d’un an entre nous. ». Et il y a le sang familial qui attache définitivement à la terre des ancêtres, celle qui est au cœur du livre et dans le cœur de ceux qui l’habitent ou l’ont habitée. Ce livre, qui ne tient pas du règlement de comptes, mais de l’explication, de l’examen des faits comme vus de l’extérieur (le "tu" que le narrateur s’applique à lui-même est celui de l’observation de soi), finalement d’un « tout compte fait » à caractère profondément littéraire et humain, ce livre donc est aussi un hymne à ce coin de montagne auvergnate, aux anciennes estives, aux derniers hameaux avant les sommets, à la vie rude de leurs habitants, au silence des paysages, et nous vaut de poétiques évocations : les pentes du volcan avec « toute une végétation rase où se détachent par intervalles les hautes tiges des gentianes […], un vieux bois de pins tout tordus, où l’on imagine que doivent se réunir des magiciens par les nuits de pleine lune. ».

Lieu étrange et familier, si lointain et si proche, « le pays est un exil et un égarement. Ici, la terre montre la trame, le paysage est une violence en voie d’effacement. C’est au moment où il va s’évanouir que l’être nous saisit dans son évidence et son mystère. Voilà ce qui retient, sur ces grands plateaux entaillés de gorges profondes, où le vent ne cesse d’énoncer un appel incompréhensible. ». La première pierre est un beau livre qui ne lève pas les mystères, mais qui met au jour les paradoxes de l’attachement au pays et la complexité des comportements humains. 

Jean-Pierre Longre

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12/10/2013

Portraits équestres

Essai, portraits, francophone, Jérôme Garcin, Folio, Gallimard., Jean-Pierre LongreJérôme Garcin, Galops, Perspectives cavalières, II, Folio / Gallimard, 2013

On connaît la passion que Jérôme Garcin voue aux chevaux. Et comme la littérature est aussi son fort, cela donne de beaux ouvrages équestres que nous lisons soit avec le regard naïf du néophyte, soit avec l’admiration complice du connaisseur, et toujours, selon les circonstances, aux rythmes des « trois allures ».

Dans Galops, l’auteur continue à dessiner avec brio et sensibilité ses « perspectives cavalières ». Les souvenirs personnels forment l’antichambre d’une galerie de portraits dont, évidemment, le cheval est le protagoniste. Portraits de comédiennes (dont celui, intime et tendre, d’Anne-Marie) et de comédiens (dominés par la silhouette rieuse et raffinée de Jean Rochefort), puis d’écrivains (Paul Morand et Flaubert en première ligne), d’artistes aux yeux perçants, d’un présentateur de télévision érudit, et bien sûr celui, en plusieurs épisodes, de Bartabas, « l’homme cheval », le « Centaure » dont les spectacles exigeants, piaffants, baroques et toujours renouvelés sont autant d’hymnes à l’animal royal. Pour finir, quelques considérations sur la féminisation du monde équestre (dont, visiblement, l’écrivain cavalier ne se plaint pas) et sur les engagements politiques divers du cheval (eh oui!), avant le portrait le plus émouvant, celui d’« Eaubac, le roi nonchalant », vieux compagnon à qui l’auteur rend le plus souvent possible visite « dans son petit royaume de verdure ».

Ces évocations, ces méditations, ces réflexions, ces récits, ces descriptions doivent certes beaucoup aux personnages animaux et humains qui les peuplent, mais beaucoup aussi à l’art du portraitiste, qui ne recule ni devant les confidences personnelles, ni devant les images fulgurantes, ni devant les jeux verbaux (à commencer par le néologisme « hippothèque » ou par l’homonymie de « selles »…). Une prose séduisante qui, sans les percer, laisse entrevoir les mystères d’un animal libre et fascinant.

Jean-Pierre Longre

 

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20/07/2013

L’honneur et la littérature

Biographie, essai, francophone, Antoine de Saint-Exupéry, Virgil Tanase, Gallimard, Folio, Jean-Pierre LongreVirgil Tanase, Saint-Exupéry, Gallimard, Folio-biographies, 2013

Certes, le livre de Virgil Tanase, conforme à l’intitulé de la collection dans laquelle il est publié, est une biographie d’Antoine de Saint-Exupéry, au sens strict du terme. C’est-à-dire que, depuis sa naissance en 1900 (et même depuis l’ascendance lointaine de sa noble famille) jusqu’à sa disparition en mission le 31 juillet 1944, il raconte la vie mouvementée de l’aviateur, amateur de fêtes et de tours de cartes, ami fidèle, amoureux dispersé, inguérissable distrait, dépensier insoucieux, hypocondriaque soucieux, fumeur invétéré, retardataire régulier, écrivain scrupuleux, orgueilleux, modeste et lucide… Aucun épisode important et significatif de la vie de l’auteur de Terre des hommes  et du Petit Prince n’est passé sous silence, et l’ensemble est le fruit d’une documentation sans faille et d’une recherche approfondie de la vérité, dégégée du mythe.

Une vraie biographie, donc, de la part de quelqu’un qui s’y connaît, mais qui ne s’en tient pas seulement aux faits. Cette recherche de la vérité, c’est celle de l’homme Saint-Exupéry, et par la même occasion de l’Homme universel, tel que l’écrivain aurait voulu qu’il fût, en quête de ce fameux essentiel qui reste invisible. Virgil Tanase, tout en évoquant l’indispensable contexte historique et l’atmosphère d’une époque tourmentée, analyse finement l’idéal de l’écrivain qui cherche à se libérer de l’emprise matérialiste, qu’elle soit de gauche ou de droite, communiste ou capitaliste, mettant en avant « la civilisation  qui permet aux individus de s’épanouir par l’esprit plutôt que de satisfaire des appétits vulgaires », notamment l’enrichissement à tout prix ou ce qu’il appelle « la civilisation du téléphone » (ô combien actuelle !). Ce qui est rapporté ici, c’est la vie extérieure et intérieure d’un homme de paix qui doit s’engager dans la guerre contre le nazisme, d’un artiste tous azimuts qui doit maîtriser son art, d’un homme absolument désintéressé qui doit subvenir à ses besoins et à ceux d’une épouse aussi volage que lui, d’un technicien qui doit jouer les intellectuels, bref d’un homme de « devoir », pour qui l’honneur n’est pas un vain mot. Et comment ne pas deviner, comme en une accointance secrète, ce que ressent Virgil Tanase lorsqu’il écrit, par exemple :

« Il se bat quand même.

Par solidarité, par devoir, persuadé que la vie ne vaut que par le sacrifice qu’on en fait au nom d’un devoir absolu, d’une évidence indiscutable, envers les autres, quels qu’ils soient. » ?

Jean-Pierre Longre 

http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Folio/Folio-b...

