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12/02/2011

Animaux littéraires

Essai, roman, francophone, Pascal Herlem, Jean Echenoz, Editions Calliopées, Jean-Pierre LongrePascal Herlem, Les chiens d’Echenoz, précédé d’un Avertissement de Jean Echenoz, Calliopées, 2010

« Le chien littéraire constitue une race à part entière ». Voilà qui est clairement énoncé. Fort de cette vérité, Pascal Herlem trace sa route, explore, hume, flaire, s’arrête, écoute, repart, examine les écrits d’Echenoz jusque dans leurs moindres recoins, à travers le « maillage serré » d’une œuvre dans laquelle « le sens peut circuler dans toutes les dimensions possibles ». Auparavant, il aura pris soin d’étayer son point de départ : le chien est partout dans la littérature, aussi bien chez Alphonse Allais que chez Maupassant ou Tchekhov – et pas seulement chez La Fontaine, Buffon ou Jules Renard… Une mention spéciale pour Queneau, à la fois « chêne » et « chien »… Le chien est donc bien « littéraire », mais aussi « locutif », et le rappel de quelques expressions courantes intégrant l’animal métaphorique nous rafraîchit plaisamment la mémoire.

 Alors se déroule, avec un sérieux humour pince-sans-rire, suivant une méthode imperturbable et infaillible, une « echenozographie canine » qui nous apprend beaucoup sur les chiens, sur l’écrivain, son oeuvre et ses personnages, mais aussi sur le monde et la condition humaine. En psychanalyste chevronné, en critique averti, en lecteur avisé (épithètes interchangeables ad libitum), Pascal Herlem parcourt les romans d’Echenoz selon une progression qui ne laisse rien au hasard. Après les « chiens de langue » (mentions allusives, comparatives, indirectes, fragmentaires) viennent les chiens « culturels », auxquels on se réfère pour retrouver « un certain équilibre du monde », puis les « chiens-objets », métaphores des choses de la vie, et l’on arrive au plat de résistance avec les chiens-personnages : les « petits seconds rôles » et « rôles de figurants » suscitant le sentiment d’abandon ou imposant leur utilité dans la garde des habitations et des fermes ; les chiens identifiables à leur race et/ou à leur nom – ce qui nous vaut des considérations animalières très documentées sur, par exemple, l’histoire des molosses ou l’origine des danois ; enfin, les chiens reconnaissables non seulement à leur race et à leur nom, mais aussi à l’identité de leur maître – faveur qui leur confère, à eux surtout, des fonctions précises : percer les secrets de l’âme humaine, assurer « une critique sociologique de première grandeur ».

Si l’auteur nous dévoile « l’art si particulier d’écrire en chien » d’un Echenoz qui, de son propre aveu, ne savait pas qu’il connaissait cette langue, s’il nous embarque dans certaines des « énigmes de l’univers romanesque d’Echenoz » (celle de Titov, entre autres, dans Nous trois), c’est à l’évidence pour mieux nous faire connaître les hommes, et pour nous faire deviner différents cheminements possibles à travers l’œuvre de l’un des meilleurs romanciers de notre époque. La route canine ouvre d’autres routes, à partir desquelles s’en entrouvrent d’autres encore, et ainsi de suite. Grâce à Pascal Herlem, nous avons plus de chances de nous rapprocher du « lecteur complet » qu’imagine Jean Rousset dans Forme et signification, ce lecteur qui, « tout en antennes et en regards, lira l’œuvre en tous sens, adoptera des perspectives variables mais toujours liées entre elles, discernera des parcours formels et spirituels, des tracés privilégiés, des trames de motifs ou de thèmes qu’il suivra dans leurs reprises et leurs métamorphoses, explorant les surfaces et creusant les dessous jusqu’à ce que lui apparaissent le centre ou les centres de convergence, le foyer d’où rayonnent toutes les structures et toutes les significations ».

Jean-Pierre Longre

www.calliopees.fr

08/02/2011

Une identité culturelle ?

Essai, francophone, François Provenzano, Les Impressions Nouvelles, Jean-Pierre LongreFrançois Provenzano, Vies et mort de la francophonie, « Une politique française de la langue et de la littérature », Les Impressions Nouvelles, 2011

Le titre définit brutalement l’enjeu : la francophonie est-elle morte ? Si c’est le cas, il est bon de savoir pour quelles raisons, en examinant les « vies » (important pluriel) qu’elle a vécues. C’est ce que propose François Provenzano, selon un parcours historique qui permet « d’analyser les discours sur la « francophonie » en tant qu’ils dessinent toute une politique de la littérature, en permanente évolution ». En six chapitres et en un examen attentif, sont étudiés les « histoires en jeu », les contextes de la naissance et de l’évolution du phénomène francophone (la colonisation et la décolonisation, l’invention du concept et ce qu’il en reste), ses dimensions politique, économique, idéologique, culturelle, littéraire…

Surtout, l’ouvrage introduit un nouveau terme permettant de mettre en perspective celui de « francophonie » : la « francodoxie », qui désigne « l’ensemble des […] procédés rhétoriques auxquels puise le discours » sur la francophonie. Autrement dit, il y a ici une volonté d’étudier comment et pourquoi la francophonie désigne à la fois une institution et une production littéraire, aussi diverse soit-elle. Depuis la conceptualisation, au XIXe siècle, par le géographe Onésime Reclus, lui-même héritier d’auteurs précédents, de l’idée d’une utilisation du français à l’extérieur de la France, jusqu’aux discours modernes non exempts de condescendance et de paternalisme à l’égard des anciens colonisés (tel le fameux « discours de Dakar » prononcé par Nicolas Sarkozy en 2007), en passant par les premiers congrès du XXe siècle, l’institutionnalisation de la « Francophonie », l’instauration des « Sommets », l’idéologie de la « négritude » dans le contexte post-colonial, la satire du « franglais » par Étiemble, le débat engagé par la revue Esprit, la tendance critique illustrée par Les voleurs de langue de Jean-Louis Joubert, les vies de la francophonie sont passées au crible, sans indulgence et sans parti pris, dans un ensemble richement documenté et solidement charpenté.

La démarche est universitaire, mais le profane averti trouvera là matière à réflexion, en s’appuyant sur les « cinq ensembles de représentation »  que l’auteur récapitule dans sa conclusion : représentation de la « langue », de la « France », de la « valeur littéraire », de la « société », de l’« histoire ». Ainsi la « mort » ou la « dissolution » de la francophonie peut donner lieu, dans un renouvellement des enjeux, à une « redéfinition » et à une « renaissance ».

Jean-Pierre Longre

www.lesimpressionsnouvelles.com  

Pour mémoire... Quelques ouvrages sur la francophonie.pdf