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25/04/2010

Les enchantements du poète

couv-lenchanteur[1].jpgJean Burgos

Apollinaire et L’Enchanteur pourrissant, genèse d’une poétique.

Éditions Calliopées, 2009.

 

En 2008, les éditions Calliopées publiaient le très beau Calligrammes dans tous ses états de Claude Debon. Décidément à la pointe des études apollinariennes (n’oublions pas la publication régulière de la revue Apollinaire, qui a déjà à son actif six numéros), la même maison a récemment publié un autre beau livre grand format, Apollinaire et L’Enchanteur pourrissant de Jean Burgos, spécialiste des rapports entre poésie et imaginaire.

 

Même si celui-ci avait déjà, dans une édition critique de 1972, commenté L’Enchanteur pourrissant, il estime à juste titre devoir revenir sur l’ouvrage à l’occasion de l’acquisition par la BNF du premier manuscrit de l’œuvre, et en profite pour élargir cette étude génétique à la « genèse d’une poétique ».

 

Placé dans son contexte médiéval, vu comme un « théâtre d’ombres » à caractère poétique, le premier ouvrage qu’Apollinaire a publié (en 1909), mais qui l’a préoccupé toutes les années suivantes, est montré comme une œuvre en élaboration incessante, comme une série de « gammes » figurant peut-être « l’histoire même de la création apollinarienne ». La description et l’analyse du manuscrit, mais aussi de brouillons abandonnées, de feuillets isolés, de dessins, de cahiers et de carnets permettent d’envisager une perspective poétique, et la reproduction complète du document, dans la dernière partie du livre, donne au lecteur toute latitude pour se frotter lui-même à l’analyse.

 

Jean Burgos consacre aussi des chapitres à la réception de l’œuvre, à la création et à la publication du Festin d’Esope, « revue des belles lettres » dans laquelle Apollinaire fit paraître son Enchanteur pourrissant, à celles de Couleur du temps, drame qui trahit un « changement profond ». Les pages intitulées « Pour une nouvelle lecture de L’Enchanteur pourrissant » révèlent en tout cas l’implication personnelle, intime, profonde d’Apollinaire dans son œuvre, dévoilant une « poétique à l’œuvre ». Parallèlement, on s’aperçoit, grâce à ce nouveau livre, que les études apollinariennes sont toujours un chantier riche de nouveautés.

 

Jean-Pierre Longre

Editions Calliopées : www.calliopees.fr

24/04/2010

Le jeune Fundoianu

35571.jpgBenjamin Fondane

Poèmes d’autrefois, Le reniement de Pierre. Traduits du roumain par Odile Serre.

Le Temps qu’il fait, 2010.

 

Pour ceux qui connaissent peu ou prou les œuvres que Benjamin Fondane a écrites en français, la lecture de ces textes de jeunesse traduits du roumain offre une belle vision de la genèse de son écriture et de ses préoccupations ; et pour ceux qui n’ont encore rien lu de lui, voilà une entrée en matière qui non seulement respecte la chronologie, mais surtout donne un avant-goût prometteur. Deux grandes parties dans ce volume : des poèmes d’adolescence et de jeunesse, soit publiés à partir de 1914 dans des revues soit inédits, puis un « poème dramatique » publié en 1918 et, ici, éclairé par une postface de Monique Jutrin. La traduction d’Odile Serre, dont le rythme et les sonorités s’adaptent parfaitement à la tonalité d’ensemble, confère une valeur supplémentaire au talent naissant du poète.

L’inspiration biblique est le principal facteur d’unité de l’ouvrage : Le reniement de Pierre, qui donne une version personnelle, « amorale » d’un épisode fameux du Nouveau Testament, préfigure les questions que l’auteur se posera toute sa vie. Et beaucoup des poèmes qui précèdent, aux titres sans ambiguïté (« Psaumes », « Monastères », « Élévation », « Bible »…), donnent une idée de sa culture, de ses incertitudes, de sa quête mystique, et aussi de l’émancipation de l’homme n’hésitant pas à reprocher à Dieu de ne jamais être « descendu par ici » et à lui dire : « C’est plus beau à la campagne, Seigneur, que là où tu es, au ciel ».

Car l’autre espace poétique est celui de la campagne, d’une nature qui doit beaucoup aux « paysages » roumains, aux personnages qui les peuplent, humains et animaux, aux forêts et aux prairies, à l’odeur des fleurs, au silence des forêts, à la lumière du soleil, aux bruissements de la pluie… Tableaux impressionnistes, saynètes plaisantes, évocations sentimentales traduisent la sensibilité du jeune poète qui, nourri de livres (Baudelaire et d’autres en filigrane çà et là), laisse s’épanouir sa personnalité en un symbolisme maîtrisé, d’ailleurs revendiqué et défini dans l’« éclaircissement » qui précède Le reniement de Pierre : « Originalité, bon sens, profondeur, absence d’imitation, de modèle, subconscient, nouveau et parfois sain ». Ces Poèmes d’autrefois sont déjà des poèmes de maturité.