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21/02/2013

Une odyssée roumaine

Roman, Roumanie, Gabriela Adameşteanu, Alain Paruit, Gallimard, Folio, Salon du Livre de Paris,Jean-Pierre LongreGabriela Adameşteanu, Une matinée perdue, traduit du roumain par Alain Paruit, Gallimard, « Du monde entier », 2005, Folio, 2013

Romancière reconnue en Roumanie depuis la publication en 1975 de Drumul egal al fiecărei zile (La monotonie de chaque jour), consacrée en 1985 par le prix de l’Union des écrivains pour Dimineaţă pierdută (Une matinée perdue), Gabriela Adameşteanu a consacré une grande partie de son temps, depuis 1991, à militer au sein du « Groupe pour le dialogue social », dont elle dirige l’hebdomadaire, 22. Activité littérairement préparée, sous et malgré la dictature, par une écriture sans concession, dans sa forme et sa signification.

Roman, Roumanie, Gabriela Adameşteanu, Alain Paruit, Gallimard, Folio, Salon du Livre de Paris,Jean-Pierre LongreUne matinée perdue, dont on peut penser que la traduction, parce qu’elle est d’Alain Paruit, est des plus fidèles – d’autant plus que l’auteur est parfaitement francophone et francophile – , est un magnifique témoignage de cette écriture foisonnante et polyphonique qui présente, à travers des destinées individuelles, presque un siècle d’histoire collective. Quelques heures de la vie de Vica font revivre, avec ses mots de vieille femme du peuple, mais aussi avec les mots de ceux qu’elle a côtoyés, fréquentés, servis, des instants cruciaux du passé de la Roumanie, les « bouleversements qui ont secoué le pays » : les péripéties de l’entrée dans la guerre de 14-18, les disparités et les difficultés de la vie sociale et politique, l’exil à l’Ouest de ceux qui cherchent à fuir les tracasseries de l’existence quotidienne… Et il ne s’agit pas seulement de l’histoire d’un pays particulier, mais bien de l’histoire des relations humaines dans leur fonctionnement minutieusement et humoristiquement décortiqué grâce à une technique de la parole parfaitement maîtrisée ; l’alternance et la superposition du discours direct (dans la conversation) et du discours indirect libre (dans le monologue intérieur) illustrent avec saveur et justesse la dualité, la duplicité, la complexité des rapports sociaux : la longue entrevue entre Vica et son ancienne patronne Ivona en est un exemple frappant. Ainsi se dessinent les silhouettes d’êtres chez qui la tendresse et l’agacement, l’amour et la haine, le bien et le mal se combinent sans se contredire. Au-delà des cas particuliers de la fiction romanesque, un vrai tableau du genre humain.
 

En surface, on pourrait croire que Vica perd effectivement son temps à errer dans Bucarest, à attendre et à discourir en vain – comme semblent discourir en vain les autres personnages, chacun dans son registre. En profondeur, la matinée n’est pas perdue pour tout le monde, en tout cas pas pour le lecteur. Selon une démarche proustienne discrètement évoquée par le titre, le temps est finalement retrouvé dans la création artistique. Comme le Leopold Blum de Joyce dans Dublin, comme l’Ulysse d’Homère sur les flots, Vica et les autres représentent l’humanité en perpétuel mouvement, en inlassable quête. L’auteur parvient à combiner la construction esthétique et le sens de l’Histoire ; en cela, sous sa plume, le roman est le digne successeur de l’épopée.

Jean-Pierre Longre

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Roman, Roumanie, Gabriela Adameşteanu, Alain Paruit, Gallimard, Folio, Salon du Livre de Paris,Jean-Pierre LongreSalon du Livre de Paris 2013 : les lettres roumaines à l’honneur

 

Pour sa 33ème édition, le Salon du livre met à l’honneur les lettres roumaines. En 2013, les visiteurs du Salon viendront à la rencontre d’une belle sélection de 27 auteurs roumains dont une dizaine de romanciers découverts en 2012 par les éditeurs français : des essayistes d’envergure européenne ; des auteurs de roman graphique ; des dramaturges au ton percutant et rafraîchissant ; des poètes et des romanciers à la veine chatoyante et portant un regard acéré sur la société roumaine.

 

Voir :http://www.salondulivreparis.com/?IdEvent=8&IdNode=4053&Lang=FR&IdNodeVersion=6673&FromBO=Y

 

Pour mieux connaître la littérature roumaine, voir : http://rhone.roumanie.free.fr/rhone-roumanie/index.php?option=com_content&task=category&sectionid=4&id=41&Itemid=29

 

Et ici : http://jplongre.hautetfort.com/tag/roumanie

En mémoire du fils

Roman, francophone, Nicolas Fargues, P.O.L., Jean-Pierre LongreNicolas Fargues, Tu verras.Prix du livre France Culture Télérama 2011. P.O.L., 2011, Folio, 2012

Comme si le narrateur (dont on apprend très tard qu’il s’appelle Colin, un prénom qui sonne un peu comme celui de l’auteur) n’osait pas en arriver au fait, ne se résolvait pas à avouer ce qui le hante, ce n’est qu’après plusieurs longues pages d’évocations mélancoliques que l’on apprend le drame : Clément, son fils de 12 ans, est mort dans un accident de métro ; comment ? On ne le saura qu’après d’autres longues pages : en tombant sur la voie devant une rame. D’autres pages encore : est-ce vraiment un accident ? C’est en quelque sorte au détour de phrases torturées comme l’esprit de Colin que se manifestent les vérités – ou plutôt les demi-vérités, selon les perceptions des personnages.

roman,francophone,nicolas fargues,p.o.l.,jean-pierre longreNicolas Fargues ou l’art du non-dit révélateur. Colin a élevé son enfant quasiment seul, comme un père moderne, et n’a jamais rechigné à manifester une tendre complicité envers son fils ; en même temps, comme un père traditionnel, il ne reculait devant aucun reproche : la manière de s’habiller et de se comporter, les mauvaises notes, le choix des musiques etc. Maintenant que son fils est mort, cela le ronge, cela le mine, au point qu’il cherchera des dérivatifs fort inhabituels pour lui. L’Afrique, qui occupe les dernières pages, apportera peut-être la sérénité.

Tu verras – dont le titre reprend le lieu commun parental (« Tu verras plus tard, tu comprendras… ») – est le monologue éploré (mais non larmoyant) d’un homme qui tente de faire remonter par bribes ce qui restait enfoui au plus profond ; c’est la quête d’un être qui cherche à percer sa propre vérité, à s’ouvrir aux secrets de son fils, à ceux des autres et à leur amour.

