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27/04/2010

L’indépendance du chat

Insensiblement-250.jpgAlain Gerber

Insensiblement (Django)

Fayard, 2010

Le nouveau livre d’Alain Gerber est un beau portrait du célèbre Manouche, l’un des musiciens les plus doués de sa génération, les plus virtuoses, les plus indépendants aussi. « Django n’est le domestique d’aucune créature terrestre, qu’il s’agisse d’un Homme ou d’un Gadjo. Il peut vouer à telle personne tout le respect et toute l’estime du monde, il peut vouer un culte à ce qu’elle fait : il ne s’abaissera pas devant elle ». « Le chat s’en va tout seul. Diz, Bird, il rêve d’être comme eux, c’est-à-dire un visionnaire. En revanche, il ne souhaite pas que l’on confonde sa musique avec la leur. Fouler leurs carpettes, piétiner leurs plates-bandes, est une idée qui ne lui traverse pas l’esprit ». À force de côtoyer les grands du jazz, il a compris que tout ne dépend que de lui et qu’« il est l’homme le plus seul au monde ».

Django Reinhardt, comme tous les siens, a beaucoup voyagé : dans les pays d’Europe et dans une Amérique dont il attendait trop pour qu’elle ne le déçoive pas ; son portrait se compose dans le va-et-vient entre les années et les lieux, entre la gloire et les déboires, entre la musique et la peinture. Mais Insensiblement est aussi un portrait multiple, celui de personnages qui apparaissent souvent ou parfois dans la vie de Django, comme Stéphane Grappelli (bien sûr), Coleman Hawkins, Duke Ellington, Dizzy Gillespie, Charles Delaunay… Il y a aussi la figure fictive de Lorna Selznik, qui se dresse régulièrement et fugitivement sur la route du guitariste, comme un beau miroir changeant, comme un repère séduisant et fluctuant.

Et n’oublions pas que nous sommes chez Alain Gerber : « insensiblement » (cet adverbe, titre d’un morceau deux fois enregistré par Django, trace une trame discrète dans la trame du roman), c’est, suivant les harmoniques colorées du style, le portrait de la musique qui peu à peu prend forme devant nous, « la musique, toujours à mi-chemin du raffinement et de la barbarie » ; si envahissante qu’il faut parfois la fuir, se réfugier dans la peinture ou, avec femme et enfant, dans la maison de campagne à laquelle le nomade a fini par s’habituer, se réfugier finalement, toutes griffes rentrées, dans le feu de la mort, insensiblement.

Jean-Pierre Longre

 

http://www.editions-fayard.fr

26/04/2010

Coup d’essai, coup de maître

couv-jolicoup.jpgPatrick Ledent, Joli coup. Éditions Calliopées, 2009.

 

 Patrick Ledent est un disciple d’André Blavier, lui-même disciple de Raymond Queneau. Filiation de grand prestige, difficile aussi, qui exige la maîtrise des mots, de l’écriture et de la construction narratives, la mainmise sur les personnages, sur leurs gestes et leurs réactions, le sens du rire, avec tout ce qu’il montre et qu’il sous-entend…

Les dix-sept nouvelles du recueil répondent à ces exigences, pour le grand plaisir du lecteur ; plaisir d’une lecture savoureuse, d’une délicieuse cruauté distillée par le suspense, les retournements de situation et les dénouements inattendus. Le « joli coup » final conclut parfaitement les « coups » précédents ourdis par certains personnages, par les narrateurs ou tout simplement par l’auteur et le destin dont il dispose à sa guise.

L’art du récit s’assortit en outre d’un goût patent pour les leçons humaines qui, sous l’apparence de la méchanceté, recèlent une véritable lucidité. Les faits quotidiens, les souffrances, les plaisirs, la vie, la mort sont relatés avec le sourire sans concessions des moralistes, et le tout pourrait se prêter à une belle analyse sociologique. Les gens ordinaires qui peuplent ces nouvelles, victimes ou comploteurs, trop bons ou trop mauvais, naïfs ou machiavéliques, nous ressemblent étrangement, et en même temps ils nous échappent, comme s’ils illustraient ce dont nous serions capables si nous osions aller jusqu’au bout de nos désirs. En attendant, pas d’hésitation : allons jusqu’au bout de ce coup d’essai prometteur.

 

 Jean-Pierre Longre

 

Editions Calliopées : www.calliopees.fr

Un amour de docteur

9782742787159.jpgAnca Visdei, Je ne serai pas une femme qui pleure, Actes Sud Junior, 2010

Selon le principe de la collection, c’est « d’une seule voix », « d’un seul souffle » que Marianne, jeune fille pleine de désirs et de volonté, exprime ses haines et ses prédilections. Son monologue est à la fois dévoilement et non-dits, aveux et désaveux, affirmations et contradictions.

L’aversion violente qu’elle éprouve pour ses parents se mue en amour posthume, son esprit repousse toute perspective d’humiliations et de larmes, et son corps est ouvert aux délices de la sensualité mais peu sensible aux approches des garçons de son âge. Seul compte le docteur Desmoulins, son « Dieu personnel absolu » qui (professionnellement) le connaît bien, ce corps; et la perte des parents permettra à Marianne de transformer en réalité un fantasme d’adolescente (fantasme assez récurrent, si l’on en croit aussi et entre autres un texte humoristique de la chanteuse Amélie les Crayons, « Mon docteur »…).

« Cela ne se raconte pas », dit Marianne, qui a un caractère bien trempé et qui sait ce qu’elle dit. « Cela ne se raconte pas », mais cela s’énonce à mots plus ou moins couverts, cela se laisse deviner. L’art d’Anca Visdei consiste à laisser parler la jeune fille – du moins à donner cette impression – en un flux qui entraîne avec lui autant de vérités que d’interrogations.

 Jean-Pierre Longre

Liens :

www.ancavisdei.com

www.actes-sud.fr