Jean-Pierre Longre

www.letempsquilfait.com

 

Révolutions hallucinées

9782207260647.jpgMircea Cartarescu

L’aile tatouée. Roman traduit du roumain par Laure Hinckel.

Denoël, 2009.

 

« Ce n’est pas l’oiseau, mais le papillon qui a été pour les Grecs et pour ceux qui les ont précédés le symbole de l’âme et de l’immortalité. […] Le papillon a inventé l’âme humaine ».

 

Troisième volume d’une trilogie monumentale, après Orbitor et L’œil en feu, L’aile tatouée relève de la même écriture foisonnante, vertigineuse que les deux précédents romans. S’il y est toujours question de Bucarest, c’est cette fois sous l’angle de la « révolution » de décembre 1989, de la pitoyable chute de Nicolae et Elena Ceausescu, de la misère et de la révolte, de la rapide prise du pouvoir par une autre (ou la même) nomenclature… Ce n’est cependant pas un roman historique – ou alors dépassant très largement l’histoire événementielle, pour rejoindre celle de l’Homme, du Monde, de l’Univers… Il y a certes des descriptions pittoresques du Bucarest de naguère, l’évocation des blagues populaires sur le couple de tyrans, les traces amères de la Securitate ; mais les souvenirs ponctués de vols de papillons et de froids regards d’araignées, d’éclairs fulgurants et d’ombres menaçantes, de mêlent aux hallucinations et aux visions d’apocalypse. Bucarest, ville où la vie quotidienne se présente dans toute sa dégradation, devient aussi une cité transfigurée, point de départ pour des voyages vers toutes les autres cités du monde.

 

Au cœur du récit, Mircea en personne, enfant, jeune homme, écrivain face aux feuillets de son manuscrit, Mircea observé de plusieurs points de vue, le sien, ceux de quelques autres, celui du miroir qui reflète son image (ou serait-ce celle de Victor, son jumeau disparu ?) ; Mircea et son avenir, Mircea et son passé, même ses ancêtres Csartarowski… Beaucoup de mystères, beaucoup de questions dans les explorations fantastiques des souterrains glauques et dans les fantasmes du futur adulte, beaucoup de pistes aussi pour le lecteur qui se laisse entraîner par un flot qu’il ne maîtrise plus.

 

Mircea Cartarescu possède au plus haut degré l’art de concilier l’infime et le grandiose, de manier le microscope aussi bien que le télescope, d’observer les plus petits objets comme les paysages hallucinés, les jouets d’enfants ou les instruments de cuisine comme les firmaments mystiques de l’espace et du temps. Son écriture est celle de toutes les révolutions : politiques, intimes, terrestres, célestes.

 

Jean-Pierre Longre

 

Liens :

http://laurehinckel.over-blog.com

http://www.denoel.fr

23/04/2010

La noblesse des parvenus

Prévost.jpgJean Prévost

Le sel sur la plaie

Zulma, 2009

Dieudonné Crouzon est d’abord un intellectuel humilié : par la pauvreté, par la calomnie, par la lâcheté de ses camarades. Fort de ses études de Lettres et de Droit, rongé par la rage sociale, il quitte brusquement Paris pour Châteauroux, incarnation de la France profonde, où la soif de revanche le transforme en arriviste : le journalisme, l’imprimerie, la publicité, la politique… Il devient un notable local, un homme d’affaires de province qui, fortune faite et la crise des années 1930 aidant, pourra revenir savourer son ascension à Paris.

Le sel sur la plaie fait partie de ces grands romans trop méconnus de l’entre-deux-guerres dont les protagonistes, tout en rappelant les héros des romans initiatiques du XIXe siècle, se construisent sur la modernité (encore très actuelle) d’un monde en pleine mutation. L’ambition de Crouzon peut faire penser à celle de Rastignac ou de Bel-Ami, mais elle est plus proche de celle de Julien Sorel, dont Jérôme Garcin, dans sa préface, affirme à juste titre qu’il est un « cousin germain ». Son ambition est intimement liée à ses états d’âme, et ses sentiments le guident davantage que la simple soif de fortune et de notoriété ; les femmes (l’Epervière, Mme Rougeau, Anne-Marie) ne sont pas, comme pour le Leroy de Maupassant, des échelons de l’ascension sociale, mais de sincères étapes amoureuses ; l’amour et l’amitié lui valent autant de déboires que de coups de chance… Bref, Crouzon est profondément humain, lui qui, selon les mots de son ami Boutin, philosophe et poète, garde « la seule noblesse, celle des parvenus ».

Jean Prévost, mort prématurément dans la bataille du Vercors, n’a pas eu le temps de donner la pleine mesure de son talent. Ses beaux essais sur Stendhal ou Baudelaire, son abondante production journalistique, ses romans vifs et roboratifs appelaient une suite dont les balles nazies nous ont privés. Avec Le sel sur la plaie, nous avons non seulement le bonheur d’une réédition bienvenue, mais aussi la grâce d’une écriture alerte, incisive, dont la vigueur quasiment physique s’associe à la clairvoyance  psychologique, et qui depuis 1944 nous manque.

Jean-Pierre Longre

www.zulma.fr