Jean-Pierre Longre

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12/12/2012

Secrets de naissance

Hélène Grémillon, Le confident, Plon – JC Lattès, 2010, Folio, 2012

Roman, francophone, Hélène Grémillon, Plon – JC Lattès, Folio, Jean-Pierre LongreAprès le décès de sa mère, Camille reçoit les traditionnelles lettres de condoléances, pleines de compliments pour la défunte et de compassion pour ceux qui restent. Au milieu, une enveloppe intrigante, contenant une longue missive sans signature, qui inaugure toute une série d’envois de plus en plus étranges, dans lesquels un certain Louis évoque une certaine Annie – prénoms l’un et l’autre étrangers à Camille, qui se laisse prendre de plus en plus passionnément au suspense entretenu par cette mystérieuse correspondance.

Toutes sortes de soupçons lui viennent à l’esprit, y compris celui du stratagème d’un auteur cherchant à tout prix à se faire publier – puisque Camille est éditrice. Les soupçons, et aussi la peur. Camille est enceinte, et « n’importe quelle femme enceinte aurait été troublée à la lecture de ces lettres ». Au fur et à mesure, l’enfantement et la mort se mêlent étroitement dans le récit morcelé qui s’impose à la destinataire. « Une naissance appelle une mort ».

Roman, francophone, Hélène Grémillon, Plon – JC Lattès, Folio, Jean-Pierre LongreLe lecteur, dans un mouvement parallèle, se laisse saisir par les révélations successives dont il ne doute pas, au bout d’un moment, qu’elles impliquent la naissance et l’existence mêmes de Camille, à travers les mystères de ses origines. Les récits épistolaires s’emboîtent les uns dans les autres, selon une structure narrative diversifiant les points de vue et reconstruisant habilement le passé ; un passé familial qui, s’inscrivant sur celui de la guerre de 39-45, prend une dimension à la fois personnelle et historique ; un passé d’autant plus angoissant que les sentiments et les événements intimes fondent leur drame dans le drame collectif.

Voilà un roman captivant, au sens premier du terme : captif de l’intrigue, le lecteur, comme l’héroïne, doit aller jusqu’au bout, jusqu’aux tout derniers mots, s’il veut s’en libérer.

Jean-Pierre Longre

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20/10/2012

« L’excès de l’absence »

Roman, autobiographie, francophone, Jérôme Garcin, Gallimard, Folio, Jean-Pierre LongreJérôme Garcin, Olivier, Gallimard, 2011, Folio, 2012

Olivier allait avoir six ans lorsqu’il fut tué par un chauffard. Sa mort priva Jérôme, son frère jumeau, d’un autre soi-même, de son double, d’une présence nécessaire. « À chaque anniversaire, le même trouble me saisit : j’ai l’impression que je ne suis pas seul ». Et ce livre, pour la première fois, fait confidence de cet « excès de l’absence » (pour reprendre une formule de L’instant fatal de Queneau), de cette présence en creux qui a modelé ses attitudes face à la vie.

La solitude a donné à l’enfant, à l’adolescent, à l’adulte le goût de l’isolement, du grand air, des randonnées équestres dans la campagne ; les secrets enfouis de la gémellité perdue lui ont donné le goût du silence, de la pudeur muette et nouée. De là, la nécessité d’écrire : « Parmi tout ce que tu m’as appris, il y a d’abord ceci : on écrit pour exprimer ce dont on ne peut pas parler, pour libérer tout ce qui, en nous, était empêché, claquemuré, prisonnier d’une invisible geôle ». L’environnement familial et les choix délibérés aidant, la moitié vide de son existence a vite aspiré Jérôme vers les livres, toutes sortes de livres, parmi lesquels émergent ceux qui relatent l’« expérience du deuil ». Vers les livres à lire, vers les livres à commenter, vers les livres à écrire.

Roman, autobiographie, francophone, Jérôme Garcin, Gallimard, Folio, Jean-Pierre LongreEt ce livre-ci, Olivier, vagabondage poétique et délicat dans les souvenirs, dans les chagrins, les « sourires invisibles », les « émotions camouflées », dans les évocations familiales anciennes et toutes fraîches, tristes et joyeuses, dans les réflexions et les références d’ordre psychologique, les territoires méconnus de l’inconscient, – ce livre-ci, on comprend que l’auteur ait hésité à le publier : « Peut-être conviendrait-il de le laisser à l’état de brouillon, de vieux papier, de palimpseste, et de ne pas enfermer cette confidence volatile dans un livre définitif ». Il est pourtant, avec raison, allé jusqu’au bout ; pour lui-même sans doute ; pour son jumeau ainsi assuré de demeurer hors de l’oubli ; pour leur mère aussi – la postface d’avril 2012 en fait l’aveu : « Ce que, par une pudeur partagée, nous ne nous disions pas, mes pages l’ont libéré ». Elles libèrent de même tout lecteur, confronté à sa propre expérience du manque, si enfouie soit-elle.

Jean-Pierre Longre

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01/10/2012

L’humain sous toutes les latitudes

Nouvelle, francophone, Jean-Christophe Rufin, Gallimard, Jean-Pierre LongreJean-Christophe Rufin, Sept histoires qui reviennent de loin, Gallimard, 2011, Folio, 2012

D’une expérience multiple (la médecine, les missions humanitaires, la diplomatie) et d’un talent littéraire officiellement reconnu (prix Goncourt, Académie française…) et néanmoins réel, Jean-Christophe Rufin a su tirer parti avec brio dans ces nouvelles.

Sept récits, sept voyages immobiles, de Paris au Luxembourg en passant par la Kirghizie, l’île Maurice, les Dolomites, le Mozambique, le Sri Lanka, sans compter l’évocation hors scène d’autres périodes historiques et d’autres contrées lointaines. Mais l’exotisme, s’il donne du piquant et du relief aux événements et aux personnages, n’est pas le principal. L’important, ce qui fait l’unité de ces textes dont on pourrait croire à première vue qu’ils sont disparates, c’est l’humain. Narrateurs et protagonistes, sous toutes les latitudes, à toutes les époques, nouvelle,francophone,jean-christophe rufin,gallimard,jean-pierre longredans toutes les langues, sont empreints de cette intelligence et de cette sensibilité qui donnent confiance en l’humanité, jusqu’au milieu des conflits et du malheur, de l’intolérance et de la cruauté.

Et ce qui ne gâte rien, l’auteur sait construire ses histoires, avec la ferveur de l’acteur et le détachement de l’observateur. Entre mystère et clarté, le tragique et l’humour se côtoient et se combinent, les péripéties dramatiques et les situations burlesques convergent vers un dénouement souvent inattendu. Sourires ou frissons garantis, et toujours le plaisir de lire de vraies « histoires ».

Jean-Pierre Longre

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30/08/2012

« Les mots de la faim »

Roman, Allemagne, Roumanie, Herta Müller, Claire de Oliveira, Gallimard, Folio, Jean-Pierre LongreHerta Müller, La bascule du souffle, traduit de l’allemand par Claire de Oliveira, Gallimard 2010, Folio 2011

En 1945, le jeune Léopold, comme tous les Allemands de Roumanie âgés de 17 à 45 ans, est déporté en Union Soviétique. Il restera cinq ans dans un camp, à y subir le travail forcé, les brimades, la faim, à y côtoyer la mort et la souffrance, à y chercher dans le moindre objet, dans le moindre croûton de pain, dans le moindre brin d’herbe une parcelle du bonheur dont ne peuvent se passer les humains.

Herta Müller l’explique en postface : l’histoire de Léopold est largement inspirée de celle d’Oskar Pastior, poète de langue allemande et d’origine roumaine, mort en 2006 après avoir vécu dans sa jeunesse la douloureuse expérience des camps soviétiques, exercé différents métiers, s’être enfin voué, une fois exilé en Autriche puis en Allemagne, à l’écriture littéraire.

Malgré les détails vécus, le livre n’est pas un document de plus sur le goulag. Les choses, les paysages, les gestes quotidiens, intimement incorporés au conscient et à l’inconscient, vivent leur vie, s’imposent au plus profond de l’âme, des rêves, des sensations du narrateur. « L’ange de la faim », leitmotiv qui mine le récit autant que les corps des prisonniers, est l’un de ces fantômes qui hantent leur existence et leurs relations. Les objets usuels (la pelle, le peigne à poux, le charbon, les parpaings, la cuiller…), tout en donnant rythme aux jours et aux nuits, ainsi qu’aux brefs chapitres qui sont comme des tranches de vie, sont les points d’ancrage qui permettent aux êtres de ne pas sombrer.

Et les mots sont les instruments qui non seulement transfigurent le malheur et son souvenir, mais aussi qui pèsent sur le narrateur et son propre récit. Objets poétiques, parfois inutiles et absurdes, ils sont comme le ciment qui, au camp, s’insinuait partout lorsqu’on ne le maîtrisait pas : « Il y a des mots qui font de moi ce qu’ils veulent. Ils sont très différents de moi, et leurs pensées sont différentes d’eux. S’ils me viennent à l’esprit, c’est pour me rappeler qu’il y a de premières choses qui en appellent des deuxièmes, même si je suis loin de le vouloir ».

Jean-Pierre Longre

Herta Müller est Prix Nobel de littérature 2009

http://www.lemonde.fr/livres/article/2009/10/09/herta-muller-prix-nobel-de-litterature-l-ecriture-contre-l-oubli_1251741_3260.html

http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20091008.BIB4145/le-nobel-2009-s-039-appelle-herta-muller.html

06/03/2012

Présente et absente

livre-la_vie_est_breve.jpgPatrick Lapeyre, La vie est brève et le désir sans fin, P.O.L., 2010.

PRIX FEMINA 2010

Rééd. Folio, 2012 

« Il y a des circonstances où quoi qu’on fasse on va toujours nulle part ». En l’occurrence, dans le dernier roman de Patrick Lapeyre, on va et on vient entre passé et présent, entre ici et ailleurs, entre le réel quotidien et nulle part. Plus précisément, Nora Neville, jeune anglaise farouchement attachée à sa liberté, sans qu’elle éprouve le besoin de s’en justifier, va et vient entre Paris et Londres, entre Louis Blériot (qui n’est pas aviateur) et Murphy (qui est trader).

Et tout tourne autour d’elle, qu’elle soit physiquement présente ou absente, jusqu’à l’obsession, une obsession aux pouvoirs aussi absolus que mystérieux : « C’est à cette heure qu’autrefois Murphy aimait entrer en communication avec Nora. Il la retrouvait sagement assise, un livre à la main, à l’intérieur d’un café de Soho ou bien se promenant dans les allées de Green Park » ; une obsession qui peut suspendre le cours du monde, pour Blériot et pour les autres : « Le temps qu’elle pivote sur elle-même en le cherchant des yeux, il n’y a plus aucun bruit, on ne sent plus le souffle d’air, la rotation de la terre s’interrompt quelques nanosecondes ».

Croman,francophone,patrick lapeyre,p.o.l.,jean-pierre longreertes, le personnages de Louis Blériot, « un peu poltron », anxieux, angoissé, à la fois fuyant et soumis à une épouse qui lui assure la subsistance matérielle, est celui qui occupe le plus souvent les pages du livre, mais les deux hommes se trouvent réunis par leur amour pour Nora, d’abord comme « de part et d’autre d’une paroi très fine », avant une véritable rencontre. Et c’est leur destinée, en même temps que la sienne, que la jeune femme tient inconsciemment entre ses mains.

A l’instar du titre, évocateur et harmonieux, emprunté au poète japonais Issa, le style de Patrick Lapeyre est aéré et allusif, limpide et plein d’échos ; sous un apparent dépouillement, il ne dédaigne pas l’expressivité, la tournure imagée voire surprenante – comme est surprenante l’héroïne fraîche et tragique, présente et absente, attendue et imprévisible, réelle et irréelle – un peu comme si se retrouvaient dans le monde d’aujourd’hui la Manon Lescaut de l’abbé Prévost (dont l’auteur revendique d’ailleurs la paternité), mais aussi la Nadja d’André Breton.

Jean-Pierre Longre

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12/09/2011

Se défaire du monde

Roman, francophone, Laurence Plazenet, Gallimard, Folio, Jean-Pierre LongreLaurence Plazenet, La blessure et la soif, Gallimard, 2009, Folio, 2011

« Nous avons été deux hommes juchés face au mal. J’ai su que vous souffriez comme je souffrais. Nous adressions à des dieux différents des lamentations qui n’empruntaient pas les mêmes mots. Je ne savais pas quelle peine vous avait conduit près de moi. Je ne pensais pas qu’il fût de peine qui valût la mienne. Mais vous étiez venu du bout de la terre. Nous fûmes une seule protestation et l’amour qui ne renonce pas ».

Ces deux hommes, Monsieur de la Tour et Lu Wei, n’étaient pas faits pour se connaître : le premier, noble français plus ou moins mêlé à la Fronde, et le second, dignitaire chinois déchu par les guerres et le renversement de la dynastie des Ming, sont séparés non seulement par les océans, mais aussi par leurs origines et leurs cultures. Pourtant, leur rencontre silencieuse et leur amitié précautionneuse sont le fruit d’une convergence qui les rend inévitables : Monsieur de la Tour, brûlant d’un amour coupable et partagé pour Madame de Clermont, fuit au-delà des mers et se retrouve, au bout d’un périple aussi hasardeux que dangereux, sur un îlot où s’est retiré Lu Wei, souffrant lui-même d’un désespérant mal d’amour pour son épouse disparue. Commencent douze années de condamnation volontaire, de réclusion ascétique, au cours desquelles la soif d’absolu tente de panser la blessure, où la quête du vide le dispute à l’espoir en Dieu, ce dieu que Monsieur de la Tour cherchera encore en France, réfugié à Port-Royal, dans le plus complet dénuement, dans cet « abandonnement » qui l’accompagnera jusqu’à la fin.

Le roman de Laurence Plazenet se déroule comme une longue litanie submergeant les heurts, les atrocités, les décompositions qu’il dévoile. Psalmodiées en un récitatif qui donne autant d’importance à la musique des mots qu’à leur contenu, les phrases, dont la sobriété toute classique s’accommode parfois de circonvolutions baroques, sont prenantes. La stylisation de la forme impose l’évidence des faits et des pensées, donne à la prose une profondeur qui révèle celle des âmes.

Jean-Pierre Longre

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Laurence Plazenet vient de publier Disproportion de l'homme, Gallimard, 2011. Lecture et chronique à venir…

 

01/07/2011

Drôle ou morbide ?

Essai, récits, humour, francophone, Patrick Rambaud, La Table Ronde, Folio, Jean-Pierre LongrePatrick Rambaud, Comment se tuer sans en avoir l’air, La Table Ronde, 1986, rééd. Folio, 2011

L’un des propres de l’homme est « le suicide individuel » : les animaux, à part quelques exceptions circonstancielles et généralement collectives, ne prennent pas ce genre d’initiative. C’est en tout cas ce qu’explique Patrick Rambaud en introduisant son « Manuel d’élégance à l’usage des mal partis avec des ruses, des méthodes et des principes expliqués par l’exemple ». Comme un autre propre de l’homme est, selon Rabelais, le rire, il semble que Rambaud ait décidé de développer l’un en s’aidant de l’autre (et inversement).

Cela nous vaut quatorze moyens d’en finir sans honte et en préservant son amour-propre. Il n’est pas question de les énumérer ici, mais on saura que les quatorze chapitres qui les abordent ne sont ni vulgairement pédagogiques ni abstraitement théoriques. Tout passe par des anecdotes aussi tragi-comiques que convaincantes. Les personnages dont l’auteur nous narre le trépas volontaire, nous les connaissons, nous les côtoyons, c’est nous, en plus malheureux, en plus désespérés, en plus obstinés. Les circonstances de la vie les ont poussés à interrompre celle-ci « sans en avoir l’air » : il leur faut trouver un moyen de maquiller leur suicide en accident, en meurtre, en geste héroïque (et « con »), en infarctus, en maladie mortelle… et ils le trouvent.

Tout cela est fort drôle, même s’il nous arrive de rire jaune, tant le genre humain dans son entier est mis à rude épreuve et tend à la morbidité. Le style allant, allusif, expéditif parfois, imagé souvent n’est pas pour rien dans le plaisir que l’on prend à lire dans les pensées des personnages, à les accompagner dans leur cheminement souvent complexe, toujours fatal. Et il faut aller jusqu’au bout : dans sa conclusion, Patrick Rambaud rappelle que le suicide ne date pas d’aujourd’hui, loin s’en faut, et termine tout de même par un bel hymne à la vie.

Jean-Pierre Longre

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25/05/2011

Odyssées urbaines

Essai, histoire, francophone, Raymond Queneau, Gallimard, Folio, Jean-Pierre LongreRaymond Queneau, Connaissez-vous Paris ?, Gallimard / Folio, 2011. Choix des textes, notice et notes d’Odile Cortinovis. Postface d’Emmanuël Souchier.

« Ma chronique eut, je dois le dire en toute modestie, un certain succès. Elle dura plus de deux ans ; à raison de trois questions pas jour, cela en fit plus de deux mille que je posai au lecteur bénévole », écrit Queneau dans un article daté de 1955 et reproduit en tête de volume. Cette chronique, donc, parut quotidiennement dans L’Intransigeant du 23 novembre 1936 au 26 octobre 1938. Le livre publié par Odile Cortinovis et Emmanuël Souchier ne reproduit pas les 2102 questions–réponses, mais 456, selon un choix raisonné (c’est-à-dire en fonction des réponses qu’on peut leur apporter encore actuellement).

Quelques exemples ? « Qui était le Père Lachaise ? » ; « Quel est le plus ancien square de Paris ? » ; « Combien y a-t-il d’arcs de triomphe à Paris ? » ; « Quelle est la première voie parisienne qui fut pourvue de trottoirs ? » ; « Quel rapport existe-t-il entre l’église Saint-Séverin et la république d’Haïti ? » ; « Depuis quelle époque les bouquinistes sont-ils établis sur les quais ? » ; « De quand datent les premiers tramways à Paris ? » ; « Combien y avait-il d’édifices religieux à Paris en 1789 ? »… On trouvera les 448 autres questions et toutes les réponses en lisant Connaissez-vous Paris ?

Au-delà de l’encyclopédisme, il y a une vraie philosophie de la promenade urbaine (des « antiopées, ou déambulations citadines », comme le rappelle et l’explique Emmanuël Souchier) et un sens aigu de l’histoire, marques indélébiles de la vie et de la pensée de Queneau. Et, sans en avoir l’air, le goût des voyages : « Je me disais : comme c’est curieux, il me semble que j’ai fait un long… très long… voyage. J’avais visité Paris ». Nous aussi.

Jean-Pierre Longre

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25/03/2011

Une trilogie en petits morceaux

Nouvelle, francophone, Pierre Autin-Grenier, Gallimard, L’arpenteur, Folio, Jean-Pierre LongrePierre Autin-Grenier, Une histoire, trilogie (1993-2002)

 

 

Toute une vie bien ratée, Gallimard, 1997. Folio, 1999

 

Pierre Autin-Grenier, né à Lyon il y a quelques dizaines d’’années, circule entre les mots comme il circule entre les lieux (imaginaires ou réels, Lyon ou la Provence…) et entre les années (lointaines ou immédiates), avec une délicieuse nonchalance et une émouvante incertitude.

 

Les textes de Toute une vie bien ratée sont écrits comme en marge, notes laissées au hasard de l’humeur, aux lisières, aux limites : limite des genres (nouvelles, journal intime, souvenirs ?), limite des registres (du réalisme au fantastique, du minimalisme au lyrisme, du comique au tragique), et certains titres à eux seuls annoncent tout un programme : « Je n’ai pas grand-chose à dire en ce moment » ; « Des nouvelles du temps » ; « Rêver à Romorantin » ; « Toute une vie bien ratée » ; « Tant de choses nous échappent ! » ; « On ne sait pas vraiment où l’on va » ; « Souvent je préfère parler tout seul » ; « Je suis bien nulle part » ; « Inutile et tranquille, définitivement »… On sent bien que la fausse désinvolture cache de vraies angoisses, des « questions de plomberie existentielle », les grands problèmes que les hommes se posent entre naissance et mort, avec la (trompeuse ?) consolation de ne pas dramatiser la situation : « Quoi de plus sain, en effet, que de regarder tranquillement le temps passer sans la moindre prétention à vouloir le rattraper ? », et de rester « inutile et tranquille, définitivement ».

 

Mais il y a aussi et surtout la question de l’écriture : « Aujourd’hui me voici à l’âge des bilans ; je m’interroge, la nuit, pour savoir ce qui a bien pu m’entraîner dans cette activité de perdant : aligner des mots à la queue leu leu sur une page blanche dans l’espoir insensé d’en faire des phrases ! » À lire Autin-Grenier, on s’aperçoit pourtant vite que les mots ne sont pas alignés au petit bonheur la chance, et que l’oisiveté revendiquée est plutôt une disponibilité, celle du véritable écrivain qui travaille avec passion et acharnement à laisser venir et prendre corps le seul matériau dont il dispose : les mots. Et ces mots, agencés plutôt qu’alignés, prennent une épaisseur telle que remplissant les pages, ils réalisent l’espoir insensé non seulement de faire des phrases, mais, au-delà des incertitudes génériques, de faire chanter la poésie.

                                                                          

 

L’éternité est inutile, Gallimard, « L’arpenteur », 2002.

 

Un jour, Pierre Autin-Grenier, après avoir tâté de différents métiers auxquels seule une destinée mesquine semblait le vouer, et avoir finalement opté pour le métier d’auteur de « chronique douce-amère des saisons et des jours », Pierre Autin-Grenier donc (ou en tout cas celui qui, sous sa plume, parle de soi à la première personne) eut l’idée de posséder un beau bureau, instrument et emblème de sa vocation. Le Centre national du livre, sollicité, eut la « générosité » de financer l’exécution de cette « pièce unique », ce pourquoi l’auteur lui adresse en toutes lettres sa reconnaissance.

 

Faisons-le nous aussi. Car c’est de ce bureau, vraisemblablement, que nous sont envoyés les 17 récits de L’éternité est inutile. Des matins cafardeux inaugurant des journées qui se traînent, entre une campagne sans horizon et une société marchande sans perspective, aux vastes rêves qui chamboulent l’univers et ses habitants, qui révolutionnent le passé et l’avenir – et pourquoi pas le présent – , en passant par les petits gestes qui fendillent ne serait-ce qu’un instant le brouillard de la vie quotidienne, nous suivons les méandres d’une existence où le poids du réel s’accroche aux ailes de l’imaginaire : « Jour et nuit depuis, d’une planète l’autre, ainsi s’évade et s’invente ma vie, tantôt pour de vrai, tantôt pour de rire, comme au théâtre ».

 

Nous entrons dans un monde où la proclamation récurrente de l’inutilité de l’éternité, comme de la vanité de la bourse de New York ou de Tokyo, du CAC 40 et de l’indice Nikkei, ponctue des promenades à la fois grandioses et modestes entre rêves, doutes et souvenirs, entre exploits à la Blériot, moments d’amour et ambition d’insecte : « C’est comme ça que mettant un pied devant l’autre et encore bizarrement d’aplomb sur mes deux jambes, j’en viens parfois tout doucement à me demander au cours de mes rêveries par quel étrange phénomène je me suis trouvé involontairement mêlé à l’aventure humaine, ce que je suis venu faire parmi vous, si brillants d’esprit et de grâce si distinguée, sachant accorder à merveille les participes passés et cuisiner pareillement la lotte à l’américaine, moi qui n’ai même pas les yeux bleus ni même un petit je ne sais quoi du charme de la coccinelle ».

 

Voilà qui nous vaut des instants délectables de lecture, promis par des titres alléchants (au hasard : « Le cri inutile de la crevette », « L’intranquillité par le presse-agrumes électrique », « La campagne, les marchands de machins et les adventistes du septième jour », « Une entrecôte drôlement politisée », « Loin des cannibales »...), le tout à se mettre en bouche lentement, à savourer comme un latricières-chambertin bien décanté en pichet ou comme un ris de veau en cassolette et, tout compte fait, comme un objet artistique qui, bouleversant nos vues, peut nous faire dire à la manière de ceux qui « font la nique à l’ordre établi » : « Nous croyons en nos rêves ». Car l’écriture est là, le mot choisi et choyé, la phrase peaufinée, le paragraphe ample, l’image à la fois précise et inattendue, parlante et étincelante, qui guette le lecteur au coin des pages, le surprend et le séduit.

 

Après d’autres œuvres poétiques et narratives, après la trilogie – à paraître bientôt, paraît-il, en Folio – composée de Je ne suis pas un héros, Toute une vie bien ratée et L’éternité est inutile, espérons avec l’impatience des enfants d’autres histoires de cet acabit qui pourront continuer à titiller notre imagination. L’auteur nous le promet : « Je raconterai tout cela dans mon prochain livre ».

 

 

Je ne suis pas un héros, Gallimard, 1993, Folio, décembre 2002

 

A peine paru L’éternité est inutile, troisième volume d’une trilogie dont l’unité réside en particulier dans la tonalité mi-figue mi-raisin de textes brefs à la première personne et que d’aucuns font entrer dans le genre de « l’autofiction », à peine donc avons-nous éprouvé avec Pierre Autin-Grenier l’inutilité des illusions humaines, que nous avons la possibilité de remonter le temps. Je ne suis pas un héros, premier volume de ladite trilogie, après Toute une vie bien ratée qui pourtant n’était que le deuxième (décidément, un beau désordre qui nous fait naviguer à vue), existe en « Folio ».

 

Heureuse réédition, mettant à la portée du plus grand nombre les histoires généreuses et désespérées d’un écrivain qui, sans qu’on sache vraiment quand il parle de lui et quand « je » est un autre, nous parle finalement de nous, les lecteurs qui pour la plupart ne sommes pas non plus des héros.

 

Sous des traits humoristiques qui tentent d’occulter une vraie pudeur, sous une pseudo-tranquillité et une fausse oisiveté qui cachent et laissent entrevoir la révolte et le désespoir, on retrouve avec les délices de l’appréhension et le plaisir d’un léger masochisme les motifs révélateurs d’une écriture malicieuse et décapante. Pierre Autin-Grenier n’hésite d’ailleurs pas à avouer les affres et les rêves de l’écrivain, qui se compare volontiers et en toute autodérision à Marcel Proust et, cherchant parfois avec difficulté à « dénicher le mot qui, d’un tour de clef, [lui] eût ouvert une phrase », ne dévoile pas volontiers ses secrets, les gardant « bien au froid sous [son] cœur de pierre ». On renoue volontiers avec ce non-héros (pas vraiment un anti-héros) qui est content quand, le soir, « les monstres arrivent », qui, « après avoir rêvé à une littérature grandiose, [se] retrouve sur le coup des onze heures écossant des petits pois dans une bassine en plastique sans avoir pu tirer une seule ligne », et qui n’hésite pas à opposer à l’uniformité accablante du monde les rêves les plus débridés.

 

Sous l’égide du « rire panique » dessiné par Topor et illustrant la couverture de cette réédition, on découvre ce qu’on n’avait pas assez vu il y a dix ans, lors de la première parution de Je ne suis pas un héros : la prose de Pierre Autin-Grenier, la suite le confirme, c’est de la poésie.

 

 

Jean-Pierre Longre

27/01/2011

L’écume du malheur

Roman, francophone, Emmanuel Carrère, P.O.L., Folio, Jean-Pierre LongreEmmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne, P.O.L., 2009, Folio, 2010

Dans l’avant-propos de L’écume des jours, Boris Vian proclame la primauté, dans la vie comme dans son livre, de l’amour (sans oublier une certaine musique de jazz), et dévoile son principe romanesque : « Les quelques pages de démonstration qui suivent tirent toute leur force du fait que l’histoire est entièrement vraie, puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre ». À la fin de sa présentation de D’autres vies que la mienne, Emmanuel Carrère écrit ceci : « Il est question dans ce livre de vie et de mort, de maladie, d’extrême pauvreté, de justice et surtout d’amour. Tout y est vrai ». Faut-il arrêter ici la comparaison ? Sans doute, mais si elle m’est venue à l’esprit malgré le paradoxe, c’est parce que dans les deux cas les récits sont profondément humains et profondément « vrais », l’humanité et la vérité empruntant des chemins littéraires différents – l’imaginaire fantaisiste et l’humour (noir) dans le premier, la relation précise et sans concessions des faits réels dans le second. L’amour, la tendresse, l’amitié, la maladie, la mort, le malheur sont en tout cas, dans l’un et l’autre roman, le substrat humain qui fonde le besoin d’écriture et le désir de lecture.

On sait que les livres d’Emmanuel Carrère sont souvent le fruit d’une quête intime (Un roman russe) ou d’une enquête personnelle (L’adversaire). Cela a été suffisamment développé pour qu’on n’y revienne pas. Dans D’autres vies que la mienne, l’auteur est présent, témoin, et devient, un peu malgré lui, et en plusieurs étapes, le narrateur de deux catastrophes qui le touchent de près. C’est d’abord la mort d’une petite fille, Juliette, lors de vacances au Sri Lanka brutalement interrompues par le Tsunami, avec tout ce que cela entraîne de désespoir pour l’entourage, d’amicale sollicitude aussi autour de la détresse d’une famille atteinte au cœur de sa raison d’être. L’autre épisode relate la maladie, l’agonie, la mort d’une autre Juliette, jeune mère de famille, jeune juge au Tribunal d’instance de Vienne. Son mari, ses trois petites filles, sa sœur Hélène (compagne d’Emmanuel Carrère), son ami et collègue Étienne, chacun à sa manière l’entoure de tendresse.

Événements pathétiques s’il en est, racontés sans pathos, avec des détails que l’on sent précisément choisis, dans leur apparente objectivité et à travers quelques exemples individuels, pour montrer la confiance que l’on peut avoir dans l’amour humain (ce sont bien, d’ailleurs, les malheurs dont ils sont témoins qui renforcent les sentiments que se portent l’auteur et sa compagne, et finalement sauvent leur couple). Les personnes réelles deviennent des personnages symboliques de l’humanité, dans tous les sens du terme. Ils sont modestes (petites familles, petits juges), les morts ne sont ni héroïques ni vraiment exceptionnelles (catastrophe naturelle, cancer), mais ce qui est représenté, c’est le pouvoir qu’a chaque être humain, confronté à la fatalité, de changer la vie, de combattre la souffrance, de ressouder les liens, et aussi de peser sur les contraintes sociales, de protéger les pauvres, de braver la puissance des groupes financiers quand on est un « petit juge de province » obstinément épris de justice… Dans l’écume du malheur, il y a toujours de la place pour l’expression poignante de l’amour, et d’une œuvre de « commande », il y a toujours de quoi faire un beau roman.

Jean-Pierre Longre

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15/12/2010

Meurtres sur la voie ferrée

Roman policier, Italie, Alessandro Perissinotto, Patrick Vighetti, La Fosse aux ours, Folio, Jean-Pierre Longre

 Alessandro Perissinotto, Train 8017, traduit de l’italien par Patrick Vighetti, La fosse aux ours, 2004, Folio Policier, 2008

 

Dans un roman précédent, La chanson de Colombano, Alessandro Perissinotto avait su combiner intrigue policière et roman historique, en mettant en scène un quadruple meurtre commis au XVIe siècle dans les montagnes de Suse, meurtre dont fut accusé le tailleur de pierres Colombano Romean. L’écrivain turinois récidive, toujours brillamment, dans Train 8017, avec des faits et des personnages d’une époque bien plus récente, dans un contexte historique bien différent.

 

Nous sommes en 1946 (exactement entre le 13 juin et le 3 juillet), c’est-à-dire peu après la Libération de l’Italie, en une période qui mêle à la joie d’une paix retrouvée les souvenirs difficiles et les règlements de compte politiques. Adelmo Baudino va mener une enquête toute personnelle et non officielle sur des meurtres de cheminots liés, il s’en apercevra rapidement, à une catastrophe ferroviaire qui a effectivement eu lieu dans la nuit du 2 au 3 mars 1944 à Balvano (province de Potenza). Cette enquête permettra à Adelmo d’une part de renouer avec son passé d’inspecteur de la police ferroviaire, en oubliant ses ennuis présents, d’autre part de résoudre, avec l’aide de son ami Berto, une énigme particulièrement ardue. Plus profondément, et au-delà des dangers auxquels il s’expose, c’est la haine des nazis et des fascistes, une haine profondément ancrée en lui, qui le guide : « Pour la première fois, il sentait que son enquête n’était pas un simple jeu, un pari sur son avenir : c’était un combat, une guerre ; non, la guerre n’était pas terminée ».

 

Cette enquête permet en outre au lecteur de voyager, dans le temps et dans l’espace : selon un habile mélange de fiction et de réalité, mieux connaître une période troublée dans laquelle s’enchâsse l’évocation d’une autre période troublée, dans un pays qu’en France on classe trop rapidement, pour ce qui concerne les années en question, dans une unique catégorie ; et mieux connaître ce pays, où l’on voyage entre le Nord et le Sud, entre Turin et Naples. Le plaisir n’est pas seulement lié au récit historique et policier : il y a l’écriture, les évocations pittoresques des régions traversées (une vivante description de Naples par exemple), le rythme des énumérations (dont certaines cependant connotent la mort violente), l’art des dialogues et des monologues intérieurs… Il s’agit donc bien de littérature, et nous devons savoir gré à Patrick Vighetti, le traducteur, comme à l’éditeur lyonnais La fosse aux ours, de faire connaître un écrivain véritable, qui plus est un voisin.

 

Jean-Pierre Longre

 

 

http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/-La-fosse-aux-ours,126-.html

 

 

www.gallimard.fr/foliopolicier

 

http://nuke.alessandroperissinotto.it/France/tabid/485/Default.aspx

01/12/2010

Intimités littéraires

J. Garcin.jpgJérôme Garcin, Les livres ont un visage, Mercure de France, 2009, rééd. Folio 2010, avec une postface de l’auteur

Jérôme Garcin n’est pas seulement un critique ; il est aussi un écrivain au vagabondage élégant et amical. Dans Les livres ont un visage, comme le titre l’indique, il nous présente des œuvres littéraires, les analyse même au passage, mais il leur donne figure humaine, au fil de ses rencontres.

C’est ainsi que nous entrons dans l’intimité des auteurs ici présentés, que nous nous immisçons dans les conversations qu’ils tiennent avec leur visiteur, que nous pénétrons dans leurs maisons, que nous participons à leurs repas, à leurs promenades, à leurs joies et à leurs souffrances… Il ne s’agit pas seulement de satisfaire une curiosité qui, somme toute, est légitime, mais surtout de percer, un tant soit peu, les secrets de l’esprit créateur, en pleine possession de ses moyens ou à son crépuscule ; de connaître un peu mieux les personnalités les plus notoires (Julien Gracq, François Nourissier, Jules Roy, Jacques Chessex…), et en outre d’entrevoir des figures plus discrètes, à l’image, par exemple, de celle de Jacques Chauviré. Il ne s’agit pas non plus, pour l’auteur, de nous entraîner du côté de Sainte-Beuve et de ses biographies monumentales fourmillant de détails, ni, à l’inverse, du côté de Proust qui prônait la séparation radicale entre la vie sociale et la création artistique ; de ces pages surgissent non des théories littéraires, non des entretiens académiques mais, comme par enchantement, au gré des conversations et des confidences, des silhouettes à la Sempé, que l’on sent à la fois proches et lointaines, très humaines et emplies des mystères que recèlent les œuvres.

Avec cela, Jérôme Garcin dévoile ses amitiés, ses goûts, ses penchants pour tel ou tel paysage, pour tel ou tel auteur, pour Jean Prévost, pour les cavaliers et cavalières, pour les chevaux… Après ceux de Littérature vagabonde (1995), Les livres ont un visage met en scène vingt-sept autres écrivains (vingt-huit exactement, puisque la postface y ajoute Patrick Modiano – comme si sa timidité l’avait initialement laissé à l’écart des autres), des écrivains qui deviennent eux-mêmes les personnages attachants d’une fiction aux multiples visages.

Jean-Pierre Longre

www.folio-lesite.fr

www.mercuredefrance.fr  

01/08/2010

Bricoler dans l’essentiel

Autin-Grenier Radis Bleus.gifPierre Autin-Grenier, Les radis bleus, Gallimard, Folio, 2005

 

Dans Heinrich von Ofterdingen, le héros de Novalis disait : « C’est la Fleur Bleue que je meurs d’envie de découvrir ». Deux cents ans plus tard, Pierre Autin-Grenier se démarque de toutes les fleurs bleues de la littérature mais reste dans la note en chantant la quête des « radis bleus », à la fois bien enracinés et si chimériques…

 

En chantant, et aussi en déchantant. Les joies de la vie – disons les brefs instants de bonheur – se combinent automatiquement avec le malheur (« Il m’arrive parfois – Oh ! rarement ! – d’être heureux. Ce sont alors des instants atroces. »), mais avec un malheur qui « engage à l’énergie », qui « est la matière même de toute création ». Voilà le secret, et le leitmotiv : le poète ne peut être que malheureux ; ou seuls les malheureux peuvent être poètes. Mais si ce n’était que cela, il n’y aurait rien de vraiment nouveau sous le soleil. L’originalité des Radis bleus, ce sont l’écriture, la facture, la tonalité du recueil. Chaque texte, fragment d’un journal qui déroule une année d’intimité, est un poème dense, dont la prose explore et fouille des instants intérieurs et fugaces, minuscules et secrets, qui se surprennent parfois à éclater en tableaux oniriques, fulgurants et fantastiques, découvrant par exemple, comme aurait pu le faire le Gaspard de la nuit d’Aloysius Bertrand, « une armée de va-nu-pieds » qui « part pour la guerre ; cent culs-de-jatte qui s’entre-déchirent comme chiffonniers avec une bande de bossus ; des pendus grimaçant au clair de lune cependant que ripaille et rigole autour des gibets la foule des honnêtes gens ».

 

Sur tout cela, monde intérieur et extérieur, moi et les autres, plane évidemment le faciès ricanant du temps. Le temps qui « s’étire à n’en plus finir telle une douleur au ventre » et qui « un jour, détachera les chiens », et avec lequel il faut bien se débrouiller : en perdant « efficacement tout notre temps à des riens », ou en triturant le calendrier de façon à retomber sur ses pattes du lundi 17 janvier au dimanche 16 janvier de l’année suivante, ou encore, dans un élan ironique, iconoclaste, filial ou plein d’espoir – c’est selon –, en assortissant la date de chaque jour du nom du saint correspondant… Qui parle du temps parle de la mort : « Tout ce qui est libre et qui chante, un jour tressaute, ricane et meurt ». Qui parle de la mort parle de la solitude : « Ce n’est pas la mort qui est insupportable ; mais plus précisément, de notre prime braiement à l’ultime râle, ces quelques années d’inutile solitude » (inutile comme l’éternité, d’ailleurs). On le voit, dans les moments de désespoir foncier, l’aphorisme se substitue volontiers au poème.

 

Serait-ce donc que tout est vain ? Même l’écriture ? On pourrait en effet se laisser persuader que « le poète travaille en pure perte », qu’il n’apporte aucun réconfort, et « qu’écrire de la poésie, à notre époque, ce n’est guère mieux que cracher un tout petit peu dans l’eau ». Et pourtant, le rire et le sourire sont là, frémissants et tapis, pas toujours sarcastiques (telle évocation des quais de Saône et de Louis Guilloux traversant la place Bellecour, tel appel aux cigales pour qu’elles se calment, tel groupe d’enfants jouant à chat perché, tels chants d’oiseaux, tels arbres, telles fleurs, et la couleur bleue qui domine), effaçant fugitivement le pessimisme ambiant, faisant en sorte que le lecteur participe lui-même au poème, car « la poésie – toujours – tient les portes de la vie larges ouvertes ». En « bricolant dans l’essentiel », Pierre Autin-Grenier nous rappelle les grandioses malheurs de la vie et les vrais bonheurs de la lecture, et finalement, il nous les donne bel et bien à goûter, ses fameux radis bleus.

 

Jean-Pierre Longre

 

http://www.gallimard.